San Juan, une histoire de rencontres 

Revue N°295

Vue du San Juan en 2016, deux ans après le début de sa construction. Remarquez, au centre du bateau, l’emplacement du pied de mât maintenu par des taquets. Toutes les allonges de membrures ne sont pas fixées aux genoux ; bordés, vaigres et serres en sont d’autant plus importants dans la structure générale du navire.
Vue du San Juan en 2016, deux ans après le début de sa construction. Remarquez, au centre du bateau, l’emplacement du pied de mât maintenu par des taquets. Toutes les allonges de membrures ne sont pas fixées aux genoux ; bordés, vaigres et serres en sont d’autant plus importants dans la structure générale du navire. © Albaola 

par Gwendal Jaffry – Pour que renaisse le San Juan (CM 286), il aura fallu que des archéologues retrouvent un baleinier naufragé en 1565 au Labrador, et qu’un jeune Basque se prenne de passion pour la charpente et le patrimoine maritime… avant de partir en Australie faire du surf.

L’article publié dans la revue Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

2/ Une histoire de rencontre

Xabi Agote nourrit assurément un lien particulier au hasard, voire à la providence. Il y a sept ans (CM 232), nous vous avions déjà raconté une partie de l’histoire de Xabi et de l’association Albaola qu’il préside. Nous avions alors évoqué ses souvenirs de jeune garçon, se rendant chaque jour sur les quais de San Sebastián pour pêcher, découvrant plus tard que la canne et son hameçon n’étaient en fait qu’un prétexte pour suivre au plus près la vie du port. On l’avait écouté nous dire son désarroi de voir un patrimoine disparaître, puis cette révélation un soir de 1982 devant Thalassa où il découvrait l’Apprenticeshop de Lance Lee aux États-Unis. Il avait su alors qu’il serait charpentier de marine. « Sauf que cette école n’acceptait qu’un apprenti étranger par an, précise-t-il. Pour tromper le temps, en attendant, je suis allé en Australie faire du surf. » Et une nouvelle bonne étoile de briller dans son univers. « Un jour, sur la plage, un gars que j’avais rencontré peu de temps auparavant me tend le National Geographic du mois, un numéro essentiellement consacré aux fouilles sur un baleinier basque au Canada, le San Juan. Cette lecture m’a ouvert à mon histoire maritime. J’ai pris ça comme un message. National Geographic m’a mis en tête un rêve qui n’en est plus jamais sorti. »

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

En 1978, suite aux recherches en archives menées par Selma Barkham, les archéologues de Parcs Canada retrouvent les épaves du San Juan et de trois baleinières. © Parcs Canada

Ce rêve, il lui faudra toutefois attendre près de trente ans pour le voir se concrétiser, trois décennies que Xabi va mettre à profit pour lui donner les moyens d’exister. À l’Apprenticeshop, où il va passer deux ans, avant de signer pour douze mois dans un chantier du Maine qui reconstruit une goélette, le jeune Basque apprend non seulement un métier mais il découvre également une manière d’appréhender le patrimoine ainsi que sa sauvegarde. L’Amérique lui révèle aussi un rapport au monde. « J’y ai perçu de l’optimisme, de l’envie, aucune jalousie ou autocensure… J’ai tout de suite apprécié ce pays et cet état d’esprit que le “Yes, we can !” résume très bien. »

Quand un certain Brad Loewen frappe à sa porte

Pour autant, Xabi souhaite rentrer au pays, ce qu’il fait en 1990, à 26 ans. Quatre années durant, pour vivre, il se fait pêcheur sur un chalutier, employé de criée… Durant ses temps libres, il rame avec assiduité sur les trainières de course ; il étudie aussi les épaves, interviewe les anciens charpentiers, consulte Jean-Louis Boss, le meilleur ethnographe de marine basque à ses yeux… Tout ce temps, Xabi se forge une culture maritime, au point de devenir une référence. Et, un jour, un certain Brad Loewen frappe à sa porte… Brad Loewen est l’un des piliers des recherches sur le San Juan au Canada, ce fameux baleinier auquel le National Geographic s’était intéressé de près en 1985… « Suite aux recherches en archives de Selma Barkham, explique Xabi, des fouilles avaient commencé au Canada en 1978 pour retrouver le San Juan. Son épave, très bien conservée, avait été vite découverte par le Département d’archéologie subaquatique de Parcs Canada, dirigé par Robert Grenier. Mais il fallait encore la dégager, l’étudier. L’équipe de chercheurs ne comptant ni charpentiers de marine, ni marins, Brad a pensé que je pouvais les aider à résoudre certaines questions qu’ils se posaient. »

Les Canadiens ont retrouvé trois baleinières durant les fouilles, dont une exceptionnellement bien conservée, sous la coque du San Juan. Comme un ultime cadeau. Mais alors qu’ils supposent qu’elle n’avait qu’un mât car ils n’ont retrouvé qu’une seule emplanture, au milieu, Xabi va leur apprendre qu’elle en avait deux. Car ses enquêtes lui ont notamment révélé que certains éléments de gréement des baleinières du XVIe siècle ont perduré jusqu’à la fin de la marine à voiles, voire plus récemment encore… « Jean-Louis Boss m’avait raconté que, dans les fonds d’un grand et vieux « battela » à l’abandon, il avait trouvé, à l’avant, une pièce comme un renfort mais dont il ne voyait pas la logique. Les derniers battelak, bien qu’exclusivement motorisés, ayant conservé une pièce comme un étambrai, on a imaginé que ce « renfort » était peut-être dans cette même veine, soit le vestige d’une emplanture. » Sur ses conseils, Brad Loewen et Robert Grenier se mettent donc en quête d’un tel morceau de bois parmi toutes les pièces sorties de l’eau mais non identifiées et stockées sur des étagères. Et ils la trouvent. « Cette emplanture est encastrée, sans fixation. Ce qui explique qu’elle est partie. Quand ils l’ont positionnée dans l’épave reconstituée, elle a trouvé sa place toute seule. »

 

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Brad Loewen et Xabi Agote en plein examen d’un modèle de l’épave du San Juan. © Albaola

Désormais, Xabi va devenir très proche de Brad et de Robert Grenier, l’archéologue qui dirige les fouilles sur le San Juan. « En 1997, quand Robert m’a invité à voir la baleinière qu’ils avaient terminé de reconstituer sur un squelette métallique, je lui ai suggéré qu’elle était probablement gréée au tiers, un type de gréement auquel il n’avait pas pensé, car il lui semblait trop contemporain. Sauf que, près de l’étambot, sous le plat-bord, il y a un trou… comme sur les bateaux au tiers du XIXe siècle. Si le bateau avait été gréé carré, l’écoute aurait été bien plus avancée. » Xabi leur démontre également que la baleinière avait un safran, comme il les aide à décrypter certains termes techniques des documents trouvés aux archives. « Les textes étaient en castillan, mais les charpentiers de marine étant basques, le nom des pièces de charpente étaient dans leur langue. Comme le mot albaola, par exemple, qui signifie littéralement « planche latérale ».

« Le San Juan, c’était une évidence de le reconstruire »

Albaola justement, c’est le nom de l’association que Xabi crée en 1997 pour reconstruire une trainière. elle-ci sera finalement mise sur cale aux États-Unis à l’invitation de Lance Lee. Ameriketatik, « des Amérique », c’est son nom, participera en l’an 2000 aux fêtes de Brest avec une cinquantaine d’équipiers qui se relaient à bord. Pour Xabi, c’est un succès : ses amis basques découvrent le renouveau du patrimoine maritime, les yeux écarquillés. Désormais Albaola va grandir et pouvoir s’installer dans un premier chantier où chaque année on reconstruit un bateau disparu grâce à des sources archéologiques ou des plans d’époque, comme ces cinq cent et quelques dessins trouvés dans un chantier abandonné par Jésus Mari Perona. En parallèle, les adhérents créent aussi des expositions, des animations… « Aujourd’hui nous en sommes à dix bateaux construits et neuf bateaux restaurés, dont certains pour le gouvernement régional. Des unités qui devraient être un jour exposées. Nous n’avons jamais construit dans un but commercial, et toutes nos réalisations sont basques, à l’exception d’une yole de Bantry, pour pouvoir prendre part à l’Atlantic Challenge, afin de s’ouvrir aux autres cultures maritimes. »

Projet après projet, l’association progresse dans la qualité de ses reconstitutions, notamment avec la mise sur cale de Butus et Beothuk, deux répliques de la baleinière trouvée sous le San Juan. Cette fois, point de vis comme sur la trainière, mais des clous forgés à la main, pas de peinture mais du goudron de pin… Les pièces de charpente sont débitées avec un outillage électrique mais les voiles seront cousues à la main. « On s’est un peu plus « roskildisés », lance Xabi, pour qui les Danois du musée des bateaux vikings de Roskilde sont la référence. Mais le respect de l’authenticité était aussi une condition de Parcs Canada pour nous donner toutes les informations et les plans pour construire les baleinières. » Une fois les bateaux terminés, Beothuk est envoyé au Canada, où il navigue le long des côtes, 1 000 milles dans le sillage des baleiniers basques, à sept équipiers vêtus comme au XVIe siècle… « Ces bateaux nous ont fait acquérir beaucoup de maturité : il a fallu les construire avec une approche scientifique, organiser le voyage, naviguer dans un but scientifique, faire un documentaire, un livre… Et bien entendu financer tout ça. »

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Beothuk est l’une des deux baleinières qu’Albaola a construites d’après le relevé de celle découverte sous l’épave du San Juan. En 2006, elle parcourt 1 000 milles sur les côtes canadiennes, sur les traces de son ancêtre… et dans les conditions de l’époque. © Albaola

Côté finances justement, l’époque est aussi constructive. Année après année, l’association devient proche de l’agence de développement économique de sa région. « Ici, il n’y a pas de plage, explique Xabi. Donc ce n’est pas facile de faire venir des touristes. Mon idée de chantier-musée pouvait remplir cette mission. Ainsi, je leur ai apporté cette idée et mon souci de la préservation du patrimoine maritime, tandis qu’eux m’ont transmis l’importance de penser aussi « développement économique ». Depuis, chacun s’intéresse à l’univers de l’autre. Ainsi, il faut s’intéresser au patrimoine maritime, mais il faut que cet intérêt soit bénéfique à la communauté en termes d’éducation, d’économie, d’environnement… »

Et, bientôt, l’idée de reconstruire le San Juan s’impose… « Ce bateau est extrêmement bien documenté, c’est l’un des plus importants du XVIe siècle… et en plus il est basque ! C’était une évidence de le reconstruire. »

En 2007, grâce au conseil général du Gipuzkoa, Albaola a la chance de pouvoir investir un ancien chantier d’entretien de bateaux, idéalement placé dans le chenal d’accès au port… et suffisamment vaste pour envisager la construction de la nef. Quatre ans plus tard, en 2011, quand San Sebastián postule pour devenir capitale européenne de la culture en 2016, Xabi leur propose aussitôt d’inscrire la construction du San Juan dans leur projet. Et son idée est retenue.

Une exposition digne des plus grands musées

Dans un premier temps, il s’agit d’adapter le lieu à sa nouvelle vocation. Les plans sont confiés à un architecte, le gouvernement basque apportant une partie du financement dans le cadre de l’aménagement du littoral. « Le bois nous a été offert, comme le bardage. Pour le reste, on a fait tout nous-même, avec beaucoup de bénévolat. » Et c’est une réussite : en octobre 2016, à Bilbao, Albaola a obtenu le prix de la meilleure construction en bois du Pays Basque.

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

En 2007, Albaola a récupéré un ancien chantier de réparation navale dans le chenal d’accès au port de Pasaia. Quatre ans plus tard, l’ensemble est aménagé. La construction du galion a lieu dans l’avancée translucide que l’on voit à gauche du bâtiment. © Albaola

Il ne s’agit pas seulement de construire un chantier, mais également des bureaux, une bibliothèque, un dortoir, des salles d’expositions… Puis, d’ailleurs, l’exposition en elle-même, conçue par Xabi. « On a utilisé les matériaux les moins chers. Le sol, c’est de la palette, comme le mobilier du dortoir. Tous les panneaux, c’est du contreplaqué d’emballage qu’on a peint pour pouvoir imprimer dessus. Mon comparse Mikel Leoz a fait les dessins et je me suis chargé des textes. Ils sont écrits en quatre langues, comme toute notre communication. » Un domaine où d’ailleurs l’association excelle désormais.

C’est par l’exposition que commence aujourd’hui la visite du chantier. Passé l’atelier des maquettistes, le visiteur découvre les recherches de Selma Barkham, puis les fouilles sur l’épave du San Juan, la construction et l’armement d’un baleinier au XVIe siècle, la chasse à la baleine, le voyage de Beothuk en 2006… Les textes, à la bonne longueur, satisfont autant les érudits que les néophytes, tandis que l’iconographie est d’une grande qualité et la scénographie du même acabit. À n’en pas douter, bien des professionnels de la muséographie doivent s’enquérir des auteurs de cet ensemble…

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Les visiteurs d’Albaola découvrent d’abord une partie de l’atelier. © Albaola

Le visiteur accède ensuite à l’atelier « public » où il découvre les charpentiers au travail sur les pièces du San Juan, à moins qu’ils ne travaillent sur une restauration. Au fond, on reconnaît le modèle de l’épave, une maquette réalisée en 1992 pour le stand du Canada à l’Exposition universelle de Séville. Enfin, la porte s’ouvre sur le chantier, le visiteur découvrant d’abord la nef au brion, avant d’emprunter une rampe qui lui fait faire le tour du bateau en passant par l’arcasse pour finir à l’étrave. Quels que soient ses centres d’intérêt, chaque visiteur se régale : la nef raconte une histoire, amène la rêverie, fascine les amoureux du travail du bois et encore plus les amateurs de charpente navale.

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Visite de l’exposition consacrée aux fouilles sur le San Juan et à l’histoire de la pêche baleinière basque. © Albaola

« Le savoir-faire est presque plus important que le bateau »

« On a posé la quille le 24 juin 2014, précise Xabi. Un architecte basque a réalisé un calcul de stabilité – qui a notamment permis de déterminer le lest dont le bateau aurait besoin au lancement (20 tonnes) puis en navigation (100 tonnes) – mais, pour le reste, nous nous basons sur les plans qui ont été publiés, et sur les relevés des autres pièces qui nous ont été communiqués par nos amis canadiens. Comme pour la baleinière, nous nous sommes en effet engagés auprès des Canadiens sur le fait que le bateau sera reconstruit de manière authentique. « Pour autant, si le travail réalisé devant le public se fait à la main – car ça ne fait pas de bruit, et parce qu’il est important de faire découvrir les outils et les gestes aux visiteurs –, le dégauchissage est réalisé à la machine. « Dans dix ans, précise Xabi, j’espère qu’Albaola sera mûr pour travailler comme à Roskilde. Cela dit, il ne faut pas non plus oublier que le San Juan est un grand bateau. Et puis nous sommes aussi dans un contexte de reconstitution. C’est une réplique du San Juan que nous construisons, pas un baleinier ex nihilo. Donc on part de plans dressés par les archéologues alors qu’au XVIe siècle, il n’y avait pas de plan. Ils avaient alors la forme au maître-couple, celle du couple au quart arrière et celle du couple au quart avant. Un système géométrique de réduction leur donnait la forme des couples entre ceux des quarts et le maître-couple. Ceux des extrémités se faisaient à l’œil, à l’expérience. Cela dit, un jour il faudra qu’on essaye aussi ça ! »

Si la construction n’inquiétait pas Xabi, ce n’était pas le cas pour l’approvisionnement en bois, et notamment en pièces courbes. Certes le Pays Basque possède encore de belles forêts de chênes, mais, une fois coupés, certains arbres ont montré des zones de pourriture, ou des faiblesses… Quatre ans après le début du chantier, tout le bois n’est d’ailleurs pas encore réuni. « Ce qui illustre bien l’importance d’entretenir des chênaies de qualité, avec toutes les formes dont on peut avoir besoin, souligne Xabi. J’espère que le San Juan aura une influence positive en ce sens. Non seulement pour qu’on puisse continuer à donner vie à des bateaux disparus, mais également pour que les gestes puissent perdurer. Au Japon, il existe des temples en bois qu’on détruit à chaque génération pour les reconstruire. Cette façon de voir me touche, car le savoir-faire est presque plus important que le bateau en lui-même. »

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Choix du bois sur pied. Chaque pièce est en « bois d’arbre » massif, sans colle. © Albaola

Pour les autres matériaux, Albaola a encore un peu progressé dans ses idéaux de reconstitution fidèle. Les clous, comme ceux des baleinières, ont été forgés au Pays Basque, sauf ceux du bordé qui sont standards, car on ne les verra pas… et l’association se serait ruinée si elle avait choisi de les façonner à la main. À la demande des autorités maritimes, qui viennent voir le chantier chaque mois, les clous forgés se trouvant dans la quille ont par ailleurs été galvanisés. « Mais c’est leur seule requête, avec un boulonnage inox dans la quille. Le San Juan est ainsi le premier bateau construit en Espagne comme une véritable réplique. » Après les clous, le forgeron se chargera des ferrures, Xabi espérant qu’il puisse venir travailler alors devant le public.

Du goudron d’Espagne et des voiles de Bretagne ?

Outre ces fixations fabriquées « comme au XVIe siècle », c’est aussi le goudron qui est produit à l’ancienne. « En 2005, on avait fait venir celui des baleinières de Finlande. Il y a cinq cent ans, il venait aussi du Nord de l’Europe ; on en importait également des Landes. Cela dit, j’ai pensé qu’on pourrait tenter de travailler localement, et c’est ainsi que j’ai découvert sur Internet qu’on produisait du goudron à Quintanar de la Sierra, un village situé à une petite centaine de kilomètres dans le Sud-Est de Burgos. À la fin du XVIIIe siècle, on avait en effet construit ici, dans une forêt de pins sylvestres à plus de 1 000 mètres d’altitude, une cinquantaine de fours destinés à produire du goudron pour la marine espagnole. Une association d’anciens dont ça avait été l’activité en a récemment restauré un pour faire revivre le métier une fois par an. Quand je leur ai proposé de produire pour nous, ils étaient d’autant plus ravis que ça faisait taire par la même occasion tous ceux qui n’y voyaient que folklore. »

Et l’histoire ne s’arrête pas là. L’association de Quintanar s’intéressant aussi au métier de charretier, elle propose bientôt à Albaola d’amener le goudron à Pasaia sur des charrettes tirées par des bœufs serrana negra, d’une race désormais protégée. « C’est une race en voie de disparition car elle n’est pas assez productive pour la viande. Jadis on l’utilisait pour tirer car ses pattes très larges accrochent bien le sol. Ce sont des bœufs très obéissants et, surtout, leurs cornes sont très solides. Or une vache qui tire par les cornes respire mieux pendant l’effort que celle qu’on fait tirer par le cou. Tout ça, je l’ai appris des gens de Quintanar… même si, adolescent, j’ai fréquenté les bancs d’une école agricole ! »

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Le goudron de pin, produit dans la région de Burgos, a été prétexte à un trajet sur des charrettes tirées par des bœufs. © Albaola

En 2016, quatre charrettes tirées chacune par deux bœufs et accompagnées de nombreux randonneurs ont ainsi rallié Pasaia depuis Burgos. Dix-huit jours de marche qui font revivre la route du goudron, du moins symboliquement : les barriques étaient vides, pour ne pas trop fatiguer les animaux. « On a démarré de la cathédrale de Burgos à la fin de notre exposition Txalupak & Carretas, qui s’est tenue huit mois durant dans le grand musée de l’Homme de Burgos. À chaque village traversé, on était reçus par le maire, les médias… C’était une belle manière de favoriser les échanges et de promouvoir notre projet. »

Dans le même registre, Albaola compte aussi produire le chanvre des cordages du San Juan sur six hectares de terres qu’on leur a offert à la rencontre de la Navarre, de Soria et de la Rioja. Jusqu’il y a une cinquantaine d’années, avant la généralisation du coton et surtout l’arrivée du synthétique, c’est une région d’Espagne où l’on produisait en effet cette fibre. « Pour s’associer au projet, ils nous ont offert des champs et leur savoir-faire. Malheureusement, notre première récolte a donné un chanvre trop épais pour nos besoins. Mais ça fait partie de l’expérimentation et on devrait recommencer. Bientôt, on va aussi se mettre à la fabrication des machines nécessaires à la corderie en nous basant sur une vaste étude menée par Jean-Louis Boss. Au final, nous pourrons ainsi fabriquer nos cordages, à l’exception des plus gros, ceux des ancres notamment, qui seront en Nylon. À l’époque, ces aussières cassaient fréquemment… même si les savoir-faire existaient. Cinq cents ans plus tard, débutants en la matière, je ne vois pas comment nous serions meilleurs que les anciens. »

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Depuis la construction de la trainière Ameriketatik, Albaola a beaucoup progressé dans la qualité de ses reconstitutions, dans un souci grandissant d’être au plus proche des gestes et des matériaux historiques. Chevilles et ferrures sont forgées à la main. © Albaola

Pour le gréement, des professionnels expérimentés comme Jens Langert, qui a travaillé sur L’Hermione seront sollicités. Quant aux voiles, Xabi n’exclut pas qu’elles soient taillées dans un tissu fabriqué en Bretagne… « Car figure-toi que j’ai découvert un truc… En castillan, « toile » se dit lona, à cause d’Olonna, d’où elles étaient importées. Et, en basque, « toile » se dit oyal. Or Noyal-sur-Vilaine était un centre de production important de toile et je pense que le basque en a adopté le nom… »

« C’est une manière de poursuivre la documentation de ce bateau »

Le San Juan en est aujourd’hui aux trois quarts de sa construction, qui avance à un joli rythme. Désormais, ses lignes d’eau sont très nettes, révélant une carène bien plus hydrodynamique qu’on ne pouvait l’imaginer. « J’avais eu cette même impression avec la baleinière. En fait, nous sommes trop influencés par les gravures d’époque où les artistes représentaient probablement mal les bateaux, faute de les avoir bien regardés voire, tout simplement, vus. Il suffit pour s’en convaincre de constater comment ils représentaient ne serait-ce que les baleines, sortes de monstres à tête de grenouille ! »

Partout où l’œil se pose, une surprise est au rendez-vous. Au milieu du bateau, on découvre que les allonges et les varangues ne sont pas liées. À l’avant, les varangues ne sont pas fixées à la quille. La jonction quille-étrave est verticale, sans cheville coupe d’eau mais avec un tissu goudronné entre les deux pièces. Au milieu du bateau, la quille fait aussi office de galbord. Au-dessus du talon, un bordage prend la forme d’une équerre. Deux ouvertures dans le tableau permettaient d’embarquer une vergue de remplacement. Au niveau de l’arcasse, de simples planches amovibles font office de plancher, en arrière du pont à proprement parler. Ce dernier est fait de planches de différentes longueurs, comme si on avait utilisé des chutes, dans l’économie de moyens d’un chantier du XVIe siècle…

Les charpentiers travaillent désormais sur des parties méconnues du bateau, les fouilles sur l’original ayant surtout documenté la carène. « Cela dit, précise Xabi, outre le fait qu’il manque peu d’informations, on est aussi dans la continuité de l’existant, d’où une certaine logique. En plus, à force de travailler sur ce bateau, on développe une intuition, voire on complète le travail des archéologues. Faute d’avoir trouvé une contre-étrave, ils pensaient qu’il n’y en avait pas. Je leur ai dit que ce n’était pas possible, ce qui est évident quand on voit la râblure, en plus d’une trace de clou que j’ai retrouvée dans l’étrave de l’épave. Donc j’ai mis une contre-étrave. En fait, dès que notre travail va à l’encontre de leurs conclusions, je les préviens et nous en discutons. Et ça se passe très bien car c’est une manière de poursuivre la documentation de ce bateau. »

Bien entendu, le San Juan ne sera pas motorisé. Un bateau, probablement le thonier Ozentzio que l’association a sauvé de la destruction, l’accompagnera, tandis que ses baleinières aideront à ses manœuvres de port. Il n’aura pas non plus de groupe électrogène, ni d’électronique à poste. Concernant les emménagements, ils seront dans l’esprit de l’original. « C’est l’authenticité qui suscite de l’intérêt. Si tu as la possibilité de visiter deux « répliques », dont l’une est plus authentique que l’autre, eh bien tu iras voir la première. Car c’est une expérience qui te permet d’apprendre. »

Pour son voyage inaugural, le San Juan se rendra bien entendu à Red Bay, ne serait-ce que pour rendre hommage aux Canadiens – à commencer par Robert Grenier, le parrain du bateau – qui quarante années durant ont travaillé sur cette épave et dont les recherches ont permis cette reconstruction et celle des baleinières. Ensuite, le bateau naviguera – sans passagers –, se visitera, servira pour des films, des événements…

« Albaola sera un grand acteur du patrimoine maritime »

Si on évoque une mise à l’eau pour 2020, rien n’est certain, notamment car le modèle de financement permet de voir venir. Le budget de fonctionnement annuel est aujourd’hui de 850 000 euros environ, dont 200 000 euros proviennent du conseil général du Gipuzkoa, 106 000 euros du gouvernement basque, 300 000 euros de la billetterie et de la boutique, le reste étant partagé entre les revenus générés par les expositions et les animations (90 000 euros) ainsi que le parrainage de pièces du bateau par des entreprises (160 000 euros).

Pour autant, l’équipe d’Albaola ne souhaite pas que le chantier s’éternise, car elle a d’autres projets à suivre… San Juan, quand il naviguera, les fera profiter de son élan. « Car le Grand Œuvre est bien Albaola, précise Xabi. Notre projet consiste à devenir un grand acteur du patrimoine maritime. » D’ailleurs, l’association a ouvert une école de charpenterie de marine sur le modèle de celles de Lance Lee. Bientôt, c’est une école de navigation qui va ouvrir, pour les adultes et les scolaires. Des bateaux sont toujours en restauration, tandis que le programme « Albaola chez vous » permet de présenter concrètement l’association au-delà du Gipuzkoa. Albaola sait qu’il faut séduire et former la relève pour que le projet perdure. Récemment, l’association a aussi récupéré la gestion du musée naval de San Sebastián où elle a reçu cet hiver une délégation indonésienne intéressée pour suivre sa trace…

Pays basque, Pasaia, Construction San Juan, Albaola

Le San Juan, dont le chantier a débuté il y a près de quatre ans, en est aujourd’hui aux trois quarts de sa construction. La mise à l’eau est prévue pour 2020. À gauche, on voit la rampe qui permet aux visiteurs d’en faire le tour, depuis le brion à l’avant des œuvres mortes en passant par le tableau. © Albaola

Le projet est désormais très bien perçu par la population locale. « C’est un endroit qui a longtemps souffert économiquement ; notre projet de construire un bateau passait au début pour un caprice de riches. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. Et je suis fier qu’on ait contribué à amener ici de la culture, à remplir les restaurants… » Albaola compte aujourd’hui plus de quatre cents bénévoles avec un cercle rapproché d’une quarantaine de personnes, dont une vingtaine étaient déjà à Brest en l’an 2000. Les salariés sont au nombre de vingt-trois, dont les trois quarts travaillent à temps complet. Sur les vingt-trois, on compte huit charpentiers, dont trois charpentiers de marine, le reste du personnel se partageant entre l’administration et les visites guidées. « Les visiteurs comme les médias sont chaque année plus nombreux et toujours aussi ravis. On a fait cinquante-cinq mille entrées en 2017, deux ans après avoir obtenu le patronage de l’unesco, qui a fait du San Juan un de ses symboles. »

En grandissant doucement plutôt que d’être né d’un grand projet, en regardant loin devant pour planifier à long terme, en nourrissant surtout des idées ambitieuses, Albaola est assurément un succès. Et si le San Juan n’est qu’une clé de l’édifice, nous attendons pourtant avec impatience de suivre son sillage… (à suivre).

La première partie de cet article, publiée en mai 2017 (CM 286) sous le titre « Quand les Basques pêchaient en Amérique », s’intéressait à l’histoire de la chasse à la baleine par les Basques ainsi qu’aux bateaux qu’ils utilisaient au XVIe siècle.

Bibliographie : L’Archéologie subaquatique de Red Bay, sous la direction de Robert Grenier, Marc-André Bernier et Willis Stevens, Parcs Canada, 2007.

Pour suivre le chantier, visitez albaola.com.

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