Pour le bornage sur l’estuaire de la Seine, la gribane pourtant parfaitement adaptée à sa fonction est concurrencée par d’autres bateaux de charge normands, parfois même par des bateaux achetés de rencontre. Ce type local ne constitue pas plus d’un tiers de la flottille qui travaille entre la mer et Rouen. Ainsi quand M. Prévost perd sa « Sainte-Marie » dans un abordage, il la remplace par un « harengueux », dundée du Crotoy reformé pour la pêche en mer du Nord et qu’il fait regréer en sloup. Dans ses souvenirs de jeunesse Prudent Prévost, fils du patron et mousse à bord du « Gloire au Cœur de Jésus”, évoque le dur métier du bornage commun à tous les équipages des sloups, cotres, chalands ou gribanes.

Faisant le commerce des messageries, nous ravitaillions toutes les petites localités de la Seine, du Havre à Rouen et vice-versa. C’était un métier où il fallait donner le meilleur de soi-même sans restriction aucune, et, souvent pour préserver sa vie, savoir lutter avec courage et décision contre les éléments déchaînés, un métier où il fallait acquérir coûte que coûte l’énergie nécessaire à son accomplissement, où il n’y avait pas de place non plus pour les capons. Face à la nature, il vous fallait utiliser toutes les ressources de votre intelligence pour en sortir vainqueur. Cela ressemblait souvent à une compétition sportive et il ne fallait pas rester les deux pieds dans le même sabot. En un mot, ne pas être empoté; sans que cela y paraisse chaque manœuvre demandait réflexion rapide et réflexe sûr.

Je ne pensais qu’à naviguer, sans doute par atavisme, et ce fut un fameux jour quand je fus bombardé mousse du Gloire au Cœur de Jésus, nom un peu long, mais encore plein de prestige pour moi, et qui me rappelle mes meilleures années. Comme j’étais furieux quand je l’entendais écorcher ! Il était difficile à déchiffrer au tableau et les gens allaient souvent au plus pressé ! Un fameux bateau et un bon instrument de travail dont on pouvait être fier. Mon père était allé le chercher dans la Somme à la suite de la perdition de sa Sainte-Marie lors d’un abordage en Seine, en pleine nuit, par un gros vapeur, un charbonnier, le Rochefort. (Vous voyez que je ne vous mentais pas en vous parlant de périls).

Le métier de la voile

Donc, l’âge venu, à mon tour je pris possession de mon poste pour m’initier à ce métier de la voile. En ce temps-là, on ne connaissait le moteur que par entendre dire. Il fallut attendre la guerre de 1914 pour le voir faire son apparition et, finalement, détrôner la voile.

En rivière, c’était bien une navigation spéciale, demandant des qualités de jugement immédiat, mais aussi une parfaite connaissance des lieux. S’il est vrai que la Seine était déjà balisée dans ses principales difficultés, ça ne nous servait que secondairement. Il nous fallait toujours tenir compte du vent et de la marée quand on louvoyait « tirant bordées ». Et si le bateau, comme son équipage, avait pas mal de qualités, il avait le défaut de caler de l’eau, c’est-à-dire que son enfoncement était assez considérable pour le genre de travail qu’on lui demandait : sept pieds à lège, treize pieds en charge. On portait cent tonnes en lourd, c’était beaucoup. Le pied valait trente-trois centimètres, voyez qu’il fallait avoir toujours à l’esprit ce tirant d’eau lors de nos approches avec la terre. Et je suis certain qu’avec tout autre que mon père, le Jésus serait allé au fond depuis longtemps.

Mais mon père était en quelque sorte un as dans ce genre de navigation. Évidemment, son expérience datait de loin, puisqu’il avait commencé à dix ans avec son père, mais je l’admirais sincèrement. Ah ! On entrait dans la carrière de bonne heure chez nous en ce temps-là !

Notre admiration était légitime, car mon père avait eu, de surcroît, un brevet de plus vieux marin de rivière, dont il était très fier et dont la remise avait donné lieu à une belle petite cérémonie. C’est donc vous dire qu’il était très apprécié, comme on le verra par ce qui suit. Comme il arrive assez fréquemment dans la vie, quelque fonctionnaire, voulant se faire valoir sans doute, avait fait promulguer un décret interdisant à tout batelier commandant un bateau au-dessus d’un certain tonnage, de naviguer sans être accompagné d’un subrécargue, c’est-à-dire d’un porteur de diplôme. Cela créait une telle gêne financière que la plupart des gens touchés envisageaient d’abandonner le métier. Où trouver un tel individu qui voudrait bien mettre la main à la pâte ? (Charge et décharge des marchandises). Aussi, de sa plus belle écriture, mon père avait-il rédigé une protestation, alléguant de sa carrière déjà longue. A la suite de cela il avait obtenu un traitement de faveur. (Le décret fut d’ailleurs rapporté par la suite).

Il est vrai que mon père avait pour lui une connaissance exacte de la Seine, et ce, jusque dans les moindres régions. Il savait toujours s’il pouvait trouver assez d’eau et éviter ainsi un échouage. Il fallait le voir quand, par nuit sombre où, comme l’on dit « on y voit comme dans le derrière d’un nègre », profitant du courant et louvoyant bord sur bord dans les falaises du Landin ou du Court Val par exemple, il nous criait sans se tromper « alliwoot » (?) — terme à consonance anglaise — voulant dire chez nous « vire de bord ! » pour nous ordonner de changer les boulines des voiles. d’avant, et ça, le plus près possible de terre.

Suroît à la barre

Mon pauvre père, hélas ! ne crachait pas sur l’alcool — il est vrai qu’il y était incité par son métier, étant obligé de traiter la plupart du temps ses frets au café. Aussi quand, par hasard, il avait ingurgité un peu trop d’apéritifs, malgré une grande capacité à « porter la toile », j’avais tout de même des inquiétudes sur la sûreté de son coup d’œil, cela surtout dans mes premières années. Ensuite, j’ai dû me rendre à l’évidence que c’était justement dans ces moments d’euphorie qu’il était le plus suroît dans ses coups de barre…

Voyez plutôt : quand il avait trouvé des copains, capitaines de remorqueurs, patrons de chalands, il avait souvent pas mal trinqué avant de partir du Havre. Ensuite on arrivait par bonne brise pour accoster à Quillebeuf où l’on déchargeait notre marchandise. Quand mon père était dans son état normal, nous mouillions au large du quai, car, devant ce quai, il y avait formant rideau, une multitude d’embarcations mouillées elles aussi, qui nous interdisaient de gagner notre poste d’amarrage, sans risquer d’en aborder. Alors je prenais mon canot et j’allais déplacer celles qui nous gênaient. Puis, avec une amarre à terre, on accostait. Ça demandait du temps et du travail… Mais dans ces jours scabreux où il avait un peu trinqué, autre méthode ! Défense de diminuer la voile et par des coups de barre judicieux, on se faufilait parmi la flottille et, en moins de deux, on accostait sans coup férir. Il n’y avait plus qu’à jeter une amarre au premier des curieux qui, évidemment, discutaient de cette manœuvre hardie.

Nous fréquentions régulièrement ce port chaque semaine pour y débarquer charbon, bois de travail, pétrole, grains, ciment et toutes les denrées concernant l’épicerie nécessaire à la vie du pays.

C’était toujours en retour de nos voyages aller, car notre principal transport c’était le foin. Nous ravitaillions le « Grand Corps », la plus grande entreprise de camionnage du Havre (500 chevaux). Ça bouffait dur et c’est un chargement de 3 600 bottes que nous amenions chaque semaine. Des bottes énormes à « trois tours » d’après le patois indigène ! (Des Vattevillaises-de-Vatteville où nous chargions cette marchandise). Mon père y gagnait honnêtement sa vie, bien que ce fret paraîtrait bien modeste maintenant. 3 600 bottes ! Ça représentait 150 quarts à 24 bottes, et à 20 sous le quart, mon père s’en contentait. Ça ne faisait pas un tonnage très important, mais son volume nous imposait des précautions spéciales.

Il fallait être un peu spécialiste pour édifier une pontée qui encombrait le pont depuis le mât jusqu’au gouvernail, débordant largement sur les pavois et d’une épaisseur de près de trois mètres. Une pontée qui nous donnait bien du souci par mauvais temps, car ça cueillait le vent, et, à la voile, c’était du sport pour manœuvrer. Bien entendu, c’était quand même l’ABC du métier, métier qu’on envoyait souvent aux cinq cents diables quand tout allait mal et qui demandait une volonté à toute épreuve. Pas rose la conduite d’un tel ensemble quand le temps tournait à la tempête. Que de mauvais quarts d’heure devait-on passer là sous les éléments déchaînés !

Il me souvient que, dès le début de ma nouvelle existence, nous fûmes pris dans un grain de neige, lors d’une tempête épouvantable qui nous drossait à la terre. Il fallut coûte que coûte se déhaler ! J’en vins à m’écrouler au pied du mât, pleurant toutes les larmes de mon corps, gelé, transi, les mains raidies me faisant gémir de souffrance, aveuglé par les flocons, découragé de voir nos efforts infructueux. Mais en cette occasion mon père et le matelot me firent honte d’une telle faiblesse, et il me fallut bien me reprendre pour tirer dessus comme les autres !

Une autre fois, plus tard, nous coulions bas, par ma faute d’ailleurs, car si j’avais obéi à mon père, cet accident n’aurait pas eu lieu. Nous avions perdu le matelot, parti faire son service militaire, et l’avions remplacé momentanément par un vieux bonhomme vraiment inapte à ce métier. Un soir, qu’au large de Quillebeuf nous attendions le flot pour monter à Aizier, le père, qui était encore à terre, m’avait recommandé de mettre mon fanal dans les haubans. Mais, perdu dans mes lectures — je lisais même plus qu’il ne fallait — j ‘avais simplement transmis l’ordre au bonhomme, et la nuit était venue sans que je m’en rendisse compte. Alors arrive ce qui devait arriver ! Un descendant, ne nous ayant pas aperçu à temps, ne put nous éviter et vint nous épauler (et encore, ce n’était que demi-mal), ce qui nous provoqua immédiatement une voie d’eau. Et l’on commença à couler. Je me mis sans retard à la pompe, mais mon père, revenu précipitamment à bord, ne voyant qu’un moyen de sauver le bateau, nous levâmes l’ancre et allâmes nous échouer sur le banc de vase près du phare, où le bateau prit une gîte formidable, au fur et à mesure que l’eau descendait.

Quelle terrible nuit passâmes-nous dans les ténèbres ! Nous nous trouvions dans une bien fâcheuse posture. Impossible de marcher autrement qu’à quatre pattes. Et je ressens encore la poignante inquiétude qui nous habita jusqu’au lever du jour, avec la menace de ces deux demi-muids (fûts de six cents litres) en roule sur le pont, retenus par une simple hague de cotret et qui, à la moindre secousse, auraient pu passer par-dessus et auraient défoncé les membrures, nous causant une grave avarie. Au jour et à la marée montante, le bac vint nous accoster et, avant que le bateau ne se remplisse de nouveau, nous aida à lui faire regagner le quai, où mon père l’échoua plus convenablement pour permettre, à la marée basse, de faire les réparations nécessaires. Deux nuits et une journée sans repos, c’était un peu dur pour moi. Je ne mentionne pas, en plus, les compliments paternels… Je m’estimais pourtant heureux, car mon père était doux de caractère, et je ne me serais pas toujours comporté comme lui, en cette circonstance, par exemple.

Quand nous avions du creux dans notre transport de foin, nous avions une autre corde à notre arc, le cotret. D’ailleurs, nous n’étions pas seuls à le faire. Nous faisions partie d’une ribambelle de petits voiliers dont nous étions la plus forte unité et que l’on appelait les cotriers.

Lucien-Madeleine et les autres

Il y avait le Lucien-Madeleine au père Lefebvre qu’on « dégannait » irrévérencieusement : Ouin ! Ouin ! parce qu’il parlait du nez, et aussi parce qu’il était pingre à tel point, qu’à votre table, il suçait jusqu’à vos propres os ! Il lui fallait la croix et la bannière pour vous rendre un service. C’en était bien gênant pour nous qui avions le cœur sur la main, donnant toujours ce que nous possédions de trop. Nous qui ne faisions le bois que par intermittence, nous finissions parfois par manquer de chauffage. Eh bien ! Le vieux grigou, qui en faisait son métier, lui, lésinait pour nous en repasser quelques hagues.

Il y avait aussi l’AB, qui lui appartenait, mais commandé par un autre patron, le père Diesmis qui, tout en se débrouillant, n’avait pas beaucoup de chance.

Mon père avait loué ce bateau un moment, après la perte de la Sainte-Marie pour attendre que le Gloire au Cœur de Jésus fût prêt. Ce bateau, je m’en souviens, car j’y ai vécu pendant mes vacances, était infesté de vermine, surtout de rats qui dévoraient tout ce qu’ils pouvaient trouver. Il avait fallu barder de bouts de fer blanc l’armoire aux vivres pour boucher les trous au fur et à mesure. Continuellement, le lendemain, vous en trouviez d’autres.

Je me rappelle qu’une fois, ma mère avait sorti un pain de six livres qui paraissait intact. Pourtant, il s’en échappa, par un petit trou, toute une nichée de souris qui avaient mangé toute la mie. C’était une sacrée engeance dont le père n’arriva jamais à se débarrasser, malgré une chasse sans merci. On n’avait pas les moyens efficaces de maintenant. Mon père fabriquait des pièges de sa façon — des quatre de chiffres, on les appelait comme ça —, qui ne manquaient pourtant pas leur proie, mais il fallait les remettre tout le temps en place. J’ai vu aussi, et c’était fréquent, cinq souris dans les quatre trous de la souricière. Et que dire des puces et des punaisés ! Nous en étions tellement dévorés qu’un jour ma mère en a été défigurée. On en trouvait même dans les voiles.

Il y avait encore le Sancta-Maria, un sloup d’un autre genre, au père Salaün, père de mon copain René. Un gueulard et surtout une brute qui rendait sa femme et son gars malheureux, car, en ces temps-là, les femmes naviguaient avec leur mari. C’est en somme ma mère qui mit fin la première à ce régime. Une évolution commençait à se faire et les conditions de vie à s’améliorer. Déjà, le monde ouvrier secouait les épaules. Un nouveau mode de vie s’annonçait et avec lui le bien-être que l’on ne connaissait guère dans la classe travaillante. Ma mère, qui était une paysanne, n’avait de goût que pour la terre, et comme le père possédait des biens de famille, dès qu’une ferme fut libre, ma mère l’exploita.

Ç’aurait été le pays de cocagne si elle ne s’était pas laissée griser par la situation de son mari. Nous gagnions bien notre vie. Elle éleva, il est vrai, ses petits-enfants. Mais elle avait le revenu d’une belle petite exploitation : quatre vaches, le cheval, sans compter le cochon et les volailles qui ne lui coûtaient pas cher, car nous lui rapportions souvent des balayures. Son revenu n’aurait donc pas dû péricliter au point de causer notre ruine. Et lorsqu’il fut question d’envisager notre avenir, il était trop tard. Plus d’argent, plus de moyens pour réaliser les projets. Le résultat fut que nous nous éparpillâmes chacun dans notre direction pour tenter de nous assurer cet avenir, mais hélas ! avec de petits moyens !

En plus de ceux déjà nommés, il y avait encore le Balaoud, une vieille coque à cul de poule, un maître-bateau au nom un peu étrange dont les formes étaient en relation avec le nom. Par exemple, il portait mal sa toile quand il avait une pontée de cotret. Un jour, le vent étant devenu furieux, il roula tellement bord sur bord que sa pontée glissa à l’eau. Il y avait aussi l’Enfant de Jésus, un bateau plat qui avait servi autrefois au transport du caillou pour la réfection des digues. S’il ne calait pas d’eau, sa maigre capacité lui interdisait de gros frets.

Des joutes acharnées

Ajoutez encore deux ou trois coques de moindre tonnage, et vous aurez une idée de cette petite flottille qui, parfois, jouait aux régates, quand le hasard nous réunissait tous pour la même destination. Cela arriva plusieurs fois quand nous chargions, tous ensemble, du bois pour la vinaigrerie de Dieppedalle, où il n’y avait qu’un appontement et où il fallait attendre son tour. Alors, là, vous assistiez au départ d’une espèce d’armada portant la toile et essayant de gagner au plus vite le premier mouillage qui, généralement, se trouvait à l’amont de Duclair, à l’île Clé point, aujourd’hui disparue. Et si vous aviez été avec nous, vous auriez pu constater les ruses de Sioux employées pour éviter de réveiller le voisin, mouillé à peu de distance de vous. Au moment du flot, par exemple, on enveloppait les linguets du guindeau, on graissait les poulies pour les empêcher de grincer à l’appareillage qui se faisait ainsi en sourdine. Et parfois, on était déjà loin quand ce voisin commençait à lever l’ancre à son tour. Pas besoin de vous dire, et bien modestement, que nous étions toujours les premiers à l’appontement. C’est que le Gloire au Cœur de Jésus était taillé pour la course.

Le Lucien et Madeleine chargeant du bois de chauffage de la forêt de La Mailleraye. (Collection D: M. Boell).

Dans ces joutes acharnées, c’était à qui mettrait le plus de toiles dehors, surtout que nous ne craignions pas le gros temps. Il me souvient qu’une fois, passant par l’estuaire, avec l’AB, fin voilier lui aussi, et qui nous tenait tête par un vent fort de nordit, mon père voyant cela nous fit hisser le grand flèche et le foc ballon, ce qui nous permit de lâcher notre camarade, en lui « pissant du poivre ». Mais il eut pourtant, ce jour-là, le dernier mot. Ayant engainé à marée basse et coupant les passes devant Honfleur, les bancs n’étaient pas encore couverts suffisamment, l’AB passa bien mais, avec notre calant d’eau, la quille toucha et nous dûmes attendre que la marée montante nous libère. Quand elle le fit, le collègue était loin !

C’est que nous filions bien nos onze nœuds par forte brise. Et bien applétés, nous tenions même parfois tête à pas mal de grosses bailles. C’était alors ma vraie récompense et mon plaisir de tenir la barre. Je n’aurais pas donné ma place pour n’importe quoi. C’est que, toutes voiles bien étarquées, il avait belle allure le Gloire au Cœur de Jésus. Et comme j’avais un maître dont la science était incontestée, je vous l’ai déjà dit, que le bateau portait sa toile avec aisance, moi, je prenais de l’assurance dans mon coup de barre. C’était alors une joie pour moi, lorsque couché par la rafale, le bateau se relevait gracieusement, obéissant docilement à la manœuvre. Et j’y trouvais une exaltante ivresse, oubliant les mauvais quarts d’heure et les misères de l’hiver !

Ces chargements de foin représentaient cependant un travail agréable, surtout à la belle saison. Le travail était alors plus facile. Une fois amarrés et le matériel en place, je participais activement à toutes les opérations d’embarquement : charrier les bottes, les passer à l’intérieur, etc. On prenait les bottes sur le quai et, à la queue-leu-leu, on les portait à bord. Pour ce travail, on embauchait de nombreux ouvriers, parfois une vingtaine, à quatre bottes chacun. Il fallait du monde. Je me demande encore comment ces bonshommes de la campagne, gars timorés, plutôt peureux des choses de l’eau, consentaient à passer sur une passerelle si étroite et surtout si flexible. Il fallait avoir le coup pour accorder son pas au flottement de la planche. Le moindre faux-pas coupait votre marche et vous envoyait plonger à côté. Faut croire qu’ils étaient immunisés contre le vertige, ces « maqueux de navets » ! On les appelait de cette façon, car Vatteville était le pays du navet.

Un jour, cependant, nous eûmes un accident qui faillit bien tourner au tragique et arrêter pour un terme ces chargements. Les pilotes des vapeurs, connaissant notre position peu stable durant cette opération d’embarquement, prenaient des précautions en évitant de passer trop près de nous. Mais une fois, un pilote n’observa pas la règle, et en passant, le tirant d’eau de son vapeur nous déplaça sur notre ancrage et nos amarres et ce, justement au moment où il y avait une douzaine de bonshommes sur les planches. Et voilà tout à l’eau, matériel et charrieurs. Affolement général ! Dix gars à boire la goutte, c’était quelque chose ! J’avais sauté bien entendu dans mon canot, car c’était à moi qu’était dévolue la garde de sauvetage. Il fallait agir vite et surtout ne pas hésiter. J’ai tout de même repêché tout le monde.

La pratique de la rivière

Mon père, qui avait tant pratiqué sa rivière, et, de plus, l’ouïe aussi fine que la vue, se servait d’un antique moyen de se reconnaître, la corne de brume, et c’était rare que l’écho, en retour, le trompe. Deux ou trois coups de corne et il vous disait : « On est dans la trouée d’Iville », ou « On n’est pas loin de Saint-Véoquerie », ou « sous Saint-Léonard ». On se servait encore d’un engin vraiment préhistorique : une corne de bœuf tronquée dans laquelle vous souffliez de toutes vos forces, mais d’une •certaine manière tout de même que j’eus longtemps du mal à assimiler. Il fallait un souffle puissant et le père et lç matelot me damaient le pion là-dessus. C’est d’ailleurs avec cet instrument que vous répondiez au vapeur qui vous demandait le passage — un coup tribord, deux, bâbord. On s’en servait aussi pour demander l’ouverture des ponts sur le canal… Enfin pour attirer l’attention chaque fois qu’il le fallait, et surtout en pleine brume.

Donc mon père se repérait par l’écho. Mais un jour, ou plutôt un soir, nous fûmes pris par le brouillard juste comme nous « dérapions » — levions l’ancre pour Aizier. C’était fâcheux pour mon père de rester là; lui qui, justement, avait rendez-vous à la maison. Et puis, un si petit bout de route ce n’était pas la mer — non, la Seine à avaler ! Il décida donc de partir en dérive. Mais avec ce brouillard à couper au couteau, les approches de la terre étaient très difficiles, et il décida, pour plus de sûreté, de laisser grager l’ancre au lieu de la chaîne coutumière. Et nous voilà partis en commençant le premier bord, dès qu’on apercevait une brumeur, on rebâdrait au large. Mon père avait calculé qu’en deux heures à peu près nous serions tout de même en face d’Aizier. Et, toutes les dix ou quinze minutes, on rebâdrait toujours au large.

Seulement, le temps passait et, malgré les coups de corne répétés, rien n’indiquait que nous approchions de notre mouillage. Ça commençait à sembler louche à mon père. L’écho lui renvoyait toujours la même modulation. En fin de compte, pour une fois, il était perdu, le cher homme ! Perplexe, il me disait : « Pourtant on a dépalé », « je m’en serais tout de même aperçu ! ». Finalement, il décide de filer un maillon de chaîne et d’attendre le jour. Bien entendu, le jour vint, et, la brume s’effilochant, que vîmes-nous ? Je vous le donne en mille !… Nous n’avions pas quitté Quillebeuf !

Notre ancre avait croché dans le câble téléphonique qui traversait la rivière à deux encablures à l’amont, et nous n’avions fait que la traverser sans nous douter que nous ne faisions que la navette. Et voilà le mystère éclairci ! L’écho nous renvoyait fidèlement le son. C’était rageant ! On s’était fait crever les yeux toute la nuit pour rien ! Pour une blague, c’en était une de taille ! Mais, outre le mauvais sang qu’on s’était fait, on avait perdu la marée. Puis, quand on voulut décrocher notre ancre, ce fut encore une autre histoire. Nous n’étions pas assez forts pour relever ce câble. Trois cents mètres et gros comme le bras, c’est lourd ! Je dus prendre mon canot et aller chercher du renfort chez les péqueux.

Le mascaret

Si on ne pouvait comparer cette navigation à celle de haute mer, bien sûr, elle avait tout de même ses risques. Il fallait en connaître ses us et coutumes. Malheur à celui qui n’en tenait pas compte.

Pareille mésaventure avait failli arriver à un « étranger » venu pour nous rafler du travail. Pourtant, ce dernier devait être un « côtier » tout de même habitué aux chinoiseries du métier. Peut-être croyait-il le travail plus facile. En tout cas, une expérience lui suffit. Encore un qui ne connaissait pas, en tout cas, nos coutumes d’entr’aide ! Comme il nous passait à quelques brasses, dans une accalmie, mon père lui cria : « Passe-nous un bout ! ». Nous montions sur Aizier et ça nous aurait fait gagner bougrement du temps ! Fait singulier pour nous, il avait un moteur. Ça nous semblait un peu curieux, car c’était plutôt rare qu’on en vît par là. Aussi cela eût été une aubaine qu’il nous prît notre remorque. Mais, pas de réponse.

Nous finîmes par gagner notre mouillage, où, à notre étonnement, nous retrouvâmes notre dédaigneux mouillé si près de terre qu’à l’èbe (courant aval) fatalement il n’aurait pas assez d’eau pour éviter. Alors, en débarquant, le père, toujours charitable, avertit ce « collègue » du danger de sa position. Il n’obtint encore qu’un ricanement pour toute réponse. Et bien entendu, au petit matin, quand je me réveillai, je trouvai mon malin dans une sale position, le cul à terre et le nez dans le courant. Heureux encore que nous étions en marée de morte-eau et que le mascaret était nul. Autrement, il n’y aurait pas coupé d’une catastrophe. La barre l’aurait roulé et démoli. Ce fut certainement une leçon, car, son chargement fini, on ne le revit plus.

Prévoir à temps

Mais revenons un peu à ma navigation, aux multiples visages, selon le temps du moment. Mon père faisait toujours autorité pour les prévisions et les changements subits. On pouvait se fier à son intuition routinière qui ne le trompait presque jamais. Et j’aurais dû être plus savant en profitant de son expérience. Je me rappelle qu’un jour, nous descendions sur Tancarville, après avoir pris notre chargement de foin à Caudebec et nous étions presque par vent nul quand, passé Villequier, tout à coup, mon père nous cria : « Vite ! vite ! aux drisses ! bas partout ! » et lui-même sauta sur la drisse de pic et se mit à l’amener. Tous, nous l’imitâmes pour les autres voiles. Puis, on mit bas l’ancre tout aussi rapidement. Bien nous en prit : le temps se couvrit instantanément.

Le ciel devint obscur et, tout à coup, un souffle d’une puissance inouïe nous enveloppa dans une telle violence qu’il fallut nous réfugier dans le logement, car je crois bien que nous aurions été emportés. Tout cela en quelques instants, sans nous donner le temps de respirer. Mais, où la chose devint particulièrement curieuse, c’est que, dans le même temps, nous ne vîmes passer au-dessus de nos têtes, dans un ciel plombé, la plus grande partie des meules de foin, que cette espèce de trombe -que mon père nous certifia être un typhon — venait d’arracher, ou plutôt, de sucer dans les prairies de Gatteville, pour les déverser dans celles de Norville, en face. Vision fantasmagorique que je retrouve encore plus de cinquante ans après. En tout cas, on n’a jamais su lesquels des paysans furent les plus satisfaits de cet échange spontané et imprévu.

Mais le père, avec son intuition, nous avait sauvés du désastre. En effet, pris tout appareillé dans cette folle bourrasque, ça n’aurait pas été beau pour le Jésus. Comme nous le félicitions, mon père nous confia que ça faisait quelques minutes qu’il sentait un malaise l’avertir qu’il allait se passer quelque chose.

D’ailleurs, si mon père nous disait : « Le temps va fraîchir, il faut filer un maillon de chaîne ou doubler les amarres », il ne se trompait pas, le temps se gâtait, et rapidement. D’après lui, il voyait cela à la physionomie de la lune et aussi à une particularité curieuse. La lune, toujours selon lui, aurait possédé un satellite !… (un halo) qui, selon le temps, se rapproche ou s’éloigne. Alors, mon. père décrétait infailliblement : « Le temps va se gâter, la lune a filé la bosse de sa chaloupe. Ou, il n’y a plus de danger, il va faire beau, la lune a raccourci sa bosse. » Et c’était toujours vrai.

Chargement de bois à marée haute en basse Seine. Les forêts de Brotonne, de La Mailleraye ou, comme ici, d’Aizier, approvisionnent les entreprises du bâtiment en hêtre, chêne et sapin. Ce petit sloup de bornage, sans doute acheté de rencontre dans un port de la Manche, termine sa carrière aux trafics de marchandises entre les divers petits ports de l’estuaire de la Seine. Noter le ferlage de la grand voile à bordure libre sur le pic, le mouillage sur ancres par l’avant et par l’arrière, doublé d’amarres élongées à terre, l’interruption du pavois, etc.

Avec lui, on pouvait être rassuré, car il avait la décision rapide et manœuvrait toujours en conséquence, et sans jamais s’affoler. Je l’ai vu une fois pris dans une bourrasque de neige qui nous avait sur-appris tout applétés. Le Jésus se couchait dangereusement, n’arrivant plus à se redresser dans la tourmente. Il aurait fallu amener toute la toile d’un seul coup. Mon père sauta, couteau à la main et trancha d’un seul coup la drisse de pic que je n’arrivais pas à desserrer sur son bilboquet, réduisant ainsi l’emprise du vent. De plus, un malheur n’arrivant jamais seul, nous étions empêtrés dans la bôme, dont la mâchoire venait de céder, et qui avait manqué, en allant buter sur le guindeau, de tuer le matelot au passage. Minutes angoissantes où tout se passe si subitement qu’il faut faire vite à réfléchir.

Les orages aussi nous donnaient bien du souci. Aveuglés par les éclairs, nous en devenions aveugles, surtout qu’on naviguait près de la terre et sous les côtes où il fait si sombre. Ainsi, dans le Landin, où la forêt surplombe la rivière, ou encore aux Terres Rouges ou à Saint-Léonard, endroits si sombres qu’il fallait être bien du métier pour rester en eau profonde. Ce fut mon cauchemar durant ma première année de mousse. Je m’en fourrais la tête sous les prélarts du chargement. Ah ! ces orages ! Je n’étais jamais rassuré depuis le jour où la foudre était tombée à quelques mètres à tribord devant nous, nous laissant un bon moment figé, comme abrutis, et sous l’impression que tout était électrisé à bord.

Des jours heureux

Et voici encore quelques souvenirs de ce temps heureux où, malgré les tracas et les difficultés, on trouvait encore des distractions, et à bon compte ! Une de mes favorites, quand en venait la saison, c’était, entre deux voyages, la chasse à l’ovelle, un petit poisson gros comme un éperlan, qui filait sur l’eau à toute vitesse, avec la particularité de ne pouvoir couler, ayant une vessie d’air. Aussi, s’il était relativement facile de l’attraper, il fallait tout de même être habile pour le poursuivre, car, au moment de le capturer avec votre épuisette, brout ! il avait fait un crochet et vous pouviez courir après. J’armais mon canot à la voile et j’ai passé des heures passionnantes à ce genre de chasse, jusqu’au jour où j’en fus dégoûté pour un bon moment.

Cette vue nous montre les multiples activités du fleuve : le bac, dont des femmes semblent avoir la charge, vient d’accoster. Une charrette s’apprête à descendre. Au second plan, le passeur sur son bachot de Seine se dirige vers la rive opposée avec un client cyclopédiste. Enfin, dans le lointain, une gribane remonte le fleuve. Le vent semble mollir, la corne est horizontale et la voile forme ballon; la gribane est peu chargée; à l’arrière, on aperçoit l’homme de barre et l’embarcation de service; le matelot, quant à lui, est à l’avant du navire. Au premier plan, sur la digue, un douanier; alors omniprésents sur le fleuve, les douaniers, particulièrement inquisiteurs et tatillons, contrôlaient les agissements d’une population maritime souvent contrebandière. Celle-ci se vengeait des inspections multiples par des blagues et des ruses dont la mémoire populaire a gardé le souvenir. (Collection J.-1). Dérouard).

Si je ne me suis pas noyé ce jour-là, j’y ai tout de même bu une bonne tasse dans une situation des plus périlleuses. C’est bien une veine si je m’en suis tiré. Je me servais de la godille pour diriger mon canot et courir sur l’ovelle. Dans un mouvement brusque, en voulant faire tourner mon canot, l’aviron dérapa et j’allai m’abattre le nez dans l’eau. Mais d’une telle façon que mes pieds restèrent crochés dans le bateau. N’ayant pas d’appui, j’avais beau gigoter, la tête dans l’eau, je ne pouvais même pas crier et je commençais à boire un bon coup. Enfin, dans un sursaut désespéré, je me décrochai et parvins à mettre épuisette et ovelle à bord. Mais je n’ai pas besoin d’ajouter que, rattrapant épuisette et aviron, je rentrai à bord tout de suite. De combien d’avatars de ce genre et tout aussi impromptus ne fus-je pas victime dans ce sacré métier où la moindre inattention pouvait vous être fatale.

Chez nous, le mulet était le poisson le plus réputé. Le mieux pour se régaler, c’était de le faire griller sur la braise puis, de le napper d’une bonne couche de crème, sans oublier le morceau de beurre. Et je vous dis que tout le monde se léchait les doigts !

L’inévitable gabelou

Je ne vous ai pas encore parlé de nos amis douaniers. Amis par la force, car n’est-ce pas de ces gens-là que dépendait notre tranquillité ? Des amis donc, qu’on craignait quelque peu. N’est-on pas toujours soumis aux rigueurs de la loi ? Pour le gabelou comme pour le gendarme, il y a la déformation professionnelle, et pour lui, dans chaque individu, il y a un fraudeur possible. Et, bien entendu, nous étions bien placés. Souvent à tort, car mon pauvre papa, à part un peu d’alcool emporté sans payer de droits, n’avait pas du tout l’âme d’un contrebandier. Et, dans le fond, toutes les brigades, de Tancarville à Rouen, le sachant bien, nous laissaient tranquilles. Mais, comme il fallait tout de même faire du service, à chaque arrivée dans un patelin, soit à quai, soit au mouillage, il y avait la visite. C’était rituel, et rituel aussi l’alambic de café, les verres et le tafia, en même temps que la présentation des papiers de douane, connaissement, etc. Puis, la cérémonie se terminait pas quelques rigolades.

Vous voyez, ce n’était pas terrible. Mais il y eut des exceptions, quand, par exemple, à La Mailleraye, un jeune sous-lieutenant se mit à faire du zèle, voulant épurer la batellerie. Seulement, dûment avertis (on se soutenait aussi dans notre profession) nous prenions nos précautions. Une fois pourtant, il était temps. On ne l’avait pas vu venir assez tôt et le matelot finissait d’immerger la bonbonne de goutte à bâbord, quand le gabelou embarqua à tribord. Heureusement, il n’y vit que du feu, ne se doutant pas que ce filin, traînant le long du bord, retenait justement ce qu’il désirait trouver.

Adieu les belles risées

Et me voilà arrivé au bout de mes bavardages, c’est-à-dire à la fin de cette prestigieuse épopée du Jésus, qui, lui comme nous tous, vieillissait. Le matelot était parti faire son service. Le père, comme son bateau, se fatiguait, prenant tous deux de la bouteille. Mais je n’entendais pas encore parler de retraite.

Alors, éclata une bombe bien inattendue, qui me surprit douloureusement. Si le père s’en doutait bien parfois, jamais, cependant, il n’y avait fait allusion. En tout cas, un jour, au garage de Graville, je vis monter à bord des hommes chapeautés, comme des pékins. C’était ce qu’on appelle une « commission » appartenant au bureau « Véritas » de la marine, rendant visite au Jésus et voulant savoir s’il pouvait encore naviguer longtemps. Ils le sondèrent. Je vous prie de le croire ! De la pointe du mât jusque dans ses œuvres vives, dans tous les recoins ! Et le résultat fut qu’ils condamnèrent la pauvre barque à ne plus naviguer à la voile. D’après eux, elle était usée, trop vieille. Elle devenait un danger. Et je me souviens que j’ai pleuré longtemps quand mon père, après leur départ, m’avoua alors, dans un sanglot lui aussi, la fatale sentence. Il fallait se résigner à dégréer le Jésus de sa fine et belle mâture.

Et nous commençâmes notre triste besogne, amenant le mât de flèche, rentrant le beaupré, démanchant la bôme et le pic, déferlant la grande voile. Que j’eus gros au cœur quand je vis ainsi mon cher bateau dépouillé de toute sa beauté ! réduit presqu’à l’allure d’un ponton. Mon père avait obtenu de garder le mât, car malgré tout, le travail continua, mais au ralenti. Adieu les belles risées, les joies de filer bonne brise en demi-largue. En conservant le mât, qui nous était nécessaire quand même pour y installer la « galliote » (sorte de mât de charge) pour des chargements en lourd, tels que les barriques, on essaya de franchir encore le canal par vent favorable, comme vent arrière, grand largue. On établissait un « prélart » sur une perche et ça faisait office de voile carrée. Mais, grandeur et décadence, comme j’en avais honte ! En tout cas, ça nous permettait de gagner Tancarville.

Finies aussi les joutes ardentes avec les collègues. Je ne reverrai plus l’extraordinaire spectacle qui nous fut offert un jour de fête, et dont nous fûmes aussi un peu les acteurs. C’était burlesque et bien charmant tout à la fois. Un dimanche, nous venions de quitter les bassins du Havre, filant toutes voiles dehors sur Tancarville, par forte brise. Dès le pont franchi, en approchant de la Lézarde, la petite rivière d’Harfleur, nous tombâmes sur les régates de ce pays. Il y avait bien une trentaine de yachts miniatures, des canetons, tritons et autres petits du même genre. Et nous entrâmes dans cette couvée de poussins, ressemblant à un gros canard les pourchassant à bride abattue sans crier gare ! Vous parlez si tout ce petit monde s’éparpilla et nous fit de la place ! Et bien cela, c’était révolu, nous étions vraiment cette fois devenu le gros canard !

Le dernier bord

Puis, nous eûmes encore une histoire, la dernière qui avança brutalement la fin de cette vie aventureuse.

Mon père, profitant d’une période de beau temps et d’une marée de morte-eau, décida de caréner le Jésus et de faire quelques réparations à la coque. Le pauvre avait bien des coutures mal en point, c’est-à-dire qu’elles avaient bien besoin d’être calfatées pour les empêcher de faire trop d’eau. Nous étions arrivés à passer des heures à la pompe, qui, heureusement, débitait bien. Même la nuit, il fallait nous relever. Je me souviens qu’une nuit je ne l’avais pas fait à temps et qu’en me levant précipitamment, je mis les pieds dans l’eau qui passait déjà par-dessus les planchers du logement. Vous dire ce que fut cette corvée, tout seul, sans personne pour me relever. Quelles heures lassantes et insipides ai-je passées ainsi à vider cette flotte qui s’acharnait à revenir !

Alors, on échoua le Jésus dans la cale d’Aizier, endroit idéal pour le radouber tranquillement. C’était en juillet et, en août, la guerre de 1914 se déclara, comme tout le monde le sait. Une de ses conséquences fut pour nous la catastrophe finale : les Anglais commencèrent à transporter leurs troupes à Rouen à l’aide de petits paquebots. Tout cela ne semblait pas grave pour nous. Mais, ces bateaux qui avaient une vitesse supérieure à celles des vapeurs ordinaires, déplaçaient terriblement le niveau de la rivière et nous dérangèrent à plusieurs reprises. Si bien qu’un jour, notre bateau ne reprit pas sa place et retomba lourdement sec sur le ciment, se brisant plusieurs membrures. Aux marées suivantes, il s’emplit, et mon père, devant la vétusté de sa carcasse, comprit que c’était la fin de son bateau devenu irréparable. Atterré, il dut se résoudre à le démembrer et, après l’avoir réduit en ponton, nous commençâmes, la mort dans l’âme, à en faire du bois de chauffage.

Alors, trop jeune pour trouver une situation immédiate et plus profitable, je me suis contenté de m’occuper comme je pus. J’avais commencé à tâter, plutôt vaguement, de la pêche à l’anguille. J’avais des camarades dont c’était le métier, et il me semblait qu’il ne me serait pas difficile de les imiter. Mais là, c’est encore un métier à part, et où il faut avoir commencé jeune. Un métier qui, lui aussi, avait ses us et coutumes. J’avais cependant armé à cet effet mon canot, bien lourd pour ce genre de travail. Il faut être deux pour tendre les lignes, et je n’avais que mon plus jeune frère pour tenir les avirons. Le résultat ne fut pas brillant, et l’expérience tourna court au bout de quelques semaines.

Ainsi s’écoulèrent quelques semaines, atténuant quelque peu l’amertume de la disparition du Jésus. Puis, mon père reçut une proposition du directeur du bac de Quillebeuf, cherchant un remplaçant pour un de ses matelots, malade. Ce fut le commencement d’une nouvelle existence, hors de ma famille. Je fis ma malle à quatre nœuds, emportai mon vélo et, le lendemain, je prenais mon service sur le bac, ce bac que je voyais à cœur d’année et que j’admirais cependant toujours, n’ayant jamais pensé y venir travailler.

Bac moderne, il est vrai pour l’époque, puisqu’il était mû par des moteurs de Dion-Bouton actionnant ses deux aubes. Pendant soixante-quinze jours, le temps de la maladie du matelot, je fis mon apprentissage chez les autres. Un peu dépaysé d’abord, car si c’était encore un peu de la navigation, ce n’était plus le même travail. Je me mis vite à la routine de ces multiples traversées. Un matelot, d’ailleurs, ça doit être apte à tout, n’est-il pas vrai ?

Remerciements : ces souvenirs du bornage en Seine à la voile de Prudent Prévost sont publiés avec l’aimable autorisation de la famille Prévost.

Nous remercions également le musée du Parc de Brotonne pour son étroite collaboration