Par Sandrine Pierrefeu – Sur l’île de Chiloé, trois mille pêcheurs artisanaux travaillent au narguilé, une technique héritée des pieds lourds. Jusqu’à 70 mètres de fond, ils collectent les algues, les oursins et les coquillages que les marchés étrangers paient très cher.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Bonnet de laine enfoncé jus-qu’aux yeux et pantalon dans les bottes, ils sont une dizaine, ce matin, à rallier la plage de Chauman, au Nord de l’île, par la piste mouillée de rosée. Certains arrivent à cheval, mais la plupart pratiquent le covoiturage depuis Ancud, la capitale septentrionale de cette île de Chiloé où sont enregistrés les deux tiers des plongeurs du Chili. Autour d’une remorque et d’un tracteur flambant neuf, ces hommes de tous âges, visages hâlés et mines durcies, attendent José, le président du syndicat de pêcheurs. Cette organisation gère un espace maritime dans lequel ses membres – et seulement eux – sont autorisés à collecter un certain nombre d’espèces benthiques.

Nous sommes en avril, à la fin de l’été austral et à la saison de la luga roja, une algue rouge (Gigartina skottsbergii) accrochée au fond. Elle est séchée et traitée sur l’île avant d’être exportée aux États-Unis, aux Philippines, au Danemark ou en France, car elle est riche en carraghénane, un gélifiant utilisé dans l’industrie. L’or rouge de Chiloé a bien poussé cette année, grâce au soleil qui a succédé aux longs mois de pluie de l’hiver. L’algue abonde. Il est temps de la collecter avant que les premières tempêtes ne la jettent sur la grève, où l’attendent les glaneurs, déjà levés et affairés autour de leurs campements de fortune.

La pêche en plongée est devenue si importante dans les années quatre-vingt à Chiloé qu’elle inspire même les écoliers. © Loïc Fuchs : Escafandras bajo el mar

Les plongeurs de Chauman sont tous présents ce matin, à 8 heures comme ils s’y sont engagés auprès de leur syndicat. Ils échangent bons mots, nouvelles et commentaires avec une économie de paroles propre aux mondes paysan et marin auxquels ils appartiennent. Les voitures sont maintenant garées et les chevaux amarrés. « On y va les gars ? » lance José, bonhomme, en sautant sur le tracteur. Les hommes s’entassent aussitôt dans la remorque, qui cahote dans les ornières de sable mou, jusqu’aux coques rangées en haut de la plage, sous les futaies.

En quête de luga, l’or rouge de Chiloé

Deux barques seulement sont tirées à la mer. Celle de Sergio, un patron, aux yeux clairs, sec et vif, et celle de la guardia (des contrôleurs). À tour de rôle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, deux pêcheurs veillent­ en effet sur la réserve, sur l’eau ou depuis une petite maison de garde perchée en haut de falaise. Ces hommes ne pêchent pas ; ils s’assurent que les équipages au travail ne fraudent pas et qu’aucun bateau extérieur ne vient piller la zone. Car l’abondance des premières années n’a pas fait long feu : les ressources marines ont été décimées par la contrebande, la pêche industrielle, les bateaux-usines, et polluées par les élevages de saumon. Elles se sont partout raréfiées, sauf dans les espaces protégés comme celui-ci, créés en 1983. Devenus objets de convoitise et sujets à des raids pirates menés de nuit, ils sont désormais gardés comme des trésors.

Malgré un temps de demoiselle et une houle de velours – conditions rares pour cette côte exposée –, les autres équipages restent à terre : ils crai­gnent la réplique du tremblement de terre qui, la veille, a secoué la ville d’Iquique, à 2 000 kilomètres au Nord de Chiloé. De magnitude 8,3, ce séisme a provoqué une évacuation des zones côtières de tout le Chili. Réfugiés dans les maisons d’amis ou de proches situées plus en hauteur, ceux qui vivent au bord de mer ont dû, cette nuit, quitter leur domicile au son des sirènes. Ils n’y sont revenus qu’à une heure du matin, après le passage d’une onde finalement insignifiante. Au Chili, on ne badine pas avec la tectonique : en 1960, la côte a été ravagée par des vagues gigantesques qui ont détruit la totalité de la flotte chilote. Certains, comme José, s’en souviennent ; tous ont vu les photos de l’île balayée par les déferlantes et entendu, en 2011, la rumeur du flot provoqué par le séisme au Japon…

Sergio, lui, va pêcher. Il fait confiance à son instinct. La mer a bonne mine ce matin. Étincelante, limpide, elle l’appelle et ne lui fera pas de coup fourré aujourd’hui. Il en est persuadé. À quarante-cinq ans, il compta­bilise trente ans de plongée. Fils de pêcheurs de la côte centrale du Chili, il a passé son enfance à jouer dans l’eau et sur l’eau avec les gamins de son village. Dès qu’il a pu ramer, il est parti explorer le port. Dès qu’il a su marcher, il a appris à nager. Il a commencé à pêcher depuis la grève, puis avec les canots et les annexes des adultes et, à quinze ans, il a découvert la plongée avec ses frères.

Sergio déhale sa lancha de la plage de Chauman pour aller récolter des algues. © Sandrine Pierrefeu

Les pêcheurs artisanaux ont adopté cette technique depuis les années cinquante sur le continent, et depuis les années soixante sur l’île. « Elle a été vulgarisée par d’anciens scaphandriers militaires qui achetaient des équipements dans les stocks de la Marine, explique José, le président du syndicat, aujourd’hui retraité. Certains se sont d’abord lancés dans les travaux portuaires ou le sauvetage d’épaves. Puis ils se sont mis à pêcher pour le plaisir et pour le marché local. Peu à peu, les jeunes se sont intéressés à leurs méthodes. Quelques-uns d’entre eux ont été formés par les anciens et en quelques années, beaucoup de gars s’y sont mis car il y avait moyen de bien gagner sa vie de cette façon. »

Initié par son père, José a travaillé qua­rante ans sous l’eau, d’abord en scaphandre, puis en combinaison néoprène, mais toujours en respirant sous l’eau grâce à un tuyau – le narguilé – alimenté en air sous pression par un compresseur embarqué.

« Le fond de la mer était comme un verger »

« En regardant sous l’eau, nous avons découvert que le fond de la mer était extrêmement riche par endroits, témoigne Gaston Brulé, l’un des pionniers de cette pêche en plongée dans un ouvrage sur la pêche artisanale, publié en 2009 par le Musée régional d’Ancud. Le sable était couvert d’amandes, il y avait des montagnes de locos [ndla, un gastéropode], d’oursins, de mollusques. Les algues, n’en parlons pas… Nous ne savions plus où donner de la tête ! Nous avions l’impression d’entrer dans un verger littéralement couvert de fruits. Il n’y avait qu’à se servir. »

Sergio a emmêlé son narguilé dans les laminaires. Luis lui tend un couteau pour le dégager. © Benoît Dumeau

Hugo Almonacid avait quatorze ans à cette époque. Il voyait les pêches mira­culeuses des premiers scaphandriers, mais ne pouvait s’offrir un équipement. Il allait donc chercher algues et coquillages en apnée, avec un copain. « Une missionnaire, nous voyant faire, nous a proposé de nous aider à nous former, explique-t-il. Elle s’est débrouillée pour que la Fondation contre la faim nous fournisse des bouteilles. C’est comme ça qu’une poignée d’entre nous sont devenus plongeurs professionnels à quinze ans. Mais les bouteilles ne duraient pas assez longtemps. Alors nous sommes passés au système que nous appelons “semi-autonome”, avec des narguilés, comme les scaphandriers. »

En quelques années, cette nouvelle manière de pêcher se répand comme traînée de poudre. Les lanchas à rames et à voile s’arment de compresseurs, de réservoirs d’air – souvent bricolés, aujourd’hui encore, à partir de fûts de bière – et de tuyaux de caoutchouc par lesquels les hommes respirent.

Sergio appartient, pour sa part, à la se­conde génération de plongeurs chiliens. Il était adolescent au milieu des années quatre-vingt­ quand cette méthode a révolutionné la pêche de sa région. « Je plongeais déjà pour chercher des moules dans le fleuve, à Valdivia, où nous vivions. Parfois, la visibilité était si mauvaise que je devais les trouver à tâtons. Mais même dans ces conditions, j’adorais aller sous l’eau. Un jour, mon père m’a proposé de le suivre au large et m’a laissé essayer son équipement pour plonger en mer. Jamais, depuis, je n’ai voulu faire un autre métier. J’aime l’eau, la mer, la profondeur. J’ai bien essayé d’être marin en surface, parce qu’on gagne de moins en moins en plongée. Mais au bout de deux ans, j’y suis revenu. C’est ma vie. »

Tandis qu’il s’éclipse dans une cabane enfiler son bas de combinaison néoprène, Luis, son assistant, charge et recense le reste du matériel : haut de combinaison, palmes, masque, plombs et sacs en filet sont rangés dans les fonds du bateau, à côté du compresseur d’air et des tuyaux jaunes. Puis, en quelques secondes, à l’aviron, les deux hommes s’éloignent de la côte et Sergio démarre le moteur de 50 chevaux qui peine à se lancer. Au bout d’une dizaine d’essais, le hors-bord tousse et part. La coque glisse sur la surface où affleurent les huiros (Macrocystis pyriphera), une des quatre autres espèces d’algues récoltées ou cultivées à Chiloé.

Un coup sec sur le narguilé signifie « Remonte moi ! »

Penché à l’avant du bateau, Luis mouille quelques minutes plus tard sur une roche que les deux hommes connaissent, à quelques brasses de la côte. Une goutte de savon dans la paume pour s’en frictionner et le haut de combinaison, épais de 10 millimètres, habille bientôt le plongeur. Il se barde alors de plombs pour compenser la flottabilité ainsi acquise. Dix kilos autour de la taille, trois ou quatre dans le dos et un à chaque cheville. Sous sa ceinture, Sergio glisse ensuite le fin tuyau jaune qu’il fait passer sur son épaule avant de le raccorder au détendeur. Le compresseur démarre et Luis vérifie la pression sur un vieux manomètre. Il l’adapte à la profondeur. « Par 2 mètres de fond, comme aujourd’hui, 40 livres suffisent », précise-t-il. Un regard d’accointance entre les deux hommes, et Sergio disparaît dans l’eau, tête la première, avec un sac et un couteau.

Un sac de luga roja remonté du fond. © Benoît Dumeau

Des bulles fusent. Luis, qui a enfilé un tablier, les suit des yeux en dévidant le narguilé. Le tuyau serpente à la surface, fra­gile, vital. Une main pour lui, un œil sur l’eau, l’assistant demeure concentré. « La vie du plongeur dépend de celui qui est en haut, résume-t-il. Parfois, il arrive que le plongeur sectionne le tuyau en coupant les algues. D’un coup, il n’a plus d’air ; il doit alors tirer une fois sur le narguilé pour qu’on le remonte rapidement. J’agis de même si je ne vois plus de bulles. Aujourd’hui ça va, Sergio ne travaille pas profond, mais quand il plonge à 20 ou 30 mètres, il faut se montrer vraiment vigilant. Dans ce cas, le buzo (plongeur) porte un profondimètre, mais comme il n’a pas de montre, c’est à son assistant de l’avertir s’il dépasse le temps recommandé. Il peut plonger quatre fois en restant vingt à vingt-cinq minutes par 20 mètres de fond ; au-delà, c’est risqué. »

Luis est également responsable de la lancha et de son chargement. « Parfois, explique-t-il, il y a beaucoup de houle et je dois la maintenir face aux vagues à l’aviron, pour éviter qu’elle se mette en travers et se retourne. »

Deux coups secs font vibrer le tuyau. Aussitôt Luis amarre au narguilé un sac vide qu’il laisse filer vers le fond. Un coup lui répond bientôt, signe que le filet est plein et qu’il est temps de le remonter. Les algues apparaissent, luisantes et sanguines. « Elles sont belles, propres, celles-ci, pas comme le pelillo (Gracilaria chilensis) qui se cultive dans la vase », affirme Luis, fier de ce métier qu’il a embrassé il y a quelques années, après une courte formation.

Deux pélicans passent, un lion de mer montre ses moustaches. « Je n’ai jamais eu de problème avec eux, je respecte leur territoire », précise Sergio qui a émergé, rayonnant, après deux heures de pêche et six filets remplis. « Une fois, il y avait beaucoup d’algues dans leur coin, alors je me suis approché quand même, trop près d’un mâle et de son harem. Il est venu me secouer par la ceinture, mais sans me blesser, pour me mettre en garde. Je n’en ai pas tenu compte et j’ai continué à pêcher, de plus en plus près de lui. C’est alors qu’il m’a mordu. C’était de ma faute. »

Sergio dépose une poignée de berniques dans les fonds du bateau, pour son repas du soir, prend quelques instants de répit et re­plonge, visiblement heureux. Sous l’eau, ses mains vont et viennent, vives, nues. « Aujourd’hui, la mer est chaude [ndla, 11 °C], il y a du soleil, c’est un pur plaisir, ajoute-il en émergeant pour de bon, une heure plus tard. Mais quelquefois, avec le vent, la pluie et le froid, il faut s’accrocher. Il y a des jours où je trouve de la glace dans ma combinaison, le matin. »

Cela fait dix-sept ans que Sergio s’est installé à Chiloé, où des amis lui avaient proposé de s’associer à eux pour pêcher au narguilé. Malgré les hauts et, depuis quelques années, les bas dus à l’épuisement des stocks, il a résisté aux sirènes de la salmoniculture, qui recrute et propose aux pêcheurs des salaires fixes. « Mon seul patron, c’est la mer. C’est elle qui décide ce que je gagne et quand je peux me reposer… Pour le reste, je suis libre. Je me nourris de ce que je trouve dans la nature, tout en rentrant tous les soirs chez moi, pour voir grandir mes enfants. Ce bonheur-là n’a pas de prix. »

Sergio n’est pas riche, mais il possède deux bateaux : une lancha en polyester non pontée comme celles de ses collègues, et une autre unité dotée d’une cabine et ca­pable de charger plus de marchandises, pour aller plus loin traquer d’autres espè-ces et poser des nasses ou des filets. À 15 heures, après quatre heures sous l’eau, il met finalement le cap sur la plage. Quelques pêcheurs, revenus pour lui donner un coup de main, l’attendent avec le tracteur.

Le loco, un coquillage trop convoité

Tout autour de Chiloé, la deuxième plus grande île du Chili, environ onze mille pêcheurs quittent­ ainsi chaque matin, selon le temps et la saison, les cales de fortune, les plages, les criques et les ports. Parmi eux, plus de trois mille artisans continuent de pêcher en plongée différentes espèces, en fonction d’un calendrier d’ouverture et de fermeture des saisons de pêche.

À quelques kilomètres au Sud de la plage de Chauman, dans le Rio Chepu, des lanchas reviennent aussi du large. Équipées de moteurs puissants, elles remontent la rivière où les restes d’une forêt noyée par le tsunami de 1960 forment d’étranges fantômes. Sur le quai perdu dans la végétation, l’atmosphère est pesante et les enjeux, vi­siblement plus élevés qu’à la pêche aux algues : les pêcheurs de Chepu traquent cette semaine, le loco (Concholepas concho­lepa), un gastéropode musculeux dont la chair violette vaut de l’or en Asie.

Retour de pêche dans le Rio Chepu. Les prélèvements de locos sont saisonniers et soumis à des quotas. © Rodrigo Munoz

Endémique des côtes du Chili et du Sud du Pérou, dont il a quasiment disparu, le loco fait depuis les années quatre-vingt l’objet d’un trafic de grande ampleur, d’une spéculation éhontée et d’une contrebande massive. Les autorités chiliennes estiment qu’au bas mot, la moitié de la récolte passe entre les mailles des statistiques. La pêche est interdite officiellement hors des zones de gestion, mais elle se pratique illégalement de nuit et dans des endroits isolés. Les prises transitent ensuite dans les doubles fonds des camions ou sont dissimulées dans des boîtes de conserve ou dans les cales de vedettes rapides qui rallient le Pérou. « À la frontière, les douanes ont dû dresser des chiens pour renifler les locos, comme pour la drogue, mais ce n’est pas suffisant, se désole un membre de l’administration. Les chiffres d’exportation de locos du Pérou sont très élevés pour un pays où la ressource est quasi épuisée : on y “blanchit” les coquillages braconnés par ici. »

Les grossistes payent cette sorte d’ormeau 900 pesos chiliens, soit plus d’un euro pièce ! Le syndicat de Chepu, responsable de trois zones différentes, exploite un stock de plusieurs dizaines de milliers de locos. Une manne qu’il s’agit de protéger des voleurs et de gérer avec fermeté et sang-froid. La Sernapesca, organisme national chargé du contrôle des pêches, veille aussi au grain. Peu avant notre venue, elle a consta­té que les coquillages ramenés à la cale de Puñihuil n’atteignaient pas les 9 centimètres requis. La pêche de ces locos immatures a valu aux contrevenants une amende salée et une interdiction temporaire de pêche.

Le dimanche matin, malgré la brume qui englue la rivière, les plongeurs de Chepu repartent en mer. « Nous ne pêchons pas habituellement ce jour de la semaine, mais les possibilités de travailler ne sont pas nombreuses avec la barre à l’entrée du rio, explique Jorge, l’un des patrons. Nous n’arrivons pas toujours à remplir notre quota avant la fermeture de la pêche. »

Les gouttes de rosée habillent les bonnets et la vitesse fait plisser les yeux. Les rives restent invisibles jusqu’à la barre, qui fait décoller les étraves et claquer les poupes. Debout, les hommes compensent. « Même avec si peu de mer, note Jorge, il faudra rentrer avant la marée basse. Sinon, la houle déferlera sur le banc de sable. Nous risquerions de nous retourner et de perdre notre pêche. » Les vagues grognent sur les récifs invisibles que les patrons retrouvent au jugé… et au gps. Dans la respiration du ressac, les moteurs sont éteints et les plongeurs, d’un coup, s’animent. C’est comme une chorégraphie, on jurerait un rituel. Sans un mot, dans un enchaînement de mouvements mille fois accomplis, les hommes s’équipent puis glissent sous la surface étrangement sombre. Aujourd’hui, ils travaillent entre 15 et 20 mètres de fond.

Très vite, les premiers sacs de locos sont halés par les assistants, qui les renverront une fois vidés à leurs patrons invisibles. Les culs des filets sont ouverts et les coquillages se déversent dans les fonds. La chair ferme des gastéropodes, insensibles à l’émersion qu’ils peuvent supporter des heures, voire des jours, continue de palpiter. Assis sur des bancs, une règle-étalon à la main, les assistants trient les coquillages un à un. Les individus hors taille volent par-dessus bord tandis que la brume, lentement, se dissipe. Les bateaux dérivent, les narguilés s’emmêlent, quelques vagues déferlent à toucher les coques. Entre les barques apparaît une loutre, yeux malicieux et fourrure perlée. Flottant sur le dos, elle grignote un crabe et plonge à nouveau.

Quatre heures durant, quasiment sans repos, les hommes remontent des locos – et quelques oursins, qui sont mangés tout crus dès leur sortie de l’eau. Carlos, le président du syndicat, et Ariel, son associé, en ont collecté près de deux mille cinq cents. Le frère de Carlos, Miguel, en a sorti plus de deux mille sept cents à lui tout seul. Question de chance et de choix : « J’arrête d’en ramasser quand j’en ai fait environ cinq cents ; c’est assez pour me faire vivre », indique Carlos, qui est remonté une heure avant Ariel et une bonne heure et demie avant son frère. Dans ce groupement de pêcheurs, les captures sont mutualisées et les recettes qu’elles génèrent seront réparties également entre les équipages. Les hommes de garde reçoivent également leur part du butin.

Un pillage motivé par l’argent facile

La fièvre du loco a touché le Chili vers la fin des années soixante-dix, lorsque des gourmets venus d’Asie du Sud-Est ont découvert ce mollusque, consommé depuis toujours sur les tables chiliennes. Des acheteurs étrangers, misant sur ce nouveau « caviar », débarquent alors au Pérou et au Chili. À Chiloé, où les mollusques abondent, ils construisent des laboratoires de conditionnement et investissent dans des bateaux équipés de compresseurs qu’ils louent aux pêcheurs artisanaux. Ceux-ci n’ont qu’à prétendre savoir plonger pour se lancer dans une activité qui se révèle rapidement très rentable.

Au début des années quatre-vingt, la fièvre du loco gagne toutes les caletas (plages isolées ou petite cales) de l’île. C’est l’effervescence et le temps de l’abondance. © Rodrigo Munoz

Des centaines d’aventuriers, de bûcherons, de mineurs, de chauffeurs routiers, de gauchos affluent bientôt sur les côtes où les pêcheurs artisanaux ont déjà troqué leurs crochets à oursin traditionnels, leurs dragues et leurs filets pour la mangueja, le narguilé. Certains ne savent pas nager, mais personne ne s’en formalise. « Avec le néoprène des combinaisons, on flotte », plaisantent ceux à qui l’on demande, aujourd’hui encore, s’il est vrai qu’une partie des trois mille plongeurs de l’île ne sauveraient pas leur peau s’ils passaient par-dessus bord ! En quinze ans, le nombre d’usines de traitement des locos passe de dix-sept à quatre-vingt-treize. En 1983, sur la seule commune d’Ancud, un million de coquillages sont tirés des eaux. À l’échelle du pays, c’est une trentaine de millions de spécimens qui sont prélevés la même année par une armée de plongeurs. C’est une véritable ruée qui s’apparente à une curée.

Par endroits, les fonds sont littéralement « nettoyés » – pelados (pelés), dit-on à Chiloé – et les mollusques commencent à se raréfier. « Avant 1983, les locos valaient 30 pesos pièce, raconte Neriso Saldivia, un ancien pêcheur. Après, on nous les payait le double­, et un an plus tard 420 pesos. En 1986, tu pouvais gagner 3 millions de pesos en trois jours [ndla, 3 900 euros]. Les compadres (camarades) sont devenus fous. Certains plus que d’autres. Des gens affluaient de tout le pays pour prendre leur part du butin. Des campements s’installaient sur la plage, avec des bars, des filles. Todos locos! [Tous fous !]. Les hommes ont été égarés par cet argent trop facile. »

À Chiloé, tout le monde se souvient de cette fièvre collective engendrée par un mollusque au nom prémonitoire. Dans les bus, aux tables des cafés, partout, chacun a une histoire à raconter sur ce coquillage. « Nous habitions sur une crique isolée où n’arrivait aucune route, raconte ainsi une jeune femme au détour du marché. Mon père était paysan mais il avait un bateau, comme tout le monde. Il s’est mis à plonger. Les acheteurs venaient chercher les locos en hélicoptère. » « L’argent tombait du ciel ! renchérit un historien local. Les gars faisaient la fête tous les soirs et “flambaient”. Je me souviens très bien en avoir vu allumer leur cigarette avec des billets de 10 000 pesos ! Ils arrivaient au bar les poches pleines à craquer de billets et ne savaient plus quoi en faire. Certains achetaient des frigos alors qu’ils n’avaient pas d’électricité chez eux… Beaucoup s’étaient mis à boire et n’étaient plus assez vigilants en plongée. Il y a eu beaucoup d’accidents. En une année, la seule commune d’Ancud a perdu dix-neuf plongeurs. »

Chacun, à présent, mesure ce qui a été perdu. En quelques décennies, la société chilote, dont les échanges et la survivance étaient basés sur le marché local, le troc et les travaux collectifs, a découvert l’industrie, l’argent et aussi le « chacun pour soi ». Mais cette évolution, qui laisse comme une désagréable impression dans les mémoires, n’est guère évoquée. D’autant que la fièvre du loco demeure, même si elle a un peu baissé d’intensité. « La nuit, devant mes fenêtres, je vois toujours un ballet de lumières dans le golfe du Corcovado, raconte une ethnologue. Ce sont des pêcheurs illégaux qui préviennent leurs acheteurs, en vedettes rapides, par signaux de lumière. “Tu veux de mes locos ?” Les coquillages passent d’un bateau l’autre et filent dans les canaux ou vers le Pérou, où ils sont parfois échangés contre de la cocaïne. »

« Bientôt, on ne trouvera plus de locos que dans les aires de gestion », affirme-t-on à la mairie d’Ancud. Les plongeurs qui conti-nuent­ ce métier, de moins en moins nombreux au Chili et en majorité rassemblés dans l’île, doivent déjà se diversifier sur les oursins, les algues ou les tellines (Mesodesma donacium). Beaucoup pratiquent aussi la pêche traditionnelle, au filet ou au casier. Généralement, ceux qui font partie de syndicats où il y a encore assez de locos continuent à vivre à peu près correctement. Mais les autres travaillent beaucoup et vivent modestement, voire chichement. « Cela explique pourquoi peu de jeunes entrent dans le métier, estime Sergio, le pêcheur d’algue. Les marins et les plongeurs, dont certains passent des certificats de scaphandrier, préfèrent maintenant louer leurs services aux fermes de saumon. Ils y ont un salaire fixe et leurs femmes travaillent dans les usines de traitement du poisson. »

Comme tous ceux qui ont accepté de nous embarquer, Sergio continue cependant à préférer une existence faite d’aléas, mais libre. Quitte à confier sa vie au cordon jaune du narguilé et à la respiration haletante d’un compresseur de fortune.

 

* Volontaire de la coopération entre le conseil général du Finistère et l’île de Chiloé.