Lola la fringante

Revue N°237

bateau sous le vent
Lola of Skagen, tout dessus, passe par petit temps à proximité de « l’île nouvelle de Cordouan », vaste banc de sable apparu soudainement en mars 2009 à l’embouchure de la Gironde. © J2M SNPR

par André Linard – Construit au Danemark en 1919, cet ancien senneur a été acquis en 1994 par Jean-François Garenne et Margot Peeters, qui l’ont basé à Saint-Denis-d’Oléron. Depuis lors, Lola accueille des amateurs de voile traditionnelle au cours de stages thématiques dans les pertuis ou de croisières plus lointaines.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Il y a tout juste assez d’eau devant l’entrée du port de Saint-Denis-d’Oléron pour appareiller. À peine sommes-nous dégagés des jetées que, moteur stoppé, sous grand-voile, foc et trinquette, Lola of Skagen se met à frémir. Cap au Nord-Est, nous partons sillonner le pertuis d’Antioche, qu’encadrent les îles de Ré et d’Oléron. Un équipier à la barre, les six autres s’affairent à border les écoutes, à lover les drisses et à remettre de l’ordre, sous l’œil attentif du patron, Jean-François Garenne, qui fait établir flèche et clinfoc.

Construit en 1919, Lola of Skagen est un haikutter – ou hajkutter –, ce qui peut se traduire par « cotre-requin ». C’est un type de voilier rapide à moteur auxiliaire d’origine danoise. Dans les années 1910, le Danemark comptait déjà plusieurs fabricants de moteurs marins à combustion interne, les bateaux de pêche ayant bénéficié de ce progrès dès 1898. Lola est construite par le chantier Nipper à Skagen, le port le plus septentrional du Danemark. Fondé en 1909, le chantier a été la proie d’un incendie en 1960, entraînant la perte de toutes les archives. D’où une incertitude quant au nom de neuvage de Lola, qui se serait appelée Noken.

Les haikutters pratiquaient la pêche des poissons plats à la senne, tendue avec l’aide d’une annexe ; le bateau étant mouillé sur son ancre, le filet était relevé par l’avant, guidé par les joues d’un davier muni d’un gros réa. Les prises vivantes rejoignaient un vivier occupant la majeure partie de la cale, espace séparé des locaux de l’équipage par deux cloisons étanches. Formant de vastes flottilles, les haikutters, armés par quatre ou cinq hommes, exerçaient en mer du Nord et en mer Baltique. Avec 17,30 mètres de longueur hors-tout (14,60 mètres à la flottaison), 4,60 mètres de bau, 40 tonnes de déplacement et 210 mètres carrés de voilure, Lola of Skagen peut aujourd’hui embarquer douze passagers et trois membres d’équipage.

D’abord, on achète le bateau, ensuite on apprendra à s’en servir

Au début des années quatre-vingt-dix, Jean-François Garenne, tout juste trentenaire, est cadre dans une entreprise d’informatique qui l’oblige à habiter en Allemagne. Il aspire à changer de vie, tout comme Margot Peeters, sa compagne néerlandaise. Après mûres réflexions, ils décident d’exploiter un bateau traditionnel, bien que leur expérience en ce domaine se limite à quelques week-ends de navigation aux Pays-Bas. « On a tout fait à l’envers, ironise Jean-François. En 1993, on s’est mis en recherche d’une unité pas trop grande et surtout d’un prix abordable, car nous n’étions quand même pas trop sûrs de notre coup. »

portrait famille

Jean-François Garenne, Margot Peeters et leurs fils, Max (l’aîné) et Luc. © Jean-François Garenne

Du Nord de l’Allemagne jusqu’en Suède, Margot et Jean-François écument les chantiers. En vain. C’est finalement aux Pays-Bas, à Harlingen, qu’ils découvrent Lola of Skagen. Ils l’acquièrent en avril 1994 pour 380 000 francs. « Il était navigable, confie Jean-François, la structure était saine, le gréement était correct. Il fallait juste réviser les voiles, le moteur, l’électricité, et compléter l’équipement. » Les emménagements conviennent au programme envisagé, avec huit couchettes à passagers réparties en deux cabines contiguës à l’avant, un poste arrière à deux couchettes pour l’équipage, un carré et des toilettes. Cette disposition générale ne subira pas de modification.

Ce bateau a travaillé à la pêche jusque dans les années soixante-dix. Racheté, regréé en cotre avec mât à pible – d’un seul tenant – et transformé pour le charter, il est alors rebaptisé de son nom actuel par un certain Will Haring. Il sera ainsi exploité pendant une quinzaine d’années. Selon des photos anciennes de haikutters, Lola était à l’origine vraisemblablement dotée d’une timonerie et gréée en sloup à tapecul, comme le laisse penser une ancienne emplanture de mât décalée de 1,50 mètre en avant de l’actuelle.

Le Port-musée de Douarnenez étant disposé à l’accueillir, Jean-François décide, après avoir effectué quelques travaux et changé la grand-voile, d’y conduire Lola. Un convoyage fertile en avaries : « Le circuit de refroidissement du moteur est tombé en panne. Puis la bôme s’est rompue, ensuite le réfrigérateur, la cuisinière et les toilettes ont refusé tout service. Bref, tout ce qui était sur le point de céder a cédé. »

À l’issue de cette prise en main, Jean-François et Margot révisent leurs plans. Ils renoncent à exploiter le bateau dès la saison suivante et se demandent même s’ils ne doivent pas carrément le revendre. Ayant finalement choisi de le conserver, ils dressent la liste de toutes les conditions requises pour que le bateau puisse être exploité le mieux possible.

Réparer le bateau, trouver un port, une maison, un financement, passer le brevet et faire des enfants

Cette liste concerne bien sûr la remise en état du voilier. Mais aussi la recherche d’une maison à proximité du port d’attache, car la famille ne peut vivre à bord en permanence. Il faut aussi constituer une trésorerie suffisante, et obtenir les diplômes requis pour le commandement. Enfin, le couple a prévu de… faire des enfants ! « Cinq cases à remplir avant de commencer à bosser, souligne Jean-François. Cela nous a demandé sept ans. »

Les premiers travaux sont entrepris à Douarnenez avec le concours des charpentiers Joseph Canton et Olivier de Brossard : pose d’un nouveau moteur, aménagement du poste arrière, remplacement de la cloison étanche séparant ce dernier du compartiment machine.

vue du ponton d'un bateau

À bord, chacun s’active à la manœuvre. © André Linard

Simultanément, Jean-François s’emploie à passer les examens nécessaires à l’exercice de son futur métier. Faute de pouvoir prendre un congé de six mois consécutifs, il renonce à préparer en France le brevet de Patron plaisance voile (PPV). Profitant de déplacements professionnels en Angleterre, il préfère aller se former par intermittence à Plymouth auprès de la Royal Yacht Association. C’est ainsi qu’il décroche en 1995 un diplôme de « yacht master », puis, ultérieurement, l’équivalent britannique du brevet de « capitaine 200 ». Comme à l’époque – ce n’est plus le cas aujourd’hui – l’équivalence des diplômes n’était pas établie, Jean-François a dû, pour travailler légalement, inscrire Lola sous pavillon britannique, lequel flotte toujours à la poupe.

Fin 1996, le couple quitte Munich pour Toulouse, où Jean-François a trouvé un nouveau travail. Le bateau rallie Bordeaux au début de l’année suivante. Il est accueilli par le Conservatoire national de la plaisance et amarré dans le bassin à flot de l’ancienne base de sous-marins. S’il n’est pas reluisant, l’endroit est sûr et l’on peut y exécuter tous types de travaux. En 2000, Lola of Skagen obtient du bureau Veritas l’autorisation d’embarquer des passagers.

Naviguer sept mois par an en Charente-Maritime

Il faut maintenant choisir une zone de navigation adéquate. Tenté un moment par la Méditerranée, le couple jette finalement son dévolu sur les pertuis charentais. La région est très variée et généralement bien ventée. À l’abri des îles de Ré, d’Oléron et d’Aix, la mer y lève peu, sauf par mauvais temps de Noroît. Une douzaine de ports sont accessibles à Lola, auxquels s’ajoutent de nombreux mouillages forains très sûrs. Trois fleuves peuvent être remontés : la Seudre, la Charente et la Sèvre Niortaise, destinations de choix en cas de mauvaise météo. Les atouts de cette zone permettent d’envisager sept mois d’activité par an, avec un faible risque d’annulation de sorties.

Quant au port d’attache, celui de Saint-Denis-d’Oléron, situé à l’intérieur du pertuis d’Antioche, semble répondre aux besoins. L’excellent accueil des autorités portuaires et de la municipalité et le fait de pouvoir acquérir une maison à proximité à un prix raisonnable emportent la décision.

bateau sous voiles

Par bonne brise, sous grand-voile, foc et trinquette, Lola of Skagen donne toute sa puissance tout en restant confortable. © Mélanie Joubert

En 2001, Jean-François change de métier. L’année suivante, Lola of Skagen embarque ses premiers « vrais » stagiaires. Dès les débuts, le programme propose en demi-saison (avril, mai, juin, septembre, octobre) des stages de deux à quatre jours, et en été (juillet, août) des croisières de cinq à douze jours. Toutes les formules offrent la possibilité d’apprendre la manœuvre d’un bateau traditionnel. Pas de winches à bord de Lola, mais des palans pour hisser les voiles ou border les écoutes. Pas de guindeau motorisé non plus, mais un bon vieux mécanisme à manivelles, presque une antiquité, idéal pour virer les chaînes des deux ancres à jas de 120 et 80 kilos. Une merveille pour apprendre à appareiller à l’ancienne dans un mouillage encombré !

En pleine saison, Lola part sillonner d’autres bassins de croisière. Jean-François est alors assisté de Margot et de leurs deux fils, Luc et Max. Depuis 2002, ils sont ainsi allés en Irlande, en Galice, au Pays basque, en Cornouailles. En 2011, c’était la Bretagne et les îles Anglo-Normandes.

Autre formule : les stages thématiques. Ainsi, une ou deux fois par saison, en collaboration avec la Ligue pour la protection des oiseaux et François-Marie Bouton, guide ornithologique, Lola appareille pour des séances d’observations des migrateurs faisant étape sur les innombrables vasières et marais de la région. On peut aussi choisir un stage alliant les plaisirs de la voile traditionnelle et ceux de la marche sur les sentiers littoraux. À la demande, peut également être organisée en Gironde – où la navigation est si délicate – une croisière « voile et vins », avec visites de châteaux et dégustations… Enfin, Lola accueille des stages d’initiation à la navigation astronomique, ce qui intéresse de plus en plus d’amateurs.

Une méthode de navigation astronomique simplifiée

Lola est équipée du gps, mais le but de ces stages est d’apprendre à s’en passer. Comme naguère. « Le gps a eu peu d’influence sur la pratique de la navigation astronomique, souligne Jean-François, car il n’y a jamais eu beaucoup d’adeptes parmi les plaisanciers. En revanche, il a tué la navigation à l’estime. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui ne savent pas se servir d’une règle Cras. On perd ainsi une partie du sens marin. »

Au cours de ce stage de trois jours, Philippe Posth va, à force de cours théoriques et de travaux pratiques, s’employer à démythifier les principes de la navigation à l’aide des astres. Aujourd’hui, avec les instruments liés aux satellites, très performants, la navigation astronomique ne se pratique plus guère, même à bord des grands navires. Mais dans la Marine nationale, certains commandants encouragent leurs officiers à s’y entraîner, la méthode pouvant se révéler très utile en cas de panne générale des systèmes modernes.

Autour de la table du carré, les « élèves » exposent les raisons de leur intérêt pour le sujet. Philippe et José désirent s’initier, pour le plaisir d’apprendre quelque chose de nouveau. Hubert et Anne, d’une part, et Bruno, d’autre part, caressent des projets de croisières lointaines et veulent apprendre à naviguer avec les astres « au cas où ». Bernard, officier de réserve, est venu raviver des connaissances acquises au cours de son service militaire à bord d’un escorteur d’escadre. Marie-Christine, son épouse, embarque pour la première fois sur un voilier, mais ne sera pas moins assidue aux cours.

Passionné de navigation astronomique, Philippe Posth a créé Navastro, une entreprise de vente de tout le matériel en rapport avec ce sujet. Autodidacte, il a expérimenté toutes les manières connues de déterminer le point. Et pour triompher des difficultés rencontrées, il a inventé un moyen de simplifier le travail à l’aide d’une calculatrice scientifique de base. « Ma méthode n’est peut-être pas la plus simple, assure-t-il, mais c’est vraisemblablement la moins compliquée. »

Au cours de la première matinée, Philippe expose les notions élémentaires de cosmographie ainsi que les grands principes régissant la navigation astronomique : la visée de l’astre – principalement le Soleil –, le calcul et le tracé sur la carte. Avec, en premier lieu, la présentation du sextant, utilisé pour déterminer la hauteur d’un astre au-dessus de l’horizon, et du chronomètre, qui donne l’instant de la mesure.

L’après-midi, le temps est clément et le ciel bien dégagé. En faisant route, chacun s’exerce à manipuler alternativement quatre sextants de modèles différents, en métal ou en plastique, puis à apprendre à viser le Soleil sans s’éblouir. En début de soirée, il faut tout ranger pour manœuvrer, afin de mouiller sous le vent de l’île d’Aix. À bord de Lola, c’est l’heure de la détente. Tandis que l’équipage sacrifie à l’apéro rituel, Jean-François s’affaire aux fourneaux, fonction qu’il assume quand Margot – « hôtesse » en titre – n’est pas à bord.

Dormir sous les étoiles loin des ronfleurs

Après le dîner, Philippe propose de monter sur le pont reconnaître quelques étoiles et les viser au sextant avant que la nuit ne soit complète. Ensuite, chacun rejoint sa confortable bannette, équipée d’un rideau et d’un éclairage individuel. Au cours de la nuit, certains déserteront pourtant l’intimité du poste pour aller s’allonger sur le pont. Soi-disant pour dormir à la belle étoile en observant la voûte céleste ; ou plutôt, avancent quelques esprits moqueurs, pour ne pas déranger d’impénitents ronfleurs.

vue du carré

L’étude de la navigation astronomique, dans la joie, la bonne humeur et la chaleur du carré… © André Linard

La matinée du lendemain est consacrée à des exercices de calcul et au tracé de la droite de hauteur. En début d’après-midi, en attendant que le vent se lève, Jean-François et quelques passagers empruntent l’annexe pour une brève visite de l’île. De taille modeste (129 hectares), l’île d’Aix compte aujourd’hui quelque deux cent quarante habitants. On y remarque d’importantes fortifications, dont certaines datent de Vauban. Parmi les maisons basses du village, se dressent également quelques bâtiments imposants, telle la Maison du commandant de la place, aujourd’hui transformée en musée. C’est là que Napoléon séjourna, du 12 au 15 juillet 1815, avant d’embarquer sur le Bellerophon, premier acte de l’exil à Sainte-Hélène. Plus récemment, de mars 1959 à mai 1961, l’île d’Aix accueillait aussi en résidence surveillée le futur président de la République algérienne, Ahmed Ben Bella.

Le retour à bord coïncide avec celui du vent. L’appareillage a lieu sans tarder et Philippe reprend ses stagiaires en main. Ceux-ci enfilent les observations en route, tout en manœuvrant si besoin est. Le soir venu, nous mouillons en lisière du chenal d’entrée de La Rochelle. Pour varier les plaisirs, Philippe explique à son auditoire comment utiliser le sextant horizontalement pour déterminer un point en vue de la côte sans utiliser le compas de relèvement. On vise trois amers bien identifiés pour en relever les angles, qu’il suffit ensuite de reporter sur la carte. Le troisième jour, chacun aura encore le temps de s’entraîner.

Croisière Vauban, belle mission pour Lola

La saison s’achève à la mi-octobre. Le bateau est alors dégréé et les voiles envoyées en révision chez Tarot, aux Sables-d’Olonne. Jean-François et Margot s’occupent de l’entretien du bateau et de la promotion. Début décembre, ils se rendent au Salon nautique de Paris, le lieu où se faire connaître. Mais ils comptent aussi sur leur site Internet, sur Facebook et surtout sur l’irremplaçable bouche à oreille. Le recrutement est composé à 70 pour cent d’individuels, à 20 pour cent de groupes et à 10 pour cent de comités d’entreprises. Et parmi ces « clients », nombreux sont les fidèles qui reviennent à bord de Lola of Skagen.

Après sa récente cure de jouvence (lire encadré page 49), la fringante nonagénaire a de beaux jours devant elle. D’autant que ses propriétaires ne sont jamais en manque d’imagination pour lui mitonner un programme innovant. La saison prochaine, par exemple, ils vont proposer une « croisière Vauban », animée par Margot elle-même, universitaire passionnée par le bâtisseur visionnaire dont les ouvrages constellent les rivages charentais. Belle mission pour Lola!

Lola of Skagen: <www.voiletraditionnelle.com>

Initiation à la navigation astronomique : <www.navastro.fr>

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