L’ivoire du pauvre

Revue N°284

Ivoire os art scrimshaw
Hameçons, pièces d’accastillage, modèles réduits, petits objets usuels… Le travail de l’os provenant d’animaux marins ou de bovidés est un artisanat matelot traditionnel qui n’est plus guère pratiqué aujourd’hui que par une poignée d’amateurs. Pour le plaisir… © musée de la Marine, Paris (A. Fux)

par Philippe UrvoisHameçons, pièces d’accastillage, modèles réduits, petits objets usuels… Le travail de l’os provenant d’animaux marins ou de bovidés est un artisanat matelot traditionnel qui n’est plus guère pratiqué aujourd’hui que par une poignée d’amateurs. Pour le plaisir…

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Lutilisation de l’os pour façonner de pe­tits objets re­monte à l’au­be de l’hu­manité. Si elle n’est pas spécifiquement maritime, de nombreux exemples montrent que ce matériau a été employé très tôt par des populations vivant au bord de l’eau et pratiquant la pêche, voire la navigation. Une étude, publiée en novembre 2011 par des chercheurs australiens de l’université de Canberra dans la revue Science, fait ainsi état d’hameçons en os découverts dans un abri rocheux du Timor oriental, avec de nombreuses arêtes de gros poissons pélagiques n’ayant pu qu’être pêchés au large. Une datation de ces vestiges par le radiocarbone les faisant remonter à quarante-deux mille ans, ce seraient les plus vieux hameçons actuellement connus et le signe que l’homme s’est sans doute aventuré sur l’eau plus tôt qu’on ne l’imaginait.

Au paléolithique, l’usage d’hameçons se retrouve un peu partout dans le monde, notamment en Europe occidentale, en Russie ou en Polynésie. Ces engins de pêche ne sont au départ que de simples éclats d’os aiguisés aux deux bouts, mais la forme courbe apparaît rapidement, certains hameçons étant même dotés d’une hampe percée pour y nouer un fil. Le choix de ce matériau s’explique en grande partie par ses qualités – sa densité et sa solidité – et par sa disponibilité.

Un matériau de substitution au bois

Le recours à l’os prend évidemment tout son sens dans les contrées où le bois est rare. Ainsi, les peuples de l’Arctique en ont-ils rapidement fait un usage intensif, allant au-delà de la réalisation d’outils de chasse ou de pêche : les Thuléens employaient par exemple les os des baleines pour construire la structure de leurs habitations. Les Inuits ont adopté par la suite une démarche similaire en se servant parfois d’os de mammifères marins pour réaliser les membrures de leurs umiaks, des embarcations ouvertes bordées en cuir et destinées au transport. Traditionnellement et jusqu’au début du XXe siècle, ce matériau se retrouve également sur les baidarkas, les kayaks des îles aléoutiennes (CM 266). Il sert notamment à renforcer l’extrémité des pagaies ou à fabriquer des tendeurs pour les liens de cuir maintenant harpons et pagaies sur le pont de ces embarcations.

Ce type d’utilisation est rarement mentionné sur les bateaux occidentaux, même si Herman Melville laisse entrevoir cette possibilité dans son roman Moby Dick. Le baleinier Péquod y est en effet décrit comme « un vaisseau cannibale, attifé des dépouilles et des os de ses ennemis », ou comparé à « un empereur éthiopien au cou alourdi de pendentifs d’ivoire polis ». Melville évoque aussi un pavois orné de fanons, des cabillots en « ivoire de mer » et une « barre d’un seul tenant, taillée dans l’étroite mâchoire inférieure de son ennemie héréditaire ».

L’examen du Courageux II, construit en 1934 à Pont-l’Abbé et aujourd’hui conservé au musée de la Pêche de Concarneau peut confirmer cet usage en Europe : ce canot de pêche est en effet doté de tolets de palan de drisse en os. Les efforts importants que subissaient ces chevilles ont vraisemblablement dicté le choix de ce matériau plus solide que le bois. Un cas isolé ? Le même musée signale que quelques sloups goémoniers de Plouguerneau se servaient aussi de sections d’os pour fabriquer des bagues de trinquette, sorte de coulisseaux permettant à la voile de glisser le long de l’étai. Ce type d’utilisation n’est donc pas exclu même s’il est vraisemblable qu’il soit resté assez limité.

Il n’était pas rare, par contre, de fabriquer de menus objets en os, comme des aiguilles à ramender, à bord des bateaux occidentaux.

ivoire os art scrimshaw

Modèle de baleinière du XVIIIe siècle conservé au musée de la Marine. L’os a été notamment utilisé pour la réalisation des courbes de bancs et des toletières. © Mélanie Joubert

Un véritable artisanat de l’os et de l’ivoire s’est en outre développé à bord des baleiniers américains : celui des scrimshaws (CM 67). Ces objets décoratifs étaient gravés ou sculptés par les matelots pendant leur temps de repos à bord, puis vendus ou offerts à la fin de leurs campagnes de chasse, celles-ci pouvant durer plusieurs années. L’origine de cet artisanat n’est pas clairement établie – il pourrait être dû à des marins hollandais, frisons ou anglais –, mais semble relativement récente : le terme de scrimshaw apparaît, en effet, pour la première fois en 1826.

Les marins américains exploitent en fait les sous-produits de la pêcherie : les dents de cachalot en ivoire, les fanons de baleine en corne ainsi que leurs os. Les objets les plus précieux sont évidemment réalisés dans l’ivoire des dents de cachalot, d’une qualité comparable à celui des défenses de morse et de narval, prisé depuis longtemps déjà. Mais dans un premier temps, les baleiniers ne pouvaient disposer de ces dents car elles servaient à faire du troc avec les insulaires des mers du Sud. C’est pourquoi ils se rabattaient sur les os de cétacés, un matériau moins noble, pour fabriquer une foule de petits objets : épissoirs, poinçons de voilier, bobines de fil, étuis à aiguilles ou tableaux gravés représentant souvent des bateaux ou des scènes de chasse à la baleine…

Les Américains ne sont cependant pas les seuls marins à utiliser l’os de cette façon. On peut notamment mentionner le travail des Cap-Horniers qui récupéraient parfois les os des ailes d’albatros pour en faire de longs tuyaux de pipe ou des coupe-papiers (CM 52). Ce matériau leur servait également dans la réalisation de maquettes et de germaines. Dans cette catégorie, le travail réalisé par les milliers de prisonniers français détenus sur les pontons anglais après la Révolution et les guerres napoléoniennes reste l’un des plus significatifs, par son ampleur et par sa qualité (CM 216).

Les maquettes en os des pontons anglais

À partir d’os de bovin récupérés dans leur nourriture, mais aussi d’os de baleine ou d’ivoire introduits sur les pontons par leurs gardiens, ces prisonniers produisent des modèles et toutes sortes d’objets délicats, dont la vente sert à améliorer leur ordinaire : boîtes, peignes, jeux, etc. L’os sert principalement à rehausser certains détails des maquettes : figure de proue, barre à roue, château arrière, espars ou accastillage sont finement ciselés dans cette matière dure. Quelques modèles sont toutefois entièrement réalisés en os, car cela en augmente considérablement la valeur. Et parmi ces prisonniers – anciens matelots pour la plupart –, ceux originaires de Dieppe se montrent­ particulièrement habiles. Depuis le XVIIe siècle, cette ville s’est en effet spécialisée dans la sculpture de l’ivoire ramené d’Afrique et une part de ce savoir-faire très particulier est mise en œuvre sur les pontons anglais… Le travail de l’os pour le modélisme naval n’est certes pas né sur ces prisons flottantes, mais il est indéniable qu’il s’y est épanoui, en dépit des conditions de vie effroyables qui y régnaient.

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Détail d’une maquette de ponton en os et bois noirci réalisée par un prisonnier français en Angleterre, pendant les guerres napoléoniennes. © droits réservés

Aujourd’hui encore, certains constructeurs de modèles perpétuent cette tradition, notamment dans le cadre de restaurations d’objets anciens. Quelques rares artistes continuent aussi à graver l’os et l’ivoire à la manière des baleiniers américains (lire l’encadré ci-dessous). Mais le négoce des dents ou défenses est désormais quasiment interdit, une mesure prise pour lutter contre le braconnage d’espèces protégées.

L’os, en revanche, ne fait l’objet d’aucune réglementation et reste une matière première facilement accessible. Son aspect est assez proche de celui de l’ivoire, même si un examen détaillé de sa surface laisse apparaître des trous, qui correspondent à des canaux. Ils sont particulièrement visibles sur les os de baleine, ce qui permet d’ailleurs de les reconnaître : leur surface semble­ constellée de petits points noirs.

James Morisson, un matelot anglais qui séjourna de 1788 à 1791 en Polynésie, décrit dans son journal la manière dont les Tahitiens fabriquaient des hameçons à partir de morceaux de nacre, de bois ou d’os : « Ils les frottent sur une pierre avec de l’eau et du sable et, avec un foret fait d’une dent de requin, ils y font un trou qu’ils a­gran­dissent au moyen d’une pointe de corail servant de lime, dégageant la partie interne. Ces hameçons n’ont pas de barbe mais la pointe est incurvée vers l’intérieur jusqu’à pointer vers le bas. »

« Il nous reste des objets, mais bien peu de documents sur les façons de faire, pré­cise à ce sujet Henri Rannou. Le travail de l’os est un art populaire que l’on apprend le plus sou­vent tout seul, car il n’existe aucune formation. À chacun d’affiner ses mé­thodes et de choisir, voire de fabriquer, ses propres outils. »

Une odeur de corne brûlée

Connu pour ses bateaux et scènes de vie en bouteille, ce modéliste basé à Baye, dans le Finistère, a commencé à travailler ce matériau en restaurant des maquettes anciennes, avant de se lancer dans la réalisation d’objets divers. Il utilise pour cela un ensemble d’outils modernes qu’il a constitué au fil de ses besoins : une miniperceuse électrique pouvant tourner jusqu’à 3 700 tours/minute, dotée d’un flexible auquel s’adaptent de vieilles fraises coniques de dentiste, ou des disques de 3 cen­ti­mètres découpés dans du papier abrasif à grain moyen ; une ponceuse à disque ; un établi fixe muni d’un étau ; une petite table de travail portative permettant de bloquer la ponceuse à disque. À cela s’ajoutent des petites fournitures : crayon à papier, papier abrasif à l’eau de différents grains et produit à polir le cuivre (type Miror).

Sa matière première provient du boucher de son village, auquel il demande régulièrement des os à moelle : des fémurs ou des tibias de bœuf dont les extrémités ont été coupées. « Je les fais d’abord bouillir dans de l’eau additionnée d’une poignée de lessive ou de soude en cristaux pour les dégraisser, poursuit-il. Au bout d’environ deux heures, l’os doit être blanc. S’il reste jaune et translucide, je recommence l’opération jusqu’à obtenir le résultat souhaité. »

ivoire os art scrimshaw

1) Henri Rannou égalise une pièce d’os avec une ponceuse à disque bloquée dans un établi.
2) Les formes sont affinées avec un disque abrasif fin. 3) Les surépaisseurs sont enlevée à l’aide
d’une meule montée sur la miniperceuse. @ Mélanie Joubert

L’étape suivante consiste à débiter l’os, solidement maintenu dans un étau, à l’aide d’une scie à métaux, la forme choisie dépendant de celle du futur objet. « Pour réaliser une petite boîte, je découpe d’abord un tronçon cylindrique qui va constituer le corps de l’objet. La forme de l’os étant irrégulière, il faut ensuite l’égaliser. » Pour cela, Henri bloque sa ponceuse dans son établi, le disque orienté vers lui. En tournant délicatement l’os sur le papier abrasif en rotation (grain : 80 à 120), il lui donne ensuite la forme souhaitée.

« Ce travail est assez pénible, reconnaît-il. L’os dégage une forte odeur de corne brûlée et produit beaucoup de poussière. Mieux vaut donc travailler en extérieur et porter un masque. » Cette forme est ensuite affinée avec un disque de papier abrasif plus fin (grain : 200) puis poncée à la main, avec du papier à l’eau (grain : 500 ou 600). Le côté de la boîte, désormais bien lisse, va ensuite être orné d’un motif, un voilier par exemple. « Le débutant choisira un dessin simple, comportant beaucoup de lignes droites », conseille Henri. La silhouette du bateau est d’abord tracée sur l’os au crayon à papier puis les formes de la coque, des mâts et des voiles sont détourées à l’aide d’une petite fraise conique, montée sur la miniperceuse et tournant à grande vitesse. L’os est creusé sur environ un millimètre de profondeur. Le motif devant être en relief, il faut ensuite enlever toute la surépaisseur d’os qui l’entoure. Henri utilise ici un disque à poncer de 3 centimètres de diamètre monté sur sa miniperceuse. Puis il donne une forme convexe aux voiles en ponçant leurs bordures, chutes ou guindants. Les finitions sont ensuite réalisées à la main avec un ponçage au papier abrasif à l’eau au grain très fin et un lustrage au produit servant à fourbir les cuivres. L’os devient alors très brillant, avec une jolie patine. C’est, en quelque sorte, l’ivoire du pauvre…

ivoire os art scrimshaw

4) Finition au papier abrasif à l’eau. 5) Diverses réalisations du modéliste. 6) Pour graver le décor d’une boîte, il utilise ici une fraise conique de dentiste. 7) Portrait d’un brick-goélette sur une petite plaque d’os. © Mélanie Joubert

Le couvercle pourra être réalisé également en os – ou, à défaut, en bois – en aplanissant par ponçage la partie convexe d’un segment de fémur et en ajustant son diamètre à celui du corps de la boîte, dont on aura relevé le contour extérieur sur du papier. Le contour intérieur sera, lui aussi relevé : il va servir à façonner une autre pièce qui sera collée sur la face inférieure du couvercle : celui-ci pourra ainsi s’emboîter dans le corps de la boîte. On procédera de même pour fabriquer le fond de la boîte, qui sera fixé avec une colle de contact rapide.

Henri aime également fabriquer des broches en s’inspirant des dessins des Cap-Horniers ou des marins américains. Il réalise notamment des cachalots, finement ciselés. Après avoir dessiné au crayon à papier la forme du cétacé sur un segment d’os, il en dégage grossièrement les contours à la scie à métaux. Puis il dégrossit les deux faces de l’os à la ponceuse à disque. Les contours du cachalot sont ensuite affinés à la miniperceuse équipée d’un disque de papier abrasif. « On ne travaille que sur la face convexe, qui est la seule exposée. Il faut casser les angles et donner une forme harmonieuse à l’animal », explique Henri. Lorsqu’il juge que son travail est satisfaisant, il dessine un œil et une bouche à l’animal à l’aide d’une petite fraise montée sur sa miniperceuse. « Après un ponçage à l’eau et un lustrage, il ne me reste plus qu’à coller une épingle au verso de la broche et à trouver à qui l’offrir. » 

 

La méthode de la pointe-pivot

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Scène de chasse à la baleine finement gravée au début du XIXe siècle par Edward Burdett sur une dent de cachalot. © droits réservés

L’os pouvant être gravé comme de l’ivoire, il est intéressant, pour ceux qui veulent s’initier à cette discipline, de savoir comment procède l’un des maîtres du scrimshaw, l’Américain Bill Sellers.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, il travaille couché sur le ventre, éclairé par une lampe de 12 volts. Elle est montée sur un axe flexible, avec abat-jour, et placée juste au-dessus de la pièce à graver.
Il tient celle-ci dans le creux de la main gauche. Le pouce de cette main est fermement appuyé sur la face de l’objet tournée vers lui. Il se sert de ce pouce pour pousser doucement l’aiguille de voilier ou la pointe à tracer qu’il tient entre le pouce et l’index de la main droite, comme un stylo. Le majeur de cette main vient, comme le pouce gauche, prendre appui sur la pièce d’os ou d’ivoire. De cette façon, il peut appuyer fortement sur sa pointe pour creuser l’os ou l’ivoire sans craindre de déraper. C’est ce qu’il appelle « la méthode de la pointe-pivot ». Il ne ramène jamais son outil vers lui lorsqu’il trace un trait. « C’est le secret pour contrôler sa qualité », explique-t-il. Pour graver un bateau, il commence par l’étrave puis la poupe, à la pointe à tracer. Pour le gréement et les traits longs, il utilise ensuite un grattoir triangulaire servant habituellement à ébarber le cuivre-. Puis il dessine la forme de l’eau à la ligne de flottaison… Pour les dégradés, il place son outil sur la ligne à accentuer et avance en tortillant sa pointe et en diminuant progressivement la pression…

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