Par Xavier Mével – « Curé rouge » pour les uns, « saint homme » pour ses ouailles, l’aumônier des pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz a voué son sacerdoce à la défense de la communauté maritime basque. Après des années d’embarquements, il se bat pour une mer plus sûre, plus propre, plus équitable et plus fraternelle.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

« Bon Dieu ! on est dans la chaîne maritime et on doit y rester, notre déménagement n’est pas justifié. » Mikel Epalza n’est pas du genre à s’en laisser conter. C’était lors d’une réunion de l’association Escale Adour, au foyer du marin de Bayonne. Son président, le pilote François Cazeils, venait d’évoquer l’expropriation programmée de leur seamen’s club, situé en zone Seveso. Aussi sec, Mikel s’est enflammé. Il a tant bataillé pour que les marins en escale aient un endroit où aller que l’idée d’abandonner ce local idéalement situé au cœur du port de commerce le révulse. Il faudra toute la diplomatie du président pour éteindre le feu sous la soupe au lait. D’ailleurs, Mikel en conviendra volontiers, le nouveau local sera tout près de là et il sera neuf, si bien que ni l’association ni les marins ne perdront au change.

On l’a compris, ce n’est pas pour lui que Mikel s’énerve. Il a voué sa vie à la défense des petits et s’il donne parfois de la voix, c’est toujours pour voler au secours de ceux qui n’en ont pas. Un altruisme chevillé à l’âme depuis l’enfance. « Je suis amoureux de naissance », plaisante-t-il, car il est né un 14 février, jour de la Saint-Valentin. C’était en 1946, à Halsou, un village proche de Bayonne. Sa famille, originaire de Lekeitio, avait dû traverser la Bidassoa sous la pression de la dictature franquiste. Nationaliste basque, son père était condamné à mort et avait bénéficié d’un échange de prisonniers.

Un père ingénieur, une mère infirmière, quatre frères et trois sœurs, Mikel, le second de la fratrie, baigne dans le patriotisme basque et la foi catholique. « Chez nous, on a toujours parlé basque, c’était important, c’était naturel. Par ailleurs, ma famille était très croyante. La porte était toujours ouverte et nous avons grandi dans des valeurs de paix et de partage. » De là, cette vocation de pêcheur d’âmes. Ordonné en juin 1973 à Ciboure, Mikel embarque dès le lendemain comme matelot pour une saison de thon sur le canneur Pantchika, patron Michel Lazabal.

Car le jeune prêtre a toujours eu la fibre maritime. Il a grandi à Bayonne et les Epalza n’ont jamais coupé leurs racines avec le port de Lekeitio. Après la guerre civile, ils y retournent souvent. « On était tout le temps au bord de l’eau, on allait pêcher le bar ou le chipiron à l’aviron. On partait aussi au large avec les pêcheurs. »

Portrait de Mikel Epalza
Mikel Epalza. Sa mission, c’est surtout d’« aider les gens de mer à prendre leur destin en main ». © coll. Michel Epalza

Dans la mouvance pastorale des « prêtres ouvriers », Mikel se fond dans l’équipage du Pantchika. Se gardant bien de prêcher la bonne parole, il se contente de faire son travail comme les autres. « Je devais me maritimiser ; pour cela, il fallait aller au large. On pêchait d’abord l’appât, la peita, pour remplir les viviers et ensuite on traquait le thon rouge. Cela durait deux mois, en juin et juillet. À partir d’août, on allait plus au large chercher le thon blanc. » Au contact des hommes du Pantchika, Mikel apprend quelques vérités premières. « En mer, on ne domine rien, on est à la merci du temps, du poisson, du marché. Face à cette précarité, on ne peut opposer que l’humilité, le courage et la solidarité. »

La précarité, le père Epalza en goûte le fruit amer dès son retour à terre, lorsque sa hiérarchie le débarque d’autorité après sa première campagne. Les « prêtres au travail » ne sont pas en odeur de sainteté au Saint-Siège, qui les préfère au presbytère. Pourquoi ? « C’était un ministère à risque », élude Mikel. Il met donc sac à terre, la mort dans l’âme. « Il fallait tout larguer. J’ai pris ça mal et les pêcheurs aussi : ils voulaient même aller protester à l’évêché. »

Nommé vicaire de la paroisse Saint-Martin dans la zup de Biarritz, Mikel se dépense sans compter pour ses ouailles, notamment les jeunes du quartier populaire de Pétricot, et aussi les nombreux réfugiés espagnols en qui il reconnaît le destin de sa propre famille. Après treize ans de cette vie de terrien, il est enfin nommé « aumônier des pêcheurs » dans le cadre de la Mission de la mer fondée en 1950 par les « prêtres embarqués ». Retour à la mer.

Affecté à ces nouvelles fonctions en septembre 1985, Mikel embarque aussitôt comme matelot et cuistot sur le thonier Eskual Herria. Depuis sa campagne sur le Pantchika, le milieu de la pêche n’est plus du tout le même. « J’avais quitté un monde homogène, solidaire et je retrouvais un monde divisé. » Riches et pauvres, industriels et artisans, Français et Espagnols, des fossés se sont creusés entre ces catégories, que l’arbitrage européen peine à combler. Aumônier de tous les gens de mer, Mikel multiplie les embarquements sur divers bateaux de Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, Lekeitio, Bayonne. « J’essayais de faire tous les métiers, thoniers, fileyeurs, trémailleurs, palangriers, chalutiers pélagiques, pibaliers de l’Adour. J’ai même ramassé les boulettes du Prestige en 2002. »

Marché sur le quai à Saint-Jean de Luz
Débarquement de l’anchois à Saint-Jean-de-Luz à la fin des années 1980. © Michel Thersiquel

À bord, Mikel fait son boulot, comme les autres, à moins qu’on ne le sollicite pour un service moins séculier. Un jour, en escale à Almeria (au Sud-Est de l’Espagne) sur un thonier de Lekeitio, il a dû improviser une messe à même le quai à la demande de son patron, parce qu’il y avait eu deux deuils dans les familles. « Je n’avais que mon bleu de travail, je suis allé à terre voir le curé du coin, mais il n’a jamais voulu me prêter son calice. Je lui ai dit qu’il ne l’emporterait pas au paradis. On a bricolé un autel avec des caisses de poisson et les deux cents pêcheurs des quatorze bateaux en relâche dans le port ont assisté à l’office. »

L’aumônier des marins ne navigue pourtant pas pour prêcher la bonne parole. Il se contente de partager leur vie, parfois dans une promiscuité effarante – jusqu’à quatorze couchettes dans le même poste d’équipage –, et de leur donner un coup de main quand l’occasion se présente. Il se souvient ainsi avoir convaincu tout un équipage de renoncer à l’alcool pour aider un copain à se sortir de son addiction. « On l’avait repêché dans le bassin ivre mort. Il est devenu le président des Alcooliques anonymes de son port. »

En mer, Mikel a aussi vécu quelques drames. Comme ce jour où, un filet s’étant pris dans l’hélice, un matelot s’est noyé en voulant le libérer. « C’était un gars de l’île d’Yeu. Ça m’a tellement marqué qu’une fois à terre je suis allé à l’école d’apprentissage maritime de Ciboure et je leur ai dit : “Voilà ce que je viens de vivre. C’est pas normal. Il faut préparer les élèves à ça.” » Un stage de formation à la plongée a ainsi été organisé à Socoa. L’aumônier y a lui-même participé. Ce qui lui sera parfois bien utile en tant que « chef de palanquée ».

La pêche est un métier dangereux. Mikel a lui-même frôlé le naufrage à bord d’un palangrier victime d’une voie d’eau lors d’une campagne de merlu. « La pompe de cale ne marchait pas, on était obligé de pomper à la main. J’étais à la barre et les deux autres gars étaient malades. Je ne sais pas comment on a réussi à rentrer ! » L’aumônier des marins rappelle volontiers que ses paroissiens sont statistiquement les premières victimes des accidents du travail.

« C’est bien de prier mais on ne peut pas en rester là »

Le 25 mars 1988, Mikel, qui s’avoue « très ému par la souffrance des veuves », organise la première réunion de femmes de marins à l’initiative de la Mission de la mer et de l’Apostolat de la mer (organisation galicienne). « À l’époque, en Galice, il y avait cent morts en mer par an alors qu’en France on en comptait quatre fois moins. Tout le monde était fataliste. C’est bien de prier, mais on ne peut pas en rester là. À cette réunion, j’ai dit qu’on devait réfléchir à la sécurité. Par exemple faire pression sur les patrons pour qu’ils embarquent un radeau de survie et ne se contentent pas de le louer le jour de l’inspection. » Neuf ans plus tard, dans le sillage des rencontres européennes de structures similaires, Mikel participe à la création de l’association locale Uhaina, qui regroupe des femmes du quartier maritime de Bayonne.

Prospectus de biodégradabilité des déchets en mer
Une page édifiante du fascicule Les poissons alertent les enfants. © coll. Michel Epalza

Pas question de se résigner. L’aumônier n’hésite pas à monter au créneau pour défendre ses ouailles. Ou pour les apaiser, comme lors de la « guerre de l’anchois », en 1986, qui oppose bolincheurs espagnols et pélagiques français, les premiers accusant les seconds de ruiner la ressource. En juillet, trois cents bateaux espagnols mouillent en travers de la Bidassoa, verrouillant le port d’Hendaye. La tension monte, les autorités françaises songent à forcer le blocus manu militari. Mikel entre dans l’arène. « J’ai d’abord proposé à l’aumônier de Pasajes qu’on réfléchisse ensemble. Il m’a répondu : “T’es fou ? Mets pas ton nez là-dedans !” Alors je me suis adressé à José Ignacio Espel, qui était responsable de la pêche au gouvernement basque. Je lui ai dit : “On est dans la même baignoire, le golfe de Gascogne. Viens passer la journée avec moi, on va discuter avec les pêcheurs.” Il est venu, il a pris conscience des points communs et des divergences entre les deux communautés. Ensuite nous avons pu les réunir pour trouver un compromis. Ça n’a pas été facile, tout le monde était énervé. J’étais chargé de traduire les interventions en espagnol, en basque et en français, et je me rappelle avoir prévenu : “Je ne traduirai que ce qui se dira ; ce qui se gueulera, je ne le traduirai pas !” »

Cinq heures plus tard, les deux parties avaient trouvé un terrain d’entente et le blocus était levé. C’est sur la base de ce compromis que seront signés entre la France et l’Espagne les Accords de Saragosse. Il fallait tout le charisme de Mikel pour réussir cette médiation. « Quand on sert de pont entre les uns et les autres, plaisante-t-il, on est tiraillé entre chaque côté, et à la fin, tout le monde te marche dessus ! » Pourtant, si quelques armateurs l’ont parfois traité de « curé rouge », Mikel Epalza semble bien faire l’unanimité. « C’est un saint ! » m’a glissé dans l’oreille une vieille dame que nous étions allés visiter. Dans les rues de Biarritz, de Saint-Jean-de-Luz ou d’Hendaye, Mikel ne peut pas faire un pas sans être salué, embrassé par des gens qui ont épaulé ses initiatives ou en ont bénéficié.

Car il se démène, le père Epalza ! Notamment pour la jeunesse. En 1990, il fonde Itsas Gazteria (Jeunesse de la mer) avec un groupe de jeunes pêcheurs de Saint-Jean-Ciboure. La première initiative de ceux-ci, en lien avec leurs homologues du Sud, consiste à lancer une enquête afin de définir les aspirations de cette nouvelle génération. Des questionnaires sont expédiés dans nombre de ports basques et français, qui font l’objet de débats. Des six cent cinquante réponses reçues, il ressort que les jeunes pêcheurs se sentent laissés pour compte ; ce sont toujours les autres qui décident, on ne leur demande jamais leur avis.

Mikel leur donne la parole en fondant la revue Altxa Mutillak. C’était en 1991. À ce jour, une douzaine de numéros sont sortis, dont un volume double de quatre cent vingt pages rassemblant une centaine de témoignages et un millier de photos qui retracent l’histoire des pêches basques depuis le temps de la vapeur jusqu’à nos jours. On se demande comment Mikel, qui assume l’essentiel de ce travail éditorial, parvient à abattre une tâche aussi considérable.

« Une photo de pêcheur qui reste dans une famille, c’est comme une perle. Il faut la relier à d’autres pour en faire un collier. C’est ça le but de cette revue. Tu sais, en mer j’ai appris que les pêcheurs étaient des grands seigneurs. Avec Altxa Mutillak, j’ai voulu rendre leur dignité aux gens de mer. J’ai fait appel à tous ceux qui avaient des photos, j’ai recueilli leur parole pour montrer les valeurs d’entraide qui ont toujours structuré cette population. Pour moi, défendre la pêche artisanale, c’est défendre un terroir, une culture. »

Les poissons alertent les enfants

Si les jeunes d’Itsas Gazteria doivent savoir d’où ils viennent, il leur faut aussi savoir où ils vont. Et l’avenir de la pêche passe par le respect de la nature. De là l’opération « Mer propre » lancée par Mikel avec un fascicule pédagogique intitulé Les poissons alertent les enfants. On y apprend les bons gestes pour éviter de polluer la planète bleue. La leçon est illustrée notamment par un tableau montrant le temps de survie des déchets selon leur nature. Cette page est tellement édifiante qu’elle sera traduite dans plusieurs langues, reprise par quelques revues – dont l’Almanach du marin breton et affichée dans des stations balnéaires, comme à l’île de Bréhat, qui pour cette raison fera du curé basque son citoyen d’honneur.

maquette d'une chaloupe thonière
La maquette de la grande chaloupe thonière, offerte comme ex-voto pour l’église
de Socoa par Joseph Garat, premier président des associations Itsas Begia et Escale Adour. La coque est l’œuvre de Fernand Doyenard, le gréement celle de Pierre Hiribarren. © coll. Michel Epalza

« Moi-même, remarque Mikel, quand j’étais embarqué, je jetais tout par-dessus bord, sans état d’âme. » Les pêcheurs sont pourtant les premiers témoins de la pollution, eux qui remontent dans leurs filets des monceaux de détritus aussitôt rejetés à la mer. Pour rompre ce cercle vicieux, les jeunes d’Itsas Gazteria leur ont distribué des sacs-poubelle. Depuis lors, la gestion de ce collectage d’ordures a été reprise par le conseil régional. Et parallèlement, Laurent Dubois, ancien marin pêcheur en charge de ce ramassage, récupère sur les pontons le matériel déclassé – filets, cordages, électronique, fusées de détresses, survies… – à l’intention des pêcheurs de pays émergents. Quatre conteneurs ont ainsi été exportés. Dans le même esprit, l’aumônier a lancé, en partenariat avec des agriculteurs, l’opération Itsasoa, qui permet à deux bateaux de marcher à l’huile de tournesol, un carburant « propre ».

Convaincu que la pêche artisanale doit prendre son destin en main plutôt que d’attendre tout des institutions, Mikel prône une économie solidaire. En 2002, il a ainsi initié la fondation de Baltxan (ensemble, en basque), un organisme qui accorde des prêts à taux zéro de 5 000 euros, remboursables six mois plus tard, aux jeunes pêcheurs qui doivent faire face à une dépense exceptionnelle, comme un changement de moteur ou de chalut. Trente-deux projets ont déjà été soutenus. C’est simple, efficace, et à mesure que les prêts sont remboursés, l’argent est aussitôt redistribué. « À l’avenir, conclut Mikel, il est indispensable que les gens de la pêche artisanale s’unissent pour faire du lobbying. Les bateaux de moins de 14 mètres emploient 80 pour cent des pêcheurs, mais ils débarquent la même quantité de poisson que les navires industriels, consomment dix fois moins de carburant et reçoivent dix fois moins de subventions. C’est une injustice flagrante. »

Apôtre infatigable des « petits », Mikel Epalza ne peut plus guère prendre la mer. Il passe son temps en réunions, en visites, ou devant l’écran de son ordinateur, dans le capharnaüm hallucinant de son presbytère. À moins qu’il ne fasse son métier d’officiant dans la pimpante chapelle de Socoa érigée à proximité. Trônant au sommet d’un mamelon, le sanctuaire est voué aux marins, comme en témoignent la maquette de la grande chaloupe accrochée au plafond, l’autel en forme de barque, la chaire ornée d’une barre à roue. Avec sa foi pour compas de route, et après quarante ans de sacerdoce, l’aumônier des pêcheurs navigue toujours