Par Gwendal Jaffry – Voile, vapeur, aviron vénitien, construction, restauration… Les adhérents de ce club nautique sont des touche-à-tout de génie, qui ne manquent ni d’idées ni de dynamisme.

Il faut absolument que tu découvres Nautique Sèvres, un des derniers lieux où des passionnés font du copeau et aiment les belles choses. » Quand on sait que l’invitation est signée Jean-Jacques Nicolas, un fondu de vapeur, propriétaire du très joli Keltia, on devient forcément curieux… C’est ainsi qu’au début du mois de janvier, mes pas me mènent vers des bords de Seine enneigés, sur les berges du fleuve dominé par la Manufacture de porcelaine de Sèvres. Là, de grands hangars tout neufs et bardés de bois s’alignent, rappelant quelques anciennes usines, à la différence près qu’ici les portes ne s’entrouvrent pas sur des machines vrombissantes mais sur des centaines d’embarcations. « La base nautique de Sèvres abrite de nombreux clubs, précise Jean-Pierre Rabeisen, le président de Nautique Sèvres, qui pour la plupart se consacrent à la pratique sportive du kayak et de la yole. 11 y a le Boulogne athlétique club, Val de Seine nautique, l’Athlétique club Boulogne-Billancourt, mais également des locaux de la SNSM. Et il y a notre association. »

Si, à l’origine, Nautique Sèvres s’intéressait essentiellement à la navigation sur dériveurs sportifs, ses adhérents ont bientôt décidé de développer leur structure dans trois autres directions plutôt originales: la construction navale, la vapeur et l’aviron vénitien. « Pour ce qui est de la voile, poursuit Jean-Pierre Rabeisen, les « supports historiques » ont été conservés : Finn, Flying Fifteen, Laser… Mais nous avons également constitué une flottille de Pabouk 2,60 ou encore de Sei1. Les premiers nous ont plu parce que ce sont des bateaux à la fois légers et lourds. Les seconds nous ont intéressés pour leur programme voile-aviron et parce qu’ils sont disponibles en polyester ou en bois, à différents stades de finition. Cela nous permet notamment de faire participer des jeunes à leur construction avant qu’ils n’embarquent à bord, sachant qu’on est plus respectueux d’un bateau né de ses mains. »

Une vedette de police bientôt dotée d’une machine à vapeur

Nautique Sèvres est bel et bien attaché à la tradition, même si ses dirigeants précisent qu’ils n’en font pas une religion . On retrouve ainsi cette dimension dans deux autres de leurs activités, à commencer par l’aviron vénitien pratiqué sur quatre bateaux de la lagune. La section vapeur est également très active, comme en témoigne la restauration en cours de la Vigie sous la direction de Bruno Martin­ Neuville. Construit en 1904 par les ateliers des services techniques de la préfecture de Paris, ce bateau à coque métallique rivetée a servi de vedette de police fluviale à Paris jusqu’en 1985, date de son don à l ‘association Amerami par le préfet de police Philippe Massoni. Long de 8,70 m pour 1,80 m de large, ce bateau creux était à l’origine équipé d’un moteur à pétrole de 16 ch, avant qu’une machine à vapeur ne le remplace. Cette dernière ayant disparu, la Vigie sera dotée prochainement d’une machine bicylindre compound conçue à la fin du x1xe siècle pour un petit yacht à vapeur commandé par le comte de la Bédoyère.

Cette unité avait ensuite été rachetée par le chantier Lemarchand du Minihic-sur­-Rance . Elle servait à l’approvisionnement en bois du chantier et au remorquage de ses bateaux – jusqu’à cinquante doris à la fois! Après le naufrage de cette embarcation de service suite à un abordage, François Lemarchand avait fait don de sa machine à l’école d’apprentissage maritime de Saint-Malo. Celle-ci la céda ensuite à sa voisine, l’école de la marine marchande, qui s’en délivra à son tour au profit d’Amerami pour la Vigie.

 Mais ce qui reste le plus étonnant chez Nautique Sèvres, c’est bien la section construction restauration, qui fait de ce lieu probablement l’un des plus grands chantiers navals amateur de France. En ce mois de janvier, pas moins de huit bateaux font l’objet de tous les soins dans un des grands hangars! Tandis que Philippe Gantois restaure Sarah, un bateau de pêche norvégien des années cinquante, Jean-Luc Torre construit un bateau d’aviron de 8 m en contre-plaqué époxy sur plans Jean-Michel Viant en vue d’une participation à la prochaine édition de la Bouvet-Rames Guyane. A quelques mètres, Stanislas Loiseau construit une yole de Ness en contre-plaqué époxy sur plan Iain Oughtred, et Thierry Febvret restaure Midship, un canot à clins acheté sur eBay et qu’il va doter d’une machine à vapeur. Tandis que Pascal construit un Turbo 13, un dériveur sportif inspiré des 18 pieds australiens, Jean Luc Géronimi a bien avancé son Haven 1 21 12 sur plans Joel White. Enfin, le marbre d’un Tamata 6 destiné au club prend forme, et Richard Winckler construit un « sandalo » vénitien, bateau de 8,20 m conçu pour quatre rameurs.

« Chaque constructeur amateur doit verser une cotisation de 100 € par trimestre, précise Jean-Pierre Rabeisen. Ce tarif comprend la mise à disposition de l’outillage lourd. Le besoin est énorme car on a déjà une liste d’attente d’un an! »

Nautique Sèvres compte aujourd’hui un peu plus de soixante-dix membres, qui, chaque mercredi soir, se réunissent pour évoquer la vie de l’association… et partager un bon repas. « Nous avons un seu1 permanent, dit le président. Notre financement est assuré par les cotisations, mais également par les services de la Jeunesse et des Sports et surtout par des prestations qu’on propose aux collectivités moyennant la somme de 15000 €. Le 1er mai par exemple, on se rend avec plusieurs bateaux à Argenteuil pour animer le plan d’eau. » Nautique Sèvres revendique haut et fort l’éclectisme de ses activités, « car c’est cela le propre de la plaisance, s’intéresser à toutes les composantes de son univers » . Et il y a fort à parier que les Sévriens n ‘ont pas fini de nous surprendre!

a machine à vapeur qui équipera la Vigie a été mise en pression grâce à la chaudière d’une locomotive du parc des Chanteraines.
tandis que Jean-Luc Géronimi travaille sur son Haven 121/2, Richard Winckler construit un « sandalo » vénitien.
Thierry Febvret et Philippe Gantois devisent autour de l’emplacement de la chaudière et de la machine de Midship.