Skol ar Mor, un chantier pour école

Revue N°293

Formation charpente navale, Mesquer, Construction navale, Mike Newmeyer
Skol ar Mor

par Xavier Mével – Fondée par un charpentier de marine américain transfuge de l’Apprenticeshop, animée par « l’un des meilleurs ouvriers de France », l’école de Mesquer associe pédagogie alternative et culture de l’excellence.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Qui a dit que la télévision abrutissait la jeunesse ?  C’est à une série américaine très populaire que Mike Newmeyer, le fondateur de Skol ar Mor, doit sa vocation. The Voyage of the « Mimi » évoquait les aventures d’un adolescent embarqué sur un vieux ketch écumant la côte Est des États-Unis. Mike aimait bien cette série qui lui rappelait son enfance dans la région des Grands Lacs – il est né à Detroit en 1963 –, où il avait fait un peu de bateau avec son père, avant que la famille ne déménage dans le Colorado. À l’époque, il était en quatrième année de géologie à l’université de cet État. Si loin de la mer, la croisière du Mimi le faisait naviguer par procuration, le prix exorbitant des yachts classiques qui le faisaient rêver repoussant ses projets de grand large aux calendes grecques. Le déclic s’est produit à la fin d’un épisode, quand la chaîne a diffusé un court-métrage sur la Landing School of Boat Building and Design, une école de construction navale établie dans le Maine. « C’est ça que je veux faire ! » s’est exclamé Mike, qui voyait dans cette formation la possibilité de construire son propre bateau au lieu de caresser d’inaccessibles chimères.

« Je n’avais pas d’argent. Je n’avais aucune expérience du travail manuel ; pour moi, planter un clou sans le plier, c’était difficile. Mais j’avais trouvé ma voie. Avec mon frère et un ami, on a rallié la côte Est à bord d’une vieille Monte Carlo de 1972. Près de 3 000 kilomètres ! Arrivés dans le Maine, dès le premier jour, on a trouvé un job – moi, comme serveur – et le lendemain un logement ; la veille, on avait dormi tous les trois sur le capot de la voiture. »

À la Landing School, Mike apprend le dessin la première année, la construction navale la seconde. Le voici armé pour construire le voilier susceptible d’assouvir sa fringale transatlantique. Surtout, il est à présent nanti d’un diplôme qui lui ouvre la porte d’un petit chantier local, le Rumery’s Boat Yard de Biddeford. Un an plus tard, il rejoint l’équipe de Walter Greene. Le skipper, concepteur et constructeur de multicoques – dont l’Olympus de Mike Birch, le trimaran vainqueur de la première Route du rhum – a donné des cours à la Landing School. Il a besoin d’un charpentier pour faire des travaux sur le catamaran de 45 pieds Sebago, alors basé à Key West, en Floride.

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En 1986, le futur fondateur de Skol ar Mor était encore à l’école… Lancement
d’un Swampscot dory construit par Mike Newmeyer et ses acolytes de la Landing School, établie sur les bords de la rivière Kennebunk, dans le Maine (États-Unis). © coll. Mike Newmeyer

Des pupitres pour les écoles de brousse

Bien que ce job lui offre le plaisir de naviguer, Mike ne tarde pas à souffrir de la vacuité de l’existence dans ce haut lieu touristique. Il s’engage dans le Peace Corps – agence de jeunes volontaires américains œuvrant dans l’éducation et le développement –, qui l’expédie au Gabon piloter un atelier de fabrication de pupitres destinés aux écoles de brousse. Sa mission est de former la main-d’œuvre locale. C’est dans ce cadre qu’il propose à un apprenti de construire un Swampscott dory. Le projet est lancé avec le concours de Jean-Charles Floch, un objecteur de conscience français qui fait son service civil comme instituteur. Une rencontre décisive, car l’ami « Charlie » a une sœur, qui vient le visiter et fait craquer le charpentier américain.

Sa mission achevée, Mike rentre aux États-Unis. Élisabeth l’y rejoint, puis le couple décide de s’établir en Bretagne. En 1993, il s’installe dans la région de Guérande. Élisabeth y travaille comme urbaniste. Mike bricole à droite et à gauche, volant au secours de bateaux en souffrance sans y gagner le pain de sa peine. En 1996, de guerre lasse, il accepte un poste de formateur dans une association nantaise de réinsertion de jeunes en difficulté. Il va ainsi tenter de remettre en selle seize adolescents en leur faisant construire quatre Jolie Môme, canots voile-aviron de 4,50 mètres. Six mois plus tard, la flottille est prête et le groupe s’entraîne sur l’Erdre avant de rejoindre les fêtes maritimes de Brest 96.

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Ci-dessus : à l’aviron à bord de Régab’, du nom d’une bière populaire au Gabon, où Mike résidait quand il a construit ce Swampscot dory. © coll. Mike Newmeyer

C’est dans le tourbillon de ce rassemblement que Mike jette les bases d’un nouveau projet. Il a embarqué sur Fraternité, première réplique française de la yole de Bantry, construite par Charles Fresneau pour un club d’aviron brestois en vue de l’Atlantic Challenge. À Brest, Le Chasse-Marée vient justement de donner un nouvel élan à cette compétition internationale en organisant le Défi jeunes marins 2000. Une occasion en or pour le jeune charpentier américain.

De retour à Guérande, Mike lance avec son ami Frédéric Esparel le Défi du Traict, association qui ambitionne de mettre sur cale une yole 1796. Dans le même temps, Jean-Baptiste Pigot, responsable du chantier de l’Otarie, à Arzal, le recrute pour l’aider à construire la Fée des Marais, la yole de Redon. Après quoi il va seconder Patrick Renault, maître charpentier de la yole d’Ancenis, Fille de Loire. Enfin, en octobre 1999, le financement étant trouvé, il peut mettre en chantier Le Traict. La charpente est réalisée à l’Otarie, puis convoyée sur le site des anciens Chantiers de l’Atlantique où la yole est achevée avec le concours des jeunes de l’Institut polyvalent de formation adaptée (IPFA) de Montoir-de-Bretagne, où Mike intervient également comme formateur. Cette troisième unité est tout juste achevée pour Brest 2000. Son lancement depuis les bossoirs du Belem sera l’une des attractions de la fête. Cerise sur le gâteau : Le Traict se voit attribuer le premier prix de la construction. Une distinction d’autant plus remarquable que ce chantier, très exigeant techniquement, avait été réalisé avec des amateurs a priori rétifs à toute forme d’enseignement.

La construction navale au service de la réinsertion

Manifestement, le charpentier de Guérande est aussi un grand pédagogue. Lance Lee, le fondateur de l’Apprenticeshop rencontré sur les quais de Brest, ne s’y trompe pas : il lui propose de rejoindre son école à Rockport. « On venait d’avoir notre troisième enfant, on s’est laissés tenter. Au départ, je postulais comme formateur, mais entre-temps, l’Atlantic Challenge Foundation qui gère l’Apprenticeshop avait changé de gouvernance et on m’a proposé de prendre la direction de l’école. »

Trois ans plus tard, la famille refait ses valises. Élisabeth, loin des siens, privée d’activité professionnelle, souffre de n’être plus que « la femme de Mike ». Retour au bercail. Mike travaille désormais à plein temps à l’ipfa. En un an, par vagues de six à dix stagiaires, il encadre une quarantaine de jeunes en réinsertion. Il s’y emploie en faisant jouer à plein son réseau. Tantôt il épaule son collègue Fabrice André lors de la construction de deux Yoles de Ness destinées au club de voile de Moutiers-en-Retz. Tantôt il associe ses stagiaires à la construction de la Paimblotine, réplique d’une chaloupe de Paimbœuf.

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Le chantier de la yole de Bantry Le Traict et son lancement depuis les bossoirs du Belem, à Brest 2000. © Nicolas Millot/Chasse-Marée

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Pour ouvrir ses jeunes sur le monde, Mike pilote aussi des projets en lien avec l’étranger. Suite au tsunami qui a décimé la flotte du Sri Lanka en 2004, l’IPFA lui propose de construire un prao destiné à servir d’outil de promotion d’une collecte en faveur des pêcheurs sri-lankais. Plus tard, Mike et son ami Xabi Agote, fondateur d’Albaola et lui aussi transfuge de l’Apprenticeshop, lancent la construction de deux « battelikuak », l’un en Bretagne, l’autre au Pays basque, respectivement baptisés Pasaia et Mesquer.

La navigation fait aussi partie du programme éducatif. Pas de plus roborative récréation qu’une bonne sortie en mer, surtout à bord d’embarcations que l’on a soi-même construites. La yole 1796 Le Traict est ainsi armée par des jeunes de l’IPFA. De beaux voyages en perspective : en Finlande en 2008, au Canada en 2010. « On voulait qu’ils se mêlent avec des gens qui faisaient des choses », résume Mike.

L’effet positif de ces activités sur ces adolescents « à problèmes » est souvent spectaculaire. Mais ceux-ci ne sont pas les seuls à en avoir besoin. En effet, Mike se rend compte qu’au-delà du cap, il n’existe pas, en France, de formation professionnelle en charpente navale. D’où l’idée d’occuper cette niche en ouvrant un chantier-école à l’image de l’Apprenticeshop.

Douze élèves dans une salorge

Entre estuaires de Loire et de Vilaine, la commune de Mesquer étale ses charmes le long de son « traict », appellation locale des bras de mer qui irriguent les marais de la presqu’île guérandaise. C’est dans cette région de terre et d’eau mêlées, où prolifèrent la moule, l’huître et la fleur de sel que Skol ar Mor – « École de Mer », en breton – a élu domicile. Plus précisément dans une ancienne salorge au bord d’un étier de Kercabellec. Dans ce havre modeste où chaque bateau échoue dans sa souille entre des piquets, on reconnaît quelques unités en bois nés à deux pas de là sous les doigts de charpentiers en devenir.

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Mike Newmeyer à l’avant de Pasaia, à Mesquer. À l’aviron de gouverne, son complice Xabi Agote, qui a construit en parallèle, à Pasaia, le jumeau de ce batteliku, baptisé… Mesquer ! © coll. Mike Newmeyer

« En 2010, raconte Mike, nous avons sollicité la Région pour qu’elle finance un centre de formation à la charpente marine de niveau IV (deux ans après le CAP), destiné à des demandeurs d’emploi. » La démarche de Mike est soutenue par l’IPFA et par Motiv’Action, un organisme de formation de Saint-Herblain. Ouverte en septembre 2011, Skol ar Mor est présidée par Mike. L’architecte naval François Vivier en est le vice-président, Christine Lendrevie (directrice de Motiv’Action) la trésorière et Pierre Pineau (directeur de l’IPFA) le secrétaire. La première année se déroule dans les locaux de l’IPFA. Mais dès la rentrée 2012, l’école investit son local de Mesquer, un ancien grenier à sel réhabilité et mis à disposition par la commune. Directeur de l’établissement, Mike cède la présidence de l’association à François Vivier.

Le jour de notre visite, l’école tourne à plein régime. Dans le bâtiment en bois tout en longueur dont les vitrages généreux dispensent une belle lumière, une douzaine d’élèves s’activent autour de trois bateaux en construction, casque antibruit sur les oreilles pour étouffer le miaulement des ponceuses. Dans son minuscule bureau attenant, la secrétaire de direction Christelle Saupin travaille au sein de ce tohu-bohu. « Je n’y fais plus attention », avoue-t-elle. Mike nous reçoit dans la pièce contiguë et tout aussi exiguë. La barbe sage, les cheveux longs noués sur la nuque et le bermuda lui font un air décontracté d’étudiant prolongé.

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La salorge qui accueille Skol ar Mor, le long de l’étier de Ker Croisé, à Mesquer. © François Vivier

Six bateaux par an dont un « gros »

« Skol ar Mor est une école privée, explique-t-il. Cela nous permet de maîtriser notre programme. Mais nous sommes habilités à délivrer une formation professionnelle. » L’école accueille six nouveaux élèves par année, pour deux ans de formation. Ces douze personnes sont réparties en quatre groupes de trois, avec pour chaque groupe un chef d’équipe de seconde année. Pour assurer la polyvalence de l’enseignement, plusieurs bateaux différents sont mis en chantier simultanément chaque année : un « gros » bateau ponté qui exige un savoir assez pointu et cinq embarcations plus simples à franc-bord, à clins et à bouchains vifs. Il s’agit toujours de constructions en bois classique. « On utilise le moins possible de contre-plaqué et d’enduits modernes, précise Mike, car quand on sait travailler à l’ancienne, on sait forcément faire du bois moderne. » La rentrée a lieu la dernière semaine d’août, et dès janvier, les trois premiers petits bateaux sont mis à l’eau. Le mois suivant on en met deux autres sur cale, qui seront lancés en juillet avec le « gros » bateau. Les équipes sont changées au milieu de l’année pour que chacun puisse passer d’une technique de construction à l’autre.

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Mike dispense ses explications sur le tracé en grandeur. © François Vivier

Comment se fait le choix de ces bateaux ? « La diversité des techniques traditionnelles mises en œuvre est impérative, répond Mike. Pour des raisons économiques, l’idéal est que ces bateaux aient fait l’objet d’une commande. Mais ce n’est pas toujours le cas, parce que nous devons faire passer l’intérêt pédagogique avant l’argument économique. » Si la vente des bateaux contribue à l’équilibre budgétaire de l’école, son but n’est pas de répondre à la demande du marché, mais bien de former des charpentiers de marine. Le bateau n’est que le moyen d’y parvenir. « D’ailleurs, souligne Mike, les types de bateaux que nous faisons ici exigent bien trop d’heures de travail pour leur taille et la plupart ne sont plus faits par les professionnels. » Maintenir la priorité pédagogique est la condition sine qua non d’une bonne entente avec les chantiers. Ceux-ci accepteront la concurrence de l’école tant qu’elle sera loyale et constituera, en quelque sorte, le prix à payer pour obtenir une main-d’œuvre qualifiée.

Pas de cours magistral, on apprend en faisant

Six nouveaux élèves par an, c’est peu. Comment sont-ils sélectionnés ? « Avant tout, précise Mike, les personnes dont le dossier a été choisi doivent venir ici faire une période d’essai de deux semaines. Cela leur permet de voir comment nous fonctionnons et à nous de les observer. Nous ne demandons pas aux candidats de connaître le travail du bois, mais un minimum d’habileté manuelle est requis, tout comme une capacité à voir dans l’espace. Sinon, nous jugeons surtout leur motivation, leur aisance à résoudre les problèmes, leur aptitude à travailler en équipe, en évitant toutefois de tomber dans le concours de popularité. »

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C’est l’heure du « walkaround » hebdomadaire. On pose les outils et chacun est invité à expliquer où il en est. © François Vivier

Pour avoir été triés sur le volet, les impétrants présentent des profils très divers. À quarante-quatre ans, Fabrice a déjà une longue expérience professionnelle dans son sillage. Pendant vingt ans, il a construit des bateaux en alu dans la région nantaise. « J’ai dû m’arrêter suite à un accident de voiture, raconte-t-il. J’en ai profité pour faire une formation, histoire de valider mes acquis et de repartir avec de nouvelles connaissances. » Quant à Tom, après son bac, il a préparé un CAP de menuiserie, et un autre de charpente navale au lycée de Gujan-Mestras, avant de postuler à Skol ar Mor. Émeline, elle, vient de la banlieue parisienne. Elle était animatrice et s’est reconvertie dans le travail du bois. Après un an d’ébénisterie, comme elle faisait un peu de bateau, elle a souhaité s’orienter vers la charpente de marine. C’est lors d’un stage au chantier du Guip que des charpentiers lui ont conseillé de tenter Skol ar Mor.

Ce que Fabrice apprécie dans cette formation, c’est qu’elle est complète. « Ici, on construit les bateaux de la pose de la quille à la mise à l’eau. Et au cours des deux années de formation, on se familiarise avec tous les types de construction bois. De ce fait on est opérationnels à la sortie. » Les chantiers le savent bien, qui appellent souvent l’école quand ils manquent de personnel.

La pédagogie appliquée à Skol ar Mor repose sur l’engagement individuel. Chacun progresse à son rythme en tirant profit de ses erreurs et de celles des autres, la mixité des équipes permettant aux novices de bénéficier de l’expérience des anciens. Pas de cours magistral – il n’y a d’ailleurs pas de salle de classe dans cette école. On apprend en faisant. La théorie s’acquiert au fil des conversations, notamment chaque vendredi, quand formateurs et élèves font leur walkaround, passage en revue des bateaux en construction pour évoquer les problèmes rencontrés et la manière dont on les a résolus.

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L’étrave du Howth 17 est ajustée sous l’œil de Jacques Audoin. © Skol ar Mor

Un formateur élu « l’un des meilleurs ouvriers de France »

Contrairement à Mike, souvent pris par des tâches administratives, Jacques Audoin, le formateur de Skol ar Mor, passe tout son temps aux côtés des élèves. « Je joue le rôle de “source d’information toujours disponible”, précise-t-il, mais quand le besoin s’en fait sentir, pour des raisons de difficulté technique ou de planning à respecter, je peux être plus directif. Je n’oublie jamais que nous sommes un chantier-école, avec des dates de mise à l’eau impératives. En revanche, je tiens à ce que ce soient les élèves qui fassent, construisent, découvrent et affinent leurs gestes eux-mêmes. Je veille à ce qu’ils prennent le temps d’apprendre de leurs erreurs. »

Cette méthode lui convient parfaitement, lui qui a cultivé sa liberté d’esprit au fil d’un parcours atypique. Avant de poser son herminette à Mesquer, ce Béarnais de cinquante-six ans a roulé sa bosse dans nombre de chantiers. « Au départ, j’aimais surtout la montagne et le bois. J’ai découvert la mer à dix-neuf ans, grâce à un copain de l’île de Ré. Dès lors, j’ai voulu travailler le bois et vivre au bord de la mer. Cela m’a amené à la construction navale. J’ai travaillé pour une association de Marseille qui restaurait des pointus, et je me suis inscrit à l’AFPA d’Auray pour apprendre le tracé. »

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L’annexe à clins qui a valu à Jacques Audoin d’être reconnu comme « l’un des meilleurs ouvriers de France ». © coll. Jacques Audouin

Les CDD se succèdent dans différents chantiers navals, à La Tremblade, La Rochelle, Arcachon, La Teste, l’île de Ré, La Seyne-sur-Mer… Quand il doit suivre son épouse institutrice loin de la mer, Jacques se replie sur la fabrication en série de demi-coques : « J’en ai fait plus de mille, que je vendais sur les marchés ». Revenu en Charente-Maritime au début des années quatre-vingt-dix, il travaille en free-lance, avant de créer son propre chantier à l’île de Ré. L’atelier, baptisé Carènes, ouvre en 1993. L’année suivante, Jacques est distingué comme « l’un des meilleurs ouvriers de France ». Son annexe à clins lauréate sera sa plus belle carte de visite. Enfin libre de mener sa barque comme il l’entend, il tient la barre de son chantier pendant quatorze ans. Il construit, il restaure, il dessine aussi des plans originaux. « Je n’ai jamais manqué de travail et j’ai fait une vingtaine de bateaux neufs, en bois classique ou en contre-plaqué. »

En 2006, il change de braquet. Lui qui travaille seul depuis des années, ferme son atelier d’Ars-en-Ré pour lancer, avec d’autres partenaires, la société Tag Yachting vouée à la construction en série des Bahama 20 et 23, deux canots à moteur de sa conception. En quatre ans, l’usine sortira une quarantaine d’unités, mais Jacques jette l’éponge à mi-parcours, « parce que je ne touchais plus ni un bout de bois ni un outil, alors que, fondamentalement, c’était ça que j’aimais ». Carènes reprend du service et le charpentier décroche sa plus belle commande : le Jules, un cotre de 8 mètres librement inspiré d’un pilote américain. « C’était mon bâton de maréchal, remarque Jacques. Je savais qu’en restant seul je ne ferais jamais mieux. Or, j’avais pris goût au travail collectif : à Tag Yachting, on a eu jusqu’à sept ouvriers. Je me suis dit alors qu’il serait intéressant de bosser avec des gens. » C’est pourquoi, quand il a appris que Skol ar Mor cherchait un formateur, Jacques a appelé Mike. Et ni l’un ni l’autre ne le regrettent aujourd’hui.

L’échange est le maître-mot de Skol ar Mor. Ici chacun s’enrichit de l’autre. Dans le même esprit, l’école incite les élèves à aller voir ce qui se fait ailleurs. Ils sont tous tenus de faire quatre stages de trois semaines dans un chantier professionnel ou associatif durant leur formation, et l’école les encourage à en profiter pour franchir les frontières. Des partenariats se sont ainsi noués naturellement avec nombre d’acteurs étrangers du patrimoine maritime, comme les Basques d’Albaola, ou les Américains de l’Apprenticeshop.

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Sortie de chantier pour le premier Requin en bois classique construit depuis les années soixante-dix. © Skol ar Mor

Les mises à l’eau avant les grandes vacances

Le 22 juillet dernier, comme à l’accoutumée, la formation s’est achevée par la mise à l’eau des bateaux.

Construit par l’ensemble des élèves – dont, ces derniers mois, David, Anthony, Antoine, Maxime et Antonin –, le Howth 17, un quillard monotype de la région de Dublin, a été baptisé par Christelle, la secrétaire de direction de l’école. Une commande d’un client irlandais. Cette fois le « gros » bateau de l’année ne restera pas sur les bras de Skol ar Mor comme le rutilant runabout construit en 2015 ou le splendide Requin lancé l’année suivante, qui sont toujours à vendre.

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les stagiaires ont embarqué le président de Skol ar Mor, François Vivier, à bord d’As de pique, day-boat houari de 6,07 mètres, réplique d’As de cœur, lancé au chantier Mével de Carantec en 1951. © François Vivier

Pas de souci non plus avec le camin du Havre également mis à l’eau à Kercabellec. Construit d’après les plans de la Jeannette, un camin de 1878, ce joli canot à clins a été commandé par Cyril Pelcot, un élève de seconde année qui a mené à bien ce chantier avec Fabrice, Émeline et Nathan. Enfin, Tom, Cyrille, Marie et Bruno ont porté sur les fonts baptismaux leur Gamin, un canot à misaine et à moteur dessiné par Jacques Audoin.

Mission accomplie pour le chantier-école de Mesquer, qui mérite bien son appellation de « centre international de transmission des savoir-faire traditionnels maritimes ». Ajoutons pour conclure que la navigation compte aussi parmi ces savoir-faire. Ce n’est pas le moindre attrait de Skol ar Mor que d’engager ses élèves, en fin de journée, à prendre un bol d’air marin à bord des bateaux réalisés par leurs prédécesseurs.

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