Gustave Flaubert – Illustré par Marion ZylbermanEn mai 1847, Gustave Flaubert arpente la Bretagne en compagnie de Maxime Du Camp. Les deux amis, à l’aube de leur carrière littéraire, se partagent le récit du voyage, Flaubert se chargeant des chapitres impairs. Ce texte intitulé Par les champs et par les grèves paraîtra en 1882, deux ans après la mort de l’écrivain.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Au bout d’une heure encore, quand on eut pris dans le pays nombre de paquets et de commissions, et qu’on eut, de plus, attendu quelques passagers qui devaient venir, on quitta enfin l’auberge et l’on avisa à s’embarquer. Ce fut d’abord un pêle-mêle de bagages et de gens, d’avirons qui vous barraient les jambes, de voiles qui vous retombaient sur le nez, l’un s’embarrassant dans l’autre et ne trouvant pas où se mettre ; puis tout se calma, chacun prit son coin, trouva sa place, les bagages au fond, les marins debout sur les bancs, les passagers où ils purent.

Nulle brise ne soufflait, et les voiles pendaient droites le long des mâts. La lourde chaloupe se soulevait à peine sur la mer presque immobile qui se gonflait et s’abaissait avec le doux mouvement d’une poitrine endormie.

Appuyés sur l’un des plats-bords, nous regardions l’eau qui était bleue comme le ciel et calme comme lui, et nous écoutions le bruit des grands avirons qui battaient l’onde et criaient dans les tolets. À l’ombre des voiles, les six rameurs entrecroisés les levaient lentement en mesure et les poussaient devant eux ; ils tombaient et se relevaient, égrenant des perles au bout de leurs palettes.

Couchés dans la paille, sur le dos, assis sur les bancs, les jambes ballantes et le menton dans les mains ou postés contre les parois du bateau, entre les gros jambages de la membrure dont le goudron se fondait à la chaleur, les passagers silencieux baissaient la tête et fermaient les yeux à l’éclat du soleil frappant sur la mer plate comme un miroir.

Un homme à cheveux blancs dormait par terre à mes pieds, un gendarme suait sous son tricorne, deux soldats avaient ôté leurs sacs et s’étaient couchés dessus. Près du beaupré, le mousse regardait dans le foc et sifflait pour appeler le vent ; debout, à l’arrière, le patron faisait tourner la barre.

Le vent ne venait pas. On abattit les voiles qui descendirent tout doucement en faisant sonner le fer des rocambeaux et affaissèrent sur les bancs leur draperie lourde ; puis chaque matelot défit sa veste, la serra sous l’avant, et tous alors recommencèrent, en poussant de la poitrine et des bras, à mouvoir les immenses avirons qui se ployaient dans leur longueur…

… On avait tant tardé à partir, qu’à peine s’il y avait de l’eau dans le port, et nous eûmes grand mal à y entrer. Notre quille frôlait contre les petits cailloux du fond, et pour descendre à terre il nous fallut marcher sur une rame comme sur la corde raide.

Resserré entre la citadelle et ses remparts et coupé au milieu par un port presque vide, le Palay nous parut une petite ville assez sotte qui transsude un ennui de garnison et a je ne sais quoi d’un sous-officier qui bâille. […]

peinture zylberman belle île Flaubert
© Marion Zylberman

Était-ce la peine de s’être exposés au mal de mer que nous n’avions pas eu d’ailleurs, ce qui nous rendait indulgents, pour n’avoir à contempler que la citadelle, dont nous nous souciions fort peu, le phare, dont nous nous inquiétions encore moins, ou le rempart de Vauban qui nous ennuyait déjà. Mais on nous avait parlé des roches de Belle-Isle. Incontinent donc, nous dépassâmes les portes, et coupant net à travers champs, rabattîmes sur le bord de la mer.

Nous ne vîmes qu’une grotte, une seule (le jour baissait), mais qui nous parut si belle (elle était tapissée de varechs et de coquilles et avait des gouttes d’eau qui tombaient d’en haut) que nous résolûmes de rester le lendemain à Belle-Isle pour en chercher de pareilles, s’il y en avait, et nous repaître à loisir les yeux du régal de toutes ces couleurs.

Le lendemain donc, sitôt qu’il fit jour, ayant rempli une gourde, fourré dans un de nos sacs un morceau de pain avec une tranche de viande, nous prîmes la clef des champs, et, sans guide ni renseignement quelconque (c’est là la bonne façon), nous nous mîmes à marcher, décidés à aller n’importe où, pourvu que ce fût loin, et à rentrer n’importe quand, pourvu que ce fût tard.

Nous commençâmes par un sentier dans les herbes : il suivait le haut de la falaise, montait sur ses pointes, descendait dans ses vallons et se continuait dessus en faisant comme elle le tour de l’île.

Quand un éboulement l’avait coupé, nous remontions plus loin dans la campagne, et, nous réglant sur l’horizon de la mer, dont la barre bleue touchait le ciel, nous regagnions ensuite le haut de la crête que nous retrouvions à l’improviste ouvrant son abîme à nos côtés. La pente à pic sur le sommet de laquelle nous marchions ne nous laissait rien voir du flanc des rochers ; nous entendions seulement au-dessous de nous le grand bruit battant de la mer.

Quelquefois la roche s’ouvrait dans toute sa grandeur, montrait subitement ses deux pans presque droits que rayaient des couches de silex et où avaient poussé de petits bouquets jaunes. Si on jetait une pierre, elle semblait quelque temps suspendue, puis se heurtait aux parois, déboulait en ricochant, se brisait en éclats, faisait rouler de la terre, entraînait des cailloux, finissait sa course en s’enfouissant dans les graviers ; et on entendait crier les cormorans qui s’envolaient.

Souvent les pluies d’orage et les dégels avaient chassé dans ces gorges une partie des terrains supérieurs qui, s’y étant écoulés graduellement, en avaient adouci la pente, de manière à y pouvoir descendre. Nous nous risquâmes dans l’une d’elles, et, nous laissant glisser sur le derrière en nous enrayant des pieds et nous retenant des mains, nous arrivâmes enfin au bas du beau sable mouillé.

La marée baissait, mais il fallait pour passer attendre le retrait des vagues. Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches, à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leur grande nappe verte. Quand une vague s’était retirée sur le sable, aussitôt les courants s’entrecroisaient en fuyant vers des niveaux plus bas. Les varechs remuaient leurs lanières gluantes, l’eau débordait des petits cailloux, sortait par les fentes des pierres, faisait mille clapotements, mille jets. Le sable trempé buvait son onde, et, se séchant au soleil, blanchissait sa teinte jaune.

Dès qu’il y avait de la place pour nos pieds, sautant par-dessus les roches, nous continuions devant nous. Elles augmentaient bientôt leur amoncellement désordonné, bousculées, entassées, renversées l’une sur l’autre. Nous nous cramponnions de nos mains qui glissaient, de nos pieds qui se crispaient en vain sur leurs aspérités visqueuses.

peinture mer belle ile zylberman
© Marion Zylberman

La falaise était haute, si haute qu’on en avait presque peur quand on levait la tête. Elle nous écrasait de sa placidité formidable et elle nous charmait pourtant ; car on la contemplait malgré soi et les yeux ne s’en lassaient pas.

Il passa une hirondelle, nous la regardâmes voler ; elle venait de la mer ; elle montait doucement, coupant au tranchant de ses plumes l’air fluide et lumineux où ses ailes nageaient en plein et semblaient jouir de se développer toutes libres. Elle monta encore, dépassa la falaise, monta toujours et disparut.

Cependant nous rampions sur les rochers, dont chaque détour de la côte nous renouvelait la perspective. Ils s’interrompaient par moments, et alors nous marchions sur des pierres carrées, plates comme des dalles, où des fentes se prolongeant presque symétriques semblaient les ornières de quelque antique voie d’un autre monde.

De place en place, immobiles comme leur fond verdâtre, s’étendaient de grandes flaques d’eau qui étaient aussi limpides, aussi tranquilles, et ne remuaient pas plus qu’au fond des bois, sur son lit de cresson, à l’ombre des saules, la source la plus pure ; puis, de nouveau les rochers se présentaient plus serrés, plus accumulés. D’un côté c’était la mer dont les flots sautaient dans les basses roches ; de l’autre, la côte droite, ardue, infranchissable.

Fatigués, étourdis, nous cherchions une issue ; mais toujours la falaise s’avançait devant nous, et les rochers, étendant à l’infini leurs sombres masses de verdure, faisaient succéder de l’un à l’autre leurs têtes inégales qui grandissaient en se multipliant comme des fantômes noirs sortant de dessous terre.

Nous roulions ainsi à l’aventure, quand nous vîmes tout à coup, serpentant en zigzag dans la roche, une valleuse qui nous permettait, comme par une échelle, de regagner la rase campagne. […]

Pour nous en retourner à Quiberon, il fallut, le lendemain, nous lever avant sept heures, ce qui exigea du courage. Encore raides de fatigue et tout grelottants de sommeil, nous nous empilâmes dans la barque, en compagnie d’un cheval blanc, de deux voyageurs pour le commerce, du même gendarme borgne et du même fusilier qui, cette fois, ne moralisait personne. Gris comme un cordelier et roulant sous les bancs, il avait fort à faire pour retenir son shako qui lui vacillait sur la tête et pour se défendre de son fusil qui lui cabriolait dans les jambes. Je ne sais qui de lui ou du gendarme était le plus bête des deux. Le gendarme n’était pas ivre, mais il était stupide. Il déplorait le peu de tenue du soldat, il énumérait les punitions qu’il allait recevoir, il se scandalisait de ses hoquets, il se formalisait de ses manières. Vu de trois quarts, du côté de l’œil absent, avec son tricorne, son sabre et ses gants jaunes, c’était certes un des plus tristes aspects de la vie humaine. Un gendarme est, d’ailleurs, quelque chose d’essentiellement bouffon, que je ne puis considérer sans rire ; effet grotesque et inexplicable, que cette base de la sécurité publique a l’avantage de m’occasionner, avec les procureurs du roi, les magistrats quelconques et les professeurs de belles-lettres.

Incliné sur le flanc, le bateau coupait les vagues qui filaient le long du bordage en tordant de l’écume. Les trois voiles bien gonflées arrondissaient leur courbe douce. La mâture criait, l’air sifflait dans les poulies. À la proue, le nez dans la brise, un mousse chantait. Nous n’entendions pas les paroles, mais c’était un air lent, tranquille et monotone qui se répétait toujours, ni plus haut, ni plus bas, et qui se prolongeait en mourant, avec des ondulations traînantes.

Cela s’en allait doux et triste sur la mer, comme dans une âme un souvenir confus qui passe.

Le cheval se tenait debout, du mieux qu’il pouvait sur ses quatre- pieds et mordillait sa botte de foin. Les matelots, les bras croisés, souriaient en regardant dans les voiles.

 

Gustave Flaubert (1821-1880). Fils d’un chirurgien de Rouen, il monte à Paris faire son droit, avant d’abandonner l’université pour se vouer à la littérature. À vingt-cinq ans, l’héritage consécutif au décès de son père le libère des contingences matérielles. Reclus dans son ermitage de Croisset, au bord de la Seine, il se lance à corps perdu dans la douloureuse édification d’une œuvre qui comptera parmi les plus puissantes du XIXe siècle. Le réalisme des situations, la finesse des caractères, la virtuosité d’un style travaillé avec acharnement, font de Madame Bovary ou de L’Éducation sentimentale d’indépassables sommets romanesques.

Marion Zylberman est née à Nantes en 1957. Un passage aux beaux-arts la convainc qu’elle apprendra davantage sur la route qu’à l’école. Grande voyageuse et navigatrice, elle a réalisé quantité de carnets, avant de poser son ancre au pied du phare d’Eckmühl. Le temps de s’abîmer dans le spectacle des éléments, le ciel, la mer et la pierre, trilogie omniprésente dans ses peintures, dessins et livres d’artiste. (CM 265) <www.marionzylberman.com>