par Xavier Mével – Peintre du grand dehors, Pierre Fleury (1900-1985) aura passé toute sa vie à observer les mouvements de la mer et du ciel sur le pont d’une multitude de bateaux : goémoniers, homardiers, langoustiers, thoniers, vedettes des Phares et Balises, frégates météorologiques, sans oublier son petit ketch personnel.

Pierre Fleury peinture maritime
Autoportrait de Pierre Fleury. Le peintre est alors âgé de trente-neuf ans.

Hiver 1976. Coup de vent au point Kilo au large du golfe de Gascogne. Claude Meunier, le capitaine de la frégate météorologique France I ful­mine contre un passager qui pour n’être pas clandestin n’en est pas moins indésiré. « Le personnage est haut en couleur, écrit-il. Il est âgé de soixante-seize ans, bon pied, bon œil. […] Il est équipé de manière à ne laisser aucun doute sur ce qu’il est avant tout marin. Suroît et casquette de marin, bottes et une musette qui lui barre la poitrine contenant tabac, pipes de rechange. […] Ordinairement il se tient dans la coursive tribord du pont principal, protégé heureusement par le début du rouf avant, au vent et de temps en temps des paquets de mer s’écrasent sur la coque, mouillent ses toiles. Conscient du danger qu’il court, on est obligé de le surveiller de peur qu’il soit emporté… » (Claude Meunier, Trente ans à l’ombre de la roue de brouette).

Ce drôle de paroissien, c’est Pierre Fleury. Malgré l’ironie du capitaine – qui avoue « des rapports toujours assez tendus » avec son hôte –, il n’est pas né de la dernière tempête. C’est même un habitué des frégates météo puisqu’il fera, au cours de sa carrière, neuf campagnes d’un mois à bord de ces navires stationnés en plein Atlantique. Le temps d’étudier « les amours du vent et de la mer », pour reprendre le titre du livre qui résultera de ces embarquements. Le temps aussi de réaliser « plus de trois cents études, ou “notes peintes” », sans compter « une multitude de croquis ».

Ce jour-là pourtant, les choses vont se gâter. La frégate à la cape roule bord sur bord et le peintre, qui se repose dans sa ca­bine, est éjecté de sa couchette et passe à travers la porte en la défonçant. La lèvre déchirée, le visage lacéré, le blessé est conduit­ à l’infirmerie et recousu par le médecin du bord. Mais eu égard au grand âge du patient, le capitaine décide d’abandonner le point Kilo et de rallier La Pallice à toute vapeur. Au grand dam de l’artiste, aussi confus du dérangement que furieux de devoir écourter sa campagne.

Le portrait peu flatteur brossé par Claude Meunier est-il juste ? Pierre Fleury lui-même se sent incompris. « On est très vite catalogué par les uns comme un original, écrit-il, un fol inoffensif, par d’autres comme un faiseur, un plaisantin, en tout cas comme un désœuvré, sans doute fortuné, par d’autres­ encore comme un hâbleur qui doit avoir des raisons suspectes pour se livrer à de telles inutilités ; mais rares, pour ne pas dire exceptionnels, sont ceux qui acceptent l’idée que vous pourriez être un marin à part, un ouvrier d’un métier insolite, mais qui, comme tel, mérite qu’on le laisse travailler en paix quand il croit pouvoir le faire – fût-ce dans des conditions acrobatiques – et qu’on ne hausse pas les épaules quand il a l’air de ne rien faire en regardant le ciel et la mer par tous les temps, alors qu’il lui serait loisible de fumer sa pipe bien au sec et bien au chaud devant un pot et dans un fauteuil. »

La fraternelle compréhension des pêcheurs

Le « fol inoffensif » est très conscient du regard circonspect que l’on porte parfois sur son travail. S’agissant des marins, il relève, sinon l’hostilité, du moins le désintérêt des équipages des frégates météorologiques où il a pourtant ses habitudes : « Je n’[y] ai trouvé, pour prendre intérêt à mes études, en comprendre les observations préalables et supputer ce que pouvait être la technique de leur exécution, qu’un seul de leurs commandants et guère plus de deux ou trois de leurs officiers, un seul de leurs chefs de mission, un seul de leurs jeunes médecins, et peut-être deux ou trois de leurs techniciens, pour ne rien dire des matelots, trop discrets pour m’interroger et s’exprimer. »

En revanche, le peintre se sent mieux compris des pêcheurs : « À bord de toutes les barques de pêche plus ou moins hauturières et certaines du grand large où j’ai mis mon sac avec le matériel de ma profession, non seulement je n’ai jamais connu l’indifférence d’aucun matelot, mais, au contraire, une fraternelle compréhension, une intelligente assistance envers celui qui, sans qu’aucune nécessité vitale ne l’y oblige, partageait avec eux tous le pain et le vin du bord, communiait avec eux du pain et du vin des calmes ou des ouragans. »

Cette empathie remonte à l’enfance, quand le petit Parisien allait passer ses vacances sur le littoral. « Au moins une fois par an, écrit-il, pour deux mois, nous allions au bord de la mer, mes parents et moi. Je voyais mon père choisir dans les rochers une place où, deux fois par jour pour de longues heures, il viendrait écrire et rêver en noyant ses yeux de myope dans un horizon proche, indistinct du grand ciel. »

Pierre Fleury naît avec le xxe siècle, le 6 juillet 1900, à Boulogne-sur-Seine (Boulogne-Billancourt), dans un milieu que l’on qualifierait aujourd’hui de « bourgeois bohème ». Son père, fonctionnaire ministériel, fréquente les peintres et les poètes de son temps. Pierre apprend le violon et la peinture. « Mes parents et le pays Bigouden sont responsables de ma vocation, a-t-il déclaré à Jean Dousset, qui a brossé son portrait quelque mois avant sa mort (le 1er octobre 1985) dans Voiles & Voiliers. Tout jeune, ils m’ont emmené dans cette région. J’ai ressenti un choc. »

Pierre Fleur peintre maritime
Fin de journée de grand frais en Iroise. Plastrons, épaulettes et bonnets de houles croisées, vent de force 8. @ coll. Île-d’Aix/cl Les Amis de Pierre Fleuy

Les années d’apprentissage

Élève au lycée Michelet de Vanves, Pierre découvre Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, et surtout Jean Richepin dont La Mer sera longtemps son livre de chevet. Mais ne lui parlez pas de Victor Hugo : « Une des pires insanités que je connaisse est cette fausse littérature droguée d’Oceano nox dont se repaissent les terriens en mal d’évasion ». En terminale, il lui arrive de s’endormir sur son pupitre après avoir passé la nuit à trimer dans un atelier de décor du boulevard de Clichy où l’on restaure les toiles de l’Opéra. Au point que son prof de philo, Gustave Rodrigues, attendri par cet élève méritant, prie ses camarades de le laisser dormir, avant de l’inviter chez lui pour un cours de rattrapage.

L’été, l’adolescent prend la route enchantée de la Bretagne. « Déjà je m’évertuais à peindre du rivage, en attendant que, moins enchaîné sur la rive par l’inquiétude maternelle, je puisse monter à bord d’un premier canot. » Ce sera le Canard Doré de Laurent Cosquer, qui pêche le homard et le bouquet dans les étocs de Penmarc’h. Au cours de l’une de ces sorties, après avoir relevé ses casiers, le pêcheur confie la barre à son passager quand tombe une brume à couper au couteau… La suite fait l’objet d’un des récits les plus réussis de Pierre Fleury, que l’on résumera par cette maxime : « Si tu n’as pas la grâce en mer, tu ne navigueras jamais par brume que comme un aveu­gle sans chien. »

Son second « bachot » en poche, Pierre s’accorde une parenthèse en se faisant en­rô­ler comme novice sur un langoustier mauritanien de Camaret. « Je ne pensais plus qu’à la mer, à la peinture, a-t-il confié à Jean Dousset. Je rêvais de Pierre Loti… » Après cette campagne de cinq mois, le fringant bachelier s’inscrit à la Sorbonne « pour faire plaisir à [sa] famille ». Là, il picore, avec intérêt mais sans constance, des cours de mathématiques, d’astronomie et de philosophie. Pendant ces quatre années d’intermittence universitaire, l’étudiant affirme surtout sa vocation artistique. Il côtoie les peintres Paul Signac et Charles Guérin, fréquente assidûment l’atelier de Bernard Naudin dont l’enseignement le marquera à vie.

« Mon cher, mon aimé Maître, l’éblouissant dessinateur, le graveur étourdissant Bernard Naudin, écrit-il, […] professait que devant un modèle, que ce soit un modèle vivant ou non, immobile ou en déplacement, il fallait toujours, avant que de prendre­ en main le fusain, le crayon, la plume, le pinceau, le burin, avant même que de concevoir et de décider quelle serait la façon, quelle serait la technique, quel serait le support, quel serait le format de la figure à traiter, et surtout avant d’envisager l’esprit dans lequel travailler, […] il convenait, tout d’abord, d’observer avec intensité, puis de choisir parmi les détails retenus comme significatifs celui qui particularise sans ambiguïté le centre d’intérêt de l’objet. »

Pierre Fleury peintre maritime
Aurore boréale par grand frais. Point A, draperies ondulantes, houle entretenue du 270° (amplitude 7 mètres, période 6 secondes) et houle rémanente du 160° (amplitude 2 mètres, période 9 secondes). © coll. Île-d’Aix/cl Les Amis de Pierre Fleury

Aux Triagoz pour observer une houle croisée légèrement amortie

L’objet, en l’occurrence, c’est la mer dont les mouvements et les couleurs fascinent très tôt l’artiste. Pour lui, toutes les occasions d’aller travailler sur le motif sont bonnes. Ainsi demande-t-il à Yves Le Corre, un goémonier en campagne aux Triagoz, de le déposer sur un rocher pour aller observer « une houle croisée légèrement amortie ». Il a emporté avec lui « une grande toile pour ébaucher sur le motif ce mouvement dont [il] ne conna[ît] pas encore le mécanisme ». Sa récolte achevée, le pêcheur est revenu cueillir l’artiste sur son caillou. « Il était presque temps, commente ce dernier, car la mer avait monté de plus de 4 mètres déjà : au sommet de l’écueil, qui recouvre à mer haute, l’eau n’était plus guère qu’à 1 mètre sous mes pieds. »

À l’île de Sein où il séjourne fréquemment, Pierre Fleury embarque volontiers sur le canot à misaine de « Tonton Paul ». Il a aussi obtenu des Phares et Balises le droit de se joindre à l’équipage de la Velléda, la vedette assurant la relève des phares. L’occasion de poser son chevalet sur les rocs de la Vieille, de Tévennec ou d’Armen. Henri Le Gall, le pi­lote virtuose, l’accepte sans barguigner à son bord, car l’artiste a « donné décharge à l’Administration, qui n’est plus responsable de [sa] vie ». Ce n’est pourtant pas dans les parages mal famés du raz de Sein que le pein­tre la mettra le plus en danger, mais plutôt dans le golfe de Gascogne.

Cette fois, il a mis son sac à bord de la Sainte-Anne, un thonier de Concarneau. Et il n’est pas près d’oublier cette tempête dont seules la virtuosité et l’endurance de l’équipage sauront triompher. « Quand les vagues déferlent – au moins deux fois par minute –, la vie de tous dépend des deux hommes attachés à la barre. On n’attaque pas la muraille concave d’une lame déferlante comme une grosse houle bien sage. Jamais de front, le bateau se cabrerait et serait retourné, ni de travers, le bateau chavirerait, sans rémission. Une lame déferlante se prend “juste”. C’est-à-dire ? Cela ne s’explique pas. Il faut sentir en même temps et la mer et le navire, décider, à la seconde près, de l’angle à donner au gouvernail. […]

« Quarante-huit heures que cela dure. De pire en pire. Quarante-huit heures que des hommes passent toutes les dix ou quinze secondes au milieu d’une cataracte, fouettés par le vent, et, deux fois par minute, traversent 20 tonnes d’eau. Oui, traversent ; lorsqu’une lame déferle, on ne la surmonte pas, on la coupe. Le mur d’eau qui se dresse par-dessus l’étrave défile sur le pont et, quand le mur s’abat, c’est près des barreurs, souvent sur eux, que cela tombe. Et c’est lourd comme du mercure et tranchant presque comme un sabre. Quarante-huit heures que ceux d’en bas se succèdent pour relever ceux d’en haut. Pas question de relève à quarts fixes : on ne sort pas comme on veut. On ne peut pas s’élancer du capot jusqu’au banc de quart sans être sûr qu’une lame déferlante ne vous balayera pas : aucune prise n’est sauvegarde quand on n’est pas attaché. Quarante-huit heures que les barreurs une fois relayés se sont mis à la pompe pour se réchauffer autant que pour permettre aux autres de reposer leurs muscles­ durcis… »

Pas de doute, les hommes de la Sainte-Anne ont le sens marin, ce talent inné dont Fleury dira qu’il est « un apanage qui s’affirme ou s’évanouit selon qu’on en est digne ou non ». Et le peintre n’est pas peu fier d’avoir été élevé à cette école-là : « Ceux qui firent de moi le marin que je crois être devenu, ce ne sont pas des moniteurs de voile – il n’en existait d’ailleurs pas encore –, mais des patrons ou matelots de thoniers, de langoustiers, de palangriers, de malamocks et de pinasses ».

Nanti de ce bagage, Pierre Fleury s’enhardit à prendre seul la mer, à bord de bateaux d’emprunt ou avec son propre voilier. Pendant un temps, il sillonne ainsi la côte méditerranéenne avec son Sant Mikaël, un petit ketch à bouchains vifs de type Sea Bird dont le plan conçu par Thomas Fleming Day s’apparente à celui du Spray de Joshua Slocum. « Ma barque n’est pas un joli bateau, se défend-il, ce n’est pas un yacht, ni rapide, ni luxueux. C’est une coque solide, bien assise sur l’eau, bien lestée. Large, ce qui m’a permis d’y ménager un coin atelier. C’est un ketch dont la voilure divisée me facilite la manœuvre en solitaire, ou presque. » Presque, car parfois Suzanne – son épouse depuis 1927 –, l’accompagne, ainsi que ses chats.

Onze ans sur une péniche en plein Paris

Marin dans l’âme, l’artiste parisien vivra aussi pendant onze ans avec sa famille – il aura deux filles – à bord du Tréhour, une péniche amarrée sur la Seine quai des Tuileries, en plein cœur de la capitale : « Cent vingt mètres carrés de logement de plain-pied avec l’appui de ses fenêtres à 60 centimètres de la rivière. Cent vingt mètres de jardin, cabanes et dépendances sur le pont […] Un atelier, un salon de musique, une bibliothèque, trois chambres, cuisine, salle de bains… » Àme charitable, le marinier séquanais fera même ajouter sur le pont de sa péniche une cabine à l’intention du « Père Richard », un clochard qui avait besoin d’une adresse pour percevoir sa pension d’ancien légionnaire.

Pierre Fleury vit alors correctement de son travail. Il peut même entretenir un « commis », un ancien élève à qui il laisse « le soin de certaines mises au net de dessins ou de relevés de documents ». Il a commencé à exposer ses « marines et paysages » dès l’âge de vingt-quatre ans, à la galerie Marcel Bernheim, rue de Matignon. Plus tard son travail sera présenté aussi en province et à l’étranger. Dans son recueil autobiographique Au fil de l’errance, il conte ainsi une désopilante escapade outre-Manche où ses toiles doivent être exposées à l’Institut français de Londres ; autant dire en France, car, selon lui, pas un sujet de Sa Majesté, et surtout pas un critique, ne s’abaissera à y glisser un cil.

Dans ce même ouvrage, l’auteur nous fait part également d’une traversée de l’Atlantique à destination de New York où il doit exposer. L’arrogance des passagers nantis du paquebot l’irrite d’ailleurs tout autant que la morgue britannique. Il se promet de rentrer des États-Unis en cargo, « si possible sur une vieille baille bien lente, bien intime, sans haut-parleurs ni larbins ».

À mesure qu’il progresse, le peintre se focalise sur son sujet de prédilection : la mer dans tous ses états, la peau de l’océan que le vent hérisse, ce miroir où les ciels mouvants se regardent. Pas de pittoresque, pas de loups de mer, pas de mouettes, pas de rocs écumants, pas de bateaux dans ses marines, seulement le dialogue des nuages et de la mer, toujours recommencée et pourtant toujours différente selon le vent, le courant, le coefficient de marée, la météo… Habité par une idée fixe, l’artiste mathématicien s’escrime à décrypter la grammaire des éléments, à en comprendre l’horlogerie. Tout son œuvre va consister à représenter les effets sur l’eau de ce mécanisme complexe. Et comme celle-ci change constamment de visage, le Sisyphe des clapots n’est jamais en repos.

« Un jour de novembre 1951, raconte-t-il, j’étais allé travailler à environ 5 milles d’Ouessant dans l’Ouest du Créac’h. Des enclumes de cumulonimbus se déve­loppaient au-dessus d’une ligne de grains qui barrait tout l’horizon, et la mer était celle d’un fort clapot dont l’anar­chie persistante me semblait bien peu suspecte : par vent de force 6 Beaufort, d’ordinaire, la mer s’est organisée ou ne peut tarder à le faire ; à proximité de cette cou­che limite, les molécules d’air en suspension dans les eaux deviennent visi­bles, c’est-à-dire qu’elles ont acquis un diamètre macroscopique et constituent ces bulles qui donnent à ces eaux leur coloration d’un blanc vert si caractéristique des courants, des tourbillons, des moustaches, des lames d’étrave, des remous d’hélice et des sillages de navire.

« Selon mon habitude en mer lorsque je n’ai pas une raison particulière de peindre à l’huile – car sur un bateau, l’aquarelle est impraticable, pour toutes sortes de raisons –, je venais de noter aux crayons de couleur les jeux d’un gros clapot (vent force 6 Beaufort) sur un courant de jusant sérieux en ces parages. Et je vérifiais une dernière fois la concordance de mes croquis avec mon motif […] quand je vis subitement – et j’en fus littéralement stupéfait – le clapot disparaître pour faire place à la houle, une houle nullement vagissant […], une houle déjà belle comme l’est toute houle entretenue qui s’affiche régulièrement périodique dès ses premières ondulations. Bien entendu, je me remis à dessiner : l’occasion était trop belle pour la dédaigner, même au prix d’un retour dans la nuit. »

Pierre Fleury peintre maritime
Virga de neige par bonne brise. Point A, 20 h 15 (heure locale), le 29 mai. © coll. Île-d’Aix/cl Les Amis de Pierre Fleury

« La mer est femme et mère et son époux est le vent »

Les Amours du vent et de la mer, le livre dont est extrait ce passage, et qui sera publié un an avant la mort de son auteur, est original en ceci qu’il tient autant du précis scientifique sur la mécanique des fluides que du poème épique. Non content d’expliquer à ses lecteurs les subtiles mais inéluctables différences entre houles et clapots, Pierre Fleury file la métaphore en assimilant ceux-ci au fruit des amours de la mer et du vent : « Comme chez tous les êtres vivants, les motifs d’agitation de la mer et du vent sont ceux de leur sexe. Car il faut se rendre à cette évidence, la mer est non seulement vivante, mais féminine. Créée pour perpétuer la vie, elle est femme, ô combien ! tant par sa beauté que par la fatale attirance de ses énigmes. […] Elle est femme et mère : son époux est le vent […] et leurs enfants sont les houles et les embruns, filles et garçons qui, s’ils n’ont qu’une existence éphémère, ont une vie qui conditionne celle de tous les êtres vivants de la Terre ; une vie qui témoigne de l’amour que se portent l’un à l’autre les conjoints océaniques, indissolublement unis voici des centaines de millions d’années. »

Ne cherchez pas un tel lyrisme dans les peintures de Pierre Fleury. L’austérité et la rigueur scientifique sont leurs marques de fabrique. Pas de joliesse aguichante. Ce qui stupéfie dans cet œuvre, c’est son caractère obsessionnel : des centaines de toiles figuratives jusqu’à l’abstraction, comme autant de notes de musique composant une symphonie panthéiste. « Je ne m’illusionne pas sur la valeur picturale de mes études, affirme le peintre avec modestie : elles sont ce qu’elles sont, ce n’est pas à moi d’en juger ; je les ai toutes menées avec conscience professionnelle et ne les ai toutes signées qu’après m’être reconnu dans l’incapacité de les améliorer. »

N’empêche, toutes ces toiles, si rigoureuses soient-elles, témoignent de l’éblouissement de leur auteur devant le spectacle de la nature. Catholique pratiquant, Pierre Fleury – alias frère Michel – appartient au Tiers-Ordre dominicain. Dans une communication intitulée La mer approche de Dieu, il affirme : « S’il est une invitation de la mer à laquelle il faudrait être une bête et non point un homme pour être insensible, c’est son invi­tation à l’émerveillement, à l’émerveillement devant les splendeurs de la Création, ou plutôt devant la grâce que nous a accordée le Créateur d’avoir conscience de telles splendeurs ». L’émerveillement, c’est aussi ce à quoi nous invite la peinture de Pierre Fleury.

 

Remerciements à Hervé Berrenger de l’association Les Amis de Pierre Fleury, qui a réuni la documentation et l’iconographie de cet article.