Pelagis, un observatoire pour les cétacés

Revue N°320

Observation aérienne de dauphins dans le golfe de Gascogne
Observation aérienne de dauphins dans le golfe de Gascogne en juillet 2012, lors d’une campagne de recensement menée, entre autres, par l’observatoire Pelagis. © V.Bretille/Pelagis

par Maud Lénée-Corrèze – Depuis 2017, l’augmentation du nombre de dauphins échoués sur nos côtes a ravivé le débat sur la responsabilité de la pêche quant à la mortalité de ces cétacés. Des associations de défense de l’environnement se sont notamment emparées du débat, affichant des images sanglantes, et allant parfois jusqu’à réclamer l’arrêt de la pêche pour mettre un terme à ce qu’ils présentent comme une hécatombe. à côté de ces discours, des scientifiques analysent et fournissent des données sur ces questions, assurant également le suivi des populations de mammifères marins et veillant à Leur état de conservation. À La Rochelle, telles sont les missions de l’observatoire Pelagis.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

« Une multitude de poissons qu’on appelle marsouins (marsuppas) apparurent dans le golfe, et quand la mer se fut retirée, deux cent trente-sept d’entre eux restèrent sur le rivage. » Cet épisode de la Vie de Saint-Philibert évoque un échouage en baie de Bourgneuf au VIIe siècle. Une aubaine pour les populations littorales qui voyaient là l’occasion d’obtenir de la nourriture en abondance et gratuitement.

Les mammifères marins sont aujourd’hui protégés et tout prélèvement est interdit, du moins en France. Les mille cinq cents cétacés qui s’échouent chaque année depuis 2017 sur la façade atlantique ne suscitent plus la convoitise mais la compassion. Nombre d’activistes de l’environnement, qui y voient un effet de la pêche et des prises accidentelles de dauphins, ont fait des images de leurs cadavres des symboles des activités néfastes de l’Homme

En 2019, sur la plage de Saint-Anne-la-Palud, dans le Finistère, examen externe d’un dauphin commun (Delphinus delphis) échoué par Arthur Alt

En 2019, sur la plage de Saint-Anne-la-Palud, dans le Finistère, examen externe d’un dauphin commun (Delphinus delphis) échoué par Arthur Alt, correspondant du Réseau national échouages (RNE), chargé de répondre aux déclarations de cétacés échoués. Le RNE est chapeauté par l’observatoire Pelagis, basé à La Rochelle, qui centralise toutes les données d’échouage envoyées par les correspondants. © Collection Arthur Alt

Depuis sa création en 1972, l’observatoire Pelagis s’attache, lui, à l’étude scientifique de ces échouages. Rattaché à l’université de La Rochelle et au CNRS, cet institut remplit plusieurs missions, à commencer par le suivi des populations de cétacés. « Ce suivi s’effectue d’abord par la collecte de données, explique Vincent Ridoux, chercheur en écologie à Pelagis, en observant les animaux dans leur environnement naturel. Chaque année, depuis quinze ans, nous embarquons pour des campagnes d’observation sur les navires de l’ifremer, profitant de leurs missions dans le golfe de Gascogne, en Manche et en Méditerranée. »

Les observations des scientifiques embarqués sont ensuite analysées et extrapolées (lire p. 111) pour estimer les effectifs – les chercheurs parlent de l’« abondance » de telle ou telle espèce pour telle ou telle zone.

« Mais ces campagnes ne sont pas suffisantes et ne fournissent pas d’abondance définitive, précise Vincent Ridoux. Elles permettent surtout de suivre les évolutions d’une année sur l’autre, et d’obtenir des informations sur l’écologie des mammifères, leurs habitats et leurs comportements. » Des missions aériennes d’observation les complètent : tous les six ans environ depuis 1994, Pelagis participe, avec d’autres instituts, à une campagne européenne de recensement des cétacés en avion et en bateau, couvrant ainsi l’Atlantique Nord-Est, pendant un mois. La France a également mis en place, en 2012 puis en 2019, une campagne de survol et de comptage des mammifères marins du golfe de Gascogne et de la Manche, à vitesse et altitude constantes.

Les animaux échoués permettent aussi de récolter de précieuses indications. « Ils apportent des données intéressantes sur la distribution et l’abondance des espèces, précise Vincent Ridoux. L’étude de leurs organes nous apporte des indications sur leur régime alimentaire, leurs pathologies, et l’impact des activités humaines. » Pour cela, Pelagis est doté d’un laboratoire d’étude de la biologie des mammifères marins et travaille avec les chercheurs en écologie de l’université de La Rochelle.

Les membres de l’observatoire – une vingtaine, au total – analysent et documentent l’état de conservation des cétacés. Leurs travaux alimentent les instances politiques nationales ou internationales, comme le Conseil international pour l’exploration de la mer ou la Commission baleinière internationale.

« Préoccupation mineure » sur le dauphin commun en Atlantique Nord-est

La dernière campagne européenne de survol, en 2016, a permis d’estimer la population de dauphins communs (Delphinus delphis) à environ 470 000 individus, pour l’océan Atlantique Nord-Est. Par conséquent, le statut de l’espèce est dit « à préoccupation mineure » en termes de risque d’extinction. « Néanmoins, explique Hélène Peltier, biologiste au sein de Pelagis, les dauphins ont des cycles de reproduction très longs. Même si pour l’instant la population semble stable, il serait dangereux d’attendre une baisse radicale des effectifs, que nous pourrions tarder à percevoir, étant donné notre marge d’erreur. » Depuis de nombreuses années, les scientifiques de Pelagis tentent d’alerter l’État sur les menaces qu’illustrent les échouages parfois nombreux sur nos côtes.

Observation en mer par les scientifiques de Pelagis

Observation en mer par les scientifiques de Pelagis en mai 2010 dans le golfe de Gascogne. Les campagnes embarquées, à bord des navires de l’IFREMER effectuant des missions de comptage de poissons, ont lieu tous les ans en mai et en octobre-novembre pour le golfe de Gascogne, en janvier et en septembre pour la Manche. © Collection Pelagis

« La majorité des échouages a lieu en hiver, précise Hélène Peltier, qui s’est spécialisée dans les causes de mortalité des petits cétacés. À cause des tempêtes, mais aussi parce que c’est la période où les dauphins chassent plus près de nos côtes. » Les trois quarts de la mortalité observée chez les dauphins surviennent en hiver. Pour le seul mois de janvier 2021, on a compté quatre cents dauphins échoués. « C’est assez tôt : d’habitude, les échouages massifs commencent en février, commente Hélène Peltier. Cela peut ne pas annoncer une hausse sur l’année, mais simplement indiquer des mortalités survenues plus tôt. » Le Réseau national échouage (RNE), chapeauté par Pelagis, se charge de documenter ces événements depuis sa création en 1972. Prêts à se rendre sur place, les quelque quatre cents correspondants formés par l’observatoire, répartis sur tout le littoral, répondent à tout signalement d’un mammifère marin échoué.

« Si l’animal est vivant, explique Éléonore Méheust, ingénieure chargée à Pelagis du suivi des données d’échouage, on essaie de le remettre à l’eau. S’il est mort, suivant son état de décomposition, on effectue un premier examen externe, afin de déterminer les causes de sa mort. On examine sa corpulence, pour savoir s’il était en bonne santé, ses dents, pour connaître son âge, les marques sur sa peau, les nageoires, des traces éventuelles de morsures de congénères ou de filets de pêche… Ensuite, il est déplacé dans un local où l’on procède à l’examen interne. »

Certains mammifères pourront aussi faire l’objet d’un examen dans la salle de dissection de l’observatoire, ou d’une autopsie vétérinaire. Quand l’animal n’est pas dans un état de décomposition trop avancé, il est assez aisé de déterminer les causes de mortalité. Dans une grande majorité, elles découlent de l’activité humaine. Ce sont la pollution, les collisions, « et pas seulement avec les voiliers de la course au large !, assure Vincent Ridoux. Les navires marchands sont auteurs de la plupart des collisions fatales avec des baleines, parfois sans même qu’ils s’en rendent compte. » Et ce sont surtout, sujet brûlant d’actualité… les prises accidentelles par les pêcheurs. « 90 pour cent des dauphins retrouvés sur la côte sont des “prises accessoires” des engins de pêche, précise Hélène Peltier. Les corps des dauphins ainsi capturés présentent des marques de filets sur la peau, les nageoires sont souvent coupées par les pêcheurs afin de démailler l’animal. Des traces de mousse et de sang dans les poumons indiquent que le dauphin est mort d’asphyxie, étranglé par le filet – et non noyé. L’analyse de l’estomac indique que ces animaux étaient souvent en train de se nourrir au moment de leur capture. »

Échouage d’un rorqual commun

Échouage d’un rorqual commun (Balaenoptera physalus) sur une plage de la côte française. Les rorquals ou les baleines meurent parfois des suites de collisions avec des navires de commerce.
© Collection Pelagis

Les chaluts pélagiques et les filets à merlu sont les plus concernés

Pour déterminer les zones de mortalité, la biologiste utilise des modèles originellement développés par Météo France pour prévoir l’expansion des nappes d’hydrocarbures après le naufrage d’un pétrolier, prenant en compte les courants, le vent et les marées de la zone. À partir des données transmises par le RNE, elle adapte les modèles au poids, à la taille et, à la flottabilité du dauphin et en tenant compte des connaissances sur les lieux d’habitat, elle remonte sa trajectoire, de la zone d’échouage à la zone probable où il est mort. «Ce modèle me permet aussi d’estimer le nombre total de dauphins morts en mer. Les échouages ne sont en effet que la face émergée de l’iceberg, poursuit-elle. Une bonne partie des mammifères marins morts dans le golfe ne nous reviennent pas.»

Le marquage par certains pêcheurs des prises accidentelles, mis en place depuis quelques années, permet de suivre ces dernières et d’estimer le pourcentage de dauphins pris dans les filets qui finissent à la côte. Grâce à toutes ces données, la biologiste estime que, depuis 2016, cinq à dix mille dauphins meurent chaque année de prises accidentelles dans le golfe de Gascogne, soit environ 70 pour cent du total de la mortalité. Ce chiffre, inférieur à la moyenne obtenue par les seules données d’échouage, indique bien que ces dernières ne reflètent qu’une partie de la réalité. Un pic a cependant été constaté en 2019, avec une estimation d’environ huit mille dauphins pris accidentellement dans les filets.

Les zones de mortalité dessinées coïncident régulièrement avec les données sur la répartition géographique de l’effort de pêche transmises par l’IFREMER. Les trois principaux engins de pêche concernés dans le golfe de Gascogne seraient les chaluts pélagiques, les trémails et les filets maillants, notamment ceux qui ciblent le merlu – les cibles de ces engins de pêche sont souvent au menu du dauphin.

L’examen des spécimens par Pelagis met l’étouffement accidentel dans un engin de pêche au premier rang des causes de mortalité.

L’examen des spécimens par Pelagis met l’étouffement accidentel dans un engin de pêche au premier rang des causes de mortalité. © B. Martin/Pelagis

Les travaux des biologistes comme Hélène Peltier s’ajoutent aux conclusions des observateurs embarqués, rendus obligatoires à bord de 5 à 10 pour cent de la flottille de pêche par une directive européenne de 2004, pour tous les bateaux de plus de 12 mètres. « Au début, les observateurs rapportaient du terrain des chiffres dix fois moins importants que nos estimations à partir des échouages, poursuit Hélène Peltier. Comme les embarquements ne concernent pas toute la flottille, leurs données sont complexes à utiliser. Aujourd’hui, ces observations sont plus systématiques et nos propres estimations se sont affinées : leurs chiffres sont à présent plus proches des nôtres. »Hélène Peltier ne travaille pas que sur le golfe de Gascogne, mais elle souligne la difficulté d’établir ce type d’estimation en mer Méditerranée. « On observe beaucoup moins d’échouages sur cette portion du littoral français : en un an, on n’en comptera “que” cent cinquante. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de cétacés, ou qu’ils meurent moins… Mais les conditions sont moins favorables aux échouages. Il serait hasardeux de faire des estimations à partir de si petits chiffres. » La biologiste développe actuellement un modèle de dérive adapté aux courants méditerranéens, afin de pouvoir déterminer les zones de mortalité, comme pour le golfe de Gascogne.

Un pêcheur tente de libérer le dauphin, encore vivant.

Une prise accidentelle à bord d’un thonier de Saint-Guénolé (Finistère) armé au filet maillant dérivant, en juin 1990. Un pêcheur tente de libérer le dauphin, encore vivant. © Lionel Flageul

Des pics d’échouage malgré un effort de pêche stable

Mais pourquoi donc les dauphins se retrouvent-ils coincés dans les engins de pêche ? « Nous ne pouvons apporter qu’une réponse partielle, avoue Hélène Peltier. Il y a, bien sûr, une problématique alimentaire : les principaux engins concernés ciblent des proies des dauphins. Et quand ces prédateurs sont pris par la chasse, le monde pourrait s’écrouler qu’ils continueraient ! » Par ailleurs, les mailles des filets ne sont pas détectables par l’animal, qui ne parvient pas à s’en libérer.

Quant aux pics d’échouages qu’on connaît depuis 2017, les scientifiques sont bien en peine d’en donner la cause. Les connaissances sur le comportement et l’alimentation des dauphins ne fournissent pas, en l’état, d’explication à l’augmentation des prises accidentelles. Selon les chiffres de l’IFREMER, l’effort de pêche n’a pas augmenté de façon significative. « Les données de pêche disponibles ne montrent pas de changements, à part une hausse des débarquements de merlus », précise Hélène Peltier. D’autant que les scientifiques ne savent pas tout sur les pratiques de pêche, et qu’il y a beaucoup à découvrir sur les interactions entre dauphins et filets. Par exemple, y a-t-il un lien entre taille de la chute (hauteur) du filet et prise accidentelle ? Si oui, une augmentation de la taille des chutes des filets expliquerait-elle les pics ? Difficile de répondre, puisque les données sur la taille de la chute ne sont pas transmises par les pêcheurs. « Mais j’ai eu un cas, récemment, qui montre que la chute n’est pas forcément en cause, se souvient la biologiste. Des pêcheurs un peu désemparés nous ont appelés pour nous signaler de nombreux dauphins pris dans un filet avec une chute de 80 centimètres – probablement un filet à soles. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait, et c’était aussi difficile pour nous de leur répondre. »

Dauphins échoués en février 2020.

Dauphins échoués en février 2020. Les nageoires coupées constituent souvent une indication que les dauphins ont été capturés accidentellement, les pêcheurs les tranchant pour pouvoir démailler l’animal. © Collection Pelagis

Le problème ne date pas d’hier. Le premier pic enregistré remonte à l’hiver 1989 : 892 mammifères marins s’étaient échoués sur nos côtes, huit fois plus que l’année précédente. Depuis lors, plusieurs pics se sont succédé. Pour les chercheurs de Pelagis, le rythme actuel des échouages n’est à terme pas soutenable pour la population de dauphins communs, estimée à 200 000 individus dans le golfe de Gascogne. « Outre la lente baisse constatée et compte tenu de la marge d’erreur, nous savons que les prises accessoires peuvent mettre en danger des espèces – c’est déjà arrivé ! » L’extinction en cours de la vaquita, ou marsouin du Pacifique (Phocœna sinus), ou celle avérée du dauphin de Chine (Lipotes vexillifer), s’expliquent en partie par les prises accidentelles. « Nous n’avons pas encore connu d’extinction comparable pour nos espèces, mais ces deux exemples sont criants, commente Vincent Ridoux. Les données d’échouage sur nos côtes sur trente ans sont fiables. Répétons-le : il n’est pas question de sauver les dauphins juste parce que c’est beau. Il s’agit d’un enjeu global de maintien de la biodiversité. »

Pingers et réflecteurs pour éloigner les dauphins des filets

Trente ans de documentation, de discussions au sein de groupes de travail, français et européens, avec des acteurs gouvernementaux, industriels, « sans qu’il y ait à mon avis de mesures vraiment concrètes sur la question des prises accessoires, ajoute Hélène Peltier. Ce sont toujours de petites mesures, qui ne concernent que les pingers. » Ces répulsifs acoustiques, qui émettent un son désagréable pour les dauphins, ont été développés par l’entreprise Ixtrawl et l’IFREMER au début des années 2000. Une première version, testée sur des chalutiers pélagiques en 2007-2008, a fait apparaître une baisse importante des captures de dauphins pour les chaluts équipés des répulsifs, mais ceux-ci n’ont pas été commercialisés.

En 2013, un nouveau pic d’échouages survient, avant un record de 1 642 mammifères marins échoués en 2017. Cette nouvelle « crise » a conduit l’État français, par ailleurs mis en demeure par l’Union Européenne, à prendre de nouvelles mesures sur la question des prises accidentelles. Entre février et avril 2018, les pingers font l’objet d’une nouvelle expérimentation : trois paires de chalutiers pélagiques français en sont équipés. Une réduction de 65 pour cent des prises accessoires est annoncée – un résultat spectaculaire mais jugé peu significatif à ce jour par les chercheurs, qui pointent la taille trop faible de l’échantillon. Pourtant, le gouvernement se veut optimiste et impose l’année suivante les pingers aux chalutiers pélagiques de plus de 12 mètres pour la période de pêche de décembre à avril.

L’observatoire Pelagis se charge de la formation des futurs correspondants du rne.

L’observatoire Pelagis se charge de la formation des futurs correspondants du RNE. Ils y apprennent les gestes et les zones à examiner afin de pouvoir émettre une hypothèse sur la cause de mortalité du cétacé. © Collection Pelagis

Depuis janvier dernier, l’obligation d’équiper les engins de pêche avec des pingers est élargie à tous les chalutiers pélagiques français, quelle que soit leur taille, soit environ quatre-vingts navires.

Les scientifiques mettant en garde, pour ces appareils, sur les risques de saturation sonore, mais également d’accoutumance des dauphins, l’IFREMER travaille actuellement sur des pingers « intelligents », qui n’enverraient des signaux qu’en présence de dauphins.

Quoi qu’il en soit, les pingers n’apporteront jamais qu’une solution partielle au problème. « On voit bien, ajoute Hélène Peltier, avec les quatre cents échouages de ce début d’année, dont la majorité sont toujours dus à des prises accessoires, que ce n’est clairement pas suffisant. Les chalutiers ne sont pas les seuls à être concernés. Les pingers ne fonctionnent pas pour les autres types de filets, comme les trémails ou les filets à merlu. Pour ces types d’engins, on n’a pas de solution pour le moment. » À noter que l’IFREMER développe actuellement des réflecteurs qui renvoient les ondes d’écholocalisation des mammifères marins et leur permettent ainsi de détecter ce type de filets.

Le Comité national des pêches, avec le soutien de l’État, a décidé cette année de s’engager via une charte pour la protection des dauphins. Depuis 2019, les pêcheurs sont également tenus de déclarer les prises accidentelles, mais ces règles sont peu suivies. Un constat compréhensible, tant les pêcheurs savent que signaler les captures peut être préjudiciable à leur activité. Cette année, la ministre de la Mer Annick Girardin a annoncé à ce sujet des contrôles renforcés.

À bord du Carmalia, chalutier pélagique lorientais de 17,50 mètres, travaillant en bœuf, un matelot présente les pingers, répulsifs acoustiques à dauphins, qui seront installés à l’entrée du chalut.

À bord du Carmalia, chalutier pélagique lorientais de 17,50 mètres, travaillant en bœuf, un matelot présente les pingers, répulsifs acoustiques à dauphins, qui seront installés à l’entrée du chalut. © Lionel Flageul

Le Comité national des pêches annonce mettre désormais l’accent sur le travail avec les fileyeurs, pour mieux comprendre les interactions entre dauphins et filets. Des caméras installées à bord pourraient peut-être y contribuer, estime Hélène Peltier, « notamment pour les plus petites unités, qui ne peuvent accueillir d’observateur. Mais cela ne réduira pas les prises. »

L’équation s’avère compliquée pour préserver les populations de cétacés sans mettre en danger l’économie de la pêche. La stigmatisation des pêcheurs par les ONG environnementales, qui en ont fait un vrai fonds de commerce, ne les encourage pas à accepter des mesures contraignantes, et leurs réponses semblent toujours insuffisantes, à l’heure où les prises accidentelles sont en passe d’être érigées en une véritable question éthique, la mort d’un seul dauphin devenant un symbole inacceptable pour une partie de l’opinion publique.

Mais ces excès et ces coups médiatiques ne devraient pas occulter la nécessité de réagir : « Il y a actuellement un consensus scientifique sur le besoin de fermer les pêcheries concernées pendant les périodes les plus critiques pour les dauphins, affirme Vincent Ridoux, même si ce discours est difficile à entendre pour les pêcheurs. Peut-être faudrait-il adoucir le débat en ne parlant plus catégoriquement de fermeture et en réfléchissant à d’autres solutions, comme le développement de la polyvalence des bateaux de pêche. » Une piste prometteuse en apparence, mais qui soulève des questions techniques et financières bien plus compliquées qu’il n’y paraît, étant donné la spécialisation des flottilles concernées et l’importance des investissements supposés.

En décembre dernier, la Commission européenne avait préconisé une suspension pour quatorze jours de la pêche pour les chalutiers pélagiques, les bolincheurs et les fileyeurs français. Une mesure rejetée par le gouvernement français, arguant que la documentation sur les prises accidentelles ne suffisait pas, en l’état, à justifier une décision aussi radicale.

Une équipe de Pelagis partie en observation, en juillet 2020.

Une équipe de Pelagis partie en observation, en juillet 2020. Les campagnes de ce type permettent d’étudier les comportements des dauphins face aux engins de pêche et aux dispositifs répulsifs. © H. Peltier/Pelagis

 

 

Le souvenir cuisant du filet maillant dérivant

En 1986, l’IFREMER réalise les premiers essais de filets maillants dérivants pour la pêche au thon germon, promettant une meilleure rentabilité que la ligne ou la canne habituellement utilisées. Les pêcheurs adoptent ces nouveaux engins qui s’avèrent particulièrement efficaces. À l’île d’Yeu par exemple, où les pêcheurs ont progressivement abandonné la pêche au thon germon à la ligne, les débarquements annuels repassent de 125 tonnes en 1987 à 2 177 tonnes en 1992.

Dans le même temps, le boycott des boîtes de thon organisé par Greenpeace aux États-Unis fait la une : l’ONG vise les Japonais et les Coréens qui pêchent le thon germon dans le Pacifique avec d’immenses filets maillants dérivants, en dénonçant les captures accidentelles provoquées par ces engins, révélées par des échouages sur les côtes. En 1989, l’ONU interdit l’usage de ces filets dans le Pacifique. Bientôt, alors qu’un pic d’échouage de dauphins a lieu sur les côtes françaises, ces critiques du filet maillant dérivant sont transposées sans nuances à de nombreuses pêcheries d’Europe.

La Commission européenne commence une régulation, en imposant d’abord des restrictions sur la taille des filets maillants dérivants avant de finalement les interdire pour le thon en 1998. En France, où la réglementation n’entrera en vigueur qu’en 2002, les marins-pêcheurs, qui ont adopté en masse cet engin pour le thon, protestent, dénonçant un amalgame injuste et une manœuvre de la Commission européenne associée aux pêcheurs espagnols, qui utilisent toujours la canne pour le thon et qui  ont souffert de la concurrence des utilisateurs de filets maillants dérivants. Les années 1990 sont d’ailleurs marquées par des violences en mer entre thoniers espagnols et français, avec notamment l’abordage par des pêcheurs espagnols du fileyeur islais La Gabrielle en juillet 1994.

Quoi qu’il en soit, pour les professionnels, le coup est « venu de Bruxelles », et il est dur, bien que l’État promette des aides à la reconversion.

C’est aussi la première fois que la société civile s’introduit vraiment dans leur métier pour faire interdire une pratique. En 2001, alors que l’interdiction est imminente, encore vingt-quatre bateaux sont armés à la pêche au thon au filet maillant dérivant à l’île d’Yeu, générant 4,6 millions d’euros de chiffre d’affaires. Selon le chercheur en sciences politiques Christian Lequesne, qui se rend en 2001 à l’île d’Yeu pour ses recherches sur l’impact des décisions européennes*, « 10 pour cent à peine du thon germon pêché par les navires de l’île d’Yeu est vendu sous la criée locale. Le reste, destiné à l’industrie de la conserve, est débarqué directement à Concarneau, à Lorient et aux Sables-d’Olonne. » Toujours selon le politiste, si l’inquiétude quant à leur avenir économique est réelle, les Islais craignent aussi pour la dynamique de leur île : « En gardant une pêche hauturière active, les Islais veulent demeurer une île vivante toute l’année. Comme me le dit l’un d’eux au café Le Navigateur : ‘‘Garder la pêche, c’est ne pas être transformé en une tribu d’Indiens que l’on viendra photographier quatre mois l’année, comme à Belle-Île.” » Aujourd’hui, les navires de l’île d’Yeu sont armés au filet – ciblant le merlu, la sole, la lotte… – et à la ligne – pour le bar, le thon, le lieu… La flottille islaise comprend à présent une trentaine d’unités.

Le souvenir cuisant de cette crise exemplaire explique en partie les tensions actuelles : « J’avais fait construire un bateau spécialisé dans la pêche au filet maillant dérivant, raconte José Jouneau, actuel président du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins des Pays de Loire, et trois ans plus tard, j’ai dû le reconvertir parce qu’un moratoire avait été décidé pour cet engin. En plus, ça n’a rien réglé parce qu’il y avait toujours des échouages, et ça n’a fait que déséquilibrer le marché. Alors bien sûr que nous craignons une fermeture des pêcheries, même sur une courte période, cela serait catastrophique pour la filière. »

* Christian Lequesne, « Pêcheurs de thon et norme européenne », Critique internationale, vol. 15, n° 2, 2002, lisible en ligne sur <cairn.info>

Le 19 juillet, les flottilles se confrontent violemment en plein golfe de Gascogne.

Le 19 juillet, les flottilles se confrontent violemment en plein golfe de Gascogne. L’équipage islais de La Gabrielle doit être évacué par la Marine nationale. © INA

Comment estime-t-on l’abondance d’une population ?

Les campagnes de survol suivent un protocole précis, établi grâce à l’expertise d’observateurs comme ceux de Pelagis. En premier lieu, un plan d’échantillonnage est mis en place, définissant des transects, segments de la surface que l’avion suit à basse altitude et à vitesse constante. Ce transect servira de repère pour l’observation : dans le cas de Pelagis, seuls les « objets » (oiseaux, mammifères marins, macrodéchets) détectés à l’œil nu ou avec des jumelles à proximité du transect seront comptés. Un observateur s’occupe de chaque côté du transect.

Pour les oiseaux et les macrodéchets, une bande d’observation fixe de 200 mètres de part et d’autre du transect est définie. « Nous comptons donc tous les oiseaux que nous voyons au sein de ces 200 mètres, espèce par espèce, précise Vincent Ridoux. La largeur est fixe parce qu’on considère que les oiseaux ou les macrodéchets sont tout le temps visibles, ou “disponibles” à l’observation. Bien sûr, cette méthode a des biais, car certains oiseaux, les noirs ou les plus petits, se distinguent plus difficilement que les goélands par exemple. »

Pour les mammifères marins, les tortues et les requins, l’observation se déroule différemment. Quand un observateur repère un animal, il en détermine l’espèce puis, par triangulation, la distance par rapport au transect. « Nous n’avons a priori pas de distance limite au-delà de laquelle nous ne prenons plus en compte les animaux, mais de fait un dauphin, par exemple, sera actif à la surface, donc facile à repérer, mais comme c’est petit, il y aura un moment où on ne le verra plus. Les baleines seront visibles de plus loin grâce à leur souffle. Cette distance limite varie aussi avec les conditions météo : le moindre clapot peut nous cacher un aileron, donc plus la météo est mauvaise, moins on voit les animaux éloignés. » Depuis cette année, les observateurs expérimentent un appareil prenant des images en continu, sauvegardées lorsque l’observateur repère un animal. Cette aide permettra de vérifier les espèces identifiées et les effectifs.

« Pendant notre observation, un certain nombre d’animaux sont en plongée, ajoute encore Vincent Ridoux. Nous corrigeons ce biais en nous servant des statistiques produites sur les rythmes de plongée des mammifères marins et des oiseaux afin de déterminer la proportion d’animaux sous l’eau lors de notre observation. Une fois rentrés, nous analysons les données collectées. Nous obtenons ainsi une densité pour telle espèce sur la zone observée, que nous extrapolons à une zone plus grande afin d’avoir une estimation de l’abondance. »

« L’animal qui sourit »

Le dauphin occupe actuellement une place de choix parmi les espèces admirées par l’Homme. Cette image positive lui a même valu de devenir un emblème des mouvements écologistes dans leur lutte pour la protection des océans. Cette admiration ne date pas d’hier : on retrouve cette affection pour le petit cétacé jusque dans les textes antiques. Il y apparaît en effet comme un protégé des dieux : Poséidon aurait même demandé à des delphinidés de l’aider à découvrir l’endroit où se cachait Amphitrite qu’il souhaitait épouser. Éros lui-même est représenté à cheval sur des dauphins pour parcourir le monde. Nombre de récits du Moyen Âge évoquent le sauvetage de saints ou de reliques par des dauphins.

En revanche, au-delà des écrits, les delphinidés n’inspirent alors guère de sentiments aux populations du littoral : un dauphin ou un marsouin – on ne fait pas trop dans le détail – qui vient s’échouer sur les plages, reste avant tout de la nourriture gratuite. En mer, jusqu’à récemment, ce sont des nuisibles et des concurrents pour les pêcheurs qui craignent qu’ils ne viennent détruire leurs filets en coton et manger toutes leurs prises. Il n’est pas rare non plus que la Marine nationale, jusque dans les années 1960, s’exerce au tir sur des dauphins.

Ces pratiques sont de moins en moins acceptées, à mesure que l’image du dauphin évolue au XXe siècle, notamment du fait des delphinariums – dont le premier a été créé en 1938 à Saint-Augustine aux États-Unis. Les cétacés qui servent d’attractions sont présentés comme des animaux intelligents et gentils. Les succès des films puis de la série télévisée américaine Flipper le Dauphin (1964-1967) consacrent cette vision du cétacé ; il devient même une figure vendeuse, utilisé par exemple par la marque de chocolat blanc Galak dans les années 1980, où l’on voit un dauphin pris par un filet de pêche sauvé par son jeune ami humain.

Flipper

© AA FILM ARCHIVE/ALAMYY STOCK PHOTO

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