Par Gilles Malot – L’avènement du scaphandre autonome a laissé intactes la curiosité et la sympathie suscitées par les étranges silhouettes des scaphandriers à casque, les pieds-lourds », à la fois si puissants et si vulnérables. Gilles Millot s’est fait le chroniqueur passionné de la vie de ces ouvriers des fonds marins, recueillant en particulier les témoignages, toujours savoureux, souvent émouvants, des derniers représentants de la profession. Extrait de son ouvrage « Les Pieds-lourds » qui paraît prochainement aux éditions de l’Estran, voici le saisissant récit des aventures de Gilbert Audouy, employé au renflouement des navires à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Gilbert Audouy est, parmi les nombreux anciens scaphandriers que nous avons rencontrés, vraisemblablement celui qui a le plus souffert du métier. Au cours de sa carrière, il a collectionné les pépins. Pour ne parler que de ceux dont il a été victime en plongée, citons celui survenu à proximité de la nouvelle écluse de Dunkerque, peu après la Libération, lors des travaux de découpage du contre-torpilleur anglais Grenade.

L’entreprise Salva utilise sur cette épave des explosifs, plus spécialement des charges Brandt « dirigées », c’est-à-dire dont la puissance de déflagration est orientée vers une même zone, contrairement à l’explosif courant qui rayonne en tous sens.

Un petit chalutier, le Saint-Marcel, est loué par l’entreprise et mouillé au-dessus de l’épave, non loin du quai. Gilbert Audouy remonte d’une première inspection et reste dans l’échelle, de l’eau jusqu’à mi-cuisses. La charge est suspendue le long du bord, soit à environ cinquante centimètres de sa jambe droite. Le scaphandrier fait un geste réclamant une seconde charge. Il y a méprise, et l’un des hommes embarqués branche la mise à feu. C’est l’explosion prématurée.

Le Saint-Marcel s’ouvre en deux, l’équipage a juste le temps de le rapprocher du quai pour se sauver. Gilbert Audouy est blessé au genou droit; malgré cela, il réussit à remonter sur le pont du chalutier, puis il emprunte l’échelle de quai et grimpe les cinq ou six mètres avec son équipement de quatre-vingts kilos; déjà le Saint-Marcel est au fond du port. Et le scaphandrier de conclure :

« J’ai lu un jour sur une revue qu’un directeur d’entreprise de travaux sous-marins disait que le scaphandrier lourd se mouvait avec la souplesse d’un éléphant pris dans les sables mouvants. Il aurait été à côté de moi quand j’ai lu le machin, je lui en mettais une ! »

Enseveli sous une épave

C’est à Nantes, en 1945, au renflouement du pétrolier Loing sabordé par les Allemands, que Gilbert Audouy faillit par deux fois rester coincé sous l’épave.

Le Loing est couché sur bâbord; pour le relever, les renfloueurs entreprennent d’étancher les tanks de l’avant et de compenser à l’arrière avec quatre flotteurs ayant chacun une force de relevage de cent cinquante tonnes. I: épave repose profondément dans la vase et les scaphandriers doivent creuser des tunnels sous la coque afin d’y passer des élingues pour maintenir les flotteurs. Gilbert Audouy commence à percer le tunnel avec une lance à eau de douze kilos de pression; derrière lui, un autre scaphandrier muni d’une suceuse enlève les déblais de vase.

La progression se fait assez facilement; la lance entre les jambes, amarrée sur les plombs, l’homme est à genoux dans la vase. Au bruit de l’air s’évacuant par sa soupape, il sait qu’il n’est plus dans l’eau, mais dans la boue liquide. Avec le bouchon du tuyau acoustique se trouvant sur son casque, Gilbert Audouy sent les coutures de tôles du bordé qui défilent.

Le scaphandrier est à mi-chemin, lorsqu’il note une modification dans le bruit de sa soupape; il lève la main vers celle-ci et ressent sur la peau une étrange sensation : il n’y a plus d’eau ! Gilbert recule d’un ou deux mètres et se trouve stoppé; le tunnel s’est refermé derrière lui. Il comprend : l’air qu’il évacue a comprimé l’eau et a fait baisser son niveau car elle n’a plus d’issue pour s’échapper. Le scaphandrier saisit son guide de corps pour signaler sa situation, mais celui-ci est coincé par la vase et les signaux ne peuvent parvenir jusqu’en surface.

Il n’a plus qu’une solution : aller de l’avant. Heureusement, la lance à eau fonctionne encore; crispé sur le tube de métal froid, Gilbert Audouy continue sa lente progression vers l’espoir.

Sur le pont de la barcasse, sans nouvelles du fond, on se doute d’une anomalie et l’on fait descendre un autre scaphandrier, Aimé Alliou, sur l’autre flanc de l’épave, afin qu’il tente de secourir son camarade. Gilbert avance toujours, comme une taupe. Il plonge fréquemment le bras devant lui, dans la vase, palpe les tôles avec l’espoir de détecter un indice lui assurant qu’il se trouve dans la bonne direction. Impossible de déterminer le temps écoulé depuis que son calvaire a commencé; il a maintenant davantage de difficultés pour faire suivre son tuyau d’air et son guide de corps. Il tend une nouvelle fois le bras devant lui, en suivant la tôle, et ses doigts rencontrent le vide.

Gilbert Audouy, entre deux plonges. A la Libération, il faisait partie de cette nouvelle génération de scaphandriers qui, malgré le manque de matériel, accomplirent des prodiges pour aboutir dans leur tâche. © coll. Gilles Millot
Cette photo, d’apparence banale, est en réalité un document extraordinaire qui authentifie l’espèce de miracle qui a sauvé Aimé Alliou (le compère de Gilbert Audouy dans le récit ci-contre). Aimé Alliou travaillait alors à la mise en place de pieux de béton pour la construction d’un pont. Ce jour-là, il n’avait trouvé en magasin, en guise de corde à signaux (également appelée guide de corps) qu’un très gros cordage, beaucoup plus gros que celui qu’il utilisait habituellement. Alliou descend, ainsi équipé. Il est depuis peu au fond lorsque survient le drame : un pieu en béton, trop frais, se casse; sa partie supérieure tombe sur le scaphandrier, défonce son casque, et s’écrase sur son tuyau d’arrivée d’air. Alliou, à demi assommé, tente de couper celui-ci, mais s’évanouit. En surface, les hommes de l’équipe, ne recevant plus de réponses à leurs signaux, n’ont d’autre ressource que d’embraquer de toutes leurs forces le guide de corps. Quelque chose cède, mais Alliou est au bout du guide et est ramené à la surface. Par chance, c’est le tuyau d’air qui a cédé le premier ! « Regarde sur la photo le guide de corps que j’ai, commente Aimé Alliou. Du diamètre 22 ! Normalement on ne met jamais ça sinon, quand on fait des signaux, on ne les sent pas ou c’est très difficile. Il y aurait eu un bout de 10 ou de 12, comme on en met normalement, il aurait cassé et je serais resté au fond ». © coll. Gilles Millot
Aimé Alliou a conservé le casque qu’il portait le jour de son accident. © coll. Gilles Millot

Le scaphandrier avance un peu plus dans la vase, sa main peut remonter verticalement, c’est la lisse. Encore quelques centimètres et il pourra tenter de s’extraire de cette boue visqueuse, qui fait oublier qu’à,une dizaine de mètres plus haut, il fait jour et que l’on peut voir clair.

Puis il sent le contact d’un objet en mouvement; il fouille la vase nerveusement, il le tient, le palpe, il connaît : une chaussure de plonge. Gilbert Audouy s’agrippe et tente de faire des signaux. Audessus, Alliou s’est senti saisir par le pied; il se penche, pénètre la vase de ses mains, devine une pièce métallique ronde, avec une grille, bon sang ! Il passe ses doigts dans la grille et tire de toutes ses forces. Bientôt, il extrait son équipier en le tirant par le hublot frontal; pendant ce temps, Gilbert Audouy a continué de s’aider avec la lance à eau.

Quelques instants plus tard, les deux hommes sont remontés sur la barcasse d’Alliou qui, auparavant, a aidé son camarade à tirer le tuyau d’air et le guide de corps pour prendre du mou. Fin de l’épreuve, due à la défection du scaphandrier chargé de la suceuse : celui-ci a eu peur de s’engager dans le tunnel, d’où l’accumulation des déblais causant l’obstruction.

Mais on en revient à la réalité : renflouer l’épave. On démonte le tuyau d’air du casque de Gilbert Audouy, on y fixe une touline et, de l’autre côté, les aides embraquent le tuyau qui repasse sous l’épave : la passeresse est en place ! Il n’y a plus qu’à refaire la même opération avec des câbles de plus en plus gros jusqu’à ce que l’élingue de quatre-vingts millimètres soit mise en œuvre. Mais, pour Gilbert Audouy, les émotions ne sont pas terminées : dans les jours qui suivent, il a d’autres sueurs froides.

« Après, on a amarré les flotteurs et l’heure de l’opération a sonné ! On a rempli les tanks d’air pour chasser l’eau et on a mis en charge les flotteurs. Avec l’aide supplémentaire d’une grue, l’arrière est soulevé; on a voulu en profiter pour mettre d’autres élingues. Il y en avait une qui ne passait pas, la flèche de la grue s’inclinait dangereusement. Il fallait y aller, mais il n’y avait pas de volontaire, alors j’y suis allé.

En arrivant au fond, je me suis aperçu que le câble était coincé dans un hublot, la liaison avec l’élingue avait été faite en vitesse, il n’y avait pas eu d’amarrage propre de fait. J’essayais de le faire parer, et à ce moment il y a eu un craquement sinistre. Les flotteurs ont largué, les câbles ont cassé. L’épave est retombée, j’étais dessous mais j’ai été chassé par le courant d’eau. »

Là, Gilbert Audouy a beaucoup de chance. Mais à peine a-t-il compris ce qui lui arrive, que l’air vient à manquer.

« La barque de plonge était amarrée à hauteur du château, elle a manqué de chavirer. La pompe est tombée, elle s’est couchée sur le pont, naturellement il n’y avait plus d’air. Les gars ont dû la remettre debout. J’étais sur le point de couper mes plombs, pour essayer de remonter, lorsque j’ai entendu l’air qui arrivait à fond. Mais là, il y en avait trop, j’ai commencé à remonter à toute vitesse. J’ai mis mon bras en l’air, et j’ai tiré sur la manchette pour évacuer, tellement vite que je suis redescendu au fond; l’ascenseur, quoi ! ».

La grande époque des renflouements

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les destructions opérées par les alliés au cours des hostilités et celles effectuées par l’occupant battant en retraite, laissent les ports français de métropole et d’Afrique du Nord dans un état de désolation inimaginable : plus de 3 000 épaves, soit un tonnage global d’environ 1 800 000 tonnes, sont à renflouer. C’est l’apogée de l’histoire des scaphandriers à casque.

Plusieurs techniques de renflouement sont utilisées, selon l’importance des bateaux, leur état, le matériel dont on dispose. Lorsque les coques ne sont pas trop gravement endommagées, on procède par pompage et insufflation d’air comprimé à l’intérieur des navires. Le rôle des scaphandriers est alors de mesurer très précisément les brèches pour la préparation des panneaux d’étanchéité, d’obstruer toutes les ouvertures, de brancher les divers tuyaux nécessaires : opérations qui réclament compétence et dextérité, d’autant qu’elles s’effectuent le plus souvent dans l’obscurité complète, au sein de l’eau limoneuse des estuaires.

La méthode du « relevage en force » celle qui a failli coûter la vie à Gilbert Audouy est utilisée sur les épaves dont les blessures sont trop importantes pour être colmatées. Le travail de préparation consiste à placer au-dessus de l’épave un engin muni de caissons qui peuvent être remplis d’eau puis vidangés à la demande. Des élingues sont passées sous l’épave, puis raidies et fixées aux allèges. Sur fond de roche, la mise en place de ces élingues est relativement aisée : deux bâtiments de servitude les font progresser sous la quille de l’épave en tirant de part et d’autre chacun à son tour, c’est la méthode dite du sciage. Mais l’intervention des scaphandriers devient indispensable lorsque les navires sont enfoncés, et souvent de plusieurs mètres dans la vase. Il faut alors creuser un tunnel sous le bateau, pour faire passer dans un premier temps un fil, nommé passeresse. Un filin un peu plus gros est alors fixé à cette passeresse, que l’on ramène de l’autre côté du bateau. On renouvelle l’opération avec des filins de plus en plus gros jusqu’à parvenir à mettre en place l’élingue de diamètre voulu (en général de 70 à 80 mm).

Lorsqu’un bâtiment est en trop mauvais état pour être renfloué d’un bloc, on procède dans le fond à son découpage, au chalumeau ou à l’explosif. Certains scaphandriers sont de véritables virtuoses, qui réalisent dans le noir des découpes aussi parfaites que s’ils travaillaient au soleil. Mais ces techniques ne vont pas sans risque, en particulier lorsqu’elles sont employées sur des épaves encore bourrées de munitions… Une parfaite coordination est également nécessaire entre le scaphandrier et l’équipe de surface, et de tragiques méprises, comme celle qui est évoquée au début du récit ci-contre, ne furent pas rares sur les chantiers.

Les méfaits de la pression

Terminons avec l’un des accidents de décompression de Gilbert Audouy, car en ce qui concerne les « coups de pression » il a eu, lui aussi, largement sa part.

« Le premier, c’était dans la rade de Brest, à la Cormorandière. 27 mètres. Il y avait un ponton à relever pour un ferrailleur. Il a fallu remonter en vitesse à cause du courant, heureusement que le guide que j’avais était du métier. A cette époque, ces gars-là étaient considérés comme des manœuvres, ou juste un petit galon au-dessus. C’étaient pourtant des gens de confiance, mais ils n’étaient pas tellement respectés par les entrepreneurs.

J’ai commencé à voir le goémon défiler rapidement, je n’ai pas été long à être en drapeau sur le câble, quatre à cinq nœuds de jus, facile. Je remontais main sur main, en faisant appel avec mon guide de corps pour signaler : « Ça ne va pas trop fort ». Le guide, bien sûr, ne tirait pas comme une brute, car il ne s’agit pas de couper le boyau ni le guide de corps, parce que là vous vous retrouvez en dehors de la rade. Je suis remonté.

C’est la nuit que ça a commencé à me travailler. En général, l’effet d’azote se porte dans les parties où vous avez le plus travaillé. Ce jour-là, c’étaient les bras. C’était comme si on m’écartelait. On m’a mis au caisson de décompression à Brest, heureusement qu’il y en avait un. J’ai passé à peu près sept heures dedans.

Il aurait fallu que sur le pont il y ait un cahier où soient notées les heures de plongée et les heures de remontée Maintenant ils le font, mais à cette époque-là, on faisait les paliers à la sauvette; on manquait de temps; il fallait toujours faire vite ».

Après un grave accident, sur un ponton cette fois, dû à la manivelle d’un treuil en mouvement, Gilbert Audouy a arrêté la plonge. Il vit désormais une retraite difficile du côté du Finistère.

Une profonde solidarité existe au sein des équipes de plonge, et particulièrement entre le scaphandrier et son guide, celui qui tient en surface la corde à signaux. Fréquemment, le scaphandrier a son guide attitré. Certains guides Ont une telle habitude de « converser » avec leur scaphandrier, par l’intermédiaire de la corde, qu’ils sont capables à tout instant de prévoir ses besoins et d’imaginer sans la voir son activité au fond. © coll. Gilles Millot