Par Gilles servat – Pas de doute, Brest 92 est devenu le cri de ralliement des marins du monde entier, un lieu magique fédérateur de toutes les différences. Tenez, en voici un exemple, parmi de nombreux autres. Lorsque nos amis polynésiens ont eu vent de la fête, ils ont aussitôt décidé d’y participer et de rappeler à la Métropole qu’aux Iles sous le Vent, Raiatea était autrefois réputée pour la qualité de ses pirogues. Une association s’est donc créée pour mettre en chantier une de ces embarcations à balancier. Bonjour les performances ! Ces bateaux-là ont tout appris aux architectes de nos actuels multicoques… même si l’idée du « double-coque » a aussi germé en Europe (lire dans ce numéro l’article sur les catamarans de William Petty). Afin de nous donner un avant-goût de la fête, Gilles Servat -qui a déjà écrit une chanson pour Brest 92 – nous raconte la belle histoire de cette pirogue dont il a pris connaissance à l’occasion d’une tournée en Polynésie. On y apprendra notamment que dans ce lointain Territoire d’Outre-Mer, le problème n’est pas tant de reconstruire un bateau traditionnel — ce type de pirogue naviguait jusqu’aux années soixante —que de lui offrir le voyage de Brest ainsi qu’à son équipage. Une belle idée de mécénat pour les compagnies aériennes !

Raïatea. 11 mai 1991. Nous arrivons à Raiatea, après une nuit mouvementée passée dans la tem­pête sur les lames rageuses de l’o an « Pacifique ». Rude voyage entre Tahiti et les Iles sous le Vent. Cent milles de tan­ gage et de roulis dans un ferry au fond plat construit à l’origine pour les lacs al­lemands ! Les Polynésiens, stoïques, éten­dus sur des nattes, essayaient de faire honneur aux grands navigateurs que fu­rent leurs ancêtres. Allongés sur des bancs, nous avons essayé de faire honneur aux nôtres en échappant – plus ou moins-au mal de mer.

Appuyé au bastingage, note pet grou­pe regarde le mont Temeharu, unique en droit au monde où pousse le ttare ape taht dont la fleur éclate aux premiers rayons du soleil. A côté de moi, coiffé d’une cas­ quette de pêcheur breton, se tient Mikael Kerne -bien connu des amateurs de chanson bretonne- que j’ai retrouvé enseignant à Tahiti.

Malgré le jour gris, le spectacle est ma­gnifique. Jeunesse drue et sauvage, char­gée de magie. Des nuages epa.1s cachent les hauts sommets des îles. Nous avons fait une brève escale à Huahine que l’on voit toujours, à 23 milles par le bâbord arrière. Taha’a est tout près à tribord. Et droit devant, c’est Raiatea. Une passe dans les coraux nous permet d’aller trou­bler la sérénité du lagon. Près des eaux turquoises éclosent les corolles jaune clair des fleurs de purau. Une frégate nous frôle de ses longues ailes noires… Bien­ tôt nous accostons le quai d’Uturoa, port de Raïatea.

Avant d’aller plus loin, quelques mots sur la langue tahitienne, dans laquelle le e se dit é, le u se prononce ou et le h est fortement aspiré. Quant à l’apostrophe, elle marque un rapide blocage de la glot­ te qui remplace en tahitien le k existant toujours aux Marquises ou aux Tuamo­tu. Le nom des Tahitiens et de leur langue est Ma’ohi.

Sur le quai je retrouve Bernard Schmitt qui m’avait fait chanter, jadis, près de Lo­ rient, quand il animait le centre de ré­ éducation de Kerpape. A peine ai-je le temps de le saluer. Une Polynésienne aussi joyeuse qu’imposante me passe au­ tour du cou un collier de fleurs et m’em­brasse vigoureusement deux fois en com­mençant par la joue droite. C’est Henriette Winkler, la plus célèbre des chanteuses de Polynésie. Et voilà qu’on me passe un nouveau collier de fleurs et qu’on m’em­brasse encore ! C’est Adélaïde, une jeune chanteuse Ma’ohi qui marche allègrement sur les traces vocales et physiques d’Henriette. Puis Bernard Schmitt me présente un homme charmant d’une soixantaine d’années, à la voix douce : Charles Tua­ri’i Brotherson, que ses amis appellent Charley. C’est le président de l’association Ti’a ti’a te va’a Brest 92 (1).

Dans la langue ma’ohi, ti’a ti’a signifie « se relever » en parlant d’un malade, te c’est l’article et va’a veut dire « pirogue à balan­cier ». Car, si j’ai débarqué avec mes gui­ tares sur le sol de Raïatea, l’île sacrée des Ma’ohi, c’est pour chanter dans _l’hôtel B Hai, le soir même, avec Hennette, Ade­laïde et Mikael. Gala donné au profit de cette association qui s’est fixé pour but de reconstruire une pirogue à voile de lagon et de l’envoyer cet été à Brest.

Te va’a

Le lendemain, j’ai rendez-vous avec; Charles Tuari’i Brotherson qui a navigue toute sa vie sur une pirogue, jusqu’à ce que la route, peu à peu, fasse le tour de Raïatea et que des moteurs remplacent les voiles. Mais, avant d’aborder ce sujet, si­ tuons Raïatea.

Le fond de coque monoxyle que son propriétaire, Ponaere Le Martel, a mis à la disposition de l’association pour la reconstruction d’une pirogue à balancier de Raiatea. A gauche, une vue de l’arrière pointu; à droite la proue angulaire avec l’étrave légèrement concave. © coll Ti’a ti’a te va’a Brest 92

Les îles de la Société sont formées de deux groupes; les Iles du Vent et les Iles sous le Vent. Le premier comprend essentiellement Tahiti, énorme, et Mo’orea, une dizaine de milles à l’Ouest. Les prin­cipales îles sous le Vent sont Huahine, Raïatea, Taha’a et Pora Pora (Bora-Bora), une centaine de milles à l’Ouest-Nord­ Ouest de Tahiti.

Ces volcans éteints que taraudent les pluies ne sont pas des petit s. mon es ! Le point culminant de Tahiti e t a 2.241 mètres. Le mont Toomaru dorrune Raiatea de 1 017 mètres. Les îles sont cernées par un récif de corail sur lequel brisent les vagues du large. La distance entre le récif et le rivage varie beaucoup, de quelques centaines de mètres a plusieurs milles. A l’embouchure de chaque rivière qui mord la tendre chair volcanique s’ouvre une passe : les coraux ne supportent pas l’eau douce.

Raïatea et Taha’a présentent la particu­larité d’être jumelles. Séparées par un dé­troit de deux milles et demi, encerclées par un seul récif, elles baignent dans le même lagon. A l’intérieur du rempart de coraux, s’étend une eau calme et chaude aux trans­parences Véronèse.• ‘est .le domaine e poissons si beaux qu’il est vain de vouloir les décrire. C’était aussi le doma.1ne des pi­ rogues à balancier, les va’a.

Le lendemain du gala, donc, sous le chaud soleil revenu, Bernard Schmitt nous conduit au salon de coiffure de Charles Tuari’i Brotherson, à Uturoa. Le président de l’association tient un salon de c01ffure pour hommes. Grande pièce le, avec un fauteuil comme ceux que J a.1 connus quand j’étais enfant, au temps où j’allais chez le coiffeur. Pendant que Mikael K er­ ne prend des photos, je m’assois une chaise, le long d’un mur décoré de grandes pagaies, près d’une table basse couverte de revues. Deux jours avant, j’ai acheté cale­ pin et crayon chez un chinois de Papee­te. J’ai préparé mes questions. Je suis prêt à noter les paroles de Charles où roule doucement, comme un frou-frou de tor­rent, l’accent ma’ohi.

S’il-vous-plaît, Tuari’i, racontez-nous comment on construisait les va’a. Racon­tez-nous d’abord la pirogue, puis le balancier, le gréement et la manœuvre.

La pirogue

La pirogue elle-même était composée d’un fond de coque monoxyle, d’un bor­dé, de plats bords et parfois d’un pontage à l’avant.

Le fond de coque était creusé dans un seul tronc de mara (Neonauclea forsterz), dont le bois est pratiquement imputres­cible. Le travail commençait tout de sui­ te, sans séchage. Après l’avoir dégrossi sur place, on emportait le tronc sous un appentis où commençait le travail de pré­cision. On taillait dans la masse avec des herminettes et des hachettes tordues, transformées ainsi en « herminettes laté­rales ». On utilisait parfois le feu pour al­ler plus vite. Le polissage externe et in­ terne se faisait à la peau de requin séchée.

Le bordé (o’a) était composé de deux planches de mara ou de maiore (arbre à pain – Artoca,pus altilis) appelé aussi uru. La pose du bordé était un moment très délicat. Le haut du fond de coque était percé de trous verticaux tous les vingt ou trente centimètres, puis enduit d’une col­ le (tapou pate) faite avec du latex de maio­ re épaissi par de la cendre. Des tétons (sic) taillés dans les planches venaient s’encas­trer dans les trous.

Arrivait alors le moment délicat du pres­sage. A cet effet, des liens étaient tendus entre des morceaux de bois passés sous le fond de coque et d’autres posés sur le bordé. Il suffisait de tordre ces liens pour presser. On perçait alors des trous hori­zontaux dans le haut du fond de coque et d’autres, juste au-dessus, dans le bor­dé. Ces trous étaient reliés entre eux par des ligatures (jero) faites avec de la fibre de cocotier (nape). Le bordé était ainsi cousu au fond de coque. Ce travail ache­ vé, on enfonçait dans les trous des che­villes enduites de colle.

Pour l’étrave et la poupe, on serrait le bout des planches du bordé avec des étaux et on perçait un trou qui suivait la jointu­re des planches jusqu’au fond de coque que l’on perçait aussi sur une dizaine de centimètres. Une pièce de bois enduite de colle était ensuite introduite dans ce trou. Puis on ligaturait avec du nape de la même façon que précédemment.

Restait à poser les plats bords (apae) en maiore ou en purau (Hibiscus tiliaceus), fixés au bordé par des chevilles et du la­ tex de maiore. L’avant de la pirogue était ponté avec des planches de purau.

Quand un homme se tenait debout dans l’embarcation, le plat-bord lui arrivait à mi-cuisse. Le tirant d’eau était d’une di­zaine de centimètres.

Il existe toujours des pirogues. On en voit beaucoup à Tahiti, qu’elles soient à voile ou à pagaie. Mais leur coque est maintenant construite en plastique, d’une seule pièce. Il en va de même pour les balanciers, bien que quelques-uns soient encore en bois.

Charles Brotherson tient la pagaie de gouverne de sa pirogue à voile. Ce document rare va permettre à l’association de reconstituer très fidèlement le gréement. à l’extrémité de laquelle est frappé le pataras solidaire du bâton de livarde — qui permet le passage de la bôme, également de grande dimension. Noter aussi régler la quête du mât; la bôme et le bâton de livarde ligaturés sur le mât; enfin, les deux paires de haubans assurant la tenue latérale du mât et fort utiles « rappel » sur le balancier (pour cette raison, les pirogues plus importantes ont généralement trois paires de haubans). © coll Charles Brotherson

Le balancier

Placé le plus souvent à bâbord, il se compose d’un flotteur et de deux bras dissemblables. Celui de l’avant est rigide et chaque constructeur garde secret son emplacement. Le bras de l’arrière est souple.

Dans la construction traditionnelle, le flotteur (ama) était généralement un morceau de purau taillé dans la masse. Il fai­sait la longueur de la pirogue moins une quarantaine de centimètres à l’arrière pour faciliter la manœuvre. Posé sur l’eau, il devait porter un homme sans couler.

Le bras avant (iato mua) avait la même longueur que la pirogue. Taillé dans une seule pièce de purau, il dépassait autant à tribord qu’à bâbord, car il servait au rap­pel aussi bien d’un côté que de l’autre, le balancier ne devant jamais s’enfoncer. Le iato mua était de section rectangulaire et faisait à peu près vingt centimètres de lar­ge, pour que les équipiers puissent se dé­ placer dessus. Il était fixé par des ligatures au bordé qui recevait des planches de renfort. La moitié dépassant à tribord était recourbée vers le haut pour ne pas piquer dans l’eau quand le va’a gîtait. La moitié qui dépasse à bâbord était fixée au flotteur par six morceaux de bois (tia tia) ligaturés au bras et enfoncés dans le flot­teur, ce qui donnait un subtil équilibre de souplesse et de rigidité.

Le bras arrière (iato murz) était beaucoup plus fin. Une branche de purau suffisait. Il ne dépassait pas à tribord; une seule pièce de bois recourbée le reliait au flot­teur par des ligatures. Il était aussi ligatu­ré au bordé qui recevait, de la même fa­çon que pour le bras avant, des planches de renfort. Contrairement au iato mua, le iato muri devait être élastique et flexible.

Le gréement

Il ne restait plus qu’à gréer le va’a. Une planche percée, fixée au plat-bord devant le bras avant recevait le mât (tira). Sur la poupe était posée une queue de malet (aero) de même longueur que la pirogue. Une bôme (pumu) et une livarde (patea) étaient fixées au mât par des ligatures.

Le haubanage était particulier. Deux ou trois haubans (suivant la taille du va’a) étaient amarrés de chaque côté au bras avant du balancier. L’étai passait dans une poulie fixée à l’avant de la pirogue et re­ venait vers le barreur. Un dernier hauban, capelé en haut de la livarde, passait dans une poulie au bout de la queue de malet et revenait, lui aussi, vers le barreur.

Les haubans étaient fabriqués en fibre de purau. On coupait des branches de quatre à cinq mètres que l’on écorçait et dont on enlevait le vert. Puis on en faisait un paquet que l’on plongeait dans la mer pendant un mois. La sève s’en allait et il restait des fibres fines que l’on tressait à trois brins (jiri tom) ou à quatre (jiri momoa).

 La manœuvre

 Ce bateau très rapide était dirigé par une grande pagaie en mara (hoe fa’atere) qui servait de dérive et de gouvernail. Par vent de bout, le barreur se tenait vers le milieu de la pirogue et une petite pagaie (hoe), en maiore ou en purau, placée à l’avant, aidait à virer au plus vite. Aux al­lures portantes, le barreur se tenait le plus possible en arrière et prenait la petite pa­ gaie. Sur la photo que m’a confiée Mon­ sieur Brotherson on voit qu’il tient la grande pagaie. On voit aussi le manche de la petite pagaie qui dépasse à l’avant.

On ne prenait pas de ris devant les grains. Il y avait un jeu de deux voiles, une grande et une petite. Suivant le temps, on choisissait l’une ou l’autre, et vogue le va’a ! Par contre, subtilité originale, le mât était inclinable. C’est le barreur qui exé­cutait cette manœuvre avec l’étai et le pa­taras passé dans une poulie à la pointe de la queue de malet. Par vent de bout, il penchait le mât vers l’avant, redressant ainsi la livarde. Aux allures portantes il le penchait le plus possible en arrière.

Le rappel, enfin, était une manœuvre délicate et précise. L’équipier se déplaçait sur le bras avant comme un lézard et s’as­ seyait pour faire du rappel. Le flotteur du balancier, ainsi que je l’ai déjà dit, ne de­ vait jamais s’enfoncer dans l’eau. Quand on pense aux déplacements sur le bras, aux fins équilibres qu’il fallait garder, à la complexité des manœuvres, on imagine le plaisir que pouvaient trouver les équi­pages des va’a.

L’utilisation des va’a

 J’interroge Charles sur l’utilisation des pirogues à voile. J’avais cru comprendre, lors de discussions à Tahiti, qu’elles ser­vaient au transport du copra (ou coprah), l’amande de la noix de coco dont on tire une huile qui fut, pendant longtemps, une des principales ressources des îles.

En fait, si ces embarcations servaient bien à transporter le copra jusqu’à Uturoa où une goélette venait le chercher, elles servaient surtout aux déplacements quotidiens. C’était le seul moyen de locomotion rapide. Il faut se représenter ces îles non pas comme les atolls que l’on imagine souvent, mais comme des montagnes tombant à pic dans la mer. Les pentes sont impressionnantes. Il n’est pas ques­tion de traverser une île par la route, à moins d’engager des travaux gigantesques et hors de proportion. Des chemins sui­vaient la côte, mais les va’a étaient bien plus rapides et bien plus reposants. C’était pour les Ma’ohi l’équivalent de nos voi­tures. On transportait poisson, copra et famille d’un point à l’autre de l’île et l’on pouvait aussi aller voir ses amis à Taha’a, puisque l’île jumelle baigne dans le même lagon. Car ces embarcations ne franchis­saient pas les passes pour aller en pleine mer. Elles étaient construites pour les eaux épargnées par la houle.

Sur le chantier, devant le fond de coque et les planches d’uru, le charpentier Fa’arere Te Fatau (à gauche) en compagnie de Jean-Pierre Besse et de Charles Brotherson, respectivement trésorier et président de l’association. © coll Ti’a ti’a te va’a Brest 92

Charles garde chez lui un fond de coque. Il appartient à Monsieur Ponaere Le Mar­ tel qui l’a aimablement mis à la disposi­tion de Tï’a ti’a te va’a, et c’est sur celui-ci que l’association veut construire le nou­veau va’a, celui qui viendra à Brest. Nous quittons le salon de coiffure, après une dernière photo devant les pagaies, et nous partons vers la maison de Charles.

Le fond de coque est dans son jardin, retourné, sous des bâches. On le découvre. Deux personnes le remettent facilement à l’endroit, bien qu’il mesure sept mètres de long. Le haut est abîmé. Mais Charles ne s’en formalise pas. Les Ma’ohi sont beaucoup plus détendus que nous. Il suffira d’abaisser le haut de cinq centimètres et de percer de nouveaux trous pour recevoir le bordé. Le charpentier qui va se charger de la construction s’appelle Fa’arere Te Fatau. Il habite Raiatea. Malheureusement, je n’aurai pas le temps d’aller le voir.

Quand je pense à tout ce qu’il faut fai­re, les bordés, le balancier, le gréement, j’émets des doutes sur la possibilité de voir la pirogue à Brest. Mais Charles est caté­gorique. Une fois que le travail est entre­ pris, il est très vite mené à terme. La pi­ rogue sera prête ! Quelques photos encore du fond de coque, dont une où l’on dis­tingue bien les trous destinés à recevoir les tétons du bordé, et nous partons chez Henriette Winkler arroser cette bonne nouvelle avec un punch du tonnerre !

Je monte dans la voiture de Monsieur Winkler, petit neveu de Lawrence d’Ara­bie. Il a le tact et l’élégance d’un major des Indes Britanniques, la distinction et le savoir-vivre d’un lord anglais et il est suisse… Sur la route, il fait un petit arrêt pour nous montrer le bateau de Moites­sier au radoub. Maintenant que je suis là, dans toute cette beauté polynésienne, je comprends que Moitessier ne soit pas rentré en Europe à l’issue de son premier tour du monde… A 19 milles au Nord­ Ouest, nous voyons la forme bizarre de Pora Pora. On dirait que la montagne fait un Z penché.

L’association Ti’a Ti’a Te Va’a à Brest 92

Les membres de l’association nous at­ tendent chez Henriette. Président : Charles Tuari’i Brotherson. Vice-présidente : Hen­riette Winkler (dont le nom ma’ohi est Puaitiavaavatevahineteipoiteraiateanuimae­ varua, ce qui signifie « Petite fleur acide de la femme aimant le ciel lointain de la grande bienvenue »). Secrétaire : Albert Guilloux-Chevalier. Trésorier : Jean-Pier­ re Besse. Secrétaire adjoint : Bernard Schmitt. Trésorier adjoint : Edouard Ebb.

D’autres membres de l’association sont là. Georges Poullain, Eric Mervin, qui sera le patron du va’a à Brest et Ronan Schmitt qui eut le premier l’idée de par­ticiper au concours « Bateaux des côtes de France » avec une pirogue à voile des Iles sous le Vent. Les buts de l’association sont dans un premier temps de recons­truire la pirogue et dans un second de la transporter jusqu’à Brest avec son équi­page et ses accompagnateurs.

Le coût de la restauration et de l’équi­pement est estimé à 44 000 F environ (800 000 F Pacifique). L’association pense financer la première partie de sa mis­sion par l’organisation de manifestations diverses et la vente de T-shirts. Le trans­ port de la pirogue sera assuré par la Compagnie Générale Maritime, qui pren­dra en charge une partie du financement.

Quant à la délégation, elle doit au mi­nimum comprendre six personnes. Quatre équipiers, choisis parmi les élèves du LEP d’Uturoa; l’idéal serait qu’il y en ait un de chaque île principale de l’archipel. Un res­ponsable technique, patron de la pirogue, membre de l’association (Eric Mervin). Un responsable du groupe, membre de l’association (Henriette Winkler).

Le prix du voyage entre Tahiti et la Mé­tropole est très élevé. C’est pourquoi l’as­ sociation a choisi cette formule minimum. Mais tout le monde sent bien qu’il faudrait que Charles Tuari’i, témoin de l’époque où les voiles fleurissaient les lagons, comme des tiare au cou des vahinés, et Fa’arere Te Fatau, le charpentier de marine, soient du voyage. Pour financer ces voyages, l’asso­ciation va faire appel au mécénat des com­pagnies aériennes et aux subventions ter­ritoriales et communales.

Même à Raiatea, le temps passe vite. Les fleurs de purau, devenues orange foncé commencent à tomber sur l’herbe. Déjà le bateau nous emporte, chargés des colliers de coquillages que nous ont donnés nos amis, là-bas, sur le quai qui s’éloigne. Peu après la sortie du lagon, nous croisons le Wznd Song, paquebot à voiles, construit au Havre. Quatre grands focs blancs gonflés par le vent devant les vertes montagnes de Raiatea. Le soir vient tôt sous les tro­piques. Le soleil plonge dans des nuages sombres à droite de Taha’a; ses rayons tra­ cent un chemin doré jusqu’au mont Te­ mehani. Entre les deux îles jumelles, on voit Pora Pora découpée en indigo sur un horizon de cuivre. Une frégate rase les vagues de ses grandes ailes noires… C’est sûr, je reviendrai.

En tombant, la nuit révèle peu à peu la Croix du Sud et je pense aux étoiles de la Grande Ourse qui doivent s’évanouir dans l’aurore, au même instant, au-dessus de la Bretagne…

Il faut que cette pirogue vienne à Brest, témoigner, même modestement, du passé maritime des Polynésiens, l’un des plus grands qui soient. Avec une précision étonnante, guidés par les astres, ils ont ex­ploré le Pacifique, et tracé des routes ré­gulières entre des îles dispersées sur une surface plus vaste que l’Europe. Par tribus entières, ils ont parcouru les déserts ma­rins sur des grandes pirogues à deux coques et découvert bien avant nous, après des centaines de milles sans escale, l’île de Pâques et la Nouvelle-Zélande. Quand je pense à ces expéditions, je suis envahi par l’émotion et le respect.

Il faut que la pirogue vienne à Brest, pour qu’on voie quelles embarcations ex­trêmement rapides ont servi de modèles aux grands trimarans et autres catamarans qui s’alignent au départ des transats. Pour qu’on rende hommage au génie des Poly

nes1ens qui a conçu ces pirogues faites pour la glisse, avec le squelette à l’exté­rieur, comme les insectes, plutôt que des bateaux ventrus comme des mammifères. La glisse, c’est une spécialité polynésien­ ne. Quand Wallis « découvrit » Tahiti, en 1767, les Ma’ohi faisaient déjà du surf sur les vagues du Pacifique !

Il faut que la pirogue vienne à Brest, en­ fin, pour que la Polynésie multicolore et joyeuse soit présente parmi nous, que sa bonne humeur communicative retentisse dans la fête et que les chants des Ma’ohi se mêlent à ceux des autres équipages, sur les bords de la Penfeld.

Ti’a da te va’a !!!

Les pirogues sillonnent toujours le lagon, mais il s’agit de répliques en polyester et les pêcheurs ont tous adopté le moteur hors-bord. Seuls les adeptes de la « glisse » se plaisent encore à pagayer ou à établir la livarde pour des promenades musclées. Au début du siècle, les pirogues à voile atteignaient déjà les 14 nœuds et devaient embarquer un équipier pour le rappel et un autre pour l’écope (le pontage avant est un ajout tardif). © coll Ti’a ti’a te va’a Brest 92

(1) Association Ta ti’a te va’a Brest 92. Bernard Schmitt. B.P. 385 Uturoa. Re de Raiatea. Polynésie Française.