Emili Armengol & Sa Rata

Revue N°295

Sa Rata à Saint-Tropez. Emili « fait boire », dans un coup de gîte. Il y a peut-être trop de toile : le patron va à orse (fait lofer, la barre sous le vent). La camette est à poste à l’arrière.
Sa Rata à Saint-Tropez. Emili « fait boire », dans un coup de gîte. Il y a peut-être trop de toile : le patron va à orse (fait lofer, la barre sous le vent). La camette est à poste à l’arrière. © V. Garcia-Delgado Sancho

par Bernard Vigne – Trente années d’amour… Trente années que le sculpteur catalan Emili Armengol, figure de la voile latine, et sa belle catalane, Sa Rata, filent au gré du vent, écumant les côtes de leur pays, en poussant jusqu’à la Sardaigne ou à la Costa Brava.
Trente années de navigation, d’amitié, de pêche, de souvenirs partagés.

L’article publié dans la revue Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La mer, pour moi c’est très important, ça m’est indispensable. Comme je suis un peu nomade j’ai souvent déménagé, et dans tous les lieux où j’ai vécu, je voyais la mer de ma fenêtre. Tiens, même ici, tu vois là-bas, ce sont les îles Mèdes et la mer devant l’Estartit. Je navigue depuis que j’ai sept ans. J’aime la mer, mais par contre ne me demande pas de m’y tremper. Ça, non ! »

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Emili Armengol reçoit sur sa terrasse, à Rupià. © B. Vigne

Nous sommes en Catalogne, à Rupià, un petit village du Baix Empordà (Bas Ampurdan), une petite région vallonnée, tissée de champs et de chênes verts, à mi-chemin entre Gérone et la côte méditerranéenne. Sur la terrasse d’Emili Armengol, sculpteur et navigateur, grand amoureux de la voile latine.

Emili est né à Barcelone en 1943 dans une famille d’artistes. Son père était artiste peintre et bijoutier. « C’était un “crack”, affirme son fils, il avait une vie extraordinaire qu’il partageait entre son atelier, la bijouterie, ses copains, et la pêche. Il avait fait construire à Vilassar de mar un petit “llagut”, une barque en bois motorisée, semi-pontée, de 21 pams, soit 4,20 mètres [le pam catalan vaut 20 centimètres et non pas 25 comme le pan occitan]. Il l’avait baptisée Eulalia, du prénom de ma mère. Et quand elle lui disait qu’il dépensait sans compter l’argent du ménage, il répondait : “Oui, j’ai dépensé de l’argent pour ce bateau, mais je lui ai donné ton nom !” Et ma mère rétorquait : “Je vais m’acheter un manteau en vison et je lui donnerai ton nom !” Mais ma mère n’a jamais acheté de vison. »

L’école buissonnière avec Eulalia

« À la belle saison, nous partions à la pêche vers 7 heures du matin. Le bateau était tiré sur la plage à Vilassar de mar, un village de pêcheurs situé à une vingtaine de kilomètres au Nord-Est de Barcelone, dans la région de la Maresme.

« J’avais sept ans quand j’ai commencé à suivre mon père. J’étais responsable du tap d’ull, la pinoche en bois plantée dans le galbord, à l’arrière dans les fonds et qui était enlevée tous les soirs pour évacuer l’eau. C’était mon premier travail, enfoncer le tap d’ull. Ensuite je m’occupais des pals suiffés sur lesquels on faisait glisser la barque pour la remettre à l’eau. Il y en avait trois, de façon à ce que la barque repose toujours sur deux traverses. Dès qu’un pal était libéré je le portais vite à l’arrière et quand la barque était à l’eau, je les empilais sur la plage en prenant garde à ce que le côté suiffé ne soit pas en contact avec le sable de la plage.

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Emili et son père au milieu des années cinquante, entre les nasses à langoustes, sur la plage de Vilassar de mar. © Coll. E. Armengol

« En mer, nous avions un trémail de deux kilomètres et des nasses, et à bord une ligne de palangre, et le casse-croûte évidemment. On se dirigeait vers les alignements que mon père avait repérés et pendant qu’il préparait le matériel je tenais la canya, la barre. Il surveillait l’ombre de son chapeau sur le capot et me reprenait tout de suite si je m’écartais de la route en me criant dessus : “Noï !” – “Gamin !”

On commençait par relever le trémail, on gardait les beaux poissons, les autres serviraient d’appât pour les nasses et la palangre.

« Ensuite c’était le tour des nasses. On récoltait nos langoustes, on remplaçait les appâts puis on les calait à nouveau. À l’époque, nous mangions de la langouste deux fois par semaine. Enfin, après l’avoir appâtée, nous calions la palangre. C’était le moment du casse-croûte, toujours somptueux – omelette, charcuterie et vin rouge. Et après avoir relevé la palangre nous rentrions à Vilassar.

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Retour de pêche à bord d’Eulalia. Le bateau du père du petit Emili (à l’arrière) a été tiré sur ses pals. © Coll. E. Armengol

« Sur la plage, il y avait une baraque, devant la baraque, un banc, le « banc des menteurs ». Sur le banc des menteurs, des anciens pêcheurs et voisins qui attendaient le retour des barques disposaient le premier pal pour tirer à terre et recevaient en échange quelques de poissons. On ne pouvait pas manger tout ce que l’on pêchait et mon père distribuait le poisson aux amis.

« J’ai accompagné mon père jusque vers dix-huit ans. Il m’arrivait souvent de manquer la classe pour une partie de pêche et mon père, sans aucun scrupule, me faisait un mot d’excuse arguant de je ne sais quelle raison familiale pour enfumer la direction de l’école. »

Poissons de roche, poissons de bronze

Du reste, les études, Emili n’aimait pas beaucoup. Ses parents l’avaient placé dans un établissement un peu huppé qu’il n’a guère apprécié. Les méthodes pédagogiques à l’époque noire du franquisme étaient ultraconservatrices. Travail, discipline, autoritarisme et punition étaient le lot quotidien. Du coup, Emili se retrouve rapidement apprenti dans l’atelier de bijouterie. « Et comme j’étais adroit de mes mains, dit-il, on me faisait confiance, et j’ai beaucoup appris. »

« Miliu », comme l’appelaient ses compagnons, apprend à travailler les métaux les plus nobles, or, argent, platine et commence rapidement à réaliser des bijoux. Créer des formes nouvelles, cela lui plaît de plus en plus. Après son passage à l’école d’art de la Massana à Barcelone, il réalise des pièces qui, si elles ont encore à voir avec les techniques de la bijouterie, sont de par leur taille une tout autre chose. Des sculptures.

Même si les années soixante n’ont pas été en Espagne aussi débridées qu’ailleurs, les jeunes artistes de l’époque, par leur travail novateur sur les formes, ont marqué une rupture dans le mouvement artistique espagnol et catalan. Emili s’inscrit dans ce mouvement ; il présente ainsi sa première exposition en 1968 à Barcelone.

Si ses premières pièces en bronze portent encore la marque de son métier d’orfèvre, dans ses œuvres suivantes il utilise une grande gamme de matériaux, acier inoxydable, acier corten, aluminium, bois, et ses œuvres prennent de l’ampleur.

« Je savais exécuter parfaitement de petites soudures. J’ai appris à en faire de grosses, c’est presque pareil. » Aujourd’hui Emili a une longue carrière derrière lui, une cinquantaine d’expositions en Espagne, au Danemark, en Russie, en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, une trentaine d’œuvres monumentales comme la Porta dels Països Catalans à Salses, au bord de l’autoroute A9. Parmi les nombreuses distinctions reçues, il a été fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres de la République française en 2007.

Ses derniers travaux nous ramènent à la mer. Il s’agit de sculptures en bronze moulé à la cire perdue, un procédé qui permet des moulages d’une grande précision. Ces œuvres représentent des poissons de roche, peixos de roca… Dans son atelier à Rupià, on peut voir des bancs entiers d’autres peixos, du bacallà (cabillaud) à la castanyola en passant par le saint-pierre, la rascasse et l’esturgeon.

En 2013, le catalogue d’une exposition rétrospective d’Emili Armengol était intitulé Le poisson comme métaphore . « Armengol, y lisait-on, a toujours été un homme de mer. Il partage sa vie entre l’atelier et la barque ; la mer et toutes ses richesses continuent de le fasciner. Du coup, les arts de la pêche, les instruments de navigation et surtout les poissons, dans toute leur diversité méditerranéenne, deviennent un prétexte formel avec lequel il construit un monde. »

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Eulalia n’est plus, mais Emili Armengol a conservé la maquette de ce llagut à moteur de 21 pams (4,20 mètres) construit à Vilassar de Mar pour son père, à bord duquel il a découvert la vie à la mer. © B. Vigne

Le virus contagieux de la voile latine

« Mon premier bateau, je l’ai eu quand j’avais une vingtaine d’années, en 62 ou 63, il s’appelait Xinagues [prononcer «  Shinaguès »]. Il faisait une vingtaine de pams [4 mètres]. Je naviguais au moteur. Je me souviens d’une traversée de Vilassar à Cadaquès dans le mauvais temps qui m’a paru bien longue. Seulement voilà, j’avais réalisé une œuvre qui n’a jamais été payée et j’ai été obligé de vendre le bateau pour payer le fondeur. De ce bateau, je n’ai conservé que le palan qui servait à le hisser sur la plage.

« Ensuite, en 1975, j’ai acheté un bateau plus grand, de trente pams (6 mètres) : El freu de la medella, un bateau qui appartenait avant à un poète. Je l’ai fait retaper à l’Escala par Salvador, le mestre d’aixa des chantiers Sala.

« Avec ce bateau gréé d’une voile latine, j’ai participé à la première Trobada – « rencontre », en catalan – de Cadaquès. C’est là que j’ai fait la connaissance de Luis Zendrera et Clovis Aloujes. Je suis tombé dans la voile latine et n’en suis toujours pas sorti. »

Luis Zendrera, qui vivait à Cadaquès, avait une grande connaissance de la voile latine. Avec son petit bateau Peix Viu, « poisson vif », il a été un des initiateurs du renouveau de la voile latine au Sud des Pyrénées. Clovis Aloujes, lui, est l’artisan de la renaissance des barques catalanes en Roussillon. Dès 1975, il entreprend avec des amis la récupération et la restauration des barques abandonnées. Il acquiert le Francis, une barque construite à Banyuls par le charpentier Bonaventure Colomines en 1928. La barque, rebaptisée la Santa Espina, du nom d’une sardane emblématique, va sillonner le golfe du Lion, passer le cap Creus maintes et maintes fois. Clovis Aloujes va à la rencontre d’anciens pêcheurs qui ont travaillé sur ces barques ; il collecte témoignages et savoir-faire qui, une fois diffusés, vont contribuer à la renaissance des techniques de navigation à la voile latine. Tous ceux qui naviguent aujourd’hui sur des barques latines entre Sète et Barcelone ont une grande dette envers Clovis.

Emili comme les autres. Dès qu’il peut, il embarque sur la Santa Espina pour naviguer et apprendre. Bien sûr, il ressent bientôt la nécessité de posséder une embarcation plus grande que le Freu de la medella. Mais il n’y a plus de grandes barques en Espagne. Elles ont disparu des plages ; l’afflux des touristes et l’aménagement de nombreux ports sur la Costa Brava ont eu raison des derniers sardinals. Emili se tourne alors vers Clovis : « Trouve-moi une grande barque. »

C’est ainsi qu’en 1989, Emili Armengol arrive aux Cabanes de Fleury. Cet ancien hameau de cabanes de pêcheurs à l’embouchure de l’Aude, perdu dans une vaste zone d’étangs est aujourd’hui un petit port qui a gardé, malgré les constructions inévitables, un charme certain. Clovis a engagé Emili à venir y voir une barque, amarrée le long de la berge.

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Sa Rata aux Cabanes de Fleury, en 1989, avec Rolland Vidal. © Coll. E. Armengol

Sa Rata, la souris de l’artiste

C’est une barque catalane, un sardinal de 45 pams (9 mètres), construite en 1926 par Bonaventure Colomines à Banyuls-sur-Mer, comme le Francis, pour, semble-t-il un boucher de Collioure. Au bout d’un ou deux ans elle passe aux mains des Vidal, une famille de pêcheurs établie aux Cabanes de Fleury. Baptisée Eje, elle va servir à la pêche pendant près de soixante ans, passant de père en fils, pour finir aux mains de Rolland Vidal. Quand Emili Armengol la découvre pendant l’hiver 1989, elle accuse le poids des ans. Le gréement a disparu bien sûr, la coque paraît saine mais toutes les œuvres mortes sont en piteux état. Le pont en contreplaqué cache un barrotage bien fatigué, et en ce qui concerne le pavois et les jambettes ce n’est pas mieux. Par contre, le moteur Perkins, bien entretenu, fonctionne parfaitement. Le courant passe entre Emili et Rolland Vidal, qui garderont des liens d’amitié une fois l’affaire conclue.

Aussitôt la barque gagne son nouveau port d’attache, l’Escala, au Sud du golfe de Rosas. Après une navigation sans encombre, la barque fait bien un peu d’eau, mais la pompe asservie au Perkins étale sans problème. Pourtant, après une nuit passée dans le port de l’Escala, la barque coule : la traversée a eu raison de certaines coutures. Dans un premier temps, comme Emili souhaite profiter un peu de son bateau, il demande au charpentier Salvador de le retaper sommairement pour qu’il puisse naviguer encore un an avant d’entreprendre des travaux d’envergure.

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Sa Rata en chantier (1990-1991). Seule la coque sera conservée. Les nouvelles bauquières reçoivent le barrotage de chêne vert et le banc d’arborar (banc de mât) en platane. © Coll. E. Armengol

Emili baptise la barque Sa Rata I. Sa Rata, « la souris » en catalan, dans le langage des pêcheurs de Cadaquès, c’est le surnom que l’on donne à l’île Massa d’Or située à quelques encablures à l’Est du cap de Creus, dont la silhouette ressemble à ce petit rongeur. Et la barque s’appellera Sa Rata I parce qu’il y avait déjà un bateau qui s’appelait Sa Rata aux affaires maritimes espagnoles.

Les gros travaux vont démarrer l’hiver suivant. Après un diagnostic sévère, la décision est prise de ne conserver que la charpente axiale, les membrures et le bordé. Tout le reste sera remplacé : bauquière, barrots, banc de mât, trinquenin (plat-bord), pont, jambettes, pavois. Tout ça est à refaire à neuf. Emili suit les travaux pas à pas. Le banc de mât, el banc d’arborar, est taillé dans un tronc de platane, les barrots sont débités dans le chêne vert, le pont est bordé en pin. Pendant que les travaux avancent, Emili fait réaliser le gréement, les mâts, les antennes et le grand bout-dehors, el botalon, par Quico Despuig, un charpentier de marine de Rosas. Les voiles sont fabriquées par Paco Coll, voilier de Blanes. La grand-voile, la mestre, fait 56 mètres carrés, la polacre, 18. La barque est peinte d’un bleu lumineux, qui tire un peu sur le violet, le pont est en blanc, un petit liseré vert foncé soulignant la défense qui court sur le chant supérieur de la préceinte.

La barque est pourvue de deux réservoirs sur les côtés, 180 litres de gasoil à tribord, 180 litres d’eau à bâbord.

Le poste avant est destiné à l’équipage. Entre le mât et le compartiment moteur se trouve la cuisine équipée d’une glacière de 150 litres, d’un brûleur à gaz, d’un casier à bouteilles généreusement garni, de ce qu’il faut d’huile d’olive, d’un mortier en marbre pour monter l’aïoli et d’un petit tonneau de 20 litres rempli de rhum. « C’est la première chose que j’ai installée, ce tonneau. Je ne peux pas imaginer un bateau sans rhum à bord. »

Emili occupe deux postes sur sa barque : c’est lui le patron, qui tient la canya dans le trou d’homme à l’arrière, le carquinyol, et il est aussi le maître de la cuisine.

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Sa Rata avec son nouveau pont et ses pavois flambant neufs. Pas de superstructures, de simples panneaux… remarquable sobriété ! © Coll. E. Armengol

« Maintenant j’ai des amis sur toute la côte »

Après une longue traversée sur la Santa Espina entre Collioure et Palavas, au cours de laquelle il n’y avait que du pain et de la confiture pour se restaurer, il s’est dit qu’il allait prendre la cuisine en main. C’est chose faite depuis et il s’y entend. « J’ai beaucoup d’amis, et de bons amis. Ils ont tous bon appétit, nous dit Emili. Sur un bateau, il faut bien manger pour avoir des forces et tenir le coup, et bien boire – que du vin bien sûr : l’eau, c’est pour la cuisine et à la rigueur pour le pastis. Et puis les repas sont toujours plus beaux et meilleurs sur les bateaux. » Tous ceux qui sont passés sur Sa Rata gardent un grand souvenir des plats d’Emili, surtout du suquet de peix, un plat simple mais savoureux à base de pommes de terre et de poissons, accompagné d’un aïoli bien relevé.

Emili a promené son bateau, sa cuisine,  sa bonne humeur et ses amis tout autour de la Méditerranée. Il a pris part à toutes les trobadas, régates et rassemblements organisés entre Cambrils et Stintino, où à la fin du mois d’août est organisé le rassemblement de voiles latines le plus prestigieux de la Méditerranée. « Lorsque nous avons fêté la trentième Trobada de Cadaquès, je me suis aperçu que j’étais le seul patron de barque à avoir vécu la première édition. Chaque année, je suis allé à Cadaquès, sauf les quatre fois où je suis allé à Stintino : les deux dates sont trop proches. Chaque année, je vais aussi à la Trobada dels Amics de la mar de Minorque, à Fornells. »

Les longues croisières vers Stintino donneront lieu aux plus grands souvenirs. Voici ce qu’Emili écrivait en août 2014, lors de la présentation d’une exposition de ses « poissons » à Cambrils : « Cela fait juste quinze ans qu’avec Pep Savall et Josep Maria Valbona nous avons fait une longue croisière, et cela fait presque huit ans que Pep a levé l’ancre en solitaire pour son dernier voyage.

« Ensemble, en cet été 1999, nous avions parcouru mille milles à travers le golfe du Lion, jusqu’en Sardaigne.

« Durant tout le mois d’août qu’a duré la croisière nous avons eu de longues conversations et connu de longs silences, et je ne saurais dire pendant lequel de ces moments la communication fut la plus intense.

« Partis de l’Escala, nous sommes passés par Sète, Marseille, Imperia, et nous avons fait un arrêt à Varazze pour une réparation au chantier Cecconi. Après, droit sur le cap Corse, Porto Vecchio, et nous avons pris les bouches de Bonifacio avant d’arriver dans le golfe d’Asinara. Dans chaque port, nous avons été accueillis chaleureusement et maintenant j’ai des amis partout sur la côte. Là-bas c’était extraordinaire, il y avait une centaine de bateaux à voile latine. Les Italiens sont des compétiteurs dans l’âme : leurs bateaux ressemblent plus à des yachts, qu’à des bateaux de travail. Dans les régates, Sa Rata n’avait aucune chance, mais quel spectacle ! Les fois suivantes nous sommes allés là-bas en passant par Minorque à l’aller, et en route directe Stintino-L’Escala pour le retour, 240 milles d’une seule traite. Bon, je me suis équipé, radeau de survie, téléphone satellite, balise ; j’ai aussi installé un pilote automatique, mais quand même c’est une aventure. Une année, nous avons eu des soucis avec le vieux Perkins ; il chauffait tellement qu’il fallait l’arrêter toutes les trois heures. Finalement, nous sommes revenus à Stintino où nous avons laissé le bateau. Depuis, j’ai remplacé le moteur. Je compte aller une dernière fois à Stintino en 2018. J’ai maintenant 75 ans et c’est un peu dur, la navigation à l’ancienne.

Armengol sculpteur, Bateau Sa Rata, Navigation Méditerranée

Sa Rata à Stintino. L’artiste et sa catalane comptent parmi les grandes figures des rassemblements de bateaux à voile latine qui ont lieu chaque année, fin août, dans ce port de Sardaigne. © Silvano Silvia

« Bien sûr j’ai cassé des antennes, le botalon, mais rien de bien grave.

« Une fois nous nous sommes fait prendre par le mauvais temps entre l’Escala et Minorque. Du vent et des vagues, nous n’en menions pas large. À l’arrivée, nous avons trouvé un calamar échoué sur la guindaresse : pas mal de vagues nous sont passées dessus ! Du coup, nous avons fait réaliser un ex-voto par un ami artiste mexicain, comme cela se faisait jadis en cas de fortune de mer. »

Cet après-midi, Emili nous fait visiter son atelier, entre les sculptures et les maquettes de projets, cordages et poulies sont suspendus çà et là. Sa Rata est désarmée pour l’hiver, Emili ponce et vernit un lot de poulies, nettoie et décape le brûleur à gaz. Il confie désormais la tâche du carénage au chantier naval. « Quand tu es sur la mer tu te dis souvent : “Mon bateau semble bien petit”, mais quand il est sur l’aire de carénage, le pinceau à la main alors tu penses : “Il est bien grand, ce bateau ! »

C’est avec chaleur qu’Emili évoque ces trente années passées avec Sa Rata. Que de belles rencontres et de beaux moments ! Mais les copains prennent de l’âge, certains ont disparu… il devient désormais difficile de trouver des tripulants (équipiers) aguerris. Du coup, Emili commence à envisager – mais à demi-mot – un avenir plus calme, avec un bateau plus léger, un petit llagut qu’il pourrait transporter un peu partout avec une remorque, continuant ainsi à rendre visite à tous les amis dispersés dans ce coin de Méditerranée, entre Sardaigne et Costa Brava. Reste quand même une interrogation : y aura-t-il assez de place dans ce llagut pour qu’Emili puisse nous cuisiner un suquet de peix ?

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