Bolincheurs bretons : le renouveau

Revue N°237

bateau de peche de retour
Le Gurun, de Quiberon, premier bolincheur à stocker la sardine en cuves. © Lionel Flageul

par Philippe Urvois – En grande difficulté à la fin des années quatre-vingt, la flottille artisanale des bolincheurs bretons a su moderniser ses pratiques et redonner à la sardine ses lettres de noblesse. L’activité est aujourd’hui relancée et intéresse les grands armements. Route pêche sur le War Raog IV, un sardinier moderne de Concarneau…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

«J’ai le doigt tout chaud. — Tu es allé chez le médecin ? — Tu as vu à quelle heure on a fini ! C’est sûrement un panaris… La fatigue. » Sur le quai de Concarneau, Vincent, trente ans, tâte avec précaution son doigt gonflé. Avec Baptiste, il s’apprête à embarquer sur le War Raog IV. Ce 17 mètres, construit en 2006 aux chantiers Piriou, est le plus moderne de la flottille des bolincheurs bretons.

Il est 17 h 30, les amarres vont être larguées et l’équipage – six hommes – travaille depuis une heure déjà. Quatre mille litres de gas-oil ont été soutés – « de quoi tenir quinze jours de mer, même si le bateau rentre tous les jours au port », précise Sébastien, le mécanicien qui veille sur le moteur Baudouin de 360 kilowatts (480 chevaux).

Cinq tonnes de glace en paillettes ont également été chargées sur le bolincheur. Une partie a été déversée dans dix cuves situées sous le pont du bateau, pouvant accueillir 20 tonnes de poisson. Le reste est stocké dans dix-sept conteneurs, entreposés sur plusieurs niveaux, à même le pont. C’est parti. À peine sorti du port, Patrice Pétillon, le patron, réduit la vitesse du bateau et déclenche une brève sonnerie. Il est 17 h 48. Sur les écrans des sonars, une tache rouge indique la présence d’un banc de sardines. « Une tonne », estime Patrice. Le sondeur affiche 17 mètres de fond et le War Raog iv est juste devant Beg-Meil. Un autre bolincheur est déjà en pêche sur zone.

L’équipage se positionne immédiatement sur le pont. Deux hommes se placent dans le parc de senne, à l’arrière ; deux autres le long de la lisse bâbord. Un autre matelot est en retrait, juste derrière le treuil de coulisse.

Six minutes pour encercler le banc de poissons

Deuxième sonnerie à 17 h 50 : le War Raog IV va « tourner ». Une grosse bouée rose reliée par deux orins à un côté de la bolinche ayant été larguée par l’arrière, la senne est progressivement filée tandis que le bateau commence à décrire un large cercle autour du banc de poissons. Le treuil de coulisse se dévide, un homme annonce, haut et clair, le numéro des margouillets qui partent à l’eau. Ces gros anneaux en inox, fixés sur la ralingue inférieure par de solides mousquetons, vont permettre de guider la coulisse qui fermera le fond de la senne, lorsque le filet aura achevé sa descente. La chute de l’engin mesure 70 mètres, ce qui est largement supérieur à la profondeur d’eau. Depuis quelques années, une « jupe » permet d’éviter de remonter trop de débris. Elle est constituée de grandes mailles conçues pour se déchirer en cas de croche, préservant ainsi la nappe principale.

bateau de peche à quai

le War Raog IV a adopté la forme « clipper » avec une passerelle à l’avant qui dégage, sur l’arrière, un vaste pont de travail. © Philippe Urvois

Les flotteurs fixés sur la ralingue supérieure décrivent maintenant une boucle de 350 mètres de long, à la surface de la mer. À l’aide d’un croc, l’homme situé le plus en avant le long de la lisse, juste sous le patron en passerelle, vient de hisser à bord la bouée mise à l’eau en début d’opération. Le cercle est formé.

Il est 17 h 56 lorsque les treuils sont à nouveau actionnés pour fermer la senne. Sur écran, le patron peut visualiser sa « détection », bien au centre du filet. Avec l’expérience, il a appris à deviner l’importance du banc repéré d’après la forme, la grosseur et la couleur de la tache qui s’affiche sur son écran. La sardine est prise au piège.

Suspendu au bout d’une grue située à l’arrière du bateau (devant le parc de senne), le vireur hydraulique se déploie. De type « triplex » (trois rouleaux motorisés), il permet de hisser rapidement la senne à bord sans que les marins aient à tirer beaucoup sur le filet, comme cela se fait avec les power-blocks classiques, des vireurs moins puissants.

Pendant l’opération, le bateau est à l’arrêt, mais le patron veille à ce qu’il ne se prenne pas dans la senne. Il manœuvre en permanence à l’aide du propulseur d’étrave et d’une pump-jet Schottel (une turbine à eau), située à l’arrière, sous le bateau. Cette dernière, dégageant une puissance équivalant à 100 chevaux, peut pivoter sur 360 degrés, ce qui confère au War Raog iv une très grande manœuvrabilité.

Les goélands et les fous de Bassan se régalent

Petit à petit, la poche de filet se réduit. Le bateau, chargé dans les hauts, danse dans la houle qu’il prend par le travers. Le triplex grince au passage des flotteurs et le filet trempé arrose copieusement les matelots qui assurent son rangement. Les margouillets (une trentaine d’anneaux) sont récupérés par un marin placé au milieu de la lisse bâbord, qui surveille aussi la poche de filet où grouillent désormais les sardines affolées. Les goélands et les fous de Bassan sont au rendez-vous, gobant les premiers poissons qui montent en surface.

Sur le pont, Sébastien enlève les panneaux de deux cuves, qu’il remplit d’eau de mer à l’aide d’une manche à eau. Cette eau est refroidie par la glace déjà chargée dans les cuves avant le départ du bateau. Le long de la lisse, trois matelots finissent de réduire la poche de filet à la main. Patrice, le patron, sort alors de sa passerelle : « Environ une tonne de grosses et de moyennes sardines ». Le coup est conforme à ses prévisions.

Stéphane, le plus ancien du bord, actionne maintenant une seconde grue, située juste derrière la passerelle. Au bout de l’engin de levage pend la salabarde : un cercle d’aluminium sur lequel est fixée une poche de filet. Plongée dans la senne, elle remonte aussitôt, pleine de poissons, et est amenée juste au-dessus d’une cuve ouverte, douchant au passage le matelot au centre de la lisse. Le fond du filet s’ouvre lorsqu’il tire sur une longue cordelette. La sardine tombe dans un bain d’eau de mer et de glace.

Piochant dans un conteneur situé sur le pont, Sébastien rajoute encore de généreuses pelletées de paillettes sur le poisson frémissant. « Il est saisi par le froid et meurt en quelques secondes. C’est pour cela qu’il conserve ses écailles et sa qualité », explique Patrice.

«Personne ne veut une télé à écran plat?»

La senne est rapidement vidée sans que l’équipage ait jamais touché le poisson. À 18 h 24, la partie de senne encore à l’eau est remontée et le bas du filet vient d’être garni d’un nouveau jeu de margouillets. Le bateau est prêt pour un deuxième coup de senne et fait à nouveau route. Patrice a regagné sa passerelle et en a fermé l’accès, pour ne pas être dérangé. « Il chasse », précise Sébastien…

prise sur le pont d'un bateau de peche

La salabarde a récupéré la sardine dans la senne. Elle est suspendue à une grue manœuvrée par le patron, au centre. L’homme en ciré jaune, à gauche, s’apprête à ouvrir le fond de la poche. Derrière lui, un autre marin contrôle le mouvement de la salabarde avec un bout. © Lionel Flageul

L’équipage en profite pour se retrouver dans le carré, situé sous la passerelle. L’ambiance tient plus de celle d’une chambre d’adolescent que d’un salon de thé : les marins n’y restent jamais longtemps… Vincent examine son panaris et consulte la messagerie de son téléphone portable. Baptiste sort de sa housse un ordinateur tablette. Il est flambant neuf. « Tu peux brancher tout ce que tu veux dessus », dit-il avant de lancer – sans transition aucune – une annonce à la cantonade : « Personne ne veut une télé à écran plat ? C’est une 80 centimètres. » Visage de gamin et postures d’homme, il a tout juste dix-sept ans. En stage sur le War Raog IV, il prépare un bac professionnel depuis un an, mais ne semble guère motivé pour continuer. « Ce bateau, c’est une référence. Après, je n’aurai pas de mal à trouver une place », explique-t-il pour justifier son choix. Et de montrer, sur son ordinateur portable, les photos de la moto qu’il vient d’acheter avec ses premières payes. « Elle tourne fort. Mais je n’ai pas encore le permis… »

Les «coups du soir»  garantissent la marée

Nouvelle sonnerie. L’équipage avale une dernière gorgée de café et retourne sur le pont sans avoir vraiment eu le temps de souffler. À 19 h 14, la senne est à nouveau filée, sous la pluie. Elle va piéger, cette fois, 8 tonnes de sardine. « C’était un coup difficile, commente le patron, revenu sur le pont. Le poisson était collé au fond. À l’écran, il se confondait avec le sable. » Le deuxième cycle de la soirée est bouclé à 20 h 20. Les « coups du soir » ont assuré une bonne partie de la pêche et le patron se détend un peu.

Un troisième coup de senne, démarré à peine dix minutes plus tard, va rapporter 800 kilos de petites sardines pour la vente en frais. Un marché différent de celui de la grosse et de la moyenne sardine, principalement destinées aux usiniers.

Durant la nuit, le bateau va ainsi multiplier les coups de senne. Il est 23 h 11 quand le sixième et dernier de la marée est amorcé. Déception : ce n’est pas de la sardine mais une énorme masse de petits sprats. « Coup nul. » Le fond de la senne est ouvert et le poisson, vivant, disparaît dans la mer noire constellée d’écailles…

Peu après minuit, le War Raog IV est de retour à Concarneau. « Le plus dur reste à faire », annonce Vincent. Car après avoir débarqué leur pêche, les matelots vont devoir trier les sardines selon leurs tailles. L’opération va durer plusieurs heures, sous la criée. « C’est ce qui permet d’avoir de bon prix », note Patrice. Les 14 tonnes seront ensuite livrées aux acheteurs tandis que les marins dorment. « On est “nitratés” quand on rentre à la maison », résume Baptiste à sa façon. Mais il est toujours aussi vif…

Une moyenne de 1500 tonnes de sardine par an

Le War Raog IV pêche, dans son année, quelque « 1 500 tonnes de poisson en moyenne », selon Patrice Pétillon. Son objectif principal reste la sardine, du début mai à la fin octobre. L’automne permet aussi de capturer un peu d’anchois depuis la réouverture de la pêche, en 2010, après cinq ans d’interdiction, le stock s’étant effondré. L’hiver, le bateau se diversifie sur le mulet, la dorade et le chinchard. Le maquereau n’est plus ciblé par les bolincheurs, faute de quotas.

homme qui tri la sardine

Jean-Pierre trie la sardine, sous la criée de Concarneau. © Lionel Flageul

Tous ne sont pas aussi modernes et performants que le War Raog IV. Loin de là. Mais cette façon de travailler – très mécanisée – se développe aujourd’hui au sein de la flottille bretonne, une évolution amorcée dans les années quatre-vingt, quand les bolincheurs bretons connaissent un fort déclin, comme en Méditerranée.

Jusqu’à cette période, la conception et les équipements des bolincheurs n’ont guère évolué. Ce sont des bateaux en bois de 14 à 15 mètres, bas sur l’eau, avec une passerelle centrale et une faible motorisation (250 à 350 chevaux). L’hydraulique, comme l’électronique, est limitée et il n’y a pas de froid à bord. Ces navires emploient, d’autre part, une main-d’œuvre importante – sept à neuf hommes d’équipage – et leur rentabilité tient essentiellement au fait qu’ils sont déjà amortis. Car la sardine bretonne se vend mal.

« Plus du quart de la production des bolincheurs bretons est alors retiré du marché et payé aux producteurs au prix de retrait, confirme André Guéguen, directeur de l’Organisation de producteurs de l’Ouest Bretagne. Ces méventes proviennent de gros pics de production et s’expliquent surtout par la mauvaise qualité du produit débarqué : de la grosse sardine, souvent mal conservée, car entreposée en vrac sur le pont, puis débarquée en coffres de 40 kilos, au petit matin. »

Nombre de professionnels pensent alors que ce métier n’a plus d’avenir, d’autant qu’il est concurrencé par une autre technique, qui vise également la sardine : le chalut pélagique. Introduit en France en 1974, ce chalut de pleine eau s’est développé au détriment de la bolinche. Sur zone, la cohabitation entre les deux techniques se révèle délicate, car le chalut disperse le poisson, qui doit rester « matté » pour être capturé par les bolincheurs.

Le nombre de pélagiques ne cesse de croître. En 1993, en Atlantique, on compte ainsi jusqu’à cent cinquante bateaux qui chalutent, alors que la flottille des senneurs est réduite à une douzaine d’unités, réparties entre Quiberon, Concarneau, Saint-Guénolé et Douarnenez. Les ports de chalutage montent en puissance et deviennent les principaux lieux de débarquement du petit poisson bleu les années suivantes…

Un gros coup de bar derrière les Glénan

Certaines initiatives vont, pourtant, relancer progressivement la bolinche. « En 1982, le premier sonar équipe le War Raog ii, un bolincheur concarnois appartenant à Jean Pétillon, le père de Patrice, raconte Jean-Jacques Berrou, secrétaire de l’Association des bolincheurs de Bretagne. Jusque-là, il n’y avait à bord qu’un sondeur à bande papier, un compas et un radar. Quand il détectait le poisson, le patron jetait à l’eau des bouées lumineuses pour garder la position du banc, mais il ne savait pas comment il évoluait. Jean Pétillon a embarqué un sonar à éclats. L’information était difficile à interpréter, mais il pouvait, enfin, suivre le poisson. Le 18 janvier 1987, le jour de son anniversaire, il fait grâce à cet appareil un énorme coup de bar derrière les Glénan, qui rapporte près d’un million de francs. Jean Pétillon se retrouve au tribunal, car les Affaires maritimes lui opposent un texte récent indiquant que le poisson blanc ne peut dépasser 5 pour cent des captures des senneurs. Il est condamné à une amende avec sursis, mais garde le produit de sa vente. Ce qui sauve son année… »

Les sonars vont alors se généraliser sur les bolincheurs, la détection évoluant ensuite avec l’introduction des sonars à 360 degrés, qui « éclairent » tout autour du bateau. Ces appareils, coûteux et sophistiqués, sont devenus le principal auxiliaire des patrons pour traquer la sardine, de jour comme de nuit. Ils peaufinent leurs réglages et apprennent, par expérience, à interpréter les taches de couleurs affichées sur leurs écrans, avec une capacité d’analyse qui dépasse largement celle des concepteurs de ces équipements. « Si le sonar est en panne, le bateau ne part pas en mer », résume Jean-Jacques Berrou.

Dans le milieu des années quatre-vingt, les Bretons modernisent aussi l’hydraulique de leurs bateaux en utilisant des treuils à coulisse rapides et puissants. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, ils font, de plus, évoluer la manutention du poisson à bord. Certains modernisent, par exemple, le système de la salabarde. Traditionnellement, cette dernière est fixée au bout d’un mât de charge et comporte, comme une épuisette, un manche qui limite son action dans la senne. La suppression de ce manche et l’utilisation d’une grue permettent de descendre la salabarde plus rapidement et plus profondément dans la senne. Un système d’ouverture à distance de la poche est mis au point et remplace également l’ancienne façon de faire, qui consiste simplement à retourner la salabarde en la prenant par le fond du filet.

La cuve, une innovation qui va changer la donne

La principale innovation concerne cependant la conservation du poisson à bord. Traditionnellement déversé sur un pont cloisonné, il gardait une certaine fraîcheur car il était pêché de nuit. Mais, manipulé à plusieurs reprises, il restait à l’air libre et prenait parfois un « coup de chaud ».

Le premier bateau à utiliser des cuves d’eau de mer avec de la glace est, en 1981, le Gurun, un bolincheur de 15 mètres appartenant à une figure de l’époque, le patron « Nono » Gascouin. Cette technique n’est adoptée par les Concarnois qu’en 1985, puis par les Bigoudens dans les années quatre-vingt-dix.

Isabelle Le Tellier suit alors l’évolution de ces pratiques, dans le cadre de la démarche Bretagne qualité mer (BQM), menée par la Coopération maritime. « BQM incite les bolincheurs à débarquer leur sardine dans de petites caisses avec de la glace et à adopter le système de cuves, explique-t-elle. En 1996, tous les Bretons sont équipés. »

pecheur sur fond rouge

Le fond de la senne va être fermé grâce au treuil de coulisse. La lumière rouge est utilisée pour ne pas effrayer le poisson. © Lionel Flageul

bqm commence alors à communiquer sur cette technique de conservation, et sur la sardine de bolinche. Des fiches d’information pour les clients sont même expédiées avec les caisses de poisson. « Jusqu’alors, la sardine de Bretagne était la moins chère de France. La grande distribution adopte la sardine de cuve, ce qui permet de relancer le marché du frais. Sous criée, la sardine bqm voit son prix doubler par rapport à la sardine de pont », se souvient Isabelle Le Tellier. L’initiative de bqm s’arrêtera en 1998, mais cette recherche de qualité se prolongera, en 2004, avec la mise en place d’un Label rouge par les usiniers. bqm aura permis de franchir un cap.

« Ce poisson, mieux conservé, peut être expédié sur de plus longues distances, ajoute André Guéguen. À partir du milieu des années quatre-vingt-dix, la production augmente sensiblement, avec l’aval des organisations de producteurs, qui limitaient auparavant la pêche, à cause des invendus. » La progression des Bretons sur le marché du frais est aussi facilitée par le fait que les pélagiques continuent à cibler en priorité l’anchois, une espèce plus rémunératrice.

De leur côté, les conserveurs hexagonaux redécouvrent également la sardine française produite en Atlantique et adaptent leurs boîtes à ce poisson plus gros que celui de Méditerranée. D’autant que le prix de ce dernier devient moins intéressant avec l’arrêt de subventions qui faussaient la concurrence avec la sardine bretonne.

Certains conserveurs, comme Saupiquet, ont commencé à préparer la sardine en filets, sans peau ni arête. Les plus grandes entreprises réduisent alors leurs recettes basiques, boudées par un consommateur qui n’aime ni les arêtes ni les préparations grasses. Sur un marché dominé par les Marocains et les Espagnols, elles s’orientent vers le haut de gamme, passant des contrats avec les pélagiques et les bolincheurs de l’Atlantique. Ces derniers produisent en effet un poisson de qualité, plus facile à travailler que la sardine italienne ou portugaise.

Certaines conserveries, comme Chancerelle, Gonidec ou La Belle-Îloise, développent également les sardines « à l’ancienne », avec une présentation extrêmement soignée, comportant notamment l’identité du producteur et la date de pêche. Elles revendiquent l’utilisation d’une pêche locale et un savoir-faire traditionnel, pour valoriser leurs produits.

Dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, le renouveau de la bolinche commence à être véritablement sensible et le métier redevient attractif. Craignant l’arrivée de quatre senneurs de 24 mètres, lancés en Vendée et en Loire-Atlantique pour pêcher le thon et les petits pélagiques, les bolincheurs bretons décident en 2000 de mieux encadrer leur pêcherie. Par l’intermédiaire des comités des pêches, ils créent une licence bolinche pour les sardiniers, limitent la taille des bateaux autorisés dans les 12 milles bretons à 17 mètres et fixent les captures à 10 tonnes par jour maximum, ce qui ne sera d’ailleurs pas toujours respecté.

Didier Becker, visionnaire malchanceux

La limitation de la taille des navires manque de compromettre ce qui peut être considéré comme la première tentative de conception d’un bolincheur moderne. Elle est menée par Didier Becker, un personnage plutôt atypique, associé au mareyeur Alain Furic, du Guilvinec. Ancien patron du chalutier Top Gun à La Turballe, Didier Becker a autrefois dirigé une petite compagnie d’aviation et une discothèque. L’homme a acheté à Boulogne un ancien chalutier en acier de 20,50 mètres, déjà transformé en caseyeur. Le bateau, qu’il renomme Biscaya, possède des viviers qui vont être reconvertis en cuves. Pour la première fois, ce Concarnois adopte également le gréement triplex, qui est monté non pas au bout d’une grue mais sur le pont près de la lisse, pour diminuer le poids dans les hauts et pouvoir sortir dans des conditions de vent et de mer peu favorables. Le bateau est, de plus, équipé d’un propulseur d’étrave et d’un petit moteur auxiliaire de 100 chevaux fixé sur le tableau arrière pour mieux manœuvrer en pêche. Il est, enfin, doté d’une pompe pour transférer directement le poisson de la senne dans les cuves, comme le font certains bateaux nordiques. Didier Becker obtient une licence dérogatoire pour pêcher en Bretagne, mais pas les résultats escomptés, la transformation du bateau se révélant trop coûteuse. Le Biscaya est victime d’un feu de machine en mai 2003 et Didier Becker abandonne la partie peu après, à la suite d’ennuis de santé. Un rapprochement tardif avec l’industriel de la congélation Makfroid, à Douarnenez – nouvel acteur clé de la filière de la sardine bretonne –, ne changera pas la donne.

Quai d'un port de peche

La flottille actuelle des bolincheurs, à Saint-Guénolé. En rouge et bleu, le Tximistarri, acheté au Pays basque par la Scapêche, en marron, le Reine de l’Arvor II, dernier bolincheur de Douarnenez. © Lionel Flageul

C’est Patrice Pétillon qui va réussir la mutation technologique avec le lancement d’un bateau neuf en aluminium, le 12 juillet 2001 : le War Raog III, construit aux chantiers Piriou de Concarneau, fait la synthèse des évolutions en cours. Mis en chantier avant la limitation de la taille des bateaux, il mesure 19 mètres. Patrice Pétillon s’associe, lui aussi, au groupe Furic et à l’armement Dhellemmes, qui pratiquait jusqu’ici la pêche industrielle sur des chalutiers de 38 mètres. Voyant les contraintes qui pèsent de plus en plus sur le chalutage – encadrement très strict sur le plan des pratiques, baisse des quotas, hausse du prix du carburant et hostilité croissante des mouvements environnementalistes à l’encontre de cette technique –, Dhellemmes veut se diversifier. Cette politique se poursuit encore aujourd’hui avec succès. La Scapêche, armement du groupe Intermarché jusqu’ici axé sur le chalutage, vient également d’acheter deux bolincheurs basques, le Tximistarri II et le Mirentxu, basés à Saint-Guénolé.

Depuis 1996, la production des senneurs de Concarneau, Saint-Guénolé et Douarnenez n’a cessé d’augmenter, dépassant ces dernières années les 20 000 tonnes. L’été, près de 70 pour cent du poisson sont destinés au marché du frais – environ 40 pour cent le reste de l’année –, l’autre partie du tonnage allant aux conserveurs. Les invendus n’existent quasiment plus. Quant aux débarquements de sardine des chalutiers pélagiques, ils se situent désormais sous la barre des 2 000 tonnes, alors qu’ils étaient encore équivalents à ceux des bolincheurs en 1996. Ces derniers ont bel et bien réussi à reconquérir le marché en améliorant leurs pratiques.

La prospérité retrouvée des petits senneurs

La prospérité retrouvée des petits senneurs s’est traduite, dans les années 2000, par la construction de quelques bateaux neufs, comme le Jimorhan (2004) pour Michel Millour ou le War Raog IV. « On compte aujourd’hui une vingtaine de bolincheurs bretons, note Patrice Pétillon. Les unités les plus modernes, en aluminium ou en polyester, ont adopté une forme “clipper”, avec une passerelle sur l’avant, ce qui est très pratique. La visibilité en pêche est améliorée et l’espace de travail, d’un seul tenant, peut être rationalisé. D’autres améliorations sont envisageables : je teste actuellement le stockage du poisson en conteneurs réfrigérés. Ces conteneurs sont placés dans les cuves, dont ils épousent la forme. Ils permettent de gagner du temps et nécessitent moins d’efforts au débarquement. Cela amènera peut-être le comité régional des pêches à réfléchir à des bateaux supérieurs à 17 mètres. »

Des bolincheurs d’occasion ou construits en Chine

Toujours en association avec Dhellemmes et Furic, Patrice projette de construire un quatrième bateau neuf. « Je veux finir ce que mon père avait commencé et constituer, à Concarneau, un armement qui donnera un avenir aux jeunes », affirme-t-il. La moyenne d’âge de la flottille reste cependant élevée, la fin des aides à la construction ayant réduit les capacités d’investissement des artisans. Certains patrons se rabattent donc sur l’occasion, comme Gaétan Lapart, de Saint-Guénolé, qui vient d’acquérir l’Espérenza, au Pays basque. On note, tout de même, l’arrivée prochaine de deux autres bolincheurs neufs – le Che Guevara et le Wakatanka pour Mickaël Quiniou, patron artisan de Lesconil. Pour des raisons de coût, il a fait construire ces bateaux en Chine. Mais leur livraison a pris trois ans de retard à la suite de démêlés avec un intermédiaire, ce qui a fait perdre au patron les permis pour les exploiter. Il se bat donc aujourd’hui pour les récupérer, le prix de revient de ses bateaux étant finalement devenu le même qu’en France…

Malgré ces quelques bémols, le dynamisme économique des bolincheurs dénote aujourd’hui dans le paysage d’un secteur en difficulté. La productivité croissante des bateaux récents inquiète parfois les autres métiers et les pêcheurs plaisanciers, qui n’apprécient guère le fait qu’ils pêchent aussi le bar et la dorade. Ces captures ont beau être limitées et encadrées, le sujet reste sensible, à la suite notamment de quelques abus. Pour engager le dialogue avec les autres métiers et faire découvrir le leur au grand public par le biais d’embarquements, les sardiniers ont donc créé, en 2005, l’Association des bolincheurs de Bretagne.

En 2010, ces sardiniers ont, d’autre part, obtenu un label « pêche durable », décerné par un organisme indépendant, le Marine Stewardship Council. La nouvelle génération de patrons semble avoir compris qu’il fallait communiquer et donner à la société civile des garanties sur ses pratiques. Dans ce domaine-là aussi, les bolincheurs commencent à révolutionner leurs façons de travailler…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée