Les valeureux de la Sainte-Jeanne : deux jours à bord du sloup d’Erquy

Revue N°168

La Sainte-Jeanne bord à bord avec le Grand-Léjon. En bon voisins, le sloup d'Erquy et le lougre du légué naviguent souvent de conserve. © Philipp Plisson

Samedi 25 octobre, 9 heures. De gran­des flaques inondent les quais déserts, vestiges du violent orage qui s’est abattu cette nuit sur Erquy. Grand soleil ce matin, mais avec cinq degrés au-dessous des normales saisonnières. Bigre ! Une an­nexe attend au pied de l’escalier. A bord, Roland Blouin, le président de l’association Le Sloup d’Erquy. C’est la dernière sortie de la saison pour la Sainte-Jeanne, la récompense des bénévoles voués corps et âme à leur petite entreprise. Nous sommes neuf à bord, pas une fille et beaucoup de tempes argentées. Ce week-end de clôture est un peu tardif. Autour de Roland, sept valeureux : Alain Bach, ancien menuisier, Jojo Boudet, marin-pêcheur, Jean-Pierre Dardoize, ancien ingénieur atomiste, Armand Gallais, Jean Heurtel, enseignant retraité, Christian Jouet, commerçant en retraite, et Didier Journois, chauffeur-livreur…

Un dernier mot à Rémi Cabaret, qui nous rejoindra demain à Paimpol, et “on se monte la voile”. Didier et Jojo, inséparables duettistes, pèsent sur la balancine pour libérer le croissant de bôme. Les rabans sont dénoués et rangés dans une petite baille ménagée sous un capot à l’avant du grand panneau. La lourde toile de coton cachoutée s’affaisse en dégueulant l’eau de la nuit. Au pied des haubans, six hommes s’attellent aux drisses, à bâ­bord celle du pic, à tribord celle de mât. Dans chaque trio, deux équipiers halent la manœuvre de tout leur poids, le troisième reprenant le mou sur un cabillot. La corne monte à l’horizontale entre les deux balancines et les longues boucles molles des lazyjacks*. L’encornat glisse le long du mât, entraînant les huit colliers de racage. Un dernier ahan pour étarquer le guindant, apiquer la corne, et les drisses sont tournées au cabillot puis soigneusement lovées.

Pas un souffle, pas un bruit sinon le ronronnement du moteur. Les coffres avant et arrière sont largués. Nous laissons à tribord le vieux môle et son joli phare en pierres de taille, à bâbord l’éperon de la Heussaye. Un affreux souvenir pour ceux de la Sainte-Jeanne… 11 juillet 2001. Le sloup a embarqué des enfants pour une sortie en rade. Il navigue à proximité de cette pointe rocheuse lorsque le moteur cale, l’hélice s’étant probablement prise dans un bout. Le vent porte sur les cailloux. La grand voile et la trinquette étant établies, le patron et son matelot tentent de prendre de la vitesse pour virer lof pour lof. Mais le sloup reste au vent arrière et va donner du nez sur le rocher. Après quoi il pivote pour y talonner de l’arrière. Le vent est faible, mais la houle meurtrière. Les crocs de la Heussaye déchiquettent le bordé en plusieurs endroits, l’eau monte jusqu’à un mètre au-dessus du plancher.

Quand on a vu la Sainte-Jeanne sur les cailloux, on avait tous les yeux humides

Par chance, de nombreux bateaux se trouvent à proximité et les enfants sont recueillis sans bobos. Moins d’une heure plus tard, un chalutier parvient à arracher le sloup aux mâchoires de pierre. Mais le mal est fait : une membrure cassée, plusieurs bordages éclatés, l’étrave et la quille mâchées… “C’est à la boulangerie que j’ai appris la nouvelle, raconte Didier. Du coup, j’ai oublié ma baguette sur le comptoir et j’ai couru au port. Quand on a vu la Sainte-Jeanne sur les cailloux, je peux te dire qu’on avait tous les yeux humides.” Roland, lui, était dans le Massif central depuis trois jours quand ses amis lui ont téléphoné. “Pour ne pas gâcher mes vacances, ils ne m’ont prévenu que le soir, alors qu’ils avaient pris les choses en main. Après une nuit de tergiversations, j’ai repris la route d’Erquy. Mais quand je suis arrivé, la situation était gérée à cent pour cent.”

N’empêche, c’est une sacrée tuile. L’assurance couvre les avaries (400 000 francs), mais elle double sa prime du jour au lendemain et ne compense pas les recettes perdues de l’été. Entré au chantier Pacalet de Saint-Quay-Portrieux en octobre, le sloup retrouve son port d’attache à la veille de Noël, juste à temps pour se faire enguirlander d’un grand pavois lumineux, comme chaque année.

Cap sur le port des Islandais, une vingtaine de milles en route directe à travers la baie de Saint-Brieuc. A l’horizon, la mer bleu marine trahit la présence du vent. Prudent, Roland fait hisser la trinquette et le petit foc de 15 mètres carrés. La drisse de trinquette est dégagée de son gros taquet de mât et, une fois la voile bien étarquée, l’écoute est tournée sur un fileux (ou oreille d’âne) fixé aux jambettes de pavois. A son tour, le foc est établi : le point d’amure croché au rocambeau est halé à l’extrémité du bout-dehors, la poulie de drisse munie d’un croc à ciseaux est maillée, les deux écoutes sont frappées et le foc est envoyé à la volée. Trois hommes en ligne halent l’écoute, tournée sur un autre fileux. Moteur stoppé, la Sainte-Jeanne plonge dans un profond silence, à peine troublé par le froissement de l’eau et les vannes de l’intarissable Didier. Fini la manœuvre !

La bouée rouge des Trois-Pierres, à tribord, et la tourelle cardinale Est des Evettes, à bâbord, disparaissent dans le sillage. Cap au Nord-Nord-Ouest. Il va falloir tirer des bords. Comme nous marchons à peine à 3 nœuds, décision est prise d’établir le grand foc de 40 mètres carrés… mais seulement après la pause de 11 heures. Les verres s’alignent sur le panneau, et chacun de siroter un muscadet bien frappé par cet hiver précoce.

Le vent refuse. A ce régime, c’est à Saint-Malo qu’on va se retrouver ! Une heure après avoir passé la bouée des Landas, qui balise les basses débordant le cap d’Erquy, nous virons de bord. Loin devant l’étrave, le soleil illumine les maisons de Saint-Quay-Portrieux. “Il pointait mieux tout à l’heure, remarque Roland, qui tient la barre. C’est à cause du bout-dehors décentré ; on remonte un peu moins bien tribord amures.” Aujourd’hui, il faudra prendre les jumelles pour distinguer le “tricot rayé” rouge et blanc du phare du Grand-Léjon.

Dans le réfectoire cistercien du carré, les convives n’ont rien de trappistes

Plongée dans le ventre du sloup à l’heure du casse-croûte. Pas un hublot ni un prisme de pont n’éclairent cette vaste cale ; la seule lumière vient de l’étroite descente et de la coursive communiquant avec l’échelle du poste avant. Réplique fidèle d’un sloup de bornage, la Sainte-Jeanne a peu concédé à sa vocation plaisancière. Pas de rouf, mais une simple descente à l’arrière du grand panneau dont l’hiloire n’excède pas 30 centimètres. Il est vrai que la hauteur sous barrots reste généreuse, comme en témoigne la raideur de l’échelle latérale à laquelle mieux vaut bien s’accrocher. A l’intérieur, n’imaginez pas un moelleux carré richement lambrissé. On pense davantage à un réfectoire cistercien, même si les convives qui aujourd’hui y saucissonnent n’ont vraiment rien de trappistes. Au centre, une immense table flanquée de quatre bancs, que des taquets permettent d’escamoter, en suspension, sous le plateau. De part et d’autre, huit couchettes superposées. Vers l’avant, à bâbord la cuisine, à tribord les toilettes. Pas d’essences exotiques ni de vernis : seulement de la peinture blanche pour éclaircir l’antre et des meubles en frisette de pin. A ce vaste carré s’ajoutent, à l’avant un poste accueillant quatre couchettes, et à l’arrière une chambre de navigation avec une table à cartes et deux couchettes pour l’équipage.

Lolo Duclas (à gauche), l’ancien mousse de la Sainte-Jeanne. Ses souvenirs très précis ont permis de reconstituer le sloup jusque dans les moindres détails de son gréement. © Roland Blouin

Un palace comparé à la cale vaigrée de la première Sainte-Jeanne, où s’entassaient toutes sortes de frets. A commencer par la spécialité locale : les pavés de grès rose. On les faisait glisser sur une gouttière dans un baquet de sable posé sous le panneau pour amortir leur chute. Dangereux ! Pour s’être fait écraser le pouce, un matelot est mort de la gangrène. Risqué aussi, car le contremaître des carrières n’hésitait pas à charger la mule, au point que l’équipage devait parfois balancer des cailloux à la mer pour remonter la flottaison. La vaste cale de la Sainte-Jeanne accueillait aussi du bois de feu, du charbon, des bidons de pétrole, de coaltar ou d’acide – dont on craignait toujours qu’ils ne “pètent” en mer –, du vieux sel ramené de Terre-Neuve avec les morues et recyclé dans une tannerie de Lannion, des bestiaux, élingués sous la panse et hissés au treuil, du blé, de l’avoine, de l’orge, des oignons, des patates, ou encore des pommes à cidre. Un cauchemar, les pommes, comme le rappelait avec malice Louis Duclos, l’ancien mousse de la Sainte-Jeanne : “Les pommes, si elles sont trop mûres et qu’elles restent trop longtemps dans la cale, ça s’échauffe et tu ne les as pas débarquées que le cidre coule déjà entre les membrures !”

Louis Duclos, dit “Lolo”, le président d’honneur de l’association, disparu l’an passé. Lolo, le fils d’Alexandre, patron de la première Sainte-Jeanne. Lolo qui fut mousse à bord de ce sloup de 1935 à 1937 et dont la mémoire d’éléphant a permis de le refaire à l’identique. La Sainte-Jeanne, c’est du vrai ! “Sans Lolo, avoue Roland, je ne sais pas si cela aurait été jouable.” Dès le début, il est là, au côté de ce jeune professeur de biologie qui s’est mis en tête de construire la réplique du dernier sloup borneur d’Erquy. C’était en 1992, année de clôture du concours Bateaux des côtes de France. Dahouët, Le Légué, Saint-Malo, tous les ports voisins avaient participé. Pourquoi pas Erquy ? Une absence impensable pour Roland, qui ne craint rien tant que l’amnésie. Sa grand-mère paternelle tenait une buvette sur le port ; il a enregistré ses souvenirs. Son autre grand-mère, il n’a guère eu le temps de la connaître ; elle est sans doute morte d’épuisement à force d’aider son carrier de mari. En revanche, il n’a rien oublié des galéjades de son oncle sur le “banc des menteurs”. Honorer la mémoire de ces “petites gens” qui avaient fait vivre le port méritait bien un effort.

Bien qu’il ait eu lieu en août 1994, soit deux ans après la clôture du concours Bateaux des côtes de France, la lancement du sloup d’Erquy va attirer une foule considérable : pas moins de quarante mille personnes ! © Michel Thersiquel

Un gros effort ! La construction de ce fort sloup en chêne de 16 mètres va coûter plus de deux millions de francs. Les Réginéens se mobilisent. En juin 1993, un an après sa création, l’association organise une fête pour la pose de la quille. Entre-temps, il aura fallu batailler ferme. Les plans de la Sainte-Jeanne ayant brûlé dans l’incendie du chantier Lemarchand de La Landriais, ceux de la réplique sont reconstitués par l’architecte Maryse Laurent, d’après le dessin d’un sloup plus petit (14 mètres), le Louis-Marie, exhu­mé par Jean Le Bot des inépuisables archives Lemarchand. Il faut aussi, il faut surtout, réunir l’argent nécessaire, sans se reposer sur la “pompe à phynances” chère au Père Ubu ; les recettes propres de l’association vont représenter la moitié du financement. Pugnaces et inventifs, les bénévoles multiplient les lucratives initiatives : rallyes automobiles, radio-crochets, concerts, soirées karaoké, tombolas, expositions, vente (symbolique) de la coque en pièces détachées – 2 000 francs la membrure, 500 francs la poulie – et des “produits dérivés”. A l’épo­que, quelques adhérents avaient même fon­dé un groupe de chants de marins – les Tosse-mer, surnom des borneurs locaux –, dont les cachets alimentaient la cagnotte de l’association.

Autour de la grande table du carré, chacun évoque avec tendresse cette époque fébrile où l’on faisait les marchés, le coffre du break débordant de tee-shirts et d’épinglettes griffés “Le Sloup d’Erquy”, le temps où madame Mériadec, la responsable de la boutique – elle aussi récemment décédée –, surveillait la cabane aux jumelles depuis, son domicile, pour s’assurer que la permanencière était bien à son poste ! Ce sont ces moments-là qui ont soudé l’équipe, malgré les tensions, la fatigue, la soupe à la grimace des épouses lassées de leur célibat…

C’est à ce prix que le sloup prend forme sous le hangar du port, où œuvrent le charpentier Yvon Clochet et son compagnon Serge Riou, des habitués des gros échantillonnages. Chaque étape de la construction est marquée par une fête originale. En octobre 1993, à l’occasion de la pose des 15 tonnes de lest, les bénévoles confectionnent des petits lingots souvenirs. C’est ce jour-là que Didier a rejoint les bénévoles. “Un copain m’a embauché pour faire les lingots. J’étais alors dans une passe difficile et, comme je dis souvent, au lieu de péter les plombs, je les ai coulés !” Didier ne quittera plus l’association, dont il sera même un temps le vice-président. Le sloup est lancé le 21 août 1994. A le voir dévaler la rampe suiffée devant au moins quarante mille spectateurs, rares sont les bénévoles qui n’écrasent pas leur petite larme.

Après une période de flottement – la dépression des parturientes ? –, l’équipe se remobilise pour achever la besogne. Chaque bénévole met son talent particulier au service du bateau. Edouard, menuisier, réalise les emménagements, notamment en récupérant le bois de la rampe de lancement, dont il fera les échelles de descente ; un ferronnier se charge de l’accastillage métallique, à commencer par l’impressionnant vît-de-mulet et sa ferrure à rouleau ; le circuit électrique est entièrement conçu et monté par Théo, l’homme de l’art… Pour les espars, l’Office national des forêts offre de beaux pins sylvestres centenaires. Le gréement est reconstitué grâce aux conseils très précis de Lolo, qui se souvient de la moindre poulie et, par exemple, du système d’ancrage “élastique” de l’étai ; celui-ci passe dans une gorge à travers l’étrave et est ridé en retour par des caps-de-mouton frappés sur la bitte du bout-dehors. “Lolo nous a dit aussi que la Sainte-Jeanne avait un évidement en tête de mât et qu’il devait grimper régulièrement là-haut pour le remplir d’huile de lin**, raconte Roland. Je ne sais pas si cela sert à quelque chose, mais je lui fais confiance : on a fait ce trou avec une tarière et chaque année j’y verse de l’huile en pensant au gamin qu’il était.”

Devant les roches tranchantes où la première Sainte-Jeanne s’est perdue en 1937

La cafetière est vide. On remonte sur le pont inondé de soleil et toujours balayé par un Noroît frisquet. Le Nordet annoncé se fait tant désirer qu’il faut bientôt redémarrer le Diesel. Devant nous, les rochers roses de Bréhat, sculptés par la réverbération, semblent flotter au-dessus de l’eau. Nous laissons à bâbord le phare de Lost-Pic, petite tâche blanche au pied de la pointe de Plouézec qui ferme l’anse de Paimpol. Pour aller embouquer le chenal de la Jument, nous pointons sur la tourelle Est des Charpentiers, qui balise un semis de roches à fleur d’eau que le courant de flot ourle d’écume. “Lolo les appelait « les roches tranchantes », me glisse Roland. C’est là que la Sainte-Jeanne s’est perdue.” C’était en 1937, par une furie de Nordet. Le sloup rentrait à Paimpol avec 40 tonnes de charbon pour la maison Bonne. L’excentrique du semi-diesel a cassé et il est allé s’échouer là. Il paraît que son moteur y est toujours…

Le vent nous lâche. Trinquette et foc sont amenés, la première ferlée sur le bout-dehors entre bitte et tête d’étrave, à la manière des anciens borneurs, le second roulé à même le pont. Rouges à bâbord, vertes à tribord : le sloup zigzague à petite vitesse dans le chenal entre les bouées latérales dont le contre-jour neutralise les couleurs. La mer est haute, pas besoin de sasser, les portes de l’écluse restent grandes ouvertes. Prévenue hier de notre arrivée, la capitainerie nous a réservé une place à couple d’une vedette à passagers. La dernière, car ici la pêche à la coquille ouvre lundi matin et les bassins sont bourrés à craquer. Le patron de la vedette nous prête la main pour passer les aussières. Quand tout est en ordre, il nous salue d’un “Bienvenue à Paimpol !”

La grand voile est amenée et ferlée. Quelques pas sur le quai pour se décongeler les orteils, et il est déjà l’heure du dîner. Pour économiser les batteries, Jojo est allé tirer un câble à terre. Deux lampes tempête électrifiées pendues aux barrots illuminent soudain le carré. Aux casseroles, Christian nous mitonne une vraie soupe à l’oignon, secondé par un quatuor d’éplucheurs éplorés. Le divin potage embaume le carré, enchante l’estomac, et inspire aux poètes des propos bien sentis sur les flatulences à venir. Pour le dessert, Roland se fend d’une goûteuse poêlée de pommes. Bien réchauffé par ces agapes, l’équipage au grand complet s’octroie une balade digestive.

La nuit a chassé les badauds. Paimpol s’endort dans un linceul d’humidité. Seuls quelques rais de lumière filtrent à travers les hublots embués des voiliers des Glénans. Après un grand tour des bassins, nous nous réfugions dans la chaleur ombreuse d’un pub irlandais. A la vue des toiles d’araignée pendues au plafond – Halloween oblige –, Didier, toujours en verve, s’inquiète : “Il faut faire le ménage, avant de consommer ?” Autour d’un demi, c’est encore de la Sainte-Jeanne dont nous parlons, ce bateau fédérateur d’énergies qui a vu tant de gens d’horizons divers s’enrichir de leurs différences. Jean-Pierre, l’ingénieur atomiste, a bourlingué dans le monde entier, mais c’est à Erquy, grâce aux copains de l’association, qu’il a trouvé ses marques.

“C’est vrai, avoue Roland, on forme une bonne équipe. Et depuis dix ans, tout le monde tient le coup.” Ils donnent pourtant beaucoup, ces bénévoles. A lui seul, l’entretien du bateau requiert six à sept cents heures de travail par an. Pour caréner la moitié des œuvres vives entre deux marées, on doit s’y mettre à huit. La semaine prochaine, il faudra désarmer, désenverguer les voiles, déposer le gréement courant, vider les placards de leur matériel, jusqu’à la batterie de cuisine que les femmes se chargeront de laver, tandis que leurs maris passeront des heures à démonter et suiffer une à une les quelque cinquante poulies du bord. Sans parler des tours de garde pour faire tourner le moteur chaque semaine, allumer et éteindre la guirlande de Noël, tenir l’Escale, la boutique de l’association… Sans ce bénévolat, tout s’écroulerait.

La récompense de tant de dévouement ? Les sorties en mer ne sont pas très fréquentes, l’exploitation commerciale du bateau étant prioritaire. Alors les bénévoles se paient en retour par les plaisirs de l’amitié, à l’occasion des fêtes maritimes partagées avec les copains du Grand-Léjon et de la Pauline, ou lors du banquet annuel dont le menu – toujours marin – est concocté par un cuistot professionnel bénévole, aussi placide que talentueux. Et puis, chacun est si fier de l’œuvre accomplie ! Plusieurs adhérents n’ont jamais embarqué sur le sloup ; le spectacle de la Sainte-Jeanne trônant dans le port suffit à leur bonheur.

Au départ de Paimpol, quatre tours de rouleau dans la grand voile pour saluer le grain

Il fait bon dormir sous sa couette à bord de la Sainte-Jeanne, malgré les effluves d’oignon, malgré les ronflements intempestifs de son mâle équipage dont les soudains fortissimo vous arrachent brutalement des bras de Morphée. Il fait bon le matin s’attabler devant un jus brûlant et y tremper les croissants frais que Jojo a ramenés dès potron-minet. Surtout avec ce ciel d’encre et ces hallebardes qui martèlent le pont. La douche est si intense que le plafond en pleure, malgré tout le soin apporté au calfatage du panneau. Comme prévu, Rémi vient se joindre à nous. Lui aussi a pensé aux croissants, et même aux baguettes fraîches. Nous sommes gâtés !

Pas facile de s’enfiler dans le sas du bassin à flot quand le courant vous aspire le derrière ! Nous voilà partis en travers. Quelques défenses bien placées, un vigoureux coup d’annexe sur la hanche et tout rentre dans l’ordre. Deux grandes plates ostréicoles en alu et plusieurs croiseurs, armés par les stagiaires des Glénans ou des familles de plaisanciers, s’entassent dans l’écluse. La porte s’ouvre enfin sur une mer vert sombre. L’averse passe. Un arc-en-ciel irise le ciel plombé au-dessus de la ville, tandis qu’un rayon de soleil mordoré éclaire par endroits la côte émeraude. Au large, un nouveau grain s’annonce par un feston d’écume. Nous sommes cernés.

Gîtés à mort, les petits croiseurs des Glénans louvoient entre les bouées du chenal. Nous progressons avec l’appui du moteur, sous trinquette et grand voile. Mais c’est encore trop, haubans et bastaque au vent sont raides comme des barres. Roland avait prévu pour ce week-end une réduction de grand voile à titre d’entraînement ; c’est le moment ou jamais. Tout le monde à la manœuvre, les uns aux drisses qu’il faut filer à la demande, les autres au pied du mât à peser sur le palan actionnant la chaîne du rouleau. Un, deux, trois, quatre tours, la toile s’enroule autour de la bôme tandis que les cercles de racage viennent s’empiler sur le collier du vît-de-mulet ; les garcettes qui les solidarisent de la ralingue sont dénouées à mesure. Enfin, le levier du cliquet est assuré. Manœuvre impeccable : pas un pli dans la voile ; le “président” est satisfait.

Pour saluer le grain, la trinquette est amenée ; les “roches tranchantes” de Lolo ne sont pas loin, on fait le gros dos. La tourmente passée, elle est renvoyée ainsi que le petit foc, rocambeau à mi-bout-dehors. La grand voile en revanche conserve pour l’instant ses quatre tours, car la barre reste dure. Même par temps calme, ce timon nécessite l’usage des palans ! Dérouté par la force d’inertie de ce camion marin, le novice aura beau peser sur la barre, il ne parviendra qu’à grand-peine à maîtriser cette rétive monture qui semble décider seule du cap à suivre. L’équilibre sous voiles d’un sloup borneur ne s’improvise pas en quelques sorties.

De l’enterrement d’une vie de garçon à la dispersion des cendres d’un défunt

La dernière tourelle rouge passée, nous piquons au petit largue sur la pointe d’Erquy. Patience ! Le phare de Lost-Pic n’en finit pas de nous narguer. Malgré un bon force 4 et une vitesse surface de 4 à 5 nœuds, le sloup se vautre dans le clapot contre le courant de jusant. Ce n’est pas un hasard si les marins avaient baptisé ces borneurs aux larges flancs du nom évocateur de “tosse-mer”. Avec la Sainte-Jeanne, racontait Lolo Duclos, un jour de mauvais temps on a fait Roscoff-Plymouth en neuf heures, et une autre fois on a mis cinquante-quatre heures ! Pour aller à Saint-Malo, on pouvait aussi bien mettre trois heures que neuf heures. C’était comme ça.” Nous libérons un tour de rouleau. Vivement la renverse ! Philosophe, Didier lance : “Tant qu’on ne recule pas, c’est bon !” Et, comme pour redorer le blason de son cher bateau, il raconte ce jour mémorable où, sur la route de Cancale, le loch avait affiché 11 nœuds. On est loin du compte !

A mesure que faiblit le courant, la Sainte-Jeanne reprend son élan, labourant les lames à bonne allure au large des roches Saint-Quay. L’île Harbour est par le travers quand sortent les victuailles. Quelques-uns, vaincus par le froid ou la barbouille, se réfugient dans leur bannette. Christian, lui, tient le coup. Les mains dans les poches de sa polaire, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, il nous parle de ses fonctions au sein de l’association. “J’ai pris l’affaire au mo­ment du lancement du bateau. Je me suis retrouvé avec ma fille dans une guérite à vendre des billets d’entrée à la fête. Et ce jour-là, je me suis dit : quand je prendrai ma retraite je m’investirai davantage. Désormais, j’assume la partie commerciale, ce qui est dans mes cordes. On ne l’imagine pas, mais c’est vraiment un travail à plein temps.”

L’association ne fonctionnerait sans doute pas sans cette relation très suivie avec la clientèle. Car la Sainte-Jeanne est armée en Navire d’utilisation collective (nuc), et pour rémunérer le patron et le matelot – permanents en juillet et août, vacataires au printemps et en automne –, il faut exploiter le bateau au maximum de ses possibilités. “On répond à toutes les demandes, confirme Christian : cela va de l’enterrement d’une vie de garçon à la dispersion des cendres d’un défunt, en passant par les sorties à l’occasion d’un baptême, d’un mariage ou d’une classe de mer.”

La Sainte-Jeanne est homologuée pour embarquer dix-huit personnes en croisière. “Au début, précise Roland, on avait droit à vingt passagers. Mais un jour, deux fonctionnaires des Affaires maritimes sont venus à bord mesurer le volume intérieur, et ils ont décrété qu’il n’y avait pas suffisamment de mètres cubes d’air pour vingt personnes ! Ils nous en ont sucré deux, ce qui fait un manque à gagner énorme pour une association comme la nôtre.” Pas question pourtant de tricher. Les Réginéens appliquent le règlement à la lettre. Deux précautions valant mieux qu’une, ils ont même souscrit deux assurances “responsabilité civile” complémentaires pour que tout le monde soit couvert en toutes circonstances, à terre comme en mer. Une décision prise à la suite de deux incidents : la mauvaise chute d’un bénévole lors d’une fête, que l’assurance de l’association ne couvrait pas ; et la blessure d’un matelot, frappé par une poulie, qui ne pouvait bénéficier des Invalides avant son second mois de travail. “Dans les deux cas, s’indigne Roland, tout le monde se défaussait. Désormais, on est tranquille, quoi qu’il arrive, ce sera pris en charge.”

La demande principale de la clientèle concerne les sorties à la demi-journée, ce qui permet juste de faire un tour en baie d’Erquy. Il arrive plus rarement que le sloup soit loué pour deux ou trois jours, le temps d’aller mouiller à Bréhat ou à Saint-Malo. Mais ce sont surtout les fêtes maritimes et les croisières qu’elles occasionnent qui permettent de rentabiliser le bateau. Dans tous les cas, les bénévoles passeront après les passagers payants, une règle à laquelle ils se plient volontiers, au nom de la raison économique.

Nous armons à la grosse aventure, pour l’honneur et la beauté et pour le chant de l’équipage

Le vent hale au Nordet. Nous voici de nouveau au plus près, cap sur le Verdelet, ce pain de sucre qui prolonge la pointe de Pléneuf. La tourelle Ouest de Rohein, que notre route directe aurait dû nous faire raser, s’éloigne à bâbord. La Sainte-Jeanne creuse son sillon avec l’obstination d’un percheron, mais elle n’est pas encore à l’écurie ! A la veille du désarmement, l’équipage évoque les travaux à venir : vider, nettoyer, laver, gratter, graisser, suiffer, calfater… Cette année, il faudra aussi remplacer le mât dont le bois s’est abîmé au portage de l’encornat. Autrefois, cette partie de l’espar était généralement protégée par un système de lattes en bois dur ou un manchon de cuivre.

Le soleil décline, comme s’il s’avouait vaincu par le froid. Il est temps de réveiller les chevaux-vapeur, d’autant que le courant de flot nous fait perdre en cap. Au temps de la voile, on aurait sans doute relâché à Dahouët, remettant au lendemain le retour au bercail. Tandis que meurent les derniers rayons du couchant, Jojo jette un regard inquiet sur le plateau des Jaunes qui se rapproche à tribord. C’est sur ces rochers-là qu’il a crevé son bateau. “J’étais en train de chaluter, et quand j’ai regardé mon radar, il n’y avait plus de point : trop tard, j’étais en plein sur le caillou ! Après le choc, j’ai coupé les gaz. L’étrave a plongé, elle s’enfonçait tellement que j’ai craint d’enfourner. Finalement, j’ai redon­né un peu de moteur et il a relevé le nez. C’est la cloison étanche qui m’a sauvé. J’ai laissé mon engin au fond et je suis allé m’échouer sur la plage d’Erquy. On a colmaté les deux trous avec du contre-plaqué et j’ai pu aller faire réparer au Légué. Entre-temps, on a récupéré le chalut sans problème.”

Roland connaît l’histoire et donne le coup de barre espéré pour arrondir l’écueil. Foc et trinquette sont amenés. La Sainte-Jeanne marsouine dans le clapot, plongeant par instants son long bout-dehors dans la plume. La trinquette est ferlée, les deux focs pliés sur le grand panneau et balancés sans ménagement dans la descente du poste avant, manœuvre ponctuée d’un facétieux coup de cloche et d’un tonitruant “Voiles d’avant rangées !” à l’adresse du patron.

La nuit est déjà tombée quand nous arrivons au port. Ainsi s’achève la saison du sloup d’Erquy. Roland Blouin savait-il que la Sainte-Jeanne inspirerait tant de dévotion ? Sans doute le soupçonnait-il, car pour lancer son projet, avec son ami Lolo, il proclamait déjà : “Nous armons à la « grosse aventure », pour l’honneur et la beauté, pour le chêne et le chanvre, et pour le chant de l’équipage.” Ce chant-là, il aurait fallu être vraiment être sourd pour ne pas l’avoir entendu lors de ce voyage à Paimpol.

Par la volonté d’une poignée de bénévoles soutenus par toute une comamune, le dernier sloup borneur d’Erquy, dont ne subsiste plus qu’un débris de moteur englouti au large de Paimpol, est ressuscité. Chapeau les Réginéens ! © M. Alsberghe

 

* Un lecteur pourrait-il nous proposer un terme français adéquat pour désigner cette “balancine araignée” qui empêche la voile de tomber à la mer lorsqu’on l’amène rapidement ?

** Une pratique bien connue des charpentiers pour stabiliser le bois vert. Lire à ce sujet, dans l’article de Gerd Löhmann sur la construction d’une yole des Shetland (CM 68).

 

 

 

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