Cordouan : le phare des Lumières

Revue N°232

Tableau de Jacques-Raymond Brascassat (1805-1867) daté de 1824 montrant la visite du phare de Cordouan par un groupe de sujets britanniques. 

par Vincent Guigueno – Voici le premier article d’une série sur les « phares du bout du monde » que nous avons confiée à l’un des meilleurs spécialistes de la question. Ingénieur des Ponts et historien, Vincent Guigueno est aujourd’hui chargé de mission pour le patrimoine des phares auprès du directeur des Affaires maritimes. À tout seigneur tout honneur, c’est Cordouan, le doyen des phares de France, qui ouvre le ban à l’occasion de son 400e anniversaire.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La Défense. Paroi Sud. Ministère de l’Écologie. Dans ma bannette courrier du 32e étage de l’Arche, la fiche sur les travaux à effectuer au phare de Cordouan était revenue avec une annotation manuscrite du directeur : « M’en parler ». Cette convocation ne disait rien qui vaille au chargé de mission pour le patrimoine des phares. « Le directeur vous attend », me dit la secrétaire en m’introduisant dans un vaste bureau, d’où l’on domine l’Ouest parisien, un peu lugubre en ce jour de pluie. La conversation s’engage sous le regard d’Augustin Fresnel dont le buste de marbre est l’un des rares rescapés du naufrage du Service des phares, dans les années 1980.

« Bon alors, racontez-moi Cordouan. C’est quoi cette histoire de toilettes à refaire ?

– Comme vous le savez, nous avons automatisé le phare et nos gardiens, Serge et Jean-Paul, vont prochainement partir à la retraite. Le préfet a confié l’organisation des visites à un syndicat interrégional qui nous demande de jouer notre rôle de propriétaire et, donc, de nous occuper de l’entretien du bâtiment. En particulier des toilettes… L’été dernier, elles étaient fermées : on ne sait pas qui doit payer la mise aux normes sanitaires.

– Et quand la chasse d’eau sera réparée, il y aura encore beaucoup de travaux à faire ?

– 10 millions d’euros pour une restauration complète qui s’étalera sur plusieurs années.

– Ah oui, tout de même…

– C’est pour cela qu’il ne faut pas attendre un miracle budgétaire mais changer l’affectation du phare et le gérer comme un monument historique ouvert au public, tout en maintenant le feu actif.

– Et comment ?

– Nous avons proposé de le transférer au Conservatoire du littoral. Il est déjà affectataire de nombreux monuments sur les côtes : abbayes, forts, châteaux… et même de quelques phares, comme Patiras, un feu sur une île de la Gironde. Si le Conservatoire reprenait Cordouan, il resterait propriété publique puisque le Conservatoire est un établissement de l’État, et un projet ambitieux de restauration et de valorisation pourrait être engagé.

– Et le Conservatoire est d’accord ?

– S’il obtient les moyens nécessaires pour jouer ce rôle de bon propriétaire.

– Bon, ce n’est pas simple… Refaites-moi une note pour expliquer la situation.

– C’est compris. Merci, Monsieur le directeur. »

De retour dans mon petit bureau, je me demandais par où commencer cette nouvelle note sur Cordouan. Comment concilier quatre siècles d’histoire et la chasse aux crédits dans une période de disette budgétaire ? Pourquoi est-il important de garder debout ce bâtiment ?

La promenade au phare par une belle journée de juin

Jusqu’en 2009, les visites de Cordouan étaient organisées par l’Association des amis du phare de Cordouan, présidée par un ancien ingénieur de la subdivision du Verdon-sur-Mer, en relation avec les gardiens et des transporteurs agréés venus de Royan et de la pointe du Médoc. L’association m’avait invité à sa sortie annuelle. C’était une belle journée de juin, pas encore la saison estivale. Le Verdon était calme. Les amis du phare étaient partis de la pointe du Médoc, un paysage de marais et de dunes soumises à l’érosion, presque une île selon l’écrivain Éric Holder.

vue phare Cordouan

© Jean Guichard

L’ambiance à bord de la Sirène est bon enfant. Le programme prévoit un moment musical, un discours du président, une découverte du plateau avec un naturaliste, un repas en commun et des conférences. L’approche du phare est plutôt tranquille, même si les courants contraires de la marée et de l’estuaire lèvent une petite barre. La silhouette du phare grandit sur l’horizon. Une enceinte, une partie basse verticale, qui se prolonge par un cône jusqu’à la lanterne. Cordouan ne ressemble à aucun autre phare, ni en mer, ni à terre.

L’origine de Cordouan a le parfum d’un mystère qui contribue à la magie du lieu. Son nom d’abord. Faut-il y voir une référence à Cordoue ? Pourquoi l’île s’appelle-t-elle Ricordane dans un manuscrit de 1544 ? D’après les premières cartes de l’estuaire, et jusqu’au début du XVIIe siècle, Cordouan était une île dont la partie émergée à marée haute s’est progressivement réduite aux seules emprises du phare. Le contour de l’île se distingue nettement, ainsi que les restes d’une tour ancienne, sur un plan levé en 1606 par l’architecte et topographe Claude Chastillon ; un document aujourd’hui conservé dans un fonds des archives du Génie au nom poétique, les « places abandonnées ».

La Sirène vient de mouiller son ancre. Il a fallu manœuvrer entre les bancs de sable, chercher une route dans un environnement où les sédiments et les courants réservent des surprises aux navigateurs. En 2009, l’apparition d’une « nouvelle île », bientôt érodée par les tempêtes, avait fait les choux gras de la presse locale. Les passagers de la Sirène sont transbordés dans une barge qui les dépose au plus près du banc de sable. Aux beaux jours, il est possible de descendre pieds nus et en short. L’hiver, les rares visiteurs revêtent de seyants Babygros de plastique appelés Waders.

Les gardiens nous attendent avec leur charrette, qui transportera les victuailles de la journée, dont une impressionnante quantité d’huîtres. La petite troupe se met en marche vers le phare, en empruntant une chaussée construite au XVIIIe siècle, et pénètre dans l’enceinte par la poterne.

Avant d’être un phare, c’est un monument de la Renaissance

La partie basse du phare, l’anneau, abrite les logements des gardiens, des groupes électrogènes et des locaux techniques. Une pièce décorée de belles boiseries et de photographies anciennes, dite « chambre du  lieutenant du roi », datant du XIXe siècle, attire le visiteur. Le gardien ne manque jamais de faire fonctionner la porte à pantographe. Il fait également remarquer les étais qui soutiennent la charpente et les seaux qui recueillent les eaux de pluie infiltrées. Cordouan fuit – à l’automne 2010, des travaux d’étanchéité ont été entrepris dans les pièces les plus touchées. En faisant son tour du propriétaire, le gardien désigne les pierres calcaires les plus rongées par le sel sur la partie du bâtiment la moins exposée aux tempêtes hivernales, et qui serait du coup moins rincée par l’eau de pluie.

L’Exelent Bastiment la tour ou phanal de Cordouan, gravure extraite de la Topographie française publiée par Claude Chastillon en 1642. À cette époque l’île de Cordouan est bien habitée, comme en témoignent
les maisons figurant à gauche de l’image. © Bibliothèque nationale de Vienne

Il est possible de faire plusieurs fois le tour de la cour intérieure pendant une marée passée à Cordouan, au point d’en être parfois étonnamment désorienté. Le visiteur est frappé par la richesse de l’ornementation et une composition architecturale subtile : des figures grotesques, des fenêtres aux « encadrements complexes », selon l’historien de l’art Jean Guillaume, et un extraordinaire portique d’entrée ; rythmé par des colonnes doriques, il est surmonté de frontons encastrés, ornés de canons et de divinités antiques. La partie basse de la tour rappelle que Cordouan, avant d’être un phare, est d’abord un monument de la Renaissance, dont seuls les deux premiers étages subsistent.

La gravure la plus célèbre de « l’exelent bâtiment de la tour ou phanal de Cordouan » est l’œuvre de Claude Chastillon, dans sa Topographie française, publiée en 1642. Un ensemble de petits bâtiments, dominé par une tour polygonale, est représenté à côté du phare. L’occupation de l’île depuis le haut Moyen Âge, la nature et l’emplacement des premières constructions sont mal connus. Comme souvent dans les îles, les premiers habitants sont des moines, dont la présence est attestée ici au xie siècle. Ceux-ci entretiennent un feu au sommet d’une première tour établie au temps du pape Grégoire IX (1227-1241). Cette tour, reconstruite au xive siècle par le Prince Noir, menace ruine deux siècles plus tard.

En 1584, un contrat est passé entre les commissaires royaux, dont Montaigne, en qualité de maire de Bordeaux, et l’ingénieur Louis de Foix, pour la construction d’un nouveau fanal, remplaçant la « tour à l’Anglais ». Mais en 1594 un nouveau contrat entre Henri IV et l’architecte change la nature de l’édifice, qui devient un projet à la gloire de ses mécènes, les rois de France. Le pays est en pleines guerres de Religion et l’ajout d’une chapelle est révélateur : 1593 est l’année où Henri IV abjure le protestantisme, Paris valant bien une messe, selon une fameuse expression apocryphe. Le 28 avril 1611, trois commissaires mandatés par le roi de France constatent que les travaux de la tour de Cordouan sont achevés, après vingt-sept années de labeur interrompu par les guerres de Religion et de graves soucis financiers.

Plus que l’accumulation des faits et descriptions prouvant l’extraordinaire qualité architecturale du bâtiment, c’est la localisation en pleine mer d’une telle merveille qui saisit à chaque visite. Une inscription aujourd’hui disparue, mais reproduite par Chastillon dans ses premières descriptions, comparait successivement la tour à chacune des Sept Merveilles du monde, dont le phare d’Alexandrie. Aucune représentation réaliste du Pharos n’était disponible à l’époque, si bien que les plans de Cordouan n’ont pas pu s’en inspirer. Selon Jean Guillaume, il faut plutôt chercher du côté des édifices religieux et des mausolées.

Le chaînon manquant entre les phares antiques et modernes

Cordouan est le chaînon manquant entre les phares antiques disparus et les phares modernes, qui vont se multiplier au XIXe siècle. Il a gardé de son prédécesseur alexandrin un double usage, fonctionnel et symbolique. Même s’il est d’une piètre efficacité et sans doute irrégulier dans les premiers temps, on y allume un feu depuis près de quatre cents ans. C’est donc un fanal, bientôt un phare au sens moderne. Un étroit escalier à vis dessert les deux premiers étages depuis le vestibule d’entrée. Une première pièce, dite « chambre du roi », permet d’accéder à une belle galerie extérieure, d’où s’offre un premier point de vue sur l’anneau circulaire et le plateau rocheux. La pièce la plus extraordinaire datant de la première tour est la chapelle et sa coupole ornée de caissons. Des offices y étaient régulièrement célébrés sous l’Ancien Régime et même dans des périodes plus récentes. Cordouan est donc un monument royal qui sert de repère aux marins. Double nature de ce phare et sans doute aussi des autres. S’ils n’étaient qu’utiles, serions-nous aussi inquiets de leur chute potentielle ?

Coupe et élévation de la tour de Cordouan telle qu’elle se présentait en 1710.  La lanterne en pierre abrite un foyer où l’on brûle du charbon. © coll. Musée des phares et balises, Ouessant

Cordouan inscrit les phares dans une lignée monumentale, qui sera assumée par les ingénieurs des siècles suivants. « De tous les monuments qui sont aujourd’hui consacrés à l’éclairage maritime, Cordouan est le plus remarquable par l’ampleur de ses dispositions et la richesse de son ornementation », écrit Léonce Reynaud dans son Mémoire sur l’éclairage (1862). Cet ingénieur-architecte consacra de longues pages à un bâtiment dont il enviait la qualité, lui qui dut concevoir des bâtiments « fonctionnels », comme les Héaux de Bréhat, Calais, les Baleines, pendant les quarante années passées à la tête du Service des phares. Le soin architectural apporté aux phares français du XIXe siècle doit beaucoup, me semble-t-il, au « modèle » de Cordouan.

Plus que le décorum religieux et les vitraux posés lors de la restauration du milieu du XIXe siècle, il faut contempler le buste de l’ingénieur de Cordouan, Louis de Foix, dont les gardiens aiment à dire qu’il est mort pendant le chantier et que, peut-être, il fut enterré dans son phare. Comme les châteaux écossais, Cordouan aurait son fantôme. En 1936, un radiesthésiste convié par l’ingénieur du Verdon confirme qu’il sent des ondes. La légende plaît aux enfants et aux journalistes. Elle n’est pas dénuée de fondement, dans le décalage entre la forte présence du buste et le flou qui nimbe la biographie du bâtisseur de Cordouan. De cet horloger du roi d’Espagne Philippe II, ingénieur des travaux de détournement de l’Adour à Bayonne, nous ne connaissons ni la date de naissance, à Paris, entre 1530 et 1538, ni les circonstances de la mort, survenue entre 1602 et 1604, avant la fin des travaux de la tour.

La vis de Saint-Gilles, chef-d’œuvre des tailleurs de pierre

Pour les amis du phare, c’est l’heure du premier interlude musical, l’étonnant concert d’une Québécoise du Médoc, entonnant a capella Mon Pays de Gilles Vigneault. La chapelle est un peu sombre. Elle était autrefois éclairée par une double rangée de fenêtres, dont une sur deux a été obstruée au XVIIIe siècle afin de renforcer la solidité de l’édifice. La suite de la visite du premier Cordouan n’est en effet plus possible sur le site lui-même. Il faut l’imaginer, le reconstruire, grâce aux dessins et gravures qui nous sont parvenus. Rien ne subsiste des deux lanternes et de la galerie supérieure qui surmontaient la chapelle, et où fut allumé, de jour comme de nuit, un premier feu.

Après avoir gravi quelques marches en sortant de la chapelle, un choc attend le visiteur : il franchit près de deux siècles d’histoire en arrivant au pied d’un magnifique escalier de pierre en demi-voûte, qui s’enroule en spirale dans un fût conique. Les spécialistes reconnaîtront une vis de Saint-Gilles, décrite dans les traités de coupe de pierre du XVIIIe siècle. L’art du tailleur devient à cette époque une science, la géométrie descriptive, qui entend résoudre les problèmes de projection des ombres et d’intersection de volumes et de surfaces. Par exemple : quelle est l’intersection d’un plan avec la surface développée par une sphère s’élevant dans un cône ? Le problème mathématique devient une question pratique pour l’appareilleur, qui doit tailler les pierres qui s’ajusteront avec les poutres du plancher de l’escalier de Cordouan en dessinant un cœur.

Portrait de Joseph Teulère par Louis Hersent. Cet ingénieur avait été chargé de révover le phare de Cordouan dans les années 1780. © DRAC Aquitaine

Pourquoi, peu de temps avant la Révolution française, la décision fut-elle prise d’araser la tour pour en faire le soubassement d’un cône de 60 pieds ? Il nous faut remonter un siècle plus tôt pour comprendre. À la fin du XVIIe, plusieurs feux s’allument sur les côtes de France, en particulier aux pointes des îles de Ré et d’Oléron, mais aussi à Ouessant, à Saint-Mathieu et au cap Fréhel. Sous la direction de Vauban, les ingénieurs des fortifications incluent des tours à feu dans les programmes de défense des côtes de France. La lanterne de pierre de Cordouan, sérieusement délabrée par les tempêtes et la chaleur du feu, est remplacée par une lanterne de fer, où un brasier est allumé en 1727.

En 1771, le roi confie les phares de France à un entrepreneur d’éclairage urbain, Tourtille-Sangrain. Ce dernier installe progressivement des réverbères sphériques éclairés par des lampes à huile. En 1782 Cordouan est équipé de quatre-vingts réflecteurs. Chargé d’apprécier leur efficacité – médiocre –, l’ingénieur des bâtiments civils de la Marine de Bordeaux, Joseph Teulère, se voit confier la rénovation d’ensemble du phare. Cordouan devient alors le laboratoire d’une recherche inédite sur les feux à réverbères, sévèrement jugés par les marins, qui réclament le rétablissement des foyers de charbon. Sous la direction d’un savant et navigateur français, le chevalier de Borda, un projet est imaginé, combinant deux innovations : des réflecteurs paraboliques, plus efficaces que les réverbères de Tourtille, et un système de rotation permettant de varier le signal émis, qui passe ainsi régulièrement de l’ombre à la lumière. Le dernier étage avant la lanterne, qui accueille ce mécanisme, est baptisé « salle du contrepoids ». Par ailleurs, Teulère ayant montré que la portée dépend de la hauteur du foyer, le premier projet d’exhaussement est doublé pour atteindre 60 pieds. L’ingénieur dirige ces travaux alors que la Révolution éclate. Le nouvel appareil est allumé à la fin du mois d’août 1790 ; il est aujourd’hui conservé au musée des Phares d’Ouessant.

premier appareil lenticulaire installé par Fresnel à Cordouan en 1823. Il est désormais exposé au musée des Phares à Ouessant. © coll. Musée des phares et balises, Ouessant

Ce musée présente également le premier appareil à lentilles de Fresnel, qui équipa le phare de Cordouan. Appelé par Arago à Paris en 1819, Augustin Fresnel (1788-1827) avait rapidement convaincu la Commission des phares de l’efficacité d’un système d’éclairage de son invention  faisant appel à des panneaux de lentilles à échelon pour concentrer la lumière. Après plusieurs tests effectués à Paris, l’appareil doit faire ses preuves au quotidien dans un phare isolé, sous la seule conduite des gardiens. Le choix se portera sur Cordouan, car il fallait frapper les esprits en équipant le phare français le plus connu au monde. En juillet 1823, Fresnel, accompagné d’artisans, se rend sur place pour y installer son optique. Il faut lire son « Rapport sur le renouvellement de l’éclairage du phare de Cordouan », rédigé le 12 septembre 1823, pour sentir l’émotion de l’ingénieur, naviguant de nuit dans l’estuaire de la Gironde et qui voit s’allumer « son » phare.

La nouvelle se répand chez les spécialistes. En septembre 1824, l’ingénieur des Northern Lights, l’Écossais Robert Stevenson, se rend à Paris pour rencontrer Augustin Fresnel. Désireux de voir les fameuses lentilles, il fait le voyage à Cordouan, au départ de Royan, où, à sa grande surprise, le maître de port entend sa langue, apprise au cours de huit années de captivité sur un ponton anglais. Stevenson visite le phare, le dessine et offre le livre qu’il vient de publier sur la construction du phare de Bell Rock, en 1811. La planche de l’Encyclopædia britannica publiée la même année montre qu’au début du XIXe siècle, les phares les plus importants sont les tours construites en mer par les ingénieurs anglais et écossais et… Cordouan. L’ouvrage sur Bell Rock est offert avec une dédicace de l’auteur, qui formule des vœux pour la stabilité du phare et le confort de ses habitants. J’aime imaginer que le grand-père de l’auteur de L’Île au trésor est venu dans ce lieu avec son beau volume sous le bras.

Trente ans après son allumage, l’optique de Fresnel est déjà frappée d’obsolescence. Sous la direction de Léonor Fresnel, frère d’Augustin, l’atelier des phares et les artisans parisiens produisent désormais des appareils dits « catadioptriques » de grande taille, encore plus efficaces. L’appareil à lentilles « primitif » est déposé et rapatrié à Paris, où il sera à l’origine d’une collection d’objets techniques racontant l’histoire des phares. En 1855, la première Exposition universelle organisée à Paris honore la mémoire de l’ingénieur, dont les lentilles colonisent alors toutes les côtes du monde. Cordouan a été le lieu pionnier de cette révolution technologique.

Classé Monument historique en 1862, c’est un lieu de mémoire de l’architecture des phares et des techniques d’éclairage, dont les traces sont encore lisibles dans cette ascension vers la lanterne. Celle-ci s’achève par un tour sur la galerie supérieure. L’ombre du phare se dessine sur le plateau rocheux, tel un gnomon géant.

Visites guidées, la clé de l’avenir

Descendons de la lanterne en reprenant le bel escalier de Teulère. Dans quelques minutes, l’eau atteindra la porte à marée. Il est temps pour le gardien de la fermer et d’emprisonner pour quelques heures, quelques jours, ceux qui sont restés « à bord » du phare. Échoué sur son banc de sable, Cordouan se transforme en vaisseau de pierre, au milieu de ces battures qui obturent l’entrée de la Gironde, longtemps appelée Rivière de Bordeaux, où se lève une mer agitée. La porte à marée n’est pas hermétique, heureusement, sinon elle céderait sous la pression des flots. L’eau recouvre progressivement les marches dans un bruit régulier dont l’écho s’amplifie dans le petit tunnel menant de la poterne à l’enceinte. Dans la pierre, une marque gravée rappelle à quelle hauteur l’eau monta en 1819.

L’après-midi s’étire à Cordouan. Les invités du phare s’égayent dans l’espace confiné cerné par les eaux. Certains lézardent au soleil qui réchauffe l’anneau de pierre. Dans la chapelle, la chanteuse québécoise s’est tue. L’heure est aux conférences. Mon collègue de l’université de Poitiers, Jacques Péret, raconte l’histoire des corsaires anglais venus chercher leurs proies jusque dans l’estuaire de la Gironde.

La visite du phare de Cordouan est l’une des attractions touristiques de la Gironde, comme en témoignent ces deux affiches de compagnies de chemin de fer vantant les charmes de Royan et de Soulac.

Pas facile d’innover sur Cordouan, tellement son histoire a été écrite, réécrite, recopiée, depuis le XVIIe siècle. J’ai choisi de présenter une brève histoire des visites à Cordouan, en m’appuyant sur un petit dossier trouvé aux Archives nationales. Ce choix n’est pas innocent. L’organisation des visites est aujourd’hui la clef de l’avenir du phare et la justification des sommes que les pouvoirs publics ou les mécènes voudront bien engager pour sa restauration. Depuis ses débuts, le tourisme à Cordouan est lié au développement des stations balnéaires de Royan et Soulac. Augustin Fresnel lui-même y note la présence d’Anglais, curieux de ses expériences. Un petit commerce s’organise, des « bateliers » proposant la visite au phare. Les guides de voyage recommandent de privilégier un bateau à vapeur, plus sûr.

Las ! En 1885, la noyade de quatre excursionnistes conduit à la rédaction d’une première réglementation : les bateaux amenant les visiteurs doivent être déclarés à l’Inscription maritime, le nombre de passagers est limité selon la taille du navire et le dernier départ doit s’effectuer une demi-heure avant le commencement du flot. Dans les années 1930, c’est un problème d’une tout autre nature qui se pose à l’Administration. Le phare est victime de son succès et, aux marées du mois d’août, les gardiens sont débordés par la foule qui se présente à la poterne. L’Administration a bien promulgué un règlement national des visites, mais celui-ci est inadapté à la situation du seul phare en mer ouvert au public. Une organisation se met en place pour établir une visite par groupe de quinze personnes, guidées par un gardien. Ce règlement a évolué mais le contingentement de la visite reste la règle. Chaque été, deux cent quarante personnes sont accueillies par les gardiens à chaque marée.

En janvier 2009, la gestion touristique du phare a été confiée par l’État à un syndicat mixte, qui a embauché deux gardiens « nouveau régime », pour anticiper la retraite des gardiens de phare « historiques », issus de l’administration des phares et balises. Le feu est automatisé et la présence permanente de techniciens n’est plus nécessaire. En revanche, les risques de vandalisme et de dégradation imposent qu’une présence humaine, continue depuis quatre siècles, soit maintenue. Il faut garder le phare, le restaurer et changer la manière de le visiter, en s’inspirant par exemple de l’expérience menée sur un autre monument en mer, le château du Taureau, en baie de Morlaix. Tels sont les enjeux des débats et des discussions en cours sur l’avenir de Cordouan, dont la notoriété doit croître pour qu’il soit reconnu comme un monument du patrimoine mondial.

Ces questions me ramènent de la tour de Cordouan à celle la Défense et à la note à rédiger, dans une urgence qui contraste avec la longue durée du monument. J’ai longtemps cru être agnostique en matière de lieux et de phares, refusant d’y laisser les sentiments, les impressions, prendre le pas sur la connaissance venue de la lecture des archives. Depuis deux ans, mon métier n’est plus de lire des archives mais d’aller vers les phares et tous ceux qui les gardent. Je ne regrette pas ce choix. Cordouan m’a attrapé dans ses filets. Chaque visite fait enfler une passion pour ce monument, planté dans le sable ou encerclé par les flots, selon l’heure de la marée, respiration fondamentale qui rythme sa vie.

Il ne faut pas laisser tomber Cordouan

Il y a des textes à lire sur Cordouan. Il y en a également à lire sur ses murs. Dans la chapelle, le buste de Louis de Foix est surmonté d’une grande inscription en forme de sonnet composé à la gloire de l’ingénieur. En voici le dernier tercet : « Tu t’es acquis par là un honneur infini / Qui ne finira point que ce phare de gloire / Le monde finissant ne se rende finy ». La fin de Cordouan serait la fin d’un monde mais lequel ? Peut-être la fin d’une « modernité », aujourd’hui fortement contestée, une relation entre pouvoir, architecture et territoire. C’est pourquoi il ne faut pas laisser tomber Cordouan, dans tous les sens du terme, pour des raisons qui dépassent les acteurs dont dépend son sort aujourd’hui. Pour que le voyage à Cordouan soit toujours possible, afin de contempler avec humilité cette merveille du bout du monde.

Bibliographie : Gustave Labat, Documents sur la ville de Royan et la tour de Cordouan (5 vol.), Bordeaux, éd. G. Gounouilhou, 1884-1901. René Faille, Cordouan, les Baleines, Chassiron, les trois plus anciens phares de France, La Rochelle, éd. Quartier Latin, 1974. Jean Guillaume, « Le phare de Cordouan, merveille du monde et monument monarchique », in Revue de l’art, n° 8, 1970. Jacques Péret, Cordouan, sentinelle de l’estuaire, Geste éd., 2007.

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