Naviguer léger sur la côte d’Émeraude : quatre jours, quatre ambiances…

Revue N°302

Creizic – qui largue son second ris – et l’Ilur Bénétin bord à bord devant la plage de Longchamp. © Jean-Yves Poirier

par Gwendal Jaffry – L’été dernier, c’est le pays malouin que les participants à la quatrième édition du Challenge naviguer léger ont choisi de découvrir, avec toujours la volonté de parcourir une centaine de milles en quatre jours, en totale autonomie et sans autre propulsion que vélique ou humaine. De Saint-Malo à Dinan, de Rothéneuf au fort la Latte, récit d’une navigation entre pétole et grand frais…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Les jours précédents, chacun s’est activé à vider le bateau, sortir les check-lists, vérifier le matériel, s’approvisionner, tout ranger dans les coffres et en des sacs assurés, à préparer sa navigation… enfin, la veille du départ, l’on peut prendre la route vers ce rendez-vous tant attendu.

J-1, mercredi 27 juin. Saint-Malo. Les participants se retrouvent pour un pique-nique dînatoire sur une cale de l’anse Solidor. Pour la plupart, ce sont des retrouvailles depuis les précédentes éditions dans les Pertuis charentais ou sur les côtes du Finistère Sud. Jean-Michel Delcourt, qu’on avait laissé en 2016 à La Rochelle avec son Youkou-Lili Hagar-Dunord bien abîmé à l’issue d’un chavirage (CM 280) est à nouveau présent.

Il y a aussi des nouveaux comme Lila, un Lili 610 construit par Jean-Yves Poirier sur plans Montaubin. Le Brestois Jean-Loup Guilard nous rejoint aussi pour la première fois, avec Seil-tic, un Seil à bord duquel il a réalisé en 2014 un quasi-tour de Bretagne en solitaire, vingt jours de mer entre Port-la-Forêt et Brest via la Vilaine puis la Rance. William Pieters est aussi un nouveau visage. Il nous arrive de Barcelone avec Renardeau, un Moorskoul qu’il vient de restaurer. « Avant ce bateau, j’en ai eu une dizaine d’autres, nous explique-t-il, des plans Harlé, Subrero, Finot, Manuard, avec lesquels j’ai navigué environ 20 000 milles. » William avoue également une pratique intensive du kitesurf à foil : en 2017 il a rallié la péninsule ibérique à Ibiza – 52 milles parcourus en un peu moins de 3 heures… « Cela dit, poursuit-il, je suis venu au voile-aviron pour différentes raisons : qui dit petit bateau, dit petits problèmes ; et le canot est à la maison ; j’en avais marre des moteurs, j’aimais l’esthétique et la pureté des manœuvres, je voulais renouer avec les navigations buissonnières de mon adolescence sur les lacs des Pays-Bas, découvrir des endroits inaccessibles à la grande majorité des voiliers, changer facilement de bassin de navigation… et participer à des raids. Le livre The Dinghy Cruising Companion, de Roger Barnes, est devenu ma nouvelle bible ! »

Remontée tranquille de la Rance maritime

J1 – Jeudi 28 juin – matinée. 7 h 30. Tandis qu’un grand catamaran Condor appareille du terminal des ferries vers les Anglo-normandes, vite remplacé par le Bretagne, de la Brittany Ferries, nous sommes quinze à quitter le port des Sablons, direction Dinan. Le temps est très beau, la brise légère de Nord-Est. Pourtant, Didier Fauvel décide rapidement de ne pas poursuivre avec son Explorameur II, un « aviron-voile » qu’il a conçu et construit à partir d’un Expedition Wherry, yole d’aviron distribuée en kit par Arwen marine. Il expliquera plus tard cette décision : « Alors que j’ai participé sans peine à la Semaine du Golfe 2017, dormant à bord, j’ai tout de suite compris que je ne parviendrais pas à répondre aux contraintes que je m’étais données pour participer à ce raid en mer ouverte, soit l’autonomie la plus complète, et aussi le fait de naviguer sans entraver la progression du groupe. La météo annonçait un vent qui pouvait dépasser les 20 nœuds : c’est la limite que je me suis fixée pour ce bateau de 5,50 mètres de long, mais seulement 1,08 mètre de large et 20 centimètres de franc-bord. Sur Explorameur II, naviguer sans chavirer demande vigilance, dynamisme et réactivité, ce qui est difficile à maintenir plusieurs heures d’affilée, sans compter que, dans de telles conditions, il est malaisé de faire route et, simultanément, écoper, faire la navigation, répondre à un appel VHF ou attraper un en-cas… »

Partis de Saint-Malo, les bateaux ont remonté la Rance jusqu’à Dinan avant de repartir en mer vers Rothéneuf, les Ebihens, et Saint-Jacut pour quelques-uns… Le quatrième jour, ils regagnent finalement la cite corsaire.

À quelques minutes seulement de la pleine mer (coefficient 74), le courant demeure fort en aval du barrage. Les conditions étant légères, il faut prendre garde à ne pas passer trop près des coffres des mouillages d’attente… Les feux de l’écluse étant au rouge, nous patientons devant la plage du Pissot, où le courant est nul. Au vert, on peut s’engager entre les portes, sous l’œil de Pierre-Yves de La Rivière, du chantier Grand Largue, venu en voisin… nous envier ! À la godille ou aux avirons – très encombrants, ils ne sont pourtant guère pratiques dans une écluse –, les bateaux viennent le long du bajoyer, passant alors une cravate autour des bouts d’amarrage descendants, ou à couple. La montée est rapide et faible. Sitôt sortis de l’ouvrage d’art, on range puis on grée les bateaux.

En route vers l’amont, Alban Gorriz, concepteur du programme de cette quatrième édition, fait aussi office de guide, indiquant les sites remarquables par vhf depuis son Ilur Bénétin. Nous sommes ainsi quelques-uns à faire un détour par la cale sèche de la Landriais, puis vers le quai des Lançonniers à Saint-Suliac. Comme prévu, le vent fraîchit dans la matinée, s’établissant à une douzaine de nœuds. Les bateaux accélèrent. Les ponts Châteaubriand et Saint-Hubert s’effacent vite dans nos sillages, comme les villages de Plouër puis de Mordreuc.

Escale à Dinan : avec ou sans balade

À la Moignerie, où la Rance se resserre, la brise accélère encore. Min Prat est vite atteint, puis le moulin à marée de Rochefort et la pointe des Landelles où il est bientôt temps d’amener pour embouquer l’écluse du Chatelier qui va nous faire passer en Rance fluviale. Nous nous arrêterons déjeuner un peu plus en amont, au ponton du Petit Lyvet. C’est ici que nous rejoint bientôt William qui, ce matin, a appareillé un peu plus tard… faute de retrouver son Moorskoul dans le port des Sablons, où la capitainerie l’avait déplacé… Le plan Garry et Jaillet Sélénor (CM 236), à Jérôme Blanchot, nous rejoint également, juste pour l’après-midi.

J1 – Jeudi 28 juin – après-midi. Le temps du déjeuner est en partie consacré à un débat : remonte-t-on jusqu’à Dinan ? Si oui, comment ? Car, la brise soufflant désormais fort du Nord-Est, et le chenal devenant trop étroit pour louvoyer efficacement, parviendra-t-on à remonter à l’aviron contre le vent ? Finalement, quelques-uns choisiront d’y aller à pied, les autres par la rivière, pour certains en double. Tout le monde découvre néanmoins au bout de deux cents mètres à peine, sitôt passée la pointe suivante, que les conditions sont plus que raisonnables : nous avions devisé en plein couloir de vent…

voile-aviron port de Dinan

La flottille regroupée dans le port de Dinan. Au premier plan à droite, remarquez Lila, un tout nouveau Lili 610 sur plans Montaubin. © Stéphane Blanc

La route jusqu’à Dinan est d’une exquise douceur, les vélos – et même les joggers – nous doublant parfois par le chemin de halage… Les bateaux accostés au quai du Tallard, pour ne pas gêner le bateau à passagers, certains prennent le temps d’une bière en terrasse ou d’une balade en ville, voire des deux – voire de deux bières, sans balade. Le retour, comme prévu, se fera à l’aviron, espars amenés, cale-pieds à poste, et même sièges à coulisses de sortie pour ceux qui en sont équipés. Fidèle à sa philosophie du voile-aviron – ramer oui, mais en dernier recours –, Roger Barnes, seul, va à la voile sur son Ilur Avel Dro.

Ce soir, nous resterons au quai de la Providence, à Taden. Certains bateaux, les plus légers, sont tirés à terre. À bord du Monotype des Pertuis Emjo II, nous nous retrouvons à une douzaine pour un pineau à l’invitation d’Alain Goetz et de Louis-Marc Loubet. Sur l’autre rive, William Pieters, nu comme un ver, crapahute dans l’eau, son mouillage à la main, à la recherche du site le plus abrité pour la nuit. Nous dînerons à terre, à proximité de nos tentes plantées sous les arbres.

19,4 milles parcourus depuis ce matin.

Les plans Harris  s’envolent à l’aviron

J2 – Vendredi 29 juin – matinée.  6 heures. Le vent est tombé, conformément aux prévisions… qui annoncent aussi une très jolie brise de Nord-Est pour l’après-midi. Démonter la tente, faire chauffer de l’eau, déjeuner, ranger… Le rythme est pris. En route vers l’écluse du Chatelier, tout le monde progresse à l’aviron, sauf Emmanuel Conrath qui se « rogerbarnise » en coupant sous voile sur les plateaux de vase, la dérive de son Gandalf à demi-relevée. Cette fois, c’est Jean-Jacques Pont, patron du chantier Florance, qui nous fait le plaisir d’une visite à l’écluse.

Les portes à vantelles s’ouvrent sur un paysage bien différent de celui de la veille : le chenal est désormais très étroit, serpentant entre les perches plantées dans des monceaux de vase. Passé un bref amusement dans les bouillons du déversoir, il faut à nouveau s’astreindre au rythme lancinant de la nage. Devant, la Yole de Chester de Pierre Mucherie et le Skerry de Jean-David Benamou s’envolent.

La plupart des bateaux mettront à la voile vers Mordreuc. La suite du périple se poursuit au louvoyage, chacun jouant des risées et des contre-courants pour doubler un bateau ou tenter de ne pas se faire rattraper. Les conditions sont optimales pour se faire plaisir et profiter de paysages magnifiques, où toute présence humaine est harmonieuse. En fin de matinée, nous atteignons l’écluse du barrage que Lila et Foxy Lady, les deux plans Montaubin, ont déjà franchi. Le reste de la troupe prendra la dernière écluse avant le soir… sauf Roger Barnes, à la traîne. Sympa, quelques minutes plus tard, l’éclusier lui fera une ultime éclusée préprandiale, juste pour lui. Au vent de l’ouvrage d’art, chacun est au mouillage ou à l’échouage pour déjeuner. Et, comme la veille, à midi, le vent monte du Nord-Est. C’est exactement la direction que nous devons prendre pour rejoindre Rothéneuf…

Photo voile aviron à la rame

Le vendredi, au sortir de l’écluse du Chatelier, les participants découvrent un chenal serpentant dans la vase. On reconnaît au premier plan le Moorskoul de William Pieters. © Jean-Yves Poirier

J2 – Vendredi 29 juin – après-midi. Les premiers qui ont appareillé confirment rapidement par vhf que, une fois dégagé de terre, « ça envoie sévère ». À bord de Creizic, sous misaine seule à un ris, je progresse vite au louvoyage, d’autant que le courant porte au Nord. Parvenu à la pointe Bechard, je prends le deuxième ris. Le quart d’heure suivant, nombre de bateaux annoncent qu’ils ne vont pas poursuivre, préférant s’abriter à Solidor.

Jean-Michel Delcourt, sur son Youkou-Lili : « J’ai fait le choix de rentrer à Saint-Malo car le plan d’eau était noir et moche et que je ne me sentais pas en harmonie avec les éléments. » Emmanuel Conrath, sur le Grand Skerry Gandalf : « Les conditions étaient encore maniables mais ce n’était pas agréable. Je tapais fort en retombant après chaque crête. Pour la première fois, ça me gênait. Je ne craignais pas pour la coque, blindée, mais pour le mât. Par ailleurs, n’ayant pas trop de mes deux mains pour la barre et l’écoute afin de contrôler les coups de gîte et le passage des vagues, prendre en main la VHF ou le GPS demandait un peu de précautions. Avec deux ris pris, ce serait devenu compliqué si le vent était encore monté. Il me faut impérativement une suédoise ! Je me suis donc dérouté sur les Sablons à la fois pour rester avec la majorité et parce que j’étais près de ma limite… tout en regrettant forcément un peu de ne pas poursuivre. »

Le Wayfarer  méne la danse

Au final, nous serons cinq à faire route, emmenés par le Wayfarer Whimbrel qui disparaît bientôt devant tandis que l’Ilur Tournepierre, qu’on ne voit bientôt plus non plus, ferme la marche. Au milieu, je navigue bord à bord avec les Ilur Avel Dro et Bénétin qui me semblent bien plus à l’aise que je ne le suis. Creizic, plus léger et moins large que l’Ilur, n’est pas aussi serein qu’eux dans ces conditions. Les nombreux demi-tours des autres me font douter aussi, et je suis refroidi par un manque à virer – m’obligeant à repartir en culant tout en croisant les doigts pour ne pas qu’une vague déferle à ce moment –, puis par une écoute bloquée sous le vent et bordée en sortie de virement alors que le bateau n’a pas encore pris d’erre… La présence d’Alban est néanmoins sécurisante : outre le fait qu’il connaît par cœur le plan d’eau, je sais qu’il n’est pas du genre à prendre des risques inconsidérés.

Le vendredi après-midi, les conditions sont musclées pour nos petits bateaux. Gandalf est ici devant Saint-Malo, avec une mer très formée et des rafales à 25 nœuds. © Jean-Yves Poirier

Les creux sont durs à évaluer, mais il y a une certitude : parfois ma voile à deux ris est déventée… Souvent, ça déferle ; une fois d’ailleurs sous le bateau – heureusement gîté – qui semble alors comme en lévitation sur la vague… Enlever un ris ? Je serais trop toilé. Prendre le troisième, même s’il n’est pas gréé – et ne l’a jamais été ? Je n’aurais plus assez de puissance pour progresser dans cette mer formée, courte et désordonnée. Reste donc « simplement » à négocier chaque vague, à trouver le meilleur compromis cap/vitesse, contrôler la gîte, faire sa route, attendre le meilleur moment où virer… et de temps en temps, mettre quelques coups d’écope…

Les marques se succèdent : Rouge des Crapauds du Bey, Verte Roche aux Anglais, Rouge Grand Dodehal… Au niveau des Létruns, allant un peu plus vite que les deux autres, je ralentis pour laisser passer Avel Dro, sachant qu’à bord, Roger a un GPS fixe sous les yeux. L’application de navigation Navionics sur un smartphone, c’est bien… sauf quand on a les doigts mouillés et les mains déjà occupées par une barre et une écoute.

À la pointe de la Varde, on peut laisser porter pour rejoindre rapidement les mouillages d’attente devant Rothéneuf en passant entre Bénétin et la terre où ça bouillonne joliment. Sans surprise – on se souvient de nos lectures d’Ocean crossing Wayfarer, de Frank Dye, ralliant l’Islande et la Norvège depuis la Grande-Bretagne à bord d’un de ces dériveurs ! –, Whimbrel est déjà au mouillage, depuis plus d’une demi-heure. Tournepierre, troisième ris en vrac, arrivera trois quarts d’heure après nous. Sur coffre, nous attendons que la mer monte… Les affaires sont mises à sécher et la bouilloire de sortie pour un thé. C’est aussi le moment où on appelle « Solidor » pour vérifier qu’il n’y a aucun manquant.

23 milles parcourus depuis ce matin.

Cette fois les Ilur sont à la fête

J2 – Vendredi 29 juin – soir. Une fois la mer suffisamment haute, nous rejoignons la plage du club nautique. Tournepierre reste au mouillage avec Avel Dro, qui sort son annexe. Whimbrel remonte sur la plage sur ses grosses défenses. Ils planteront leur tente dans le sable. Alban et moi nous débrouillons pour mouiller de manière à ce que l’on puisse débarquer « à short sec » en fin de flot.

Pierre-Yves de La Rivière et deux de ses fils nous font la surprise de nous rejoindre par la terre, un panier rempli de tout ce qu’on peut apprécier à cette heure. Les discussions sur la navigation de l’après-midi vont bon train, entre l’analyse des conditions et le point sur les bateaux qui sont passés. Une certitude : nous n’avions pas le droit à l’erreur. En cas de chavirage dans le Sud de notre zone, il est peu probable qu’on ait eu le temps de remettre le bateau en route avant qu’il n’aille dans les cailloux. « Avec presque 25 nœuds, nous étions aux limites légales d’utilisation de nos bateaux, souligne Stéphane Blanc. » Les Ilur, souvent désavantagés dans les conditions légères, montrent là tout leur potentiel. « On a fait l’erreur de passer trop à terre, conclut Alban. La mer était formée ici, car il n’y a pas ou peu de fond, mais elle ne l’était pas forcément au large… »

Avant que chacun regagne son bord, on convient avec « ceux de Solidor » du programme du lendemain qui, sur le papier, devrait nous mener à Chausey. Sauf que la météo annonce moins de vent, et surtout de l’orage pour le dimanche. Décision est prise de nous retrouver à l’ouvert de Rothéneuf vers 8 h 30 pour aviser. Bref, grasse mat’ pour le groupe de l’Est !

Une virée aux Ebihens

J3 – Samedi 30 juin – matin. Ranger la tente, chauffer de l’eau, déjeuner, ranger le bord… Tous les bateaux – sauf Hagar-Dunord, sorti à Saint-Malo – se retrouvent dans l’Est de la Petite Bigne. La mer est beaucoup plus calme que la veille quoique toujours un peu désordonnée. S’ensuit alors un bon quart d’heure d’échanges par vhf entre les « pro-Chausey » et les autres, ces derniers insistant sur les prévisions orageuses du lendemain, donc les risques de calme… synonymes d’aviron pour rejoindre les Sablons, terme du Challenge. Scinder à nouveau le groupe étant hors de question, nous décidons finalement de faire route vers les Ebihens, malgré les vives protestations de Roger Barnes qui avec son bel accent insiste sur son incompréhension du mot « challenge » à la française !

Cap à l’Ouest, nous sommes bientôt rejoints par un Litexp (CM 300) mené par Gaëtan Zulian, tout juste débarqué de la Mini Fastnet. Aux Ouvras, tandis qu’on met en panne pour laisser passer un ferry, le Skerry Truc choisit de rentrer au port. L’île de Harbour est bientôt atteinte, puis la Moulière de Saint-Lunaire, Nerput, l’île Agot, la balise Ouest des Platus… À 12 h 20, tandis que depuis une heure le Litexp nous tourne autour sous spi asymétrique, la flotte atteint la plage des Ebihens. La Bretagne Nord se donne soudain des airs de tropiques.

Scènes de Challenge aux Ebihens. © Stéphane Blanc

Une partie des bateaux échoue, se condamnant par là même à ne pas naviguer de l’après-midi – sauf le Litexp, doté de ses propres roues. Le reste de la flottille reste au mouillage, à couple, le temps du déjeuner. Puis Atypik décide de rentrer, avec Renardeau et Gandalf… La météo du lendemain les inquiète.

J3 – Samedi 30 juin – après-midi. Pour les uns, cette seconde partie de la journée va être consacrée à essayer les bateaux, notamment le Litexp qui ne manque pas d’exciter les curiosités, ou tester toutes les passes possibles et imaginables autour des Ebihens, travail d’inventaire auquel s’attelle avec rigueur et ferveur Seil-tic. Les trois Ilur et Creizic prennent quant à eux la route de Saint-Cast en contournant les Ebihens par l’Est, où ils trouvent les dauphins. Nous poursuivrons au final jusqu’au fort la Latte avant de rebrousser chemin.

Sur la route du retour, le vent mollit jusqu’à presque complètement disparaître… mais pas la mer croisée. Alban ayant suggéré qu’on rentre aux Ebihens par la passe Ouest, nous tirons des bords de largue devant la pointe de la Garde pour ne pas trop nous faire secouer plein cul. Quand le Litexp qu’on a rejoint nous annonce qu’il n’y a pas encore assez d’eau pour passer, j’emboîte son sillage pour faire le grand tour par le Nord. Mais, parvenu avec peine à la Nellière, le vent faiblit à nouveau alors que la mer est très hachée. Les roches à seulement vingt mètres sous le vent, je dois sortir précipitamment les avirons pour quitter au plus vite cette zone, comme le Litexp d’ailleurs, sauf que le clapot est tel qu’il est difficile d’accrocher l’eau. Malgré le grand soleil et l’absence de vent, les conditions sont presque dangereuses…

C’est une fois la Cormorandière franchie que nous retrouvons un lagon où les trois Ilur se prélassent. Quinze minutes plus tard, Bénétin parvient à passer sur le banc de sable, bientôt suivi des quatre autres bateaux. L’instant est magique. Un petit bord entre les Jumeliaux et la terre nous ramène au mouillage du midi.
Ce soir et cette nuit, nous privilégierons l’Est de la plage : les équipages des Muscadet, qui ont couru leur Trophée des Ebihens, ont dressé un barnum à l’Ouest, et l’on sait leur capacité à faire la fête, proportionnelle à leur acharnement en compétition…

28,2 milles parcourus depuis ce matin.

J4 – Dimanche 1er juillet. Orage ! Les gouttes, énormes, défoncent le plan d’eau, lisse jusque-là. Vers 8 heures, quand on grée, la pluie a heureusement cessé. Une fois Whimbrel descendu jusqu’à la mer sur ses rouleaux – seul le LiteXP a également passé la nuit à l’échouage –, la flottille appareille pour Saint-Malo. Aux Haches, le vent mollit. À part Emjo II, qui parviendra à faire route sous voiles en prenant au large, tous les autres devront rentrer à l’aviron depuis Agot. Trois bonnes heures à tirer sur le bois mort, à contre-courant pour finir. Même en tenant compte du jusant qui nous aurait ramenés vers Saint-Malo, en définitive, c’était peut-être une bonne idée de ne pas aller à Chausey…

8,7 milles parcourus depuis le matin.

En guise de conclusion… et en attendant l’été prochain

Conditions variées, paysages sublimes, plaisir de naviguer en flottille… Tout était réuni pour faire de ce Challenge comme des précédents un très bel événement. Pourtant, les changements de programme, la séparation de la flottille, quelques abandons ont apporté des bémols inédits depuis la création de ce rassemblement, il y a désormais quatre ans.

Vue du fort la Latte depuis l’Ilur Tournepierre. © Emmanuel Mailly

Bien sûr, la météo a beaucoup joué dans cette affaire, peut-être trop d’ailleurs : multiplier les coups d’œil sur les prévisions puis les commenter à plusieurs peut devenir anxiogène. Dans ce registre, certains ont aussi craint de terminer trop tard le dimanche, alors qu’ils avaient de la route à faire pour être à pied d’œuvre le lundi. Pour optimiser le déplacement, quelques bateaux avaient aussi choisi de naviguer les jours précédant le Challenge ; peut-être étaient-ils trop ambitieux ?

Il était aussi tentant, et trop simple finalement, de se retirer à la faveur d’un de nos passages répétés par Saint-Malo, notre point de départ et d’arrivée . Un parcours en sens unique, d’un point à un autre, obligerait à « suivre le mouvement »…

Quid de la difficulté de l’épreuve ? Faut-il pousser au maximum ces petits bateaux pour ne pas perdre de vue les enjeux qui avaient présidé à la création du Challenge, au risque d’être moins nombreux ? Ou faut-il prendre garde à ne pas « pousser le bouchon » trop loin pour attirer plus de monde… avec le risque de banaliser le rassemblement ?

Autant de réflexions pour l’avenir, et de choix qui devront être faits. Autant de thèmes de discussions qui pourront aussi alimenter les soirées de l’édition 2019, un parcours concocté par Gilles Montaubin qui, en juin prochain, mènera les bateaux de La Turballe à Houat et retour en passant par Mesquer, Arzal, Foleux, Pénerf, Saint-Gildas… Avis aux amateurs (éclairés) !

Remerciements : Port des Sablons.

Vous souhaitez participer à l’édition 2019 du Challenge naviguer léger ? Merci d’envoyer une présentation de votre bateau ainsi que votre « cv nautique » sur <[email protected]>.

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