Pêcheurs d’espadon à la Réunion

Revue N°284

pêche espadon réunion
Filage de la longline en fin d’après-midi à bord du Mab Siyad. Christophe (en ciré) boëtte et accroche les avançons – rangés dans des caisses – sur la ligne principale. Celle-ci est stockée sur un enrouleur et guidée par une poulie et un anneau vers le tableau. Laurent (à droite) est habituellement chargé d’agrafer les flotteurs qui soutiennent la ligne. © Thibaut Vergoz

Par Thibault Vergoz – À la fin des années quatre-vingt, un marin de la Réunion découvre qu’il peut pêcher l’espadon avec une technique américaine : la longline, une palangre dérivante de plusieurs kilomètres. Aujourd’hui, une quarantaine de bateaux traque autour de l’île cet imposant poisson aux yeux gros comme des pamplemousses.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

La silhouette escarpée de l’île de la Réunion s’éloigne à l’horizon. En cette fin de matinée de septembre, le Mab Siyad fait route au Noroît. À la barre, Yann Le Cossec, le patron de ce petit longliner de 11,97 mètres, a choisi de débuter sa marée de quatre-vingt-seize heures dans un secteur situé à 30 milles des côtes. C’est là, ce soir, qu’il va filer une ligne dérivante de 65 kilomètres, enroulée pour l’instant sur le tambour d’un treuil. Cette pa­langre géante comporte huit cent quarante hameçons qu’il faudra d’abord boëtter à la main, avec du calmar.

Il y a quelques heures à peine, alors que Yann se préparait à quitter le port de la Pointe des Galets, un collègue qui pratique la même pêche est rentré les cales pleines, après trois nuits passées dans ces parages. Le patron du Mab Siyad n’a donc pas hésité : « Si Gégé a bien pêché par là, on y va… Il ne faut pas traîner quand on sait où est le poisson. »

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Le Mab Siyad, ex-Vetyver I, au port de la Pointe des Galets, où sont basés la plupart des pêcheurs de la Réunion. Il a été le premier bateau à cibler l’espadon à la longline à la Réunion.   © Thibaut Vergoz

Ce poisson, c’est l’espadon. La bête, qui peut atteindre 4,50 mètres de long, peser plus de 600 kilos et sprinter à près de 90 kilomètres/heure, est souvent confondue avec le marlin. Ces grands pélagiques ont tous deux un long rostre, mais celui de l’espadon est particulièrement impressionnant : il peut représenter le tiers de sa longueur, soit 1,50 mètre ! Cette arme redoutable, qui lui a valu son nom de swordfish (« poisson-épée ») dans les pays anglo-saxons, lui sert habituellement à assommer ses proies. L’animal est réputé agressif : il lui arriverait parfois de s’attaquer aux bateaux, et même, dit-on, aux sous-marins.

Un parfum de mystère et de légende flotte toujours autour de ce grand poisson et ses mœurs restent encore mal connues. « Personne n’arrive réellement à le cerner, même si on le traque à longueur d’année, explique Laurent, un Vendéen de quarante-cinq ans, mécano à bord du Mab Siyad. La pêche n’est jamais gagnée d’avance. »

Cela fait pourtant près de trente ans – depuis qu’on a commencé à suspecter l’existence d’un stock intéressant – que les scientifiques étudient l’espadon fréquentant l’Ouest de l’océan Indien. Les biologistes de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ont approfondi la question en analysant des milliers de poissons capturés par les pêcheurs. Ils en ont ainsi beaucoup appris sur le splendide et unique représentant de la famille des Xyphiidae, dont l’aire de répartition est incroyablement vaste. On le trouve dans tous les océans du globe, hormis dans l’Arctique. Mais ces recherches ont surtout souligné à quel point ce poisson reste insaisissable. Il migre à longueur de temps et dans tous les sens.

Pour se reproduire, l’espadon réunionnais part notamment bourlinguer plusieurs mois dans les eaux équatoriales, plus chaudes que celles qui entourent l’île. Il revient ensuite vers les eaux tropicales, plus fraîches, où il fait preuve d’un régime alimentaire très varié, gobant aussi bien des poissons que des calmars, avec une prédilection pour ces derniers qu’il semble apprécier comme une friandise. Les pêcheurs réunionnais l’ont vite compris : ils en appâtent aujourd’hui tous leurs hameçons, systématiquement.

Cette alimentation diversifiée implique des déplacements en profondeur que les scientifiques ont appelés « migrations verticales » : l’espadon peut être aussi bien détecté par 1 000 mètres de fond que juste sous la surface. Doté d’yeux gros comme des pamplemousses, il voit très bien dans le noir et aime à se déplacer continuellement dans la même ambiance lumineuse. Par conséquent, il sonde vers les profondeurs le jour et remonte en surface la nuit, dans des tranches d’eau qui peuvent cependant varier en fonction de la luminosité de la lune ou de la turbidité de l’eau. L’animal étant plutôt solitaire, on ne peut, par ailleurs, pas en détecter de gros bancs.

Toutes ces caractéristiques expliquent, au final, les difficultés de cette pêche. Les marins doivent sans cesse s’adapter aux caprices de l’espadon et, parfois, accepter de rentrer bredouilles.

Un seul stock géré au niveau de l’Océan Indien

Les recherches menées par l’Ifremer cette dernière décennie ont néanmoins permis de réunir des connaissances suffisantes pour tenter de gérer la ressource en espadon de l’océan Indien. Cette mission a été confiée à la Commission des thons de l’océan Indien (CTOI), un organisme qui – malgré son nom – s’intéresse à l’ensemble des grands poissons pélagiques. Au départ, la principale question était de savoir s’il existait un ou plusieurs stocks d’espadon dans l’océan Indien afin de prendre les mesures adaptées aux pêcheries… Les scientifiques y ont répondu en utilisant d’abord la génétique, puis les otolithes des espadons. La forme de ces petites concrétions calcaires présentes dans l’oreille interne des poissons évolue tout au cours de leur vie en fonction des contraintes de leur environnement (profondeur, température de l’eau, type de substrat…) et fournit de nombreuses indications sur leur âge et leur vitesse de croissance. Comme le tronc d’un arbre coupé, ces otolithes comportent des stries qui racontent une histoire…

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© Le Chasse-Marée

Ces deux techniques complémentaires ont finalement abouti à la même conclusion : les espadons de l’océan Indien ne forment­ qu’un seul stock, clairement isolé de celui de l’Atlantique. Toutes les pêcheries de l’océan Indien – représentant environ 30 000 tonnes en 2007 – se servent donc dans le même panier ! Cette information a, à vrai dire, été plutôt bien reçue par les pêcheurs réunionnais car la CTOI commençait à les accuser d’épuiser le stock local depuis environ dix ans. Les 1 000 tonnes d’espadon débarquées en 2007 par les Réunionnais représentaient, en fait, moins de 4 pour cent du tonnage pêché dans ce stock commun. Aux dernières nouvelles et jusqu’à nouvel ordre, toute mise en place de mesures de gestion contraignantes – comme des quotas – est donc écartée pour l’espadon dans la région.

Pour Laurent, le mécano du Mab Siyad, tout cela semble cependant assez abstrait. « Ce qu’on sait, nous résume-t-il, c’est que la pêche n’est pas une science exacte. » Septembre marque normalement le début de la bonne saison pour pêcher l’espadon à la Réunion. L’hiver austral touche alors à son terme et le poisson a fini de se reproduire. Mais cette année, la pêche tarde à démarrer. « Les eaux sont encore fraîches et on capture pas mal de requins actuellement, constate Laurent. Or, la seule espèce qu’on arrive à vendre à la Réunion, c’est le mako, mais on n’en fait qu’un par marée en ce moment. Il y a par contre beaucoup de “peau bleue” (requin bleu). Ils sont magnifiques, mais invendables. Alors, on les relâche. »

Jacques Albin, le pionnier de la longline

Mab Siyad est un bateau emblématique à la Réunion, car il a été le premier à tester la longline et à cibler l’espadon. C’était il y a vingt-sept ans. Lorsque Jacques Albin se lance dans cette aventure, son pari est risqué. En cette fin des années quatre-vingt, les Réunionnais considèrent encore la pêche comme un métier de misère, un pis-aller. Il est en effet admis que cette activité n’a guère d’avenir sur cette île volcanique dont les côtes plongent rapidement dans les abysses : il n’y a pas de plateau continental, les quelques hauts-fonds des environs sont limités et les lagons sont petits et fragiles. Le littoral, de plus, ne dispose guère de ports susceptibles d’accueillir des navires de pêche plus gros que des barques. À l’époque, l’activité halieutique se limite à la petite pêche traditionnelle, qui reste d’ailleurs totalement désorganisée.

Néanmoins, bien que les Réunionnais ne soient pas de grands mangeurs de poisson – ils en consomment actuellement 18 kilos par habitant et par an, à comparer aux 60 kilos ingurgités par les Seychellois –, les quelque 700 tonnes débarquées en 1988 sont très insuffisantes pour satisfaire le mar­ché local. Près de 80 pour cent du poisson consommé sur l’île sont alors importés.

C’est dans ce contexte que travaille Jacques Albin. À cette époque, ce Niçois qui a toujours vécu à la Réunion est l’un des deux seuls pêcheurs insulaires à s’éloigner des côtes. Il ne possède pourtant qu’un petit Bénéteau en polyester de 11,97 mètres qu’il a fait construire en 1983 : le Vetyver I, futur Mab Siyad. « À ce moment-là, il n’était pas encore question de palangre, se souvient Jacques Albin. Seuls quelques vieux bateaux taïwanais et coréens pêchaient comme ça dans l’océan Indien et tout le monde considérait ça comme un métier de galérien. Leur matériel était très rustique et il fallait vingt-cinq personnes pour mettre une ligne à l’eau ! »

Des jantes de voiture en guise de moulinets

« Avec mon associé, poursuit Jacques Albin, on pêchait à la palangrotte (petite ligne verticale) et à la traîne sur une zone appelée La Pérouse, à 90 milles de l’île, mais aussi et surtout dans les eaux mauriciennes, sur le banc Soudan et autour de Rodrigues, à 250 et 355 milles de la Réunion. On partait quinze jours sur un bateau armé pour la pêche à la journée, sans cabine… C’était loin d’être une balade de santé et nos engins de pêche étaient très rudimentaires. Je n’avais pas de quoi acheter des moulinets automatiques, alors, pour enrouler les lignes, j’utilisais des jantes de bagnole que j’avais fait galvaniser. »

Jacques Albin va pratiquer cette pêche jusqu’en 1989, année où l’île Maurice décide de ratifier les accords de Montego Bay, qui portent la limite de sa zone économique exclusive à 200 milles. « Du jour au lendemain, je me suis donc retrouvé dans l’illégalité en pêchant sur les bancs mauriciens, poursuit-il. Il me fallait trouver rapidement une solution pour continuer à pêcher. J’avais trente et un ans et l’énergie pour me battre. Alors j’ai voyagé, pour voir ce qui se faisait ailleurs. » De fil en aiguille, il se retrouve à traîner dans les ports américains. En Floride, la chance lui sourit enfin. Il fait la connaissance de Peter Lindgren, fondateur de la société Lindgren-Pitman, une entreprise spécialisée dans la longline. Les deux hommes sympathisent rapidement. « J’ai pu ensuite embarquer sur un petit palangrier et étudier leur technique, continue Jacques Albin. Ça m’a plu et, là, Peter Lindgren a fait quelque chose d’extraordinaire : il m’a expédié à la Réunion un conteneur avec tout un équipement de longline adapté à mon bateau. Il y en avait pour 450 000 francs à l’époque et je n’avais pas un rond, bien entendu… Peter m’a simplement dit : “Tu me payeras plus tard, je te fais confiance !”. C’est la seule fois de ma vie où j’ai vu un Américain faire crédit à quelqu’un. »

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Jacques Albin (à droite) – ici au côté de son second, Didier Steffler – va importer à la Réunion la technique de la longline américaine, au début des années quatre-vingt-dix. © coll. Jacques Albin

Jacques Albin démarre donc la pêche à la longline à la Réunion à la fin des années quatre-vingt, à un moment où l’Ifremer s’efforce aussi de développer la petite pêche locale avec une autre technique : celle des dispositifs de concentration de poisson (DCP). Ces structures flottant entre deux eaux et reliées au fond par des câbles ont pour but de fixer les petits poissons et d’attirer les grands pélagiques de passage, notamment les thons et les dorades coryphènes. Il en est installé une trentaine à proximité des côtes et cette initiative porte rapidement ses fruits : en trois ans, la production de gros pélagiques est triplée et la pêche artisanale est dynamisée.

Les débuts de Jacques Albin à la longline ne sont pas aussi idylliques. « D’entrée de jeu, on a cramé la pompe hydraulique. Il a fallu virer une ligne de 44 kilomètres à la main… Putain ! quel calvaire ! », raconte-t-il. En fait, il va passer des mois à affiner ses réglages et le gréement de ses palangres, car rien ou presque de ce qu’il avait observé aux États-Unis ne fonctionne à la Réunion. Son équipage le lâche au fur et à mesure et il se retrouve bientôt seul avec Didier, son associé. « Plus personne ne me faisait confiance, se souvient-il. On se moquait de moi, on m’appelait l’Américain. » De guerre lasse, il décide de modifier la longueur des avançons et de changer d’appât. La sardine asiatique est remplacée par du calmar, Jacques en ayant trouvé un conteneur de 16 tonnes bradé en Argentine. « On a filé la ligne avec Didier et je lui ai dit : “C’est quitte ou double, car je n’en peux plus…” Et paf ! le miracle ! On a remonté 2,5 tonnes de thon. Pour avoir de l’espadon, il aurait fallu rajouter des bâtonnets lumineux sur les bas de lignes, mais nous n’avions plus d’argent pour acheter ces cylalumes. Qu’importe, nous savions désormais comment faire. »

En veillant à ne pas désorganiser le marché avec de gros apports de poisson frais, Jacques Albin commence à approvisionner les grandes surfaces. Dans un premier temps, il continue à cibler le thon, car la chair blanche de l’espadon est alors peu appréciée à la Réunion. La pêche n’est pas organisée comme en métropole et les infrastructures, notamment pour l’exportation, restent encore sous-dimensionnées. Mais le nombre de longliners va rapidement exploser. Ce phénomène tient en grande partie à la loi Pons, qui incite les contribuables fortunés à investir dans la pêche et le tourisme d’outre-mer en échange de gros avantages fiscaux. Dès 1992, l’armement Viking exploite ainsi à la Réunion vingt-quatre bateaux neufs lancés chez Bénéteau. De son côté, Jacques Albin achète lui aussi de nouvelles unités, dans le même chantier. En 2000, il en possède neuf. Viking revendra assez vite la majeure partie de sa flotte dans d’autres contrées – notamment à Tahiti – et Jacques Albin connaîtra par la suite quelques difficultés qui l’amèneront à quitter la Réunion, mais la dynamique était lancée.

Des pêcheurs souvent venus de Bretagne

L’arrivée de tous ces bateaux neufs a attiré de nombreux jeunes pêcheurs métropolitains, et parmi eux beaucoup de Bretons. Fabrice Danic est l’un d’entre eux. Ce Morbihannais, originaire de Port-Louis, s’est installé en 2000 à la Réunion. Avant d’être enrôlé sur un longliner de Viking, il avait embarqué sur le Kerguelen de Trémarec, un chalutier congélateur de 87 mètres basé à la Réunion et pêchant la légine au large des Terres australes…

Aujourd’hui Fabrice est patron du Charles iv, le plus petit longliner de la Réunion. Cette unité de 8,25 mètres équipée d’un moteur Volvo 220 chevaux a été construit sur mesure en 2000 par le chantier Bihoré, à Batz-sur-Mer. « C’est un très bon bateau, il n’y en a que deux comme celui-ci à la Réunion, constate son propriétaire. Il est petit, mais rapide afin de pouvoir facilement changer de zone de pêche. Par contre, le confort est limité… Je fais des marées de vingt-quatre heures et, sans cabine où dormir, ce n’est pas marrant tous les jours. »

Retour sur le Mab Siyad, qui approche maintenant de sa zone de pêche, à 30 milles dans le Noroît de la Réunion. « On arrive ! », lance Yann Le Cossec, qui balance son mégot avant d’allumer une nouvelle cigarette. Lui aussi fait partie de cette génération de Bretons débarqués sur l’île au début de la longline. « Je viens du pays des crêpes, du pays Bigouden, rigole-t-il. En fait je suis de Plobannalec-Lesconil. Pur beurre, quoi ! »

Entré à treize ans et demi à l’école d’apprentissage maritime, il en est sorti à seize ans et demi, après avoir raté son cap. « J’avais juste gagné le droit de naviguer et je me foutais des diplômes, commente-t-il. J’étais trop jeune, je ne voulais pas savoir ce qui se passait en passerelle ; je voulais juste être libre, bosser, gagner ma vie. » Yann est arrivé il y a dix-sept ans à la Réunion. « Des potes avec qui je naviguais en Bretagne m’avaient parlé de la longline à l’espadon. J’avais vingt ans et rien à perdre, pas d’attaches. Je suis parti… » Il a depuis obtenu son brevet de capitaine 200, rencontré sa femme, avec qui il a eu deux enfants, et acheté son premier bateau, en 2005. En 2011, il s’est ensuite associé à Romain Lavit, un jeune mareyeur parisien venu lui aussi s’installer à la Réunion, pour racheter le Vetyver I, le pionnier de la long­line.

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Le mareyeur Romain Lavit (à gauche), gérant de la poissonnerie Le DCP, s’est associé avec Yann Le Cossec, patron du Mab Siyad. © Thierry Vergoz

« Ce bateau était en train de pourrir dans le port. Il ne nous a coûté que 40 000 euros car c’était quasiment une épave », se souvient Romain, assis dans le bureau de sa poissonnerie – baptisée Le DCP – devenue aujourd’hui une institution du petit port cossu de Saint-Gilles-les-Bains. « Mais la coque était saine et c’était quand même un très bon bateau, rajoute-t-il. On l’a remis en état et rebaptisé Mab Siyad (« Fils de pêcheur »). Pourquoi ? Yann voulait un nom breton et je voulais un nom marocain, en hommage à ma femme de l’époque. Comme nous étions tous deux fils de pêcheur, nous avons traduit ces mots dans l’une et l’autre langue. »

Un mini-longliner qui travaille au large

Ce bateau est aujourd’hui une exception dans la flottille des palangriers de la Réunion. En effet, comme il mesure moins de 12 mètres, il entre théoriquement dans la catégorie des mini-longliners. Or ces derniers ont une licence de pêche côtière et ne peuvent­ s’éloigner de plus de 20 milles des côtes pour des marées de vingt-quatre heures maximum. Romain a cependant pu faire passer le Mab Siyad en « deuxième catégorie restreinte », ce qui l’autorise à aller jusqu’à 100 milles des côtes et à s’absenter quatre-vingt-seize heures de son port. « Cela nous donne accès à une zone de pêche beaucoup plus vaste », explique-t-il.

Son association avec Yann lui permet de garantir l’approvisionnement de son commerce, ce qui est un atout auprès de ses clients, et notamment des restaurateurs. « Ils ne veulent pas savoir si la mer est mauvaise, remarque-t-il ; ils veulent juste du poisson frais. » Pour cette raison, Romain achète aussi la pêche d’autres petits longliners et s’est associé avec un mareyeur seychellois. « Nos saisons de pêche sont décalées, explique-t-il. Comme cela, j’ai toujours du poisson. » Ces deux dernières années, il a multiplié par sept son volume d’activité et approvisionne désormais en gros et demi-gros plus des trois quarts des hôtels et restaurants de la côte Ouest. « Et avec du poisson de qualité, tient-il à préciser. Car le poisson des mini-longliners ne reste jamais plus de vingt-quatre heures dans la glace. »

En à peine plus de vingt ans, le développement de la longline à l’espadon a bouleversé la filière de la pêche réunionnaise. Au point qu’elle est devenue aujourd’hui la principale activité des marins professionnels de l’île après la pêche à la légine. Cette dernière, pratiquée dans les lointaines eaux des Terres australes et antarctiques françaises, emploie surtout des marins étrangers. Ce ne sont sûrement pas les huit palangriers-usines constituant sa flotte qui animent les ports de l’île, mais bien les quarante et un longliners artisanaux et semi-industriels ciblant l’espadon dont le trafic est incessant.

Pour les pêcheurs locaux, c’est ce poisson qui apporte désormais la meilleure valeur ajoutée ; il représente 60 pour cent des prises. L’essentiel de la production est débarqué par le « segment des 13-24 mètres », soit vingt palangriers partant pour des marées de quinze à vingt jours dans les eaux internationales du Sud-Ouest de l’océan Indien, et fréquentant également les zones économiques exclusives françaises (Mayotte, îles Éparses) comme étrangères (Madagascar, Maurice). Ce segment employait, en 2013, cent quatre-vingt-onze marins, pour une production de 2 600 tonnes de poisson (des espadons essentiellement, mais aussi des thonidés, des dorades, et des marlins), dont 45 pour cent sont exportés vers l’Europe. Cette pêche est donc devenue importante.

Mais d’après Ludovic Courtois, secrétaire général du Comité régional des pêches de la Réunion, elle pourrait l’être encore plus. « Sur l’île, constate-t-il, il y a deux à trois emplois embarqués pour un emploi à terre. C’est le ratio inverse de la métropole. Cela tient à un retour économique insuffisant des activités de pêche et à un manque de compétitivité face aux territoires voisins. Les palangriers de la pêche australe s’avitaillent à Maurice et les thoniers-senneurs français qui pêchent dans l’océan Indien n’accostent à la réunion que contraints et forcés par l’obligation d’embarquer les militaires qui les protègent contre la piraterie. Si seulement 10 pour cent de leur pêche étaient débarqués sur l’île, le Grand Port tournerait à plein et la création d’emplois de manutention et d’avitaillement serait proportionnelle à cette hausse d’activité. »

Des lignes dotées de bouées gonio

15 h 30. À bord du Mab Siyad, il est l’heure de commencer à travailler, car il faut que la longline soit opérationnelle au crépuscule. Chacun est à son poste. Yann, le patron, est aux commandes et adapte l’allure du bateau à la vitesse de filage, soit environ 7 nœuds. Pendant ce temps, ses matelots, Laurent et Christophe, s’activent à l’arrière, chacun d’un côté des caisses de leaders (avançons). À bâbord, Christophe boëtte les hameçons au calmar décongelé, fixe des cyalumes sur les bas de ligne, puis agrafe les leaders à la ligne mère. Il est aidé par Laurent, à tribord, qui doit également agrafer sur la ligne les bouées qui la soutiennent à intervalles réguliers. La mécanique est bien huilée, les gestes automatiques et fluides : l’opération a été répétée des milliers de fois. « Il m’a fallu six mois pour ne plus avoir mal aux mains avec les snaps (agrafes métalliques), se souvient Christophe. Et même si on tourne sur les postes, il faut en manipuler des milliers à chaque marée. »

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Les agrafes des avançons sont accrochées sur du monofilament tendu sur les côtés des caisses de rangement. Chaque hameçon est passé dans l’agrafe qui lui correspond. Certains sont garnis
de perles vertes, d’autres lestés. Il n’y a aucun nœud sur les bas de ligne. © Thierry Vergoz

Ce Lyonnais de quarante ans n’est pourtant pas du genre douillet. Matelot depuis deux ans sur le Mab Siyad, il a par le passé exercé des métiers très divers : monteur de pneumatiques poids lourd, parachutiste, maçon et même « éradicateur de pigeons ». « On s’habitue à tout », lâche-t-il.

Le filage va durer quatre heures. À 19 h 30, Yann réduit le régime du moteur – un Volvo de 230 chevaux. Les 65 kilomètres de ligne et les huit cent quarante hameçons sont désormais mouillés. Il coupe alors l’extrémité de la maîtresse (un monofilament transparent de 2,8 millimètres), après que Laurent y a agrafé la bouée gonio de fin de ligne. Des bouées de ce type sont placées tous les 5 milles sur la ligne mère. Elles sont dotées d’un émetteur radio qui envoie une position gps permettant de localiser la long­line et d’afficher celle-ci sur l’ordinateur en passerelle. « Le matin, explique Yann, je peux constater leur dérive et mesurer ainsi la vitesse et la direction du courant. Cela m’aide à ajuster le prochain filage. Et accessoirement cela permet aussi de retrouver les morceaux de la ligne, quand elle casse. »

Chaque patron grée ses engins à sa manière. « On pêche à la ligne, rappelle Laurent, assis sur le pont à réparer quelques avançons usés. Au final, c’est le poisson qui décide et il faut le séduire. Et pour cela, chacun a ses petits trucs. On place parfois une perle verte de chaque côté de l’œil de l’hameçon pour imiter les yeux du calmar. On en leste aussi quelques-uns. » Pour les hameçons aussi, chaque pêcheur fait ses choix : hameçon droit dit « américain », hameçon thaï, ou circle hook ; chacun a ses avantages et ses inconvénients, ses défenseurs et ses détracteurs. À bord du Mab Siyad, on ferre à l’américain 9/0, un point c’est tout. « Pour la longueur des leaders, reprend le matelot, c’est la même chose. Chacun fait à sa sauce. Mais on s’accorde tous sur l’utilité des cyalumes. C’est très efficace pour attirer l’espadon, car il ne faut pas oublier qu’on le pêche dans l’obscurité. »

Pour régler la profondeur de la ligne, immergée plus ou moins profondément en fonction de la lune, les pêcheurs jouent enfin sur la longueur des orins des bouées. « À la lune noire, on pêche “en l’air”, et à la lune pleine “en bas”, souligne encore Laurent. Mais en pratique, c’est un peu plus compliqué : sur une même ligne, on fait des “cassures” pour pêcher plus ou moins creux selon les sections. On s’est rendu compte que ça marchait mieux. »

Pendant que ses deux matelots rangent le matériel et nettoient le pont, Yann prépare le dîner. La houle grossit. « Le temps va changer », annonce-t-il. Christophe et Laurent le rejoignent dans le petit carré. « Ce soir, les gars, c’est carry de poulet ! Seize ans à la Réunion, ça t’apprend à cuisiner créole », rigole Yann. Mais l’ambiance retombe, car la discussion part sur un sujet moins agréable, qui taraude tous les pêcheurs à la longline. « Avant-hier Fabrice [Danic] n’a fait qu’une dorade à cause des “globis” (globicéphales). J’espère qu’on ne va pas les voir débarquer, ceux-là », maugrée Laurent en débouchant une Dodo, la bière réunionnaise. « On ne va pas tarder à le savoir, lui répond Christophe. Mais Fabrice pêchait dans le Suet alors, s’il te plaît, ne les attire pas en en parlant. » Les trois hommes trinquent au succès de la pêche.

« Bâbord au vent, c’est le pire »

Les globicéphales sont la terreur de tous les longliners car ces gros mammifères marins raffolent de l’espadon ferré à l’hameçon… Ils se déplacent en bandes et sont capables d’anéantir une marée : « Tu ne remontes plus que des têtes de poisson, se plaint Yann, visiblement inquiet. Et quand les “globis” suivent ton bateau, tu n’as plus qu’à rentrer ou à changer de zone. On signale leur présence aux autres par radio, mais ça ne suffit pas toujours parce qu’ils sont superintelligents. À cause d’eux, on ne peut pas utiliser nos sondeurs : ça les attire ! Les requins, eux, se contentent de manger un ou deux espadons et s’en vont. »

Cinq heures du matin, branle-bas de combat à bord. L’aube se lève dans deux heures, il faut commencer à virer la ligne… Yann avait raison : le vent a forci dans la nuit, atteignant 25 nœuds ce matin et la houle s’est levée. À moitié réveillé, Laurent sort la tête du carré. « Bâbord au vent, c’est le pire, constate-t-il. On vire de ce côté et les leaders vont être rabattus sur le pont. On va prendre des paquets de mer dans la tronche pendant huit heures ! »

Huit heures, c’est la durée d’un virage moyen, c’est-à-dire pas trop chargé en poisson et sans incident technique. Le temps d’avaler un café et d’enfiler sa tenue de mer et l’équipage du Mab Siyad atteint la première bouée gonio. Yann la gaffe à bord et raccroche la ligne mère à celle restée sur le stockeur à l’aide d’un simple nœud. « On essaie de la couper toujours sur un ancien nœud pour ne pas en avoir trop sur la ligne. Si l’un d’eux accroche une agrafe, cela peut entraîner la main d’un gars dans une des poulies qui guident la ligne », explique-t-il en actionnant la pompe hydraulique de 110 bars qui entraîne le stockeur Lindgren Pitman – celui que Peter Lindgren avait offert à Jacques Albin.

Le virage débute. De la main droite, Yann contrôle les commandes de barre, de moteur et de stockeur situées sur l’avant du pont, à bâbord. Dans sa main gauche, il laisse filer la ligne mère pour saisir les snaps et les dégrafer. Derrière lui, Christophe et Laurent sont à leur poste. Ce dernier reçoit les avançons que Yann lui envoie, agrafés sur un va-et-vient qui court vers l’arrière du pont. Il les décroche, retire les appâts et les cyalumes des bas de ligne puis les range minutieusement dans leur caisse de stockage. Les hameçons sont crochés dans les agrafes, qui sont accrochées sur des tringles métalliques.

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Au premier plan, le « stockeur » contenant la ligne mère de 65 kilomètres. Noter, à gauche, les enrouleurs contenant les orins de bouées. © Thierry Vergoz

Scène de boucherie sur une moquette

En général, on compte cinq ou six poissons tous les cent avançons. Mais pour l’instant, beaucoup d’hameçons n’ont rien pris. Soudain, une agrafe glisse sur la ligne, trahissant une résistance dans l’eau. Un espadon remonte des profondeurs et Yann ralentit l’allure du bateau. Le poisson pèse au moins 100 kilos, c’est une belle prise ! Les trois hommes se placent à l’arrière du pont et l’un d’eux ouvre une petite porte de pavois. Elle permet de hisser la bête à bord après l’avoir assommée. Environ les deux tiers des prises sont des espadons. Le reste se compose essentiellement de thons et de coryphènes, dont la remontée à bord est plutôt sportive…

« Si tu te prends une baffe de dorade, tu es sonné pour cinq minutes », prévient Christophe. Une fois l’espadon à bord, ce que les pêcheurs appellent « la boucherie » commence à l’arrière du bateau, sur un carré de moquette pour ne pas abîmer le poisson. L’un des hommes est affecté chaque jour à cette tâche, et c’est aujourd’hui le tour Christophe. Il commence par vider la bête puis, armé d’une scie de boucher, il découpe tête, ouïes, nageoires et queue. Pour un poisson remonté vivant, il ne sectionne qu’une partie de la nageoire caudale, et la totalité pour un poisson mort : les premiers ont une qualité supérieure et cela permettra ultérieurement de les distinguer. Christophe hale ensuite la bête à l’aide d’un petit treuil et la descend dans la cale à glace.

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Les grosses prises sont gaffées puis hissées sur le pont via la porte de pavois sur bâbord arrière. © Thierry Vergoz

Le manège va durer presque neuf heures et se répéter durant les trois jours suivants. À l’aube du quatrième jour, une surprise attend les trois pêcheurs : la ligne a cassé dans la nuit. Il arrive parfois que des cargos de passage la sectionnent, mais pas cette fois. Cette nuit, des courants contraires ont tendu la ligne jusqu’à la rompre au niveau d’un point de faiblesse, sans doute lié à l’usure. Les bouées gonio permettent heureusement d’en retrouver les morceaux sans difficulté, mais les trois hommes, épuisés par une marée déjà longue dans une mer agitée, se seraient bien passés de cette péripétie… Il leur faudra plus de onze heures ce jour-là pour virer la ligne.

À 23 h 20, le Mab Siyad s’amarre enfin au port de la Pointe des Galets avec un peu plus d’une tonne de poisson en cale. Fourbu, Yann Le Cossec ne rentre pas très satisfait de sa marée. « Je paye mes matelots mais, pour cette fois, je ne gagne quasiment pas d’argent, constate-t-il. Mais c’est ça, la pêche » ! Il rejoint Christophe et Laurent, déjà en train de remettre le bateau en ordre. « On ne débarquera le poisson que demain matin, et on repartira en mer après-demain », poursuit-il. La saison de l’espadon est lancée.

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