Mariscadoras, femmes de grève

Revue N°306

Mariscadoras galicia, Mariscadoras cambados
Chacune choisit sa zone de pêche sur l’estran. Des licences, des tailles minimales et une limitation du poids des captures permettent d’éviter une surexploitation 
de ces ressources naturelles et renouvelables.© Adrián Baúlde

par Virginie de Rocquigny – Dans la région de Galice, la pêche à pied fait vivre près de huit mille personnes, dont une large majorité de femmes. Ces mariscadoras ont refusé la privatisation de leurs zones de pêche et les gèrent collectivement. Elles ont aussi amélioré leur statut et investissent des instances professionnelles auparavant réservées aux hommes.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Six heures du matin, un lundi froid et silencieux de décembre. Pas un bruit dans les ruelles de San Tomé, modeste quartier de pêcheurs de Cambados, sur les rives de la ria d’Arousa, au Sud de la Galice. Des halos de lampes émergent un à un de l’obscurité, suivis par le bruit de roulement des chariots sur le pavé humide. Des silhouettes de femmes surgissent de toutes parts, se dirigeant d’un pas rapide vers la plage. D’autres arrivent à bicyclette. Toutes portent des salopettes en néoprène et des bonnets épais, rabattus sur le front. Elles se hèlent bruyamment, en galicien. À l’aube, la plage leur appartient : ce sont les mariscadoras, les pêcheuses à pied de Galice. Dans quelques instants, leur hangar, juste en haut de la grève, résonnera d’un intense brouhaha. C’est ici que ces travailleuses de l’aube ont coutume de se retrouver pour avaler un dernier café, avant d’entamer leur journée de travail.

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Une mariscadora, pêcheuse à pied, récolte coques et palourdes à marée basse sur l’estran. Le matériel utilisé est basique et l’activité, bien encadrée, est rentable. © Virginie de Rocquigny

À Cambados, ville de 13 000 habitants, 207 personnes – dont 11 hommes seulement – pêchent sur le Sarrido, le banc principal de cet estuaire large et généreux : 4 kilomètres carrés où elles récoltent principalement des palourdes et des couteaux. Guidée par sa lampe frontale, María José Cacabelos, cinquante-huit ans, dont vingt passés sur la grève, pousse maintenant le chariot qui transporte son matériel : deux râteaux, un grand seau, trois pots en plastique qui lui permettront d’évaluer sans balance le poids de ses coquillages, et des filets servant à les rincer. Ces chariots sur lesquels les mariscadoras ramènent également leur pêche, sont utilisés depuis vingt ans seulement. Dotés de deux roues récupérées sur des vélos d’enfants, bricolés, ils sont parfaitement adaptés à leur usage et permettent de soulager des lombaires déjà soumises à rude épreuve. « Avant, les femmes se servaient d’un panier en équilibre sur leur tête, se souvient María José Cacabelos. On aurait dit des ballerines ! » À part ces chariots, le matériel utilisé n’a guère varié au fil du temps et reste très sommaire. « Le plus grand progrès technique, c’est l’invention du Gore-Tex et du Neoprene ! », s’amuse Mélissa Rey Oubiña, jeune femme en large ciré orange.

La pêche est autorisée de deux heures avant la basse mer jusqu’à deux heures après, cent quatre-vingts jours par an. Les coquillages doivent, de plus, être livrés avant seize heures à la criée, de l’autre côté de la ville, sur le port de pêche de Tragrove. Selon les horaires de marées, les mariscadoras travaillent donc de l’aube au début d’après-midi.

Ce matin, la pêche ouvre à six heures et demie. Une file indienne se forme dans la nuit. Après un quart d’heure de marche, les femmes se dispersent. Certaines restent sur l’estran sableux, d’autres partent bien plus loin, dans l’eau jusqu’à la taille. Chacune a ses coins de pêche favoris et sa technique de prédilection. Lorsqu’elles travaillent dans l’eau, les mariscadoras délaissent le simple râteau pour une drague à main : cet outil est pourvu d’une rangée de dents permettant de sortir du sédiment les coquillages et les stocke dans un panier métallique situé juste derrière. Il se manie à l’aide d’un long manche.

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Située au Nord-Ouest de l’Espagne, la Galice compte 1 300 kilomètres de côtes ponctuées de grandes rias où s’est développée la pêche à pied.

Entre palourdes fines et palourdes japonaises

Une fois essaimées, les femmes au travail ne se devinent plus qu’aux lumières de leurs lampes frontales et au bruit, régulier et métallique, des outils qui fouissent le sable. Quelques rires et des chants interrompent cette ambiance besogneuse. María José récolte ses premiers coquillages. Malgré l’obscurité, un simple coup d’œil lui permet de deviner qu’il s’agit de palourdes japonaises (Ruditapes philippinarum), celles qui rapportent le moins. Elles sont légèrement plus dodues et plus striées que les palourdes grises communes européennes (Ruditapes decussatus), que l’on appelle ici ameixas finas, « palourdes fines ». Plus résistante et plus productive que l’espèce autochtone, la « japonaise » a été amenée en France en 1972 à des fins d’élevage et a depuis colonisé le littoral européen. Les mariscadoras l’élèvent aujourd’hui, ce qu’elles n’ont pas réussi à faire avec la palourde fine, malgré plusieurs tentatives : elles sont donc devenues vénéricultrices. Elles importent des naissains (coquillages juvéniles) d’écloseries et les font d’abord grossir six mois en poche, dans des parcs qui appartiennent à leur cofradía – organisation qui correspond à un comité des pêches, en France. Chaque mois, ces jeunes coquillages sont triés par taille au tamis et lorsqu’ils mesurent 7 millimètres, ils sont transférés en milieu naturel. Le biologiste de la cofradía indique alors aux mariscadoras où les relâcher, afin d’équilibrer le gisement et d’assurer, à terme, les meilleurs rendements possibles. « Nous semons les palourdes comme le blé dans un champ », résume Flora Castro Saborido, qui aime rappeler qu’être mariscadora, ce n’est pas simplement descendre sur la grève et ramasser des coquillages. Chaque pêcheuse contribue à parts égales à l’achat du naissain et tout le travail est effectué collectivement.

Comme ses collègues, María José peut aujourd’hui prélever 4 kilogrammes de japonaises et 1 kilogramme de fines. Pas de couteaux aujourd’hui : le coefficient de marée, peu élevé, ne permet pas d’en récolter. Le quota de palourde varie quotidiennement : il est fixé par le biologiste de la cofradía, qui observe le gisement régulièrement. La taille minimale est fixée à 4 centimètres pour ce bivalve mais plus il est gros, plus il est vendu cher. Ne récolter que les belles palourdes fines fait une différence de revenu notable en fin journée : selon la taille, leur prix varie de 20 à 40  euros le kilogramme.

Une fois pesées et triées, toutes les palourdes sont expédiées à la criée de Cambados. Le contrôle sanitaire y est strict et les mollusques passent au minimum quarante-deux heures dans des viviers afin d’être purifiés. La majorité des palourdes de Cambados sont vendues en Espagne pour être consommées fraîches. Dans la région de Galice, où alternent falaises abruptes et paisibles rias, la pêche à pied fait vivre près de huit mille personnes – dont une large majorité de femmes – et dégage un chiffre d’affaires de 25  millions d’euros.

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Le temps de travail étant limité par la marée, les mariscadoras commencent fréquemment à pêcher avant le lever du jour, à la lueur d’une lampe frontale. © Adrián Baúlde

« Il fallait s’organiser ou disparaître »

Pratiquée depuis des siècles, elle n’a pas toujours été aussi organisée. C’était à l’origine un travail d’appoint pour les femmes, lorsque les hommes étaient en mer. Quand les hivers étaient rudes, coques et palourdes étaient bien souvent la seule source de protéines du foyer ; on les mangeait accompagnées des légumes du potager familial. Le reste de l’année, les revenus tirés de la vente des coquillages servaient aux dépenses quotidiennes, tandis que le salaire des hommes était utilisé pour rembourser les dettes ou épargner. Bien qu’indispensable, ce revenu complémentaire n’était cependant pas considéré à sa juste valeur et les pêcheuses elles-mêmes n’estimaient pas qu’elles exerçaient un métier. Chacune allait travailler seule et vendait directement ses prises aux acheteurs. « Ils fixaient les prix à leur guise et se moquaient des femmes, alors que ce travail demande un réel effort physique. C’était de l’esclavage », s’indigne encore María José Cacabelos, qui se souvient très bien de ses vacances passées à fouiller le sable avec sa mère et sa grand-mère, sur cette même plage.

L’individualisme qui régnait alors chez les mariscadoras ne les empêcha pas, cependant, de se battre corps et âme pour « leur » plage. À plusieurs reprises, entre  1956 et  1975, il fut question de privatiser le banc du Sarrido. Sous couvert d’une gestion plus rationnelle de la pêche à pied, les autorités envisageaient de le diviser en parcelles, attribuées à des industriels locaux. Des manifestations empêchèrent aussitôt ces projets d’aboutir. « Ma mère était descendue sur la grève pour retirer les pieux qui marquaient déjà ces concessions, se souvient Rosario Oliveira Dominguez tout en raclant le sable avec concentration. Elle refusait l’idée que quelques riches familles s’approprient le Sarrido, au détriment de la population locale. Elle fut incarcérée avec son bébé de trois mois… Je pense souvent à elle quand je travaille ici. » Plusieurs mariscadoras furent ainsi condamnées à des peines de prison ferme.

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Autrefois, la pêche à pied était considérée comme une activité nourricière ou, au mieux, comme un métier d’appoint pour les femmes. Faute d’organisation, les mariscadoras se voyaient dicter leurs conditions par les acheteurs. © coll. part.

Ces travailleuses des grèves souffraient alors d’une image déplorable et la presse locale n’en parlait que pour mentionner leurs rivalités internes. Leur connaissance de l’estran n’était ni reconnue, ni valorisée. « On faisait ce métier quand on ne pouvait rien faire d’autre : c’était celui des femmes qui ne pouvaient pas étudier ou qui refusaient de travailler à l’usine », raconte avec le sourire Victoria Oubiña, une retraitée qui a pratiqué ce métier de neuf à soixante-trois ans.

Le jour s’est levé tandis que nous discutions, dévoilant un large ciel bleu. En tenue de ville, un carré de soie noué autour du cou, Victoria salue une à une les pêcheuses qui commencent à revenir vers la plage après trois heures de labeur. Elle vient ainsi tous les matins observer ces femmes au travail, avec une pointe de nostalgie mais aussi de fierté, car la communauté des mariscadoras a su prendre en main son destin pour ne pas disparaître.

Une ressource naturelle autrefois mal gérée

Au début des années 1990, la situation était alarmante : le stock de palourdes déclinait fortement à Cambados, comme partout ailleurs en Galice, victime d’une surexploitation progressive. Jusque dans les années 1960, palourdes, coques et couteaux étaient des produits de diversification pour les conserveurs, dans les périodes où les sardines faisaient défaut. De plus, les touristes ont commencé à consommer ces produits, frais et en grande quantité, dans les années 1970, entraînant une augmentation de la demande en Galice, principale région de production. En conséquence, les prix se sont mis à flamber, incitant de nombreuses personnes à se tourner vers la pêche à pied, devenue lucrative.

Dès les années 1960, l’État a tenté d’imposer un arrêt de la pêche pendant quelques mois par an, instaurant même un permis de pêche, mais sans fixer de numerus clausus. Le principe du libre accès aux ressources marines restait encore solidement ancré dans les mentalités. « À partir des années 1990, nous avons pris conscience qu’il n’y avait plus beaucoup d’options possibles, reprend Victoria Oubiña. Il fallait soit s’organiser pour protéger la ressource, soit faire autre chose… ou émigrer. » Pour celle qui avait vu sa mère et sa grand-mère vivre grâce aux ressources du Sarrido, la question ne se posait pas : il fallait se serrer les coudes, quitte à remettre en cause des pratiques ancestrales.

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Lorsqu’elles travaillent dans l’eau, les mariscadoras utilisent une drague à main dotée d’un long manche. © Virginie de Rocquigny

La gestion de la pêche relevant en Espagne des compétences des communautés autonomes, la région de Galice choisit alors d’organiser des réunions locales sur l’avenir de la pêche à pied en s’adressant directement aux mariscadoras. Il lui faut gagner la confiance de ces femmes qui, pour beaucoup, redoutent des interdictions de pêche. En 1995 se tient ainsi une réunion d’une centaine de mariscadoras venues de toute la région pour définir de nouvelles règles d’organisation, sur des bases collectives. À la suite de ces discussions, un vaste programme de formation destiné à ces professionnelles de la pêche à pied est lancé, grâce à des fonds européens. En  1996 et  1997, cent cinquante-deux cours, traitant aussi bien de la biologie que de la production, de la commercialisation et les bénéfices de l’organisation collective sont dispensés, suivis par près de trois mille femmes. « La clef du succès des Galiciennes, c’est ce programme de formation », estime aujourd’hui Katia Frangoudes, chercheuse en sciences politiques de l’Institut universitaire européen de la mer de Brest, qui a conduit de nombreux programmes centrés sur le rôle des femmes dans la pêche et l’aquaculture. Pour cette universitaire, l’exemple des Galiciennes est une référence. « On a confié la gestion de la ressource à ces femmes, avec l’appui d’un biologiste. Ces formations leur ont donné les moyens et les compétences pour parvenir à cet objectif. C’est un processus réellement émancipateur. » À partir de ce moment, l’activité des mariscadoras s’est professionnalisée. En devenant des travailleuses autonomes déclarées, elles ont pu enfin accéder à un statut et à une couverture sociale.

« C’est devenu un vrai métier, digne et rentable. »

Ces changements, pourtant, n’allaient pas sans quelques réticences. « Les plus âgées n’étaient pas d’accord pour payer des cotisations sociales, se souvient Victoria Oubiña. Elles gagnaient moins qu’avant, sans pouvoir cotiser suffisamment pour espérer toucher une retraite correcte. » Victoria et quelques camarades tenteront de régler ces problèmes au cas par cas. « Je me rappelle aussi la mise en place de la taille limite de capture, dit-elle encore. Nous avons dû attendre deux ans sans pouvoir pêcher normalement, le temps que les palourdes grossissent. Je recevais des appels téléphoniques la nuit et les pneus de ma voiture ont été crevés plusieurs fois ! »

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Aujourd’hui, les mariscadoras ont un statut, une couverture sociale, et elles gèrent ensemble leurs zones de pêche. L’organisation collective porte ses fruits. © Virginie de Rocquigny

En 1999 le groupement des pêcheuses à pied de Cambados est néanmoins créé, et ce type d’organisation collective fleurit partout en Galice. Pour accéder à la grève, il est désormais obligatoire d’en faire partie, mais aussi de décrocher les précieux Permex. Ces licences personnelles sont contingentées et rattachées à une cofradía, donc à une zone de pêche. Elles sont attribuées par la Région galicienne selon certains critères : il faut tirer l’essentiel de ses revenus de la pêche à pied et pouvoir l’attester chaque année pour obtenir son renouvellement. C’est ce qui a poussé María José Cacabelos, qui n’aurait jamais pensé devenir pêcheuse à pied, à choisir, elle aussi, cette activité professionnelle. « Les choses ont vraiment changé depuis l’époque de ma mère et de ma grand-mère. C’est devenu un vrai métier, digne et rentable », résume-t-elle.

Vingt ans plus tard, ses mèches grises en bataille, elle ne regrette rien. À genoux sur le sable, fourbue par une marée démarrée à l’aube, elle sélectionne les plus belles palourdes de son seau, et en met quelques-unes de côté pour une camarade qui n’a pas atteint son quota. Si les rivalités existent, la solidarité n’est pas un vain mot sur la grève de Cambados. Concentrée sur sa tâche, María José Cacabelos n’oublie pas pour autant que les défis à relever sont nombreux. « Nous devons améliorer la productivité de certaines zones en semant davantage, et perfectionner la traçabilité des produits, explique-t-elle. Actuellement, des coquillages en provenance du Portugal sont vendus comme étant galiciens, alors qu’ils n’ont passé que deux jours dans un bassin ici. C’est de la fraude ! »

En créant leurs propres groupements au sein des cofradías, les femmes sont entrées dans les instances professionnelles, jusqu’ici exclusivement masculines. María José Cacabelos a ainsi été élue au sein de sa cofradía, en tant que présidente des pêcheuses à pied, puis elle en est devenue « vice-patronne ». C’était la première fois qu’une femme accédait à un tel mandat au sein de cette institution centenaire. Mais le plus haut poste, celui de « patron », n’est encore que très rarement occupé par une femme. « Il est temps que les femmes puissent réellement être entendues dans les négociations, estime encore María José Cacabelos. Aujourd’hui, nous y participons, mais les hommes ne voient toujours pas d’un bon œil que des femmes décident et organisent le travail. »

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Pesée des coquillages dans le hangar des mariscadoras, à San Tomé. © Adrián Baúlde

Depuis les dernières élections, fin 2018, seules six cofradías, sur les soixante-trois que compte la Galice, sont dirigées par des « patronnes ». C’est le cas à une dizaine de kilomètres au Nord de Cambados, dans la petite ville côtière de Vilanova de Arousa, dirigée par María José Vales, pêcheuse à pied. Cette femme franche et volontaire, à la voix grave et au sourire un peu mélancolique, planche longuement sur ses dossiers avant chaque réunion. « Peu de femmes osent encore se lancer, parce qu’elles ne se sentent pas légitimes… Nous ne devons pas nous contenter de rester à la petite place qu’on nous a octroyée ! », affirme-t-elle. María José Vales fait partie de Mulleres do Mar de Arousa, une association qui réunit mille deux cents femmes de la ria, travaillant directement ou indirectement en lien avec la pêche. Créé en 2016, ce collectif se bat pour donner plus de visibilité aux femmes du secteur, qu’elles soient ouvrières dans des conserveries, négociantes en produits de la mer, pêcheuses à pied ou ramendeuses de filet. « Nous sommes féministes et nous l’assumons, résume Sandra Amenazaga, secrétaire de l’association et créatrice d’un site de vente en ligne de produits de la mer. J’entends encore parfois dire en réunion que la pêche à pied est une activité complémentaire. C’est incroyable ! Il faut aider les femmes à prendre conscience de leur rôle indispensable en Galice ! Sans elles, c’est tout un pan de l’économie qui s’effondre ! »

La pêche est devenue rentable, et les hommes se portent candidats

De plus en plus d’hommes souhaitent néanmoins rejoindre les groupements de pêche à pied et cela ne semble pas poser problème. « Maintenant que nos efforts ont permis de faire de ce métier une activité rentable et reconnue, ils sont de plus en plus nombreux à candidater », ironise Flora Castro Saborido, une mariscadora qui rentre de la pêche avec sa sœur et son mari Enrique. Lui aussi vient de rejoindre le groupement et ce trio forme une petite équipe très soudée. Les deux femmes enseignent au nouveau venu comment observer le sable, identifier les trous creusés par les bivalves, connaître l’état des stocks selon les différentes zones de la plage, travailler vite.

À Cambados, la pêche à pied rapporte en moyenne 1 000  euros nets par mois pour un temps de travail équivalent à un mi-temps, dans un pays où le salaire minimum s’élève à 1 050  euros brut pour un temps plein. Cela explique sans doute que plus de 200 personnes soient aujourd’hui inscrites sur liste d’attente pour obtenir une licence… Certains se passent cependant d’autorisation pour travailler et le braconnage reste toujours un fléau pour les mariscadoras. Il est le plus souvent le fait de professionnels, qui vendent le fruit de leur pêche à des restaurateurs ou des particuliers, mais il faut aussi compter avec les touristes, qui ignorent – ou font mine d’ignorer – que ces ressources sont strictement réservées au groupement des mariscadoras. L’été, elles sont souvent contraintes de se relayer sur la plage afin d’expliquer et de défendre leur métier. Le ton monte, parfois, et il leur arrive d’appeler les gendarmes pour verbaliser les personnes en infraction.

Plutôt que de subir le tourisme, certaines mariscadoras ont préféré en tirer parti. Elles ont créé, en 2004, l’association Guimatur qui propose des visites guidées de leur univers professionnel. Des groupes scolaires et des touristes découvrent ainsi, avec elles, les richesses de la grève, le fonctionnement de la criée ou les ateliers de conserveries. L’objectif est de faire connaître à ces visiteurs la culture et les traditions maritimes de Galice, de valoriser le travail des femmes sur le littoral et de sensibiliser le public à la protection de l’environnement. « Les gens qui ont pris conscience de notre travail ne diront plus jamais que nos coquillages sont trop chers ! », constate Victoria Oubiña qui continue de jouer les guides touristiques, pendant sa retraite. « Je leur parle du plaisir que j’ai eu à faire ce travail, à vivre au contact de l’eau, en sentant sous mes pieds les coques ou les palourdes, explique-t-elle. Dans deux cents ans, si le changement climatique ne détruit pas tout, et si nous continuons à protéger la ressource, il y aura encore quelqu’un qui parlera des merveilles de cette plage ! » Sa fille, Melissa, vient la saluer après avoir versé ses palourdes dans la trieuse. « Ma mère peut être heureuse de ce qu’elle a accompli, glisse-t-elle en aparté. Elle est toujours descendue sur la grève tête haute. »

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Les mariscadoras ne se contentent plus aujourd’hui de récolter les palourdes. Elles réensemencent aussi régulièrement leurs zones de pêche avec des jeunes coquillages. Elles sont aussi devenues des vénéricultrices. © Adrián Baúlde

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