Mathurin Méheut, peintre de la mer

Revue N°250

Tableau de Mathurin Meheur
© musée Mathurin Méheut, Lamballe/ADAGP, Paris

Par Denis-Michel Boëll – Fasciné dès l’enfance par la magie de l’océan, Mathurin Méheut (1882-1958) aura représenté toutes les facettes de cet univers : les paysages vierges ou sculptés par la main de l’homme, la faune et la flore, les activités des gens de la côte, se faisant ainsi le passeur incomparable d’un patrimoine maritime qui ne dit pas encore son nom. Une exposition lui est consacrée au musée de la Marine, à Paris.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Comment le fils de menuisier né à Lamballe en 1882 et entré en apprentissage à douze ans dans l’atelier paternel est-il devenu l’un des plus grands artistes inspirés par la mer au XXe siècle ? Par une succession de choix audacieux, de rencontres stimulantes, et au prix d’un travail acharné.

Parti à seize ans étudier à l’école des beaux-arts de Rennes, lauréat d’un concours lancé par la revue Art et décoration, Mathurin Méheut devient parisien au début du siècle et collabore à ce mensuel tourné vers le renouveau des arts appliqués, dans l’esprit du mouvement de l’Art nouveau théorisé par Eugène Grasset, dont il suit l’enseignement et subit l’influence. Envoyé à Roscoff pour illustrer trois articles sur la mer, qui paraissent en 1910, il y reste deux ans, consacrant des centaines de planches de dessins et d’aquarelles à une observation attentive, quasi scientifique, de la flore et de la faune du littoral. La fréquentation des chercheurs du laboratoire de biologie marine, qu’il côtoie dans la salle des aquariums et accompagne dans leurs expéditions pour récolter poissons, algues et crustacés, lui apporte une compréhension aiguë de ce milieu vivant qu’il décrit fidèlement et dont il tire quelques interprétations décoratives. Il en résulte un magnifique livre de quatre cents pages publié en 1913 sous le titre Étude de la mer. Son éditeur, Émile Lévy, acquiert un millier de dessins et permet l’organisation d’une première exposition, fin 1913, au musée des Arts décoratifs à Paris, qui rencontre un vif succès critique et se traduit par l’achat de dix œuvres par les musées nationaux.

Photo portrait de Mathurin Méheut

Mathurin Méheut photographié à Rennes dans une posture évoquant le portrait de Zola par Édouard Manet. © musée Mathurin Méheut, Lamballe/ADAGP, Paris

Cette exposition le consacre comme révélateur et illustrateur des merveilles de l’océan. Mais les deux années passées à Roscoff lui ont également permis d’approcher le quotidien des populations côtières de ce coin du Léon, et de pousser jusqu’aux ports de Cornouaille, au premier rang desquels Douarnenez. Cette double dimension, marine et maritime est par la suite présente dans tous les domaines de sa création, dans ses travaux d’illustrateur, de céramiste, de décorateur. Nombre de ses œuvres les plus impressionnantes sont inspirées par la faune et la flore marines ou par le travail quotidien des habitants des côtes, des marins pêcheurs en particuliers, qu’il traite dans les multiples registres de l’illustration de livres, de la peinture, de la gravure, de la céramique et de la sculpture.

Les merveilles de l’océan

La mer est initialement, pour le jeune collaborateur d’Art et décoration, un milieu naturel à comprendre, à analyser par le dessin. Ce monde marin et sous-marin encore largement inconnu dont il a entrepris la description attentive et systématique lui fournit une série de motifs qui vont faire partie de son vocabulaire décoratif. Fucus et laminaires, anémones et méduses, homards, langoustes, étoiles de mer, oursins, hippocampes, roussettes, saint-pierre seront transposés en céramique, sur toile, vitrail, mosaïque, imprimés sur textile, tissés en tapisserie, et même déclinés sur des boîtes d’emballage en métal pour des sardines en chocolat ou des étuis cartonnés pour le parfumeur Roger & Gallet.

Homard bleu Mathurin Méheut

Le Homard bleu, extrait de « Regarde… », grand in-folio présentant des textes inédits de Colette illustrés par Méheut (1929). © A huitrière, Lille/cl. S.Bellet/ADAGP, Paris 2013

De ses observations naturalistes, Méheut tirera tantôt des transpositions délicates, réalistes dans les moindres détails, tantôt des interprétations décoratives jouant sur les contrastes de couleurs et la géométrisation des formes, et quelquefois même des plongées envoûtantes dans un univers sous-marin tapissé d’algues mordorées et habité par d’étranges femmes bernard-l’ermite. Le registre décoratif dépend de la destination de l’œuvre et des souhaits du commanditaire, mais aussi des matériaux et de la technique mise en œuvre : algues aériennes, méduse, crabe et homard ou encore hippocampe en fer forgé – façonnés par les grands ferronniers d’art Edgar Brandt et Raymond Subes, pour la villa Le Caruhel à Étables-sur-Mer (Côtes-d’Armor) décorée au début des années vingt, et pour la maison de l’artiste édifiée rue d’Alleray à Paris en 1924Ê– ; fourmillement polychrome des mosaïques et vitraux du restaurant lillois À l’huîtrière, conçus au début des années quarante ; camaïeux d’ocres et de bruns ponctués de touches dorées pour les panneaux muraux de plusieurs décors privés et publics.

La mer est un milieu qui fournit aux populations qui la côtoient des richesses qu’il faut aller cueillir : Méheut ne cessera de s’intéresser, avec curiosité et empathie, aux communautés côtières qui exploitent les ressources marines, le goémon fertilisateur, le précieux sel, les poissons et les crustacés : goémoniers, paludiers, marins pêcheurs.

Roscoff, l’île de Batz, le Rosmeur

Dès la préface et l’introduction d’Étude de la mer, vingt illustrations au crayon, parfois rehaussées à la gouache blanche, évoquent le contexte dans lequel l’artiste a œuvré : une côte rocheuse battue par les vagues, une grève festonnée d’écume en hiver, l’île de Batz sous la neige… un univers peuplé d’animaux et particulièrement d’oiseaux marins, cormorans, plongeons, goélands, hirondelles de mer, mais également un univers humain, habité par des paysans, des paysannes et des pêcheurs portant ou pliant leurs filets, attendant la basse mer pour la coupe du goémon, et chargeant celui-ci sur une charrette. Si la plupart de ces dessins ont pour cadre Roscoff et l’île voisine de Batz, on notera que le livre s’ouvre sur une vue en plongée du port du Rosmeur et des chaloupes au mouillage autour de la cale Ronde à Douarnenez, port que Méheut ne cessera de fréquenter.

Une série de quatorze dessins ouvre la seconde partie de l’ouvrage, consacrée aux animaux marins, poissons et crustacés : il s’agit de paysages littoraux et de pêcheurs en mer. En quelques traits de crayon précis, les maisons côtières et les grèves d’échouage du littoral léonard sont posées avec une grande sûreté. Les cotres caseyeurs y sont reconnaissables, les carènes et les gréements finement restitués. Dans un petit chantier naval, cinq charpentiers travaillent autour des formes ventrues d’un canot dont les membrures sont dressées en attente de la pose du bordé. Courant le long de ces couples, les lisses sont mises en place. Par un efficace jeu d’ombres, les volumes sont parfaitement suggérés.

Dessin de charpentier marine

Les Premières Membrures, illustration du livre Vieux métiers bretons, de Florian Le Roy (1944). © ADAGP, Paris 2013

Enfin, trois scènes croquées à bord montrent qu’en embarquant, Méheut a su saisir les attitudes et les gestes des hommes au travail tout en percevant la structure et les moindres détails fonctionnels du bateau de pêche : vaigrage, banc de pompe, pommes de racage, disposition de la voile au cabanage. Sur une double page se déploie, comme une nature morte, la nappe textile d’une senne, long filet bordé de flotteurs de liège séchant sur le muret d’un quai. La disposition théâtrale de l’outil de pêche, comme une sorte de drapé esquissé à grands traits, sera traitée à plusieurs reprises dans des compositions où une procession de trois ou quatre hommes porte le lourd filet. Ces quelques dizaines de dessins réalisés avant la Première Guerre mondiale constituent la matrice de nombreuses œuvres maritimes à venir.

La cueillette et le brûlage du goémon

À la différence de beaucoup d’artistes, depuis que la peinture de plein air a pris le littoral pour motif, Méheut s’attache moins aux paysages qu’aux activités et aux scènes de la vie dans les ports et sur l’estran, cette zone côtière découverte par chaque marée basse, et qui permet l’exploitation pédestre des richesses de la mer. Cueillette du goémon, récolte du sel sont des sujets qu’il affectionne : les gestes des goémoniers et des paludiers donnent lieu à de vigoureuses représentations d’hommes et de femmes saisis en plein effort, dans des paysages littoraux d’une beauté époustouflante, qu’il s’agisse des grèves sauvages auxquelles on arrache l’« or brun » ou des damiers ensoleillés aménagés pour l’exploitation de l’« or blanc ». L’accoutrement étrange, et particulièrement les coiffures des habitants de ces contrées, ne cessera de l’intriguer, qu’il s’agisse du kalabousen, cagoule portée par les goémoniers du pays Pagan, ou des linges dont les paludières ceignent leur visage pour le protéger de la réverbération solaire.

La récolte des algues est certainement l’un des spectacles qui auront le plus fasciné Méheut. Des côtes léonardes au pays Bigouden, il en a observé tous les aspects, cueillette et ramassage, transport à bras d’homme ou de femme sur des civières, chargement sur des charrettes à cheval qui processionnent en direction des champs, brûlage. Ses premières observations de cette activité, à Roscoff et à Batz, donnent naissance à de grands tableaux qui célèbrent l’effort des hommes pour récolter cette manne. Il restitue dans un tableau tardif (1957) le spectacle impressionnant des dromes, ces tas d’algues constitués en radeaux instables, véhiculés par le flot et dirigés à l’aide de perches. L’énergie déployée dans ce mode de propulsion primitif pour maîtriser le courant et les vagues déferlantes est exprimée par le jeu des obliques et les silhouettes humaines cassées par l’effort. Sur la côte, Méheut a su également transcrire le spectacle étonnant du brûlage des algues qui, quand elles ne sont pas utilisées pour l’amendement des terres de la « ceinture dorée », sont livrées à la combustion dans des fours de pierre insérés dans le sable afin d’être transformées en pains de soude destinés à l’industrie chimique qui en extraira l’iode.

Paludières ratissant la fleur de sel

L’activité des marais salants l’a attiré à plusieurs reprises au cours des années vingt, puis des années quarante, quand il complète sa documentation et approfondit son enquête pour Vieux métiers bretons, l’ouvrage de Florian Le Roy édité en 1944 qu’il illustre de centaines de croquis. Dans la petite saline du Breno, à Carnac, comme dans les im-menses marais du pays de Guérande, il prend de multiples notes sur les paysages, l’architecture des villages et tout le processus de l’activité salicole. Chose peu fréquente, il s’intéresse au paysage aménagé par l’homme, au quadrillage des vasières et des étiers, au miroir en damier des œillets dont la couleur varie en fonction du degré d’évaporation de l’eau saumâtre sur le sol argileux, de l’inclinaison du soleil et de la densité des formations nuageuses. Ses très nombreux croquis saisissent les gestes, les mouvements, les attitudes des paludiers et paludières : les hommes halant le gros sel à l’aide de leur lasse au long manche, les femmes cueillant la fleur de sel à la lousse et portant en équilibre sur leur tête les gèdes en bois.

Peinture du ramassage d'algues Mathurin Méheut

Île de Sieck, goémoniers par gros temps (1913). © musée Mathurin Méheut, Lamballe/ADAGP, Paris

La dimension ethnographique de ces reportages s’accentue en 1941-42, mais dès la fin des années vingt, Méheut a composé des tableaux d’assez grand format (1,50Êmètre de côté) autour du travail du sel. Plusieurs versions de Paludiers un soir d’orage, dont l’une est reproduite dans L’Illustration en 1929, témoignent d’une activité dont l’intensité redouble sous la menace de la pluie. Un ciel plombé de nuées sombres donne également une tonalité dramatique à Ramasseuses de sel à Guérande, acquis par l’État en 1928 pour le musée du Luxembourg (aujourd’hui au musée d’Orsay). La singularité vestimentaire des femmes encapuchonnées accentue l’étrangeté d’une scène composée autour d’un jeu de lignes obliques et d’une palette réduite de gris et d’ocre-brun, et de silhouettes sombres se détachant sur une ligne d’horizon jaune d’or.

Un autre usage de l’estran a également permis à Méheut d’insérer le travail des gens de la côte dans un cadre grandiose : il s’agit des pêcheurs à pied poussant le dranet au bas de l’eau ou relevant les nasses des grandes pêcheries fixes implantées au plus profond de la baie du Mont-Saint-Michel, où l’artiste s’est aventuré en vue de l’illustration du roman de Roger Vercel Sous le pied de l’archange (1947).

Le bateau, outil de travail

Les travailleurs de la mer, Méheut ne se contente pas de les fréquenter sur les quais. Il les accompagne à maintes reprises à bord de leurs bateaux de pêche. Canots sardiniers et maquereautiers, chaloupes creuses ou semi-pontées, sloups caseyeurs, dundées thoniers, pointus de Méditerranée… il prend part à la pêche à la sardine à la pointe de Bretagne en 1920, à des sorties dans le golfe du Lion dans les années trente, à une marée à bord d’un chalutier de Boulogne-sur-Mer après guerre. Approchant au plus près le travail quotidien des marins pêcheurs, il tire de ses embarquements quelques-uns de ses motifs les plus puissants, qu’il s’agisse du départ vers le large de la flottille compacte des chaloupes (Le Printemps, les sardiniers, exposé en 1921), de la ma-nœuvre énergique des grands karennou, les avirons à fût car-ré, ou du geste au-guste du jeteur de rogue (l’appât pour la sardine), dans ses gravures en taille d’épargne.

Ces bateaux, il en étudie attentivement la construction et la réparation, dans des chantiers navals où il retrouve les émotions d’enfant ressenties dans l’atelier de menuiserie paternel. Il en observe le halage au cabestan sur les galets de Haute-Normandie, ou la remontée à l’abri sur la cale de Saint-Guénolé, qui mobilisent les efforts de toute une communauté d’hommes et de femmes. Surtout, il en décrit avec une remarquable fidélité le fonctionnement et le comportement sur l’eau. S’il saisit en effet parfois imparfaitement les formes des carènes, il est d’une extrême précision dans la représentation des gréements, de l’accastillage, des allures, des emménagements : points d’amures des voiles, emplantures des mâts, emplacements des tolets pour la propulsion à l’aviron, encastrement du banc de pompe dans un banc, emplacement du moulin métallique servant à broyer l’appât… aucun détail de l’outil de travail n’échappe à son crayon rapide et efficace.

À bord, il note avec justesse la place de chaque matelot, en fonction de l’activité du moment et de l’allure du déplacement, à la voile ou à l’aviron. En quelques traits il sait résumer la posture des marins campés en équilibre, calés sur les bancs ou au creux de la coque. Gestes efficaces du relevage ou de la mise à l’eau du filet, concentration dans l’effort ou nonchalance quand le canot file dans la brise, regroupement chaleureux autour de la cotriade, l’authenticité des représentations résulte d’une véritable familiarité, empreinte de respect, avec les équipages.

Dans les années cinquante, c’est à bord d’un navire de pêche industrielle de Boulogne-sur-Mer, le Montesquieu de l’armement Delpierre, qu’il effectue ses dernières marées de croquis, à plus de soixante-dix ans ! À bord de ce chalutier classique équipé de potences latérales, il assiste à une campagne fructueuse de l’année 1953, la meilleure de l’après-guerre, qui voit la flottille boulonnaise mettre à terre 120 000 tonnes de poisson, pour moitié du hareng et pour moitié d’autres es-pèces, merlan, mer-lu, maquereau, lieu noir, morue. C’est bien le sentiment d’abondance qu’expriment les tableaux peints à la suite de cet embarquement. C’est par quintaux que se déverse sur le pont et dans les parcs le contenu du chalut. Les matelots chaussés de cuissardes pataugent dans le grouillement argenté de la dernière palanquée. Partout sur le pont règne une fiévreuse activité : les treuillistes surveillent ou manœuvrent les câbles ; des silhouettes emmitouflées et gantées amarrent les panneaux de chalut à leur potence ; d’autres aident la lourde poche à se vider ; certains enfin sont occupés à « tricoter », ramender le filet déchiré. En variant les angles de vue de ses compositions, le peintre saisit une fois encore la diversité des tâches, des gestes, des métiers.

Fortunes de mer sans dramatisation

En 1921, Méheut expose au musée des Arts décoratifs, au pavillon de Marsan du Louvre, plusieurs séries de panneaux de grandes dimensions, parmi lesquelles les quatre scènes de L’Histoire d’une barque. Aujourd’hui disparus, ces tableaux nous sont connus par leur reproduction en noir et blanc dans la revue Art et décoration. Dans le format horizontal qu’il affectionne, Méheut évoque successivement le lancement d’un lourd canot dans son chantier de construction, puis les préparatifs pour la campagne de pêche à la sardine au pied des quais de Douarnenez. Ces deux scènes exaltent l’effort des hommes, halant le chariot de mise à l’eau ou ployant sous les trains de filets qu’ils chargent à bord. Dans les deux autres panneaux, intitulés Le Mauvais Coin et Les Débris, la nature reprend le dessus : violente tempête côtière sous les yeux de spectateurs impuissants et angoissés, puis recueil des vestiges du bateau dans une anfractuosité rocheuse. L’affrontement de l’homme et de la nature, au péril de la vie, est évoqué avec une sobriété qui contraste avec de nombreux tableaux de Salons peints depuis quelques décennies. Le danger est présenté comme une composante ordinaire du quotidien des gens de mer, l’un des horizons de leur labeur.

Tapisserie scène portuaire

La Mer, tapisserie commandée par la manufacture des Gobelins en 1939 et achevée après la guerre, réunit deux thèmes majeurs de l’œuvre de Méheut : le travail des gens de mer et la faune et la flore marines. Hommes et femmes, unis dans l’effort, remontent au cabestan leurs bateaux sur une grève de Haute-Normandie. À gauche, d’autres marins ramendent leurs filets ou portent à terre la pêche du jour. Encadrant cette scène, une frise grouillant de vie entremêle algues, poissons, crustacés, coquillages et concrétions de corail blanc où se nichent des oiseaux marins, un bouquet de langoustes et quelques objets symboliques, comme des ancres ou des casiers. © P. Charruaud/ADAGP, Paris 2013

Dix ans plus tard, dans une série de lettres illustrées à Yvonne Jean-Haffen, Méheut fait le récit d’un drame de la mer survenu à Saint-Guénolé. Depuis l’annonce du naufrage au bar des Bélugas (« Mauvaises nouvelles ») jusqu’à la veillée funèbre du noyé, les gouaches alternent scènes proprement maritimes – le renforcement des amarres à terre ; la sortie du canot de sauvetageÊ– et les répercussions de l’événement dans la communauté littorale. Méheut légende ainsi la dernière image de cette séquence : « Au pays de mer, St Guénolé, après avoir essayé pendant deux heures de ramener le pauvre bougre, le laisse à sa veuve ». Approchant au plus près l’intimité des personnes concernées, il rend compte avec pudeur et émotion des risques du métier de marin pêcheur côtier, et par son témoignage en images, se fait le chroniqueur de la communauté maritime.

Fêtes votives et plaisirs nautiques

La perception de cette dimension périlleuse ne se traduit pas chez Méheut par une dramatisation ou une héroïsation des métiers de la mer. Elle affleure cependant dans l’intérêt qu’il porte, à terre, aux manifestations religieuses orchestrées par le clergé dans les paroisses du littoral. L’une de ses premières gravures en taille d’épargne, issue d’un séjour en pays Bigouden en 1919-1920, montre le baptême d’une barque. Familier des pardons, il n’omet pas de signaler la présence des modèles de navires portés en procession – à Notre-Dame des Naufragés à la pointe du Raz, à Saint-Cado en Belz, à Notre-Dame de la Joie en pays Bigouden–, signes identitaires des communautés maritimes. Ce geste symbolique devient le sujet de deux de ses plus imposants groupes sculptés en céramique, montrant l’ex-voto sur un brancard porté tantôt par des femmes, tantôt par des hommes, qu’il intitule en breton Itron Varia ar Mor (Notre-Dame de la Mer) et Doue diwall ar vag (Dieu protège le bateau).

La mer comme espace de navigation de loisir est ignorée de Mathurin Méheut. Ni les voiliers de plaisance, ni les régates ne font partie de son horizon culturel : il n’en fera jamais l’expérience. Tout juste a-t-il l’occasion de représenter quelques engins de plage, embarcations de plaisance légère déposées sur la cale d’un port méridional. Car c’est au bord de la Méditerranée, à Monte-Carlo dans les années vingt, à Cassis au cours de la décennie suivante, qu’il s’étonne et qu’il témoigne des nouveaux usages du bord de mer : baignade et autres plaisirs de la plage. De nombreuses lettres illustrées expédiées depuis le Midi esquissent des corps dénudés et exposés au soleil, de Cassis à Monaco. Dans le Sud, il découvre aussi une tradition nautique à laquelle il consacre de nombreuses séries de dessins : les joutes. Il en décrit le rituel, en analyse les gestes et les instruments, campe les vigoureuses silhouettes des jouteurs, mais n’oublie pas les attitudes des spectateurs. Il s’intéresse à toutes les facettes de la compétition et du spectacle, tout comme il le fait ailleurs dans les frontons des jeux de pelote basque ou dans les arènes des courses taurines.

Les cols bleus en goguette

Les marins, Méheut les dessine et les peint dans tous les moments de leur vie : à bord, dans les gestes du travail, mais aussi à terre, dans les moments de détente ou de fête. Outre les pêcheurs qu’il a beaucoup représentés, il porte un regard empreint de sympathie et d’affection sur les matelots de la Royale. Il rencontre les cols bleus à Recouvrance et rue de Siam, à Brest, sur la Canebière, à Marseille, sur les quais de Toulon et les boulevards parisiens, dans les salles de bal, dansant au son du piano mécanique, à Ouessant, attablés à la terrasse d’une brasserie de Montparnasse ou d’un café provençal, au bar des Bélugas bigouden ou sous la tente au pardon de Notre-Dame de la Joie. À la gare Saint-Charles à Marseille, il saisit, en 1929, un détachement de matelots au milieu d’un amoncellement de sacs de marins. Il croque la silhouette de l’un d’eux ployant sous le poids de son paquetage, d’un autre accoudé et fatigué au milieu des ballots, et commente ainsi : « Et voici pour finir les souvenirs de voyage le dernier croquis en gare de Marseille où des Kermadec saouls comme des barriques ne faisaient pas honneur à la Bretagne ». Yves Kermadec est le nom du héros du roman de Pierre Loti Mon frère Yves, dont Méheut assure l’illustration pour l’éditeur Calmann-Lévy en 1928. Dix ans plus tard, à Brest, il consacre une importante série de gouaches aux effusions de soldats et de marins français et anglais – dont quelques Tommies en kiltÊ– dansant, buvant, flirtant au Boum Daisy, en compagnie de femmes très court vêtues !

Marins dans les rues de Brest, illustration du roman de Pierre Loti Mon frère Yves (1928). © musée Mathurin Méheut, Lamballe/ADAGP, Paris

Peintre de la mer et des marins, compagnon des pêcheurs, artiste qui eut pour principaux clients de son œuvre décorative les grandes compagnies d’armement au commerce, Méheut a très peu fréquenté la marine de l’État. Des marins de la Royale, il ne donnera, en dehors du personnage d’Yves Kermadec et de l’image des matelots au bistrot, au bal populaire ou dans les maisons de passe, que l’image mondaine des galas officiels parisiens, qu’il s’agisse d’une Soirée bleu marine donnée par l’association des anciens élèves de l’École, navale dont il illustre le programme, ou d’un Bal de la Marine donné durant l’Exposition universelle de 1937, pour lequel il conçoit une affiche étonnante : autour d’une ancre monumentale à jas de bois, un officier en tenue de gala dialogue avec un groupe de figures de bal costumé et avec une femme bernard-l’ermite dénudée surgie de son imaginaire marin.

En 1921, Méheut se voit décerner le titre de peintre officiel de la Marine. Présent à plusieurs reprises au Salon de la Marine, il n’en est pas moins souvent critique à l’égard des œuvres présentées par d’autres exposants, comme son voisin et néanmoins ami Albert Brenet. Cette indépendance farouche manifestée en toutes circonstances en fait un artiste singulier, en marge des modes et des mouvements artistiques de son temps. Singularité qui le rapproche des gens de mer, auxquels il rend hommage dans son discours de réception – reconnaissance tardive– à l’Académie de Marine en 1956 : « Dès mon enfance, j’ai subi l’attraction de l’océan […]. Je devais y consacrer ma vie […]. Je m’attachai aux travailleurs de la mer, aux combattants de la mer, à ceux qui la ressentent de si près dans leur corps qu’elle leur donne cette allure et ce caractère inimitable. »

Méheut n’est ni un peintre voyageur, ni un artiste navigateur. Témoin des mutations de la société côtière tout au long de la première moitié du XXe siècle, il transpose dans une œuvre artistique magistrale ce que l’on nommera quelques décennies plus tard la culture maritime.

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