Par  Tom Cunliffe – Etrange et magnifique Nioulargue ! Dans le sillage des milliardaires ,anglo-saxons qui ont choisi le petit port de Saint-Tropez pour se retrouver chaque automne entre gentlemen, loin des foules estivales, le gratin de la voile française vient s’esbaudir aux splendeurs pharamineuses du yachting d’avant-hier. L’engouement de nos plaisanciers pour cette super-production américano-britannique laisse un peu rêveur. Comme si l’on voulait oublier qu’en France, le patrimoine de notre yachting est parti à vau l’eau dans l’indifférence générale. Considérez la flotte : vous n’y trouverez à coup sûr aucun plan de Guédon, de Caillebotte, ou de Chevreux : Fife et Nicholson, par contre, y sont à l’honneur, et c’est tant mieux, car l’extraordinaire effort de restauration accompli depuis dix ans par les riches amateurs italiens, anglais et américains doit être salué.

Mais basta ! puisque notre patrimoine n’était guère à l’honneur à Saint-Tropez, braquons résolument notre lunette sur un bateau anglais, et pas n’importe lequel, s’il vous plaît : Tuiga, certainement le voilier le plus excitant qui ait participé cette année au circuit des régates d’automne en Méditerranée ! Dessiné et construit par William Fife en 1909, il était destiné au duc espagnol de Medinacelli. Conçu pour courir dans la classe des quinze mètres, alors en plein développement, ce grand cotre de course à voile aurique, foc, trinquette, clin-foc et flèche à balestron, ne mesure pas moins de 22,50 mètres au pont; avec son bout-dehors et son gui interminable qui déborde le couronnement, sa longueur atteint les 28 mètres !

Tuiga a été entièrement restauré en 1992-93 par le chantier Fairlie Restaurations de Southampton, avec un niveau d’exigence exceptionnel. Sitôt terminé, le grand cotre a appareillé au début de l’été pour Palma de Majorque, où il a entamé la série des régates « classiques » de Méditerranée. Le point culminant de la saison a certainement été pour lui la Nioulargue courue cet automne à St-Tropez, où non content de remporter brillamment l’épreuve dans la grande classe, il a éclipsé les autres concurrents par son esthétique racée…

Pour qui découvrait le bateau, amarré cul à quai devant la vieille cité corsaire, il était difficile de ne pas être impressionné. Tout en lui évoquait l’athlète de haut niveau : vitesse pure et authenticité sans concessions. Ni pavois ni filières en abord; seul un simple cale-pieds de 4 cm entre les lattes de pin du pont et le plat-bord verni protège l’équipage de la glissade dans l’eau qui défile à la gîte… Le gui est si démesuré et si proche du pont, que les distraits risquent à coup sûr le plongeon. Pas le moindre roufle pour briser l’harmonie de la silhouette; les claires-voies de descente sont tellement basses qu’une personne de taille moyenne peut aisément les enjamber. A l’arrière, un grand cockpit ouvert, défendu par une hiloire de hauteur modeste, permet à l’équipage de manœuvrer; on a presque l’impression d’un bateau creux. Rappelons que nous sommes à bord d’un voilier de 22 mètres !

Sur le quai, badauds et connaisseurs s’extasient devant la barre franche incurvée et le complexe ordonnancement du gréement courant. La coque, d’un blanc étincelant, semble si basse et si légère qu’elle en devient presque aérienne. Ce yacht dégage indéniablement une impression de beauté et d’efficacité rares. Mais en dépit de tous ces atouts, Tuiga n’aurait pu triompher de manière aussi convaincante sans un équipage à sa mesure.

Il ne saurait être question de confier un bateau aussi complexe à des marins de rencontre. Et pour cette série de régates, il est bien possible que Tuiga ait eu à bord le meilleur équipage jamais rassemblé depuis l’époque d’avant la Première Guerre mondiale où il courait régulièrement dans la série des Quinze mètres. C’est Tino Rawlinson qui a été choisi pour jouer à la fois le rôle de skipper et celui de patron, et le barreur n’était autre que Fred Dovaston, le capitaine de la grande goélette à trois mâts Aquarius. Le captain Dovaston devait reconnaître, après l’épreuve, qu’il n’avait jamais pris autant de plaisir à naviguer qu’à bord de Tuiga lors de cette Nioulargue. « Le bateau est rapide, l’équipage est bon; l’ensemble était réglé à la perfection et tout a fonctionné harmonieusement. »

Ce type de yacht n’atteint jamais d’emblée le maximum de ses possibilités. Il faut d’abord apprendre à le connaître. Il n’est pas évident de choisir la toile du temps, ni de savoir jusqu’à quel point on peut souquer un tel bateau par mer formée, ou quelle longueur d’écoute il faut choquer sur un bord de largue; la réponse à toutes ces questions suppose une connaissance intime de sa monture. L’expérience de la croisière n’est pas inutile, mais pour vraiment comprendre les exigences d’un voilier comme Tuiga, il faut le faire courir, et le faire courir souvent.

A la Nioulargue, Tuiga avait à son bord un équipage de quinze solides jeunes gens; certains avaient été « prêtés » par les goélettes Altair et Adix, trois autres venaient du bateau de Dovaston, l’Aquarius. Tous étaient des marins confirmés, choisis autant pour leur force de caractère que pour leurs aptitudes physiques. Pour exprimer tout le potentiel d’un quinze mètres gréé à corne, il faut en effet un équipage cohérent, et non un groupe d’individualistes. A bord, on n’entend pas un cri lorsqu’il s’agit de manœuvrer autour des bouées…

© Christian Février

Quand le bateau vire de bord ou empanne, les deux jeux de bastaques volantes, difficiles à manier, sont choqués puis repris en douceur et juste au bon moment, et l’on admire l’effort collectif bien coordonné des six hommes — voire davantage — alignés au retour du palan d’écoute, bordant à la seule force de leurs bras l’immense grand voile… Car Tuiga, jouant jusqu’au bout le jeu de l’authenticité, ne possède pas le moindre winch.

Tuiga n’est pas seulement délicat à manœuvrer, il peut à l’occasion se révéler dangereux. Aux régates de Palma, lors d’un empannage rapide, une jeune femme a été précipitée à la mer par le gui. Par chance, elle a réussi à se cramponner au palan d’écoute de trinquette qu’elle était en train d’embraquer; mais le yacht donnant de la bande, le pont était dans l’eau, et la jeune femme s’est trouvée emportée par les vagues, toujours agrippée à son écoute. La vitesse du bateau était telle que son petit bikini noir, le seul vêtement qu’elle portait, lui a été arraché et qu’elle a été hissée à bord complètement nue… Dieu merci, elle avait eu la présence d’esprit d’en retenir les deux pièces avec ses doigts de pieds; ainsi, a-t-elle pu se rhabiller et reprendre immédiatement son poste de manoeuvre ! Les gars de l’équipage avaient suivi toute la scène en ouvrant de grands yeux; pendant ce temps, Tuiga continuait sa route à vive allure, imperturbable…

Tout le monde, à la Nioulargue, a remarqué qu’Eric Tabarly avait embarqué à bord de Tuiga. Comme on peut l’imaginer, Dovaston et Rawlinson étaient passablement nerveux à l’idée de devoir naviguer avec une telle célébrité de la voile. Devait-on lui réserver le poste de navigateur, ou lui laisser la place de barreur ?

En fait, ils n’avaient aucune raison de s’inquiéter. Cet homme tranquille se déplaçait sur le bateau comme une ombre. Il était toujours à l’endroit où il fallait être quand on avait besoin d’un coup de main sur une écoute ou une bastaque, et jamais il ne gênait la manoeuvre. Il était si discret qu’à un moment donné le barreur crut même qu’il était tombé à l’eau; ce n’est qu’en se retournant pour vérifier la position des adversaires sur l’arrière qu’il le découvrit, tapi sur le pont juste derrière lui. Eric Tabarly a très peu barré, mais quand l’occasion lui en a été donnée, dans le louvoyage final de la dernière manche, il s’est emparé de la barre avec un sourire timide et a emmené Tuiga à la victoire sans coup férir : un yacht britannique, passant la ligne d’arrivée avec un barreur français, dans la régate la plus cosmopolite qui soit…