de Jack London, traduction Éric Vibart, illustration Reno Marca – Quand il fait construire le Snark, en 1906, Jack London est un écrivain célèbre âgé de trente ans. Quelques mois après la publication de Cros-Blanc, il embarque à San Francisco avec son épouse et quatre hommes d’équipage pour un tour du monde. Ce périple se soldera par deux années de tribulations dans le Pacifique, à bord d’un voilier aux piètres qualités marines, comme en témoigne ce chapitre.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Cette fois-là, il souffle une petite tempête d’été et je dis à Roscoe qu’il nous faut prendre la cape. La nuit tombe. J’ai barré presque toute la journée et sur le pont, l’équipage (Roscoe, Bert et Charmian) est recru de fatigue, alors que ceux qui sont en bas sont terrassés par le mal de mer. Nous avons déjà deux ris dans la grand-voile. Foc et clinfoc sont amenés et un ris a été pris dans la trinquette. L’artimon est également réduit. À ce moment, la bôme de trinquette engage dans la houle et se brise comme une allumette. Je commence à mettre la barre dessous pour prendre la cape. Le Snark se met en travers de la lame et reste dans cette position. Je tourne la barre à roue encore et encore. Il ne change pas de position, or, cher lecteur, la position travers à la lame est bel et bien la plus dangereuse dans laquelle un bateau puisse se trouver. Barre à fond, le Snark continue à rouler travers à la lame. Impossible de l’emmener à moins de 90 degrés du vent. Roscoe et Bert pèsent de toutes leurs forces sur l’écoute de grand-voile. Le Snark roule bord sur bord travers à la lame, ce qu’il lui reste de toile plongeant dans l’écume d’un côté puis de l’autre.

Une nouvelle fois, l’inconcevable et le monstrueux dressent leurs figures hideuses. C’est grotesque, impossible ! Je n’en crois pas mes yeux. Sous grand-voile à deux ris et trinquette à un ris, le Snark refuse de prendre la cape ! Nous bordons la grand-voile à plat. Cela ne modifie pas le cap du Snark de plus d’une dizaine de degrés. Nous larguons alors l’écoute en grand sans plus de résultat. Nous envoyons un tourmentin sur l’artimon et amenons la grand-voile. Rien à faire, le Snark continue à rouler par le travers. Sa magnifique étrave refuse obstinément de virer face au vent. Nous amenons alors la trinquette arisée. La seule toile restante est alors la trinquette et l’artimon. Si une disposition doit amener le bateau face au vent, c’est bien celle-là ! Peut-être ne me croirez-vous pas si je vous dis que cela n’a pas marché non plus, mais cela n’a pas marché. Et je dis que cela a raté parce que je l’ai vu de mes yeux et non parce que j’ai cru que cela avait raté. Je ne parviens pas à comprendre que cela puisse ne pas fonctionner. C’est incroyable, je l’ai vu de mes yeux, je vous jure que je ne l’ai pas rêvé !

Cher lecteur, que faire à bord d’un petit bateau qui roule travers à la lame, tourmentin envoyé sur l’arrière et qui refuse néanmoins de pointer son étrave dans le vent ? Sortir l’ancre flottante, bien sûr ! Je m’affaire donc à amarrer l’aussière de l’ancre flottante à l’avant du Snark et balance le cône de toile par-dessus bord. L’ancre coule aussitôt à pic. Nous avons gardé le bout de rappel à portée de main et la remontons immédiatement. Nous y frappons un gros morceau de bois comme flotteur et remettons le tout à la mer. Cette fois, l’ancre flotte ! L’aussière se tend… Le tourmentin envoyé à l’arrière aide à faire pivoter l’étrave dans le vent, mais au lieu d’en rester là, le Snark passe sur son ancre et, continuant sur son erre, se met à la remorquer… toujours en travers des lames. Nous sommes bien avancés ! Nous avons même amené le tourmentin, envoyé l’artimon en grand à sa place et bordé plat la grand-voile ; rien à faire, le Snark persiste à rouler travers à la lame en remorquant son ancre flottante. Ne me croyez pas si vous voulez, je n’y crois pas moi-même. Je ne fais que rapporter ce que j’ai vu.

© Reno Marca

Je m’en remets à vous : avez-vous jamais entendu parler d’un bateau incapable de prendre la cape, même avec l’aide d’une ancre flottante pour y parvenir ? Moi, jamais en ce qui concerne ma petite expérience des bateaux. Et je reste là sur le pont, à contempler le visage sans fard de l’inconcevable et du monstrueux, le Snark refusant obstinément de prendre la cape. La nuit est tombée, tempétueuse et éclairée par un demi-clair de lune. L’air charrie des embruns, des grains de pluie s’annoncent et, sous le clair de lune, le Snark s’obstine à rouler complaisamment sur une mer très creuse, froide et hostile. Pour finir, nous rentrons l’ancre flottante et amenons l’artimon, hissons la trinquette arisée et laissons le Snark se débrouiller seul. Nous descendons en bas, non pas pour prendre le repas chaud qui devrait nous attendre, mais pour déraper sur les planchers visqueux sur lesquels le cuisinier et le garçon de cabine sont allongés plus morts que vifs, et pour nous jeter tout habillés sur nos couchettes, parés à bondir sur le pont, l’eau chahutant librement sur le plancher de la cuisine en faisant un bruit de cataracte.

Le Bohemiah Club de San Francisco compte d’excellents marins. Je le sais pour avoir entendu leurs commentaires lorsqu’ils venaient voir le Snark en construction. Ils ne lui trouvaient qu’un défaut, sur lequel tous ou presque tombaient d’accord, c’était qu’il n’était pas fait pour fuir devant le vent. D’après eux il était parfait en tout point sauf qu’il me serait impossible de fuir devant du vent fort ou une mer formée. « Ses lignes, soufflaient-ils de manière énigmatique, cela vient de ses lignes. Il ne peut tout simplement pas fuir, c’est tout ! » J’avoue que j’aurais bien aimé avoir à bord l’un de ces membres du Bohemian Club pour voir leur jugement péremptoire radicalement battu en brèche. Fuir ? C’est bien la seule chose que le Snark sache faire à la perfection ! Fuir ? Il part en fuite en traînant son ancre flottante en ralingue avec l’artimon bordé plat sur l’arrière !

© Reno Marca

Fuir ? Au moment où j’écris ces lignes, nous filons au portant à 6 nœuds dans l’alizé de Nord-Est. La mer est encore un peu agitée. Il n’y a personne à la barre ; celle-ci, pas même amarrée, est réglée légèrement au vent. Pour être précis, le vent est Nord-Est, l’artimon est entièrement amené, la grand-voile est tribord amures, les voiles d’avant sont bordées plat et le Snark file cap au Sud-Sud-Ouest. Et il y a encore des hommes qui ont navigué quarante ans sur toutes les mers pour prétendre qu’aucun bateau ne peut filer au portant sans quelqu’un à la barre ! Ils me traiteront de menteur lorsqu’ils liront ces lignes, tout comme ils l’ont fait avec le capitaine Slocum lorsque celui-ci témoigna de la même chose avec le Spray.

Je reste perplexe en ce qui concerne l’avenir du Snark et ne sais quel parti prendre. Si je disposais de l’argent ou des crédits, je ferais construire un autre Snark qui prendrait la cape correctement. Mais je suis au bout de mes ressources. Maintenant je dois continuer avec ce bateau tel qu’il est ou tout laisser tomber. Or, il m’est impossible de laisser tomber. Alors, je vais me résigner à naviguer sur un bateau qui semble avoir des dispositions pour prendre la cape par l’arrière. Je vais d’ailleurs essayer dès la prochaine tempête pour voir ce que cela peut donner. Je pense que cela devrait pouvoir marcher. Tout dépend comment l’arrière fera face aux vagues. Et qui sait si, par un beau matin de tempête en mer de Chine, un vieux loup de mer à barbe grise ne devra pas se frotter les yeux à plusieurs reprises, croyant avoir mal vu, découvrant le spectacle d’un étrange petit voilier ressemblant au Snark, émergeant du gros temps en exhibant son tableau arrière le premier ?

Jack London naît à San Francisco en 1876. Confronté très tôt à la misère, il papillonne de petits métiers en vagabondages, une vie cabossée qui le fait sombrer dans l’alcool, mais le conduit aussi vers le socialisme, le journalisme et la littérature. Le succès venu, il peut enfin s’offrir le voilier dont il rêve pour faire le tour du monde. Il meurt en 1916, des suites d’une urémie contractée lors de ce périple de deux ans dans le Pacifique.

La Croisière du Snark. San Francisco-Sydney. Le Pacifique à la voile, éd. de la Table ronde, coll. La Petite Vermillon, 2010.

Reno Marca dessine depuis l’enfance. Après des études d’architecture intérieure et de design, ce Breton né en 1972 décide de vivre de son art. En l’an 2000, avec sa compagne Claire, il prend la route « comme on prend la vie, à bras-le-corps ». Le livre illustré s’impose vite comme le meilleur moyen de partager les horizons lointains et la vie des hommes rencontrés, marins d’un cargo sillonnant le Pacifique, piroguiers de Madagascar, charpentiers des chantiers navals d’Oman, où les deux voyageurs séjournent aujourd’hui.