Tabarly, droit d’inventaire

Revue N°295

Eric Tabarly à la barre de PenDuick
Au tournant des années 1990, Tabarly s’illustre dans la défense des phares en mer et du patrimoine maritime, qu’il incarne parfaitement à la barre de Pen Duick, ce voilier anglais ancien qu’il a sauvé de la destruction… © Jean Guichard

par Vincent Guigueno – Dans la nuit du 12 au 13 juin 1998, Éric Tabarly disparaissait en mer d’Irlande. Vingt ans plus tard, les nombreuses commémorations prévues soulignent la place occupée par ce marin hors pair, réputé taiseux mais célébrissime, dans l’imaginaire maritime national. Retour sur la mémoire d’un « héros français ».

L’article publié dans la revue Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Saint-Malo, novembre 1982. Privé de la première édition de la Route du Rhum, Éric Tabarly prend le départ de la deuxième avec son hydrofoil Paul Ricard. L’année suivante, le chanteur Renaud compose sa fameuse chanson Dès que le vent soufflera, dont quelques vers évoquent la course au large :

Tabarly, Pajot,
Kersauzon et Riguidel
naviguent pas sur des cageots,
ni sur des poubelles.

Au-delà de la rime, la « sélection » de Renaud désigne les marins les plus en vue de l’époque, qui participent à cette deuxième édition du Rhum sur des multicoques de grande taille : Elf Aquitaine, Jacques Ribourel, William Saurin…

À l’heure de la marée, Tabarly sort du bassin Vauban par l’écluse du Naye, où une foule nombreuse est venue saluer les marins. À l’époque, pontons et écluses sont encore largement accessibles au public. Cette proximité sera de plus en plus encadrée au fil de la « professionnalisation » de la course au large. Étais-je présent à l’écluse du Naye ce jour-là ? J’aime à le croire, mais je n’en ai aucun souvenir.

Une certaine familiarité avec Tabarly est née plus tard, à La Trinité-sur-mer, à la fin des années 1980. Avant chaque régate d’entraînement, souvent venteuse et fraîche l’hiver, c’était le même rituel de motivation. L’un des équipiers de l’équipage du Sélection de l’École polytechnique disait : « Un bateau, c’est joli… ». Et les autres de répondre en chœur : « Et la manière de le faire marcher, c’est très intéressant ». Nous avions mémorisé cette forte parole en écoutant un vieux vinyle grésillant enregistré en 1973, Éric Tabarly présente les chansons de mer. Entre deux chants composés pour scander l’effort des marins, Tabarly, qui aurait d’ailleurs souhaité lui-même chanter, évoque la mer, les bateaux et les manœuvres à bord.

Mes amis et moi n’avons jamais rencontré Éric Tabarly. Nous l’avons seulement aperçu, de loin, à bord de Pen Duick, où il semblait lover un bout sans fin. À cette époque, Tabarly bascule dans le monde du patrimoine maritime et de la belle plaisance. Après son chavirage à bord du Bottin Entreprise de Jean Le Cam, en 1989, il s’éloigne du monde de la course au large dont le calendrier est désormais scandé par les courses de grands multicoques et le Vendée Globe, dont la première édition (1989-1990) est remportée par l’un de ses anciens équipiers, Titouan Lamazou. La formation à bord des Pen Duick d’une génération de marins, celle des années 1980 – Olivier de Kersauson, Éric Loizeau, Philippe Poupon… – n’est pas le moindre héritage d’Éric Tabarly.

Eric Tabarly, Héritage Tabarly, Pen Duick Tabarly

Portrait d’Éric Tabarly en mai  1984. © Jean Guichard

Aujourd’hui, face au visage de Tabarly qui illustre la couverture des nombreux livres qui lui sont consacrés, chacun d’entre nous est interpellé, comme sommé de répondre à une question d’une simplicité biblique : « Et vous ? Qui dites-vous que je suis ? » La réponse ne dépend pas de Tabarly mais de notre propre histoire et d’un contexte dont aucun personnage, fût-il un génie de son temps, ne pourrait être détaché. Éric Tabarly apparaîtra tour à tour en héros français, en architecte naval, en défenseur de la tradition et du patrimoine maritime… Les proches de Tabarly, dépositaires de sa mémoire, ne le reconnaîtront peut-être pas dans ces « idéaux-types », qui peuvent expliquer l’immense popularité d’un homme. Celle-ci n’a rien d’une évidence et l’interroger, avec un regard d’historien, peut contribuer à mieux comprendre ce que Tabarly représente pour les Français.

Vie d’un marin, invention d’un héros

La biographie de Tabarly est bien connue grâce à ses propres écrits et à ceux de ses nombreux amis : naissance à Nantes le 24 juillet 1931 dans une famille bourgeoise adepte du yachting, scolarité laborieuse, début de carrière militaire en 1953 dans l’aéronautique navale, séjour à Saïgon en 1955, au lendemain de la chute de Dien Bien Phu, entrée à l’École navale en 1959 où il économise sou après sou pour entretenir son premier Pen Duick, que son père lui a donné en 1952.

Passionné de voile, l’enseigne de vaisseau trentenaire a vent d’une course dans laquelle il rêve de s’engager. Créée quatre ans plus tôt, en 1960, par le navigateur Francis Chichester et le journal anglais The Observer, la première Transat anglaise n’avait rassemblé que cinq participants, quatre Anglais et le Français Jean Lacombe, qui s’était aligné à bord d’un Cap Horn de 6,50 mètres, un voilier habitable de série en contreplaqué, dessiné par l’architecte naval Jean-Jacques Herbulot, le « père » du Vaurien (1951), de la Caravelle (1952) et du Corsaire (1953). Chichester l’avait emporté en plus de 40 jours. Jean Lacombe avait fini dernier après une odyssée de 74 jours. En France, l’événement était passé inaperçu, ou presque. Seuls quelques initiés, marins et journalistes, en avaient entendu parler.

Après la Seconde Guerre mondiale, une presse spécialisée accompagne le développement de la plaisance avec la création des Cahiers du Yachting (1951), des revues Bateaux (1958), Neptune Nautisme (1962), avant celle de Voiles et Voiliers (1971). La frontière est poreuse entre cette presse et le milieu des coureurs, plusieurs navigateurs étant ou devenant journaliste, comme Alain Gliksman. Rédacteur en chef de Neptune et soutien d’Éric Tabarly, qui veut participer à la deuxième édition de la Transat, Gliksman lui présente Jean-Paul Aymon, reporter à France-Soir. Celui-ci signe plusieurs articles avant la course, donnant un écho inédit à un événement sportif jusqu’alors très confidentiel.

Eric Tabarly, Héritage Tabarly, Pen Duick Tabarly

1964 : deux ans après les accords d’Évian, vingt-quatre ans après la débâcle de 1940 et le désastre de Mers el-Kébir, la France et Paris Match s’enflamment pour un jeune officier à qui la victoire sourit. Tabarly va remporter la Transat, face aux marins anglais… L’histoire est parfaite, même la date où l’on apprend qu’il est en tête, le 18 juin. © coll. Vincent Guigueno

L’histoire a été maintes fois racontée : le 18 juin 1964, après une traversée de 27 jours 3 heures et 56 minutes, Pen Duick II signale son arrivée aux marins du bateau-phare de Nantucket. « You’re the first » lui lance un matelot du bord, notant le nom et le numéro du bateau, le 14. La presse nationale se déchaîne dès son arrivée à Newport. Pourquoi un tel engouement pour ce marin inconnu, dont l’exploit touche un large public, au-delà du cercle grandissant des navigateurs amateurs ? Le titre de la une de Paris Match, « Le héros français de l’Atlantique », est révélateur. Les lecteurs sont fascinés par l’exploit humain, moins par les enjeux de la compétition sportive : les pages illustrées leur font partager la vie à bord, la solitude, le doute, la peur et finalement une Victoire en solitaire, titre du récit de Tabarly immédiatement publié par Arthaud. La presse ne va dès lors plus lâcher Tabarly, suivant chacune de ses cour­ses dont les récits sont vendus aux médias par Gérard Petipas, navi­gateur des Pen Duick à partir de 1965 et homme de confiance. L’aventure maritime fait vendre des journaux et des livres. Tabarly et Petipas créeront d’ailleurs leur propre maison en 1973, les éditions du Pen Duick.

Il y a dans l’orchestration médiatique de la victoire de 1964 une évidente dimension politique. Dans un contexte de décolonisation, où la France vient de perdre son empire, la mer devient un enjeu symbolique dans le discours sur la « grandeur » du pays. Quand le général de Gaulle salue Tabarly au Salon nautique de 1965, installé au CNIT depuis trois ans, il vient de lancer la fabrication du sous-marin nucléaire Le Redoutable, fer de lance de la puissance nucléaire et maritime de la France. Le récit national a besoin de héros et l’enseigne de vaisseau Tabarly rejoint au Panthéon maritime français le commandant Cousteau, dont les films tournés à bord de la mythique Calypso connaissent alors un succès planétaire. De Gaulle a également fait une priorité nationale du sport de haut niveau et des exploits sportifs – on pense à la montagne de Maurice Herzog, haut-commissaire puis ministre des sports. Saluer un Français qui gagne, qui plus est contre des marins anglais, c’est construire l’image d’une France forte. Tabarly, dont la photogénie éclate dans la presse en 1964, en sera l’icône maritime.

 

Eric Tabarly, Héritage Tabarly, Pen Duick Tabarly

Comme il se doit, Charlie Hebdo se paye Éric Tabarly, ce symbole national que Charles De Gaulle a décoré de la légion d’honneur… En 1974, l’iconoclaste Reiser se gausse du héros qui a démâté dans la Whitbread, comme en écho aux nombreuses photos de presse qui célèbrent la puissance de son corps, torse nu ou en slip… © coll. Vincent Guigueno

Passé ce moment fondateur, Tabarly conserve ce statut de héros national, que raille Charlie Hebdo en une le 7 janvier 1974, après le second démâtage de Pen Duick VI dans la Whitbread. La dimension politique du personnage n’est pas absente du face-à-face médiatique avec son ancien équipier, Alain Colas, comme l’a souligné Éric Le Seney dans son documentaire Alain Colas, Rêve d’océans. Après la victoire de Colas dans la Transat de 1972, à bord du trimaran Manureva, ex-Pen Duick IV, racheté à Tabarly, la presse cherche à opposer deux hommes, deux styles. Depuis son tour de monde en solitaire de 1973, Colas est soutenu par le socialiste Gaston Deferre, figure emblématique de la décolonisation, et le journal Le Provençal. En 1976, à bord d’un Pen Duick VI conçu pour la navigation en équipage, Tabarly remporte sa deuxième Transat anglaise devant le démesuré Club Méditerranée (4 mâts, 72 mètres) de son rival, financé par Gilbert Trigano, un patron réputé de gauche. La disparition de Colas à bord de Manureva lors de la première Route du Rhum (1978) éteint la controverse. Quelques mois plus tard, toute la France fredonne la chanson d’Alain Chamfort, écrite par Serge Gainsbourg. Yann Tiersen composera en 2008 la bande-son d’un émouvant documentaire consacré par Pierre Marcel à Tabarly. Jusque dans les requiem, tout sépare deux marins dont le destin dépasse un simple enjeu sportif.

Tabarly le novateur réconcilie tout le monde

Pour ses amis les plus proches, regroupés au sein d’une association forte de centaines d’adhérents, la mémoire de Tabarly est apolitique et se conjugue au présent. Il s’agit de transmettre un héritage sportif et humain qui prend sens avec « le maintien en condition de navigabilité » de la flotte des Pen Duick. Le premier d’entre eux a été classé monument historique en 2016 et bénéficie actuellement d’une restauration, avec le soutien de l’État et des collectivités territoriales. À défaut d’avoir connu Tabarly, il est possible de naviguer sur ses bateaux, dont l’architecture concentrerait le meilleur de celui qui les a conçus. À l’occasion des deux derniers Nautic (ex-salons nautiques de Paris), Pen Duick V et Pen Duick III furent ainsi offerts à la délectation du public. La scénographie accompagnant le bateau mettait en avant les résultats sportifs obtenus et le goût de Tabarly pour l’expérimentation : le gréement innovant de la goélette Pen Duick III et son fameux wishbone ; la carène et les aménagements du Pen Duick V, en particulier les ballasts, annonciateurs des bateaux du Vendée Globe. Il s’agit ici, comme l’indique l’objet de l’association, de « poursuivre l’œuvre maritime et éducative d’Éric Tabarly en favorisant le développement de la culture maritime, en suscitant l’intérêt, la recherche et l’innovation dans les différents domaines de la plaisance ». Si le discours est centré sur la personne de Tabarly, il permet aussi de comprendre qu’il n’est pas un « inventeur » mais un « innovateur » qui a su s’entourer d’architectes et de chantiers pour construire les bateaux dont il rêvait : les frères Constantini, les chantiers de la Perrière, Michel Bigoin et Daniel Duvergie… Derrière la figure de Tabarly, un paysage technologique et maritime se recompose.

 

Eric Tabarly, Héritage Tabarly, Pen Duick Tabarly

Changement de voile d’avant à bord de Pen Duick VI. © Jean Guichard

 

En 2019, quarante ans après sa première édition, la course Lorient-Les Bermudes-Lorient va renaître. Éric Tabarly fut l’un des grands protagonistes de l’édition de 1979. En tandem avec Marc Pajot, son Paul Ricard est coiffé au poteau par le VSD d’Eugène Riguidel et Gilles Gahinet, revenu du diable vauvert. Construit à Cherbourg, aux Chantiers mécaniques de Normandie, et essayé en quelques mois, Paul Ricard est un bateau très innovant. Depuis le milieu des années soixante-dix, Tabarly rêve d’un navire volant sur l’eau. Ce sont les foils qui doivent lui permettre de déjauger en prenant appui sur l’eau. Déjà testée sur des multicoques légers, cette technique est ici appliquée pour la première fois sur un bateau de course au large. Éric Tabarly a choisi Alain De Bergh, un ingénieur issu de l’aéronautique, spécialiste du calcul de structures, comme architecte de son nouveau projet. Il y travaille depuis une visite de Tabarly à l’usine Dassault de Seclin (Nord), en 1974. Paul Ricard emprunte à l’aéronautique sa science – l’aérodynamique –, ses formes et ses matériaux. Les foils sont aujourd’hui d’actualité dans la course au large, où ils améliorent les performances des IMOCA du Vendée Globe et des Ultime, qui atteignent et surtout maintiennent des vitesses incroyables sur la durée d’un tour du monde. S’il est exagéré de faire remonter à Tabarly la paternité de cette innovation, nul doute qu’il a pris, avec son Paul Ricard, une part décisive dans leur adoption par des voiliers conçus pour le grand large.

« Une certaine idée de la France maritime »

Il existe un autre « foyer » de mémoire d’Éric Tabarly, la Marine, qui lui rend un hommage appuyé lors de sa mise à la retraite d’office en juillet 1985, à l’âge de 54 ans, avec le grade de capitaine de vaisseau. Pour la circonstance, une cérémonie est organisée à l’École navale. À la différence d’un Jacques-Yves Cousteau, qui démissionna pour construire sa légende, Tabarly est resté fidèle à la Marine, qui a soutenu sa carrière après la victoire de 1964. Elle l’a détaché un temps auprès de la Jeunesse et des Sports, et a permis à ses plus jeunes équipiers de remplir leurs obligations militaires à bord de ses bateaux. En 1973, au risque de la polémique, le ministère des Armées a même participé à la construction de Pen Duick VI.

Ce soutien n’était pas désintéressé. La carrière de Tabarly a perpétué les liens que la Marine, et en particulier l’École navale, entretient avec le sport. Dans les années 1930, la navigatrice Virginie Hériot, médaillée d’or aux Jeux Olympiques d’Amsterdam en 1928, offrait des yachts à l’École navale pour y encourager la pratique de la voile sportive. Plus près de nous, le baron Marcel Bich a fait don de son France 1, sur lequel il participa trois fois à l’America’s Cup (1970, 1974, et 1977). Tabarly embarque à bord de ce 12 mètres JI pendant la cérémonie de Lanvéoc-Poulmic, en 1985.

 

Eric Tabarly, Héritage Tabarly, Pen Duick Tabarly

Pen Duick VI, dans le Solent, en 1978. Le grand ketch a été conçu pour la course autour du monde en équipage, mais c’est encore en solitaire que Tabarly s’est illustré avec, en remportant sa seconde Transat, en 1976. © Beken of Cowes


Cet événement célèbre, à travers la figure de Tabarly, les liens particuliers qui unissent la Marine et la voile, et plus généralement les Armées et les sports, soulignant le rôle « tutélaire » de la « Royale » sur les quatre autres marines – marchande, scientifique, de pêche, et de plaisance – et sur la communauté des « gens de mer ». La mer appartient symboliquement et culturellement aux marins.
Tabarly est l’icône d’une communauté, civile et militaire, publique et privée, qui se pense légitime pour parler de la mer et des marins à des Français « terriens », supposés incultes. C’est d’ailleurs l’un des messages transmis par Jacqueline Tabarly, toujours à Lanvéoc-Poulmic, le 21 juin 1998, lors de l’hommage rendu à son époux disparu quelques jours plus tôt : « Mon mari aimait beaucoup, passionnément, la France, la mer et les bateaux. Il était très fier d’avoir servi la France, la mer et les bateaux dans cette arme qu’est la Marine et qui représentait sa deuxième famille. Mais parce qu’il aimait la France, la mer et les bateaux, mon mari regrettait certaines choses. Il me disait souvent qu’il n’aimait pas que les Français ne voient en la mer que des plages pour s’amuser et du poisson à manger. Et aussi, des bateaux pour s’amuser. “Ça n’est pas ça, la mer, me disait-il. (…) La France n’a jamais été aussi grande que lorsque ses bateaux, de guerre comme de commerce, allaient sur l’eau pour son plus grand rayonnement. Mais il y a de cela très longtemps. Et depuis trop longtemps, nos gouvernants, quels qu’ils soient, ont tourné le dos à la mer. Les Français sont des terriens. Et pourtant, ils ont des côtes, ils ont des bateaux. »

Post-mortem, Tabarly interpelle les Français, qui ont fait de lui un héros national, sur leur absence supposée de culture maritime. Comment « éduquer » les Français à la mer ? Tabarly a souvent exprimé son attachement au musée national de la Marine, qui demeure le lieu privilégié d’expression d’une certaine idée de la France maritime. En 1981, Tabarly avait offert au musée de la Marine un modèle de Paul Ricard, alors l’un des rares objets contemporains de course au large dans les collections. Quinze ans plus tard, en 1996, toujours vêtu d’un blazer bleu marine, Tabarly pose avec Jean-François Deniau devant l’un des plus grands modèles du musée, celui du prestigieux vaisseau à trois ponts Royal Louis. Les deux hommes sont venus exprimer leur attachement à la tradition maritime représentée par le musée de la Marine dans un moment délicat. Élu un an plus tôt, le président Jacques Chirac souhaite donner une plus grande visibilité aux arts « premiers », en créant un nouveau musée rassemblant les collections du musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, porte Dorée, et du musée de l’Homme. Selon Stéphane Martin, le futur président du musée du quai Branly, « au Trocadéro, toutes les hypothèses sont envisagées, y compris celle (…) du déménagement du musée de la Marine, ce qui suscite une brève mais radicale croisade des marins, vigoureusement conduite par Éric Tabarly ». Le musée de la Marine sera sauvé d’un déménagement, avec la promesse d’une rénovation qui sera engagée vingt ans plus tard. Tabarly fait désormais partie des collections du musée, figurant au Panthéon des grands marins français.

De la course au large au patrimoine maritime

Après le record de l’Atlantique battu au retour de l’Ostar 1980, Tabarly engage son Paul Ricard dans toutes les courses au large, dont la liste s’allonge au cours des années quatre-vingt : Transat en double anglaise, course des Almadies (La Baule-Dakar), Route du Rhum… Sur le plan sportif, les résultats sont mitigés : des places d’honneur, mais aussi de nombreux abandons, et même deux chavirages. Alors qu’il dépasse la cinquantaine, Tabarly doit désormais se mesurer à une jeune génération, parfois d’anciens équipiers des Pen Duick, plus à l’aise dans l’emploi d’outils électroniques qui transforment peu à peu le marin en « ingénieur embarqué ». Tabarly reste cependant une personnalité très appréciée des Français, qui apprennent dans les magazines son mariage avec Jacqueline et la naissance de leur fille Marie (1984), puis sa retraite de la Marine nationale… Il se consacre à sa famille, à ses amis et à la navigation à bord de Pen Duick.

« Trois fois il a failli mourir et chaque fois il est ressuscité. 1988 est l’année de sa troisième renaissance ». Ainsi parle Tabarly de Pen Duick, le cotre à gréement aurique que son père lui a donné en 1952. Construit en Irlande sur un plan du célèbre architecte naval écossais, William Fife, troisième du nom, Pen Duick entre sous ce nom dans la famille Tabarly en 1938. Éric Tabarly y apprend à naviguer. Le bateau passe la guerre dans une vasière de Bénodet où il se dégrade. Dans un geste audacieux, Tabarly, moule une coque en plastique sur la quasi-épave et préserve ainsi la forme du cotre, à défaut du bois dont il avait été initialement construit. Abandonné pendant de nombreuses années au profit de ses « descendants », numérotés de II à VI, Pen Duick demande une sérieuse restauration qui s’engage en 1983 à Saint-Malo, dans les chantiers de Raymond Labbé. Les travaux durent plusieurs années. À la fin des années 1980, Pen Duick reprend la mer pour participer à des fêtes du patrimoine maritime dont il devient l’une des vedettes, aux côtés des grands navires écoles, des bateaux dits « traditionnels » et des yachts anciens qui rappellent le temps de la « belle plaisance ». Malgré sa coque en plastique, ce dernier est reconnu dans le milieu du patrimoine maritime qui entre dans une ère faste et populaire, après la période pionnière des années 1970-1980 et la fondation de la revue Le Chasse-Marée (1981). À partir des Voiles de la Liberté, organisées à Rouen en 1989, année du bicentenaire de la Révolution, Tabarly et Pen Duick participent à de nombreux rassemblements, ainsi qu’à des régates en Bretagne et en Méditerranée.

Tabarly prend fait et cause pour un autre patrimoine des côtes de France, largement méconnu à la fin des années 1980 : les phares. Ce sont toujours des aides actives à la navigation, gérées par une administration puissante, mais déclinante, la Direction des phares et balises. La plupart sont encore habités et surveillés par des électromécaniciens, le nom administratif des gardiens de phare. L’automatisation a commencé dans plusieurs départements du littoral, en Vendée, en Ille-et-Vilaine, mais elle n’a pas encore concerné les phares emblématiques de la mer d’Iroise. Cette ultime phase de remplacement des hommes par des automates démarre à Armen en 1989, et se poursuivra jusqu’en 2002, avec le départ très médiatisé des gardiens de Kéréon.

Avant la vague médiatique qui s’abat sur les phares dans les années 1990, seuls quelques pionniers – dont Éric Tabarly – avaient compris l’enjeu patrimonial représenté par les phares : sur l’île d’Ouessant, Jean-Pierre Gestin, fondateur de l’écomusée dans les années 1970, avait investi la salle des machines du Créac’h, en 1988, pour y créer un « centre d’interprétation », futur Musée des phares. À la pointe de Grave, Jean-Marie Calbet, alors ingénieur des phares et balises à la subdivision du Verdon-sur-mer (Gironde), avait fondé en 1981 l’Association pour la sauvegarde de Cordouan : le patriarche de l’estuaire de la Gironde, construit sous les règnes d’Henri III et Henri IV, seul phare actif alors protégé au titre des monuments historiques, est menacé de perdre ses gardiens. Le risque sera écarté et Tabarly leur rend visite en 1990, à l’occasion d’une relève.

Il encourage également le photographe Jean Guichard, avec qui il a noué une relation amicale depuis 1979, à se « lancer » dans les phares. Après la fameuse photo de la Jument, prise en décembre 1989, Guichard publie son premier livre aux éditions du Pen Duick, préfacé par Éric Tabarly. Celui-ci accepte également de prendre la pose, en particulier au phare de Penmarc’h, chef-d’œuvre architectural et technologique de la fin du xixe siècle, financé par le don de la marquise de Blocqueville, fille du maréchal d’Empire Davout, prince d’Eckmühl. En 1997, « malgré un emploi du temps chargé » précise le Télégramme de Brest, Tabarly accepte de parrainer le centenaire du phare. Il demande aux navires français, sur toutes les mers du monde, d’actionner leur corne de brume, le 17 octobre, date anniversaire du premier allumage.

 

Eric Tabarly, Héritage Tabarly, Pen Duick Tabarly

Tabarly pose entre les modèles de Paul Ricard et d’une frégate du XVIIIe siècle. L’homme qui a fait entrer la plaisance dans le « musée de la Royale » saura faire jouer son immense popularité pour défendre cette institution, un temps menacée de devoir quitter le site prestigieux du Trocadéro au profit du musée des arts premiers voulu par le président Jacques Chirac. © Jean Guichard

Quelque chose de Tabarly

Le 21 juin 1998, alors que son corps n’a pas encore été retrouvé, une cérémonie est organisée à l’École navale, en présence du président de la République, Jacques Chirac et de plusieurs ministres. En mer, une flottille est venue rendre hommage au disparu. Elle traduit sa popularité auprès de tous les marins, civils et militaires, adeptes du patrimoine en bois ou de la voile « moderne » sur des coques en plastique ou en aluminium. L’éclectisme maritime de cette cérémonie dit bien ce que fut Tabarly pour le plus grand nombre : un passeur de culture maritime, acteur et témoin d’une lame de fond qui a transformé la mer en espace d’aventures et le littoral en territoire des loisirs pour les classes moyennes et populaires. Issu de la bourgeoisie qui pratiquait le yachting sur les côtes atlantiques, ce personnage réconcilie les communautés « plurielles » de la mer : régatiers de course au large, plaisanciers du dimanche, gens de mer, marins de l’État, amateurs ou professionnels du patrimoine. Ils ont tous « quelque chose » de Tabarly. Sa mémoire se transmet dans la célébration d’un patrimoine maritime auquel il appartient désormais, corps et bateaux confondus. 

Vincent Guigueno et Jean Guichard publient en juin 2018 Tabarly, de mémoire, aux éditions de La Martinière.

Les derniers articles

Chasse-Marée

N°298 Réservé aux abonnés

Portfolio : Rêve de voiles

Par Gilles Martin-Raget - Après avoir navigué sur les grands monocoques de course et de croisière – il a notamment participé en... Lire la suite
N°298 Réservé aux abonnés

Journal d’un timonier

par NIKOS KAVVADIAS - Traduit du grec par Françoise Bienfait - Illustré par Gildas Flahault - Nikos Kavvadias embarqua à l’âge de dix-huit... Lire la suite