Il n’y a pas si longtemps, pour passer d’une rive à l’autre de la Loire, les Nantais avaient coutume d’emprunter les « roquios », des petits vapeurs à la silhouette familière dont le ballet incessant animait le fleuve du matin au soir. De cette flottille désarmée à la fin des années cinquante, il ne subsiste aujourd’hui que deux unités. L’une d’entre elles fait l’objet d’un projet de restauration et l’on espère bien que la seconde suivra un jour le bon exemple.

Les vapeurs qui ont assuré durant plus d’un demi-siècle — de 1889 jusqu’à la fin des années cinquante le transport des passagers sur la Loire, entre les rives Nord et Sud de l’agglomération nantaise, demeurent dans les mémoires de bon nombre d’anciens utilisateurs. Communément appelés « roquios », du nom de l’un des tout premiers bâtiments de ce type, construit à Chantenay en 1887 et baptisé ainsi en hommage à une figure célèbre du port de Trentemoult, ces vapeurs portent le plus souvent l’appellation des communes et quartiers qu’ils desservent. On trouve ainsi le Roche-Maurice, le Chantenay, Les Couëtes, le Bouguenais, le Salorges, tous lancés en 1888 par les chantiers d’Argenteuil, puis le Rezé et le Pont-Rousseau.

Ces navettes fluviales sont régulièrement empruntées par les ouvriers et employés de Trentemoult travaillant dans les nombreuses entreprises de Chantenay. La liaison Trentemoult-La Piperie, à la cale Crucy, est d’ailleurs la première créée. Des pontons d’accostage, reliés au quai par une passerelle métallique, sont bientôt installés à Nantes devant la gare maritime, la Bourse du commerce, la Chambre de commerce, puis à la Pointe des Antilles et à Roche-Maurice. Sur chacun d’entre eux un local est prévu pour abriter les passagers dans l’attente du roquio. L’hiver, on se presse autour d’un petit poêle à charbon dont la chaleur permet de patienter dans de bonnes conditions. Un pontonnier en a la responsabilité et s’occupe également de la billetterie. L’équipage du vapeur se compose de trois hommes : un matelot chargé de l’amarrage et de l’embarquement il sera bientôt remplacé par le pontonnier , un mécanicien-chauffeur et le patron. Ce dernier se tient à l’arrière, derrière la grande barre à roue, sur une plate-forme non couverte. Lors de refontes ultérieures, un habitacle sera installé en avant de la cheminée afin que le patron puisse être à l’abri des intempéries et bénéficier d’une meilleure visibilité pour les manoeuvres.

Des bancs en fer ceinturent la plage avant, qui est couverte d’un taud en été pour protéger les passagers du soleil. Sur l’arrière, un salon-cabine avec bancs en bois verni offre un relatif confort en saison hivernale.

Le service est assuré de sept heures à dix-neuf heures, y compris le dimanche. Ce jour-là, bon nombre de Nantais empruntent le roquio pour aller faire une promenade à Trentemoult et y acheter du poisson frais pendant la saison de pêche aux aloses. Les jours de régates, c’est une foule enthousiaste que les vapeurs débarquent sur les quais. Fritures, galettes de blé noir et bolées de cidre garantissent la bonne ambiance de ces fêtes qui, aujourd’hui encore, perdurent dans les mémoires.

Les roquios font partie de la vie portuaire, comme le rappelle Edmond Bertreux : « Je me souviens de ces traversées et des petits voyages à travers le port de Nantes. Grâce à eux j’ai exploré la Loire depuis Trentemoult des centaines de fois, toujours avide de découvrir des merveilleux spectacles tant par les nombreux cargos amarrés aux quais bourdonnant des déchargements, tant par les mouvements incessants des navires; des petites flottilles et remorqueurs. » Ajoutons à cela la présence des chantiers de construction où plusieurs bâtiments sont sur leur cale de lancement ou au quai d’armement.

Au début des années 1910, la gestion des roquios est accordée à la compagnie des Messageries de l’Ouest, laquelle abandonnera le service en 1930 faute de rentabilité. A la demande pressante des usagers, la municipalité de Rezé reprend le service pour une exploitation en régie. Quelques appareils propulsifs à vapeur, nécessitant de grosses réparations, sont alors remplacés par des moteurs diesels.

Peu avant la Seconde Guerre mondiale, on constate une baisse sensible du nombre de passagers empruntant les roquios. Les causes en sont le développement de l’automobile, la construction de ponts, et surtout la mise en service de lignes secondaires de chemin de fer conduisant vers les plages du littoral où la mode des bains de mer attire de plus en plus de monde.

Durant l’Occupation, la raréfaction du combustible liquide permet toutefois aux vapeurs de reprendre du service, mais ce sursaut ne sera que temporaire. Dès la fin des hostilités, le réseau de bus se développe entre Nantes et Rezé tandis que les engins motorisés individuels sont en plein essor. Les vapeurs seront désarmés, certains démolis, d’autres vendus. Le Pont-Rousseau, le Chantenay et le Bouguenais, armés par une société privée, restent en activité quelques années encore.

En 1958, le service fluvial des roquios est définitivement abandonné. Le port de Nantes perd une partie de son charme avec la disparition de ces petits bâtiments à la silhouette si caractéristique. Au grand regret de certains habitués, comme Edmond Bertreux ou Pierre Rouaud. Le premier peindra souvent le port de Nantes, sans omettre d’y faire figurer le roquio cher à son cœur. Le second effectuera de très sérieuses recherches consacrées à l’histoire de ces vapeurs. Il écrira notamment : « C’est une chance et un bon souvenir de jeunesse d’avoir vu fonctionner ces belles machines. Par la porte de la chaufferie nous regardions tourner les bielles avec souplesse, pas de bruit, pas de vibrations, si ce n’est à la manœuvre le tintement du « Chadburn » et le raclement de la pelle de chauffe chargeant le foyer de la chaudière… »

Le Chantenay, sur l’Erdre au moment de son rachat en 1988, et au sec dans son état actuel. Les travaux sont programmés sur trois ans.

Deux rescapés

Deux roquios ont échappé aux démolisseurs et sont parvenus jusqu’à nous : le Pont-Rousseau et le Chantenay, longtemps échoués sur la vasière de Trou-Lisette, à l’emplacement actuel du port de plaisance de Trentemoult. Le premier est acheté par Monsieur Chevreuil au début des années 1970; avec ses superstructures considérablement transformées pour accueillir une école de permis bateau, le Pont-Rousseau est aujourd’hui encore amarré sur l’Erdre au quai de Versailles. Le second est acquis à la même époque par un particulier, qui le revend en 1988 un siècle après son lancement à Thierry Couillaud; séduit par la fine carène rivetée à clins, ce dernier souhaite faire du Chantenay, son habitat principal.

Mais dès les premiers travaux de restauration, le nouveau propriétaire prend conscience de l’intérêt historique de son acquisition, et aussi de l’importance de la tâche à accomplir. Il crée alors une association dont le but est de remettre le Chantenay dans son état d’origine afin de le faire naviguer de nouveau sur la Loire. Long de 15,80 mètres pour une largeur de 4,12 mètres, le Chantenay jauge 17,75 tonneaux. Diésélisé peu avant la fin de son activité, ce roquio est toujours doté d’un moteur Baudouin DB4 que Thierry commence par remettre en état. Pour ce faire, il prélèvera des pièces sur un engin de même type récupéré dans un ancien moulin à eau de Normandie !

L’association s’est donné trois années pour aboutir, avec l’aide des collectivités locales et l’espoir de faire classer l’ancien vapeur par la commission des Monuments historiques. Elle a également inscrit son projet au concours « Patrimoine des côtes et fleuves de France ». L’histoire du Chantenay est en effet directement liée à celle du port de Nantes. Et la remise en activité d’un roquio s’intégrerait parfaitement dans les projets d’aménagement du terre-plein des anciens chantiers de construction navale. Lorsque le Chantenay naviguera de conserve avec le Léchalas sur la basse Loire, Nantes pourra vraiment s’enorgueillir d’avoir fait un immense pas vers la réhabilitation de son patrimoine fluvial.

Association Roquio 14, rue du Moulin 44260 La Montagne