Par Nathalie Couilloud – Elle voulait être hôtesse de l’air, pour parcourir le monde ; mais sa passion des livres l’a finalement conduite à prendre la succession de son père, Jean Polak, animateur érudit de la librairie Marine et Voyages, qui est devenue un véritable mot de passe pour les amateurs d’ouvrages anciens de mer et de voyage.

La porte se referme sur un cadre désuet, sombre et exigu, comme surgi d’une province assoupie, en plein cœur de l’agitation capitale du 6e arrondissement. Les bruits de la rue étouffés, le temps semble arrêté, seulement troublé par la sonnette qui prévient d’une visite. Depuis 1951, les lieux n’ont pas changé. Seule concession à la modernité, un ordinateur. Dans certains recoins, la poussière semble presque d’origine! Elle pourrait raconter qu’au XIXe siècle, ce local de la rue de l’Echaudé, qui s’échappe malicieusement de la rue de Seine, abritait déjà une librai­rie, elle-même installée sur le site d’an­ciennes écuries.

Avant la guerre, Jean Polak faisait du courtage de livres entre Paris et Bucarest pour son père, qui était libraire au pays. En 1948, sans un sou, il revient en France et reprend son métier de courtier à partir d’une chambre de bonne, rue de Richelieu, à quelques pas de la Bibliothèque nationale. C’est en 1951 qu’il rachète la bou­tique de la rue de l’Echaudé, à Max Besson, libraire spécialisé en orientalisme. En 1956 , le libraire maritime de la rue de Seine, René Sergent déjà la providence de tous les « ama­teurs de marine » un peu exigeants , prend sa retraite et choisit de vendre son fonds à Jean Polak. Bien qu’il ne connaisse rien à ce monde si particulier de la mer, Jean accepte l’offre, par amitié: la librairie s’appellera désor­mais Marine et Voyages.

En 1982, Michèle Polak rachète la librairie de son père. Déjà, à dix-huit ans, elle fait un premier essai avec lui: il l’installe à une table et pose devant elle une bibliographie anglaise d’ouvrages de cartographie: « Tiens, lis ça! » Au bout d’une heure, la jeune fille décroche et prend la porte! « Je suis partie faire institutrice pendant un an et demi, tout en continuant mes études d’histoire. En fait, je voulais être hôtesse de l’air, pour voyager, mais c’était en pleine crise pétro­lière et le secteur était plutôt bouché. » En 1976, elle refait un essai et, cette fois, c’est le bon. Cette année-là paraît aux éditions des Quatre Seigneurs la monumentale bibliographie de marine, sur laquelle son père a travaillé seize ans durant; Michèle l’aidera à élaborer le supplément, qui sor­tira en 1983. Certains, au Chasse-Marée, se souviennent des longues journées passées à en établir l’index.

Passionnée de livres et de voyages, Michèle n’a jamais regretté son choix. Sa librairie est aujourd’hui reconnue dans le monde entier. Un seul trait commun entre tous les habitués de Marine et Voyages: la passion. François Renault se souvient que, lorsqu’il naviguait, il ne manquait pas, quand un débarquement lui permettait de passer par Paris, de s’arrêter rue de l’Echaudé : « C’est Georges Devillers, commandant du miné­ralier sur lequel j’étais en 1965, grand habi­tué de la librairie de Jean Polak, et auteur bien connu du Manuel de matelotage et de voilerie, qui m’avait conseillé d’aller y faire un tour. Le premier livre que j’ai acheté, tout ému et tremblant, s’appelait Construc­tion des vaisseaux du roy et le nom de toutes les pièces qui y rentrent marquées en la table par les numéros, une merveille! Cette édition de 1775 est reliée en peau de porc et porte une note datée de 1786 de la plume de Pierre Le Marchand, constructeur de navires de Douvres-la-Délivrande, dans le Calvados, tout près de là où j’habite maintenant. Je crois qu’il est l’ancêtre de la famille des constructeurs Le Marchand du Havre.

Un bonhomme un peu froid avec une tête qui fonctionnait comme un inventaire

« Jean Polak m’intimidait beaucoup au début, c’était un grand bonhomme un peu froid, mais sa tête fonctionnait comme un inventaire! Une chose m’avait étonné, c’était sa faculté de savoir précisément ce qui vous intéressait. Tel un magicien de son chapeau, il faisait apparaître alors des rayonnages de la petite pièce du fond les livres qui déclenchaient de violentes crises d’envie! Crises souvent tempérées par la pensée d’une épouse délaissée devant un relevé de banque à basse mer! Cette caver­ ne d’Ali Baba n’en reste pas moins un sou­ venir très fort. Je ne passe plus par Paris, mais le lien avec Michèle Polak n’est pas rompu grâce au téléphone et au courriel. C’est peut-être moins chaleureux, mais cela permet de s’offrir de temps en temps un ouvrage que l’on pensait inaccessible. »

Jean Polak, fondateur de la librairie Marine et Voyages et auteur d’une bibliographie maritime qui fait autorité.© Nathalie Couilloud
Sobre et élégante mais efficace, l’enseigne de la librairie, 8, rue de l’Echaudé, dans le 6e arrondissement de Paris. De quoi faire rêver tous ceux qui naviguent sur les océans de papier imprimé… © Nathalie Couilloud

Certains étrangers qui viennent une fois par an en France font de la librairie une escale obligée, comme ce client qui vit aux îles Malouines et revient chaque fois chi­ner dans la librairie, comme pour un ren­dez-vous amoureux sur lequel le temps n’a pas de prise. Et c’est dans le contact avec les clients, dont plusieurs sont devenus des amis, que Michèle trouve l’aspect le plus riche de son métier. « Et pourtant, je peux être odieuse et me permettre d’être caractérielle, affirme-t-elle dans un grand éclat de rire. Parce que, pour moi, un livre se mérite. Je veux que la personne qui l’achète éprouve autant de plaisir que j’en ai eu à le trouver. » Dans ces échanges, la valeur financière est secondaire: tel passionné peu fortuné se verra accorder un paiement échelonné; tel étudiant pourra consulter sur place l’ouvrage qu’il ne peut s’offrir. Et l’un des meilleurs souvenirs de Michèle est celui de ce client anglais qui, trouvant enfin l’ouvrage qu’il recherchait depuis des années, s’est mis à l’embrasser devant la libraire: « Ce livre avait vraiment trouvé celui qui le méritait! »

Quelques trésors glanés dans les rayons :

1 et 2- l’Art de bâtir les vaisseaux, par « les meilleurs auteurs hollandais », 1719. © André Linard

3 et 4 — Album du marin, par P.C. Caussé, 1836. © André Linard
5 — Embassades mémorables à l’empereur du Japon, mémoires des ambassadeurs de la Compagnie des Indes Orientales des Provinces Unies, 1680. © André Linard
6 — Faereyinga saga, par Karl Christian Rafn,1832. © André Linard

7 et 8 — Ecole de dessin, lithographies en couleurs de Morel-Fatio, non daté. © André Linard
9 — la Flotte française, lithographies en couleurs de Charles Longueville (probablement), vers 1880. © André Linard
10 — Histoire de l’Orénoque, par le père Joseph Gumilla, traduit de l’espagnol, 1753, et Commentario de le cose de Turchi a Carlo Quin, anonyme, 1540. © André Linard
11— Itinera mundi cosmographia, par Abrahamo Peritsol, 1691. © André Linard
12 — My Cunard Trip par A. K. Macdonald, vers 1930. © André Linard
13 — Epitomé de yachting, par T. de Wogan, 1893, et Le Dernier des corsaires, par J. Duvoisin, 1856. © André Linard

Quand, pour un livre qui rentre, Michèle a enregistré plusieurs demandes, c’est elle qui choisit, arbitrairement, à qui il échoira! « Il y a des livres que j’aurais pu vendre très cher, mais j’ai préféré les réserver à des gens qui en avaient vraiment envie, en leur fai­sant un prix. C’est un luxe de choisir ses clients . D’ailleurs, si je voulais gagner de l’argent, je vendrais par Internet. » La libraire privilégie ainsi les chercheurs, ceux qui ont vraiment besoin d’un ouvrage pour faire avancer leur travail. Elle compte aussi parmi ses clients des écrivains en quête de documentation, ou des traducteurs en manque d’un bon dictionnaire de marine.

Le prix du livre ancien, outre ces petits arrangements entre amis, repose quand même sur certains critères objectifs: la rareté, la provenance, le contenu, l’état de conservation. Sa valeur grimpe égale­ ment s’il est complet, s’il comporte des planches, une dédicace, etc. Cela n’em­pêche pas Michèle d’acheter parfois très cher des livres qu’elle ne connaît pas: une question de nez ou d’excitation, tel l’en­tomologiste mettant la main sur un papillon inconnu qui, après étude, révé­lera ses secrets. « Quand je rentre un Duhamel du Monceau ou un Bougain­ville, je suis contente, parce que je sais que quelqu’un aura plaisir à les acquérir, mais ça ne m’amuse plus, il n’y a plus de sur­ prise. En revanche, si je trouve une saga des îles Féroé en féroïen, là, je jubile! » Le premier livre malais imprimé en caractères latins est passé par sa librairie, et quand elle tombe sur un ouvrage en glagolitique, elle est transportée de joie! « Chaque livre a son fou. Parfois, je me dis que personne ne voudra jamais de ça; eh bien si! un jour, ce fou arrive et je le rends heureux! »

Pas besoin d’avoir le pied marin pour s’intéresser aux aventures du capitaine Cook

Ce petit conservatoire de l’érudition mari­time nourrit son amour des voyages. Elle ne les prépare jamais, pour se laisser sur­ prendre, et ne lit qu’à son retour, pour ne pas fausser sa vision avant de partir. C’est que les ambiances et la respiration du pays l’enchantent bien plus que les monu­ments. De son voyage en Syrie, elle n’évo­que ainsi que la ville d’Alep et les soirées où elle allait fumer le narguilé au pied de la Citadelle. Du Cachemire, elle ne retient que ses promenades dans la ville de Srina­gar. Elle comprend cependant ces clients qui achètent tous les livres qui existent sur le Mexique ou la Californie, sans avoir jamais foulé le sol de ces pays; s’ils le faisaient, leur rêve serait brisé, et seule la lit­térature est de taille à nourrir de si profondes utopies.

De retour de ses voyages, Michèle rejoint sa librairie comme on retrouve un cocon familier; les photos de Pépé le Moko et de Choupette, ses chats, trônent au-dessus du bureau, et le portrait de son père, sévère et souriant à la fois, semble veiller sur elle. Dans les deux pièces tapissées de livres du sol au plafond, quelque cinq mille titres sont répertoriés, dont certains se déclinent en trente-neuf volumes, voire en diffé­rentes éditions étrangères! D’autres ouvra­ges, trop rares, ou réservés aux clients privilégiés, n’apparaîtront jamais sur les étagères. Certains sont ainsi en réserve depuis fort longtemps: « Quand j’ ai fait le passage à l’euro, j’ai retrouvé des prix en anciens francs! ]’ai beau avoir une bonne mémoire, il y a des livres que j’oublie. » Pour éviter ce genre d’écueil, Michèle édite chaque année un catalogue de livres mari­times, qu’elle diffuse auprès de deux mille clients. De temps en temps, un catalogue raisonné sur les voyages est également édité; le dernier portait sur l’Extrême­ Orient, du xv1e au XXe siècle, et le pro­chain sera consacré aux pôles.

Michèle s’approvisionne principalement chez les particuliers, ensuite auprès des courtiers, et enfin dans les ventes publi­ques, milieu qu’elle n’affectionne guère. « Les gens me contactent. Les uns ont hérité d’une bibliothèque dont ils ne savent que faire, d’autres déménagent et n’ont plus de place pour leurs livres, d’autres encore ont simplement besoin d’argent. J’ai eu aussi un client qui voulait me léguer sa biblio­ thèque à sa mort; j’ai refusé et je la lui ai achetée de son vivant. » Une petite moitié des clients seulement est constituée de marins. La plupart n’ont jamais navigué; c’est aussi le cas de Michèle, qui raconte, bravache, qu’elle est « malade sur une bar­ que, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde »! Car ceux qui s’intéressent aux vaisseaux de ligne des siècles passés ou aux aventures du capitaine Cook n’ont pas besoin d’avoir le pied marin: les livres de marine leur offrent un accès au rêve et, dans ce registre, la librairie leur sert de via­ tique. Il suffit de lire quelques titres du catalogue pour voyager à travers siècles et océans: La Marine française sur le haut Yang­ Tsé; De la fièvre jaune, observée aux Antilles et sur les vaisseaux du roi, considérée princi­palement sous le rapport de la transmission; Voyage de la corvette « La Bayonnaise » dans les mers de Chine; Aventures d’ un marin de la garde impériale prisonnier de guerre sur les pontons espagnols dans l’île de Cabrera…

Sous la protection d’un saint non identifié – une statue espagnole du XVIIe siècle , des livres rares attendent l’amateur, qui trouvera ici son bonheur. © Nathalie Couilloud

Certains ne s’intéressent qu’à la marine du XVIIe siècle, d’autres à celle du XVIIIe siècle; seuls les voiliers de l’Empire trouvent grâce aux yeux des uns, tandis que la marine marchande, les grands voiliers, les paque­ bots, les sous-marins, la pêche ou la vapeur sont l’exclusive passion des autres. La plai­sance ou la plongée sont des sujets qui ren­contrent un public plus jeune . Michèle avoue sans peine que certains amateurs sont nettement plus calés qu’elle dans leur domaine de prédilection, comme l’archi­tecture navale, la navigation astronomique ou le droit maritime. Il lui arrive alors de se faire aider par des clients pour rendre service à d’autres . La librairie est ainsi devenue un lieu de rencontres où sont nées des amitiés. Collectionneuse dans l’âme, Michèle se nourrit de ces échanges stimu­lants. « Et puis, je lis, je ne fais que ça, je lis partout, tout le temps. Mais je déteste écrire : d’autres font ça tellement bien ! » Nul n ‘est mieux placé qu’elle pour le savoir…

Marine et Voyages, 8, rue de l’Echaudé, 75006 Paris. Mieux vaut s’informer des horaires irréguliers d’ouverture en appelant au 01 43 26 05 91.