Faites comme nous : prenez un bateau — de préférence, un canot voile-aviron — et mettez-le à l’eau à Sucé-sur-Erdre, tout près de la guinguette de Louis Vié, le légendaire « Gueule de Serpent » de la chanson. Remontez d’abord la rivière vers le Nord, jusqu’au débouché du canal à Nort-sur-Erdre. En tirant vos bordées au ras des roseaux, vous verrez que rien n’a changé : les berges sauvages de la plaine de Mazerolles ont conservé tout leur mystère, et la faune des marais vaut d’être observée. Le lendemain, bien requinqué par un poisson au beurre blanc arrosé de quelques fillettes de vin du pays, mettez le cap vers le Sud et poussez jusqu’à Nantes. Ici commence la rivière civilisée. Belles demeures des siècles passés, serties dans leur écrin de prairies et de fleurs, bois somptueux, le paysage reste enchanteur et invite à la flânerie nautique.

Pourtant, au terme de la promenade, une curieuse impression d’absence gagne celui qui a longé les rives. Arrivé aux portes de Nantes, l’observateur attentif remarque, au pied de vieilles maisons où l’on aimerait vivre, toute une série de merveilleux petits ports de poche inclus à l’intérieur des grilles d’enceinte de chaque propriété. Ici, l’heureux habitant des lieux peut amarrer son bateau et débarquer en toute quiétude, une fois refermée la porte de son havre domestique. Hélas, tous ces petits paradis privés du canotier sont vides. Vous n’y apercevrez, au mieux, qu’un vieux « sportyak » vermoulu aux trois-quarts rempli d’eau. Bref, tout cela sent l’abandon, le désintérêt, le manque d’amour.

Et ce spectacle déprimant donne la clé du malaise ressenti sur la rivière. Soudain, on sait ce qui a manqué dans le paysage. La vérité est toute simple : il n’y a plus de beaux bateaux sur l’Erdre; le site est resté, l’art de vivre s’est perdu.

Nantes n’a pas seulement enfoui le réseau de canaux et de bras de Loire qui lui avaient valu le surnom de Venise de l’Ouest sous des tonnes de remblais, elle a renoncé à un très ancien savoir-vivre en relation avec l’eau, elle a tiré un trait sur sa mémoire maritime et fluviale.

Cette ville au passé nautique prestigieux, c’est vrai, a parfois déçu ses amoureux par des choix discutables en matière d’aménagement, de culture et de patrimoine. Aussi, lorsque des signes de renaissance se manifestent, il faut s’empresser de les saluer. Depuis quelques années, des passionnés, des associations se sont mis au travail pour étudier, restaurer, faire revivre le patrimoine de la basse Loire. Certains relancent le canotage, d’autres organisent de belles fêtes sur la Loire et l’on commence à réaménager les îles. Désormais un « rendez-vous » annuel prometteur redonne vie à l’Erdre à la fui de l’été, en y rassemblant de jolis bateaux de plaisance.

Parfois, il n’est pas inutile de se pencher sur le passé pour tenter de donner un sens à l’avenir. Puissent ces quelques images mêlées de voiles nantaises d’hier et d’aujourd’hui prêter au rêve et inciter à l’action…

Comme aux beaux jours du canotage, les gréements les plus divers se côtoient lors des Rendez-vous de l’Erdre, du skiff américain à voile à balestron au Doryplume à voile au tiers. © Michel Thersiquel
La flottille d’Erdre comptait autrefois bon nombre de canots de plaisance inspirés plus ou moins directement des embarcations des pêcheurs de Loire; la Reine de Cordemais, qui file ici plein vent arrière, est une magnifique reconstitution d’un de ces bateaux. © Michel Thersiquel

Au commencement était le canotage

La première photographie (ci-dessus, à gauche) évoque de manière très vivante l’ambiance que connaissaient les rives de l’Erdre au début du siècle dernier, par les beaux dimanches de printemps. Toute une gamme d’embarcations de petite plaisance, depuis le canot basse-indrais des pêcheurs — misaine et hunier tannés — jusqu’au petit cat-boat ponté, en passant par le canot voile-aviron avec sa barre d’écoute, les fines yoles d’aviron à tire-veille et pelles en cuillère, et même le petit « blin » de plaisance à fond plat.

Le canotage, qui a trouvé au confluent de l’Erdre, de la Sèvre et de la Loire un terrain merveilleusement propice, s’est développé dès le milieu du XIXe siècle dans une ville où les éléments les plus aisés de la population maritime constituaient un milieu très favorable au développement de la plaisance. « A Nantes, selon un observateur cité en 1857 par les auteurs du Canotage en France, il n’y a pas un capitaine, pas un armateur, pas un employé des administrations maritimes qui ne s’intéresse à un canot bon voilier et bien construit. » En juillet de cette même année apparaît le « Cercle nautique de Nantes » présidé par les fameux constructeurs P. Babin et L. Jollet. Et dès l’année suivante, une nouvelle « Société des régates de la Loire Inférieure » donne ses régates en Erdre, sur le bassin de la Trémissinière…

© coll Pierre-Yves Dagault

Régater en quillard : du un-tonneau au 6mJI

Le 9 juin 1907, une brise fraîche souffle sur la Loire et la Coupe de Bretagne, organisée par le Sno pour les yachts de un-tonneau, donne lieu à des régates très disputées. Au premier plan, sur la photo de gauche, Verveine, à M. Thubé, a pris un tour de rouleau; à contrebord, derrière, probablement René-Roger. Troisième de cette manche, Verveine terminera second la semaine suivante derrière Feu-follet à M. Fortin d’Angers. C’est ce même Feu-follet, tout dessus, que le photographe a fixé sur la plaque quelques instants auparavant dans une attitude très semblable (à droite).

Entre 1907 et 1910, les régates de Loire ont vu s’affronter une flottille de « un-tonneau » très affûtée et la chance a permis que Verveine et Feu-follet, les plus récents, soient photographiés le même jour. Et il se trouve que ces deux un-tonneau à la silhouette très voisine tiennent une place importante dans l’histoire de notre yachting. Ils ont en effet été construits en 1906 au Cercle de la voile de Paris pour relever le défi du Nord-deutscher Regatta Verein dans la Coupe des un-tonneau (actuelle One ton cup). Feu-follet à M. Potheau, construit chez Pitre à Maisons-Lafitte sur plans Arbeaut, s’est montré supérieur et c’est lui qui a été choisi pour défendre la coupe sur le bassin de Meulan. Mené par Louis Potheau, barreur au calme légendaire, il remporte l’épreuve, battant le challenger allemand N.R.V en cinq manches ! Feu-follet est racheté après la Coupe par M. Fortin d’Angers alors que Verveine, à M. Glandaz, le yachtsman bien connu, part pour Nantes où il est confié aux mains expertes du futur champion olympique nantais. Construit chez Bonnin à Bordeaux, ce un-tonneau possédait à l’origine un jeu de voiles américain à laizes diagonales larges de chez Wilson et Silsbee, de Boston (il a toujours le foc sur cette photo)

Ces fin-bulbs longs d’environ 7,50 m pour 1,80 m au bau qui pèsent 800 kilos et portent environ 40 m² de toile, sont nettement moins lourds et voilés que les premiers 6 mètres de la nouvelle jauge internationale qui viennent d’être adoptés pour la prochaine coupe du Cvp.

Aisément reconnaissable à son joli profil d’étrave et à son élégante tonture, c’est justement le nouveau 6 mètres Allegro à Paul Fortin d’Angers qui est ici photographié deux ans plus tard dans les mêmes eaux (en bas à droite). Ce bateau court pour la première fois à Trentemoult le 6 juin 1909, où il gagne la série dite des « 6 mètres » devant les un-tonneau Ratoune à Frank Guillet et Toinon à M. Ganachaud. En réalité, Allegro est le premier 6 mètres de la série internationale vu à Nantes, car les yachtsmen locaux, sceptiques devant la nouvelle jauge, sont restés fidèles aux un-tonneau (jauge de 1899) ou ont adopté la nouvelle série nationale des 6 m 50, à l’exemple de Roz-Venn, Triple Patte ou Flirt.

Mis à l’eau le 1er mai à Angers en provenance directe du chantier Luce au Petit-Genevilliers, ce bateau « aux formes fines et élégantes a été remarqué des amateurs », souligne la presse; il est dû, comme Feu-follet, au crayon de Damase Arbeaut. On remarque le gréement sans bout-dehors avec tangon à poste, et l’étrave élancée dont l’allure moderne contraste fortement avec le profil d’étrave anguleux des derniers un-tonneau, fin-bulbs à faible déplacement dotés d’élancements rasants.

Au second plan, la silhouette caractéristique d’un canot basse-indrais montant au plus près, sa haute misaine aux chutes bien parallèles bordée plat sur un cabillot à l’angle du tableau, et le hunier à balestron parfaitement établi. Cette rencontre des yachts de course les plus modernes et des voiliers de travail traditionnels est depuis toujours un charme apprécié des régates nantaises.

Comment tous ces bateaux, figurant sur des plaques de verre anonymes, ont-ils pu être identifiés ? Contrairement à une opinion parfois exprimée, il n’est pas impossible de retrouver l’origine de yachts inconnus sur une photographie non datée où les seuls signes distinctifs sont apparemment constitués par les éphémères numéros de course arborés dans la grand voile. Les photographies anciennes de yachts, lorsqu’elles ont l’objet d’une étude sérieuse — ce qui exclut bien entendu toute publication hâtive — peuvent se révéler des documents très parlants.

Devant de tels clichés, la première démarche consiste à s’interroger sur l’époque de construction des bateaux représentés, ce qui permet de cadrer la recherche. Les formes et la décoration de la coque, le dessin des extrémités, les détails du pont, du gréement et de la coupe des voiles sont autant de révélateurs et, avec un peu d’habitude, on parvient à dater à un ou deux ans près le type des yachts. Ayant situé approximativement la scène dans le temps, reste à la confronter à d’autres photographies contemporaines et à rechercher minutieusement dans les échos des chantiers et autres comptes-rendus de régates publiés par les revues de yachting de l’époque, quels bateaux peuvent correspondre à ces caractéristiques, les choses étant bien entendu facilitées lorsqu’on connaît l’origine géographique du cliché. Les hypothèses peuvent être vérifiées dans divers types de listes et d’annuaires.

Avec de la patience, et en multipliant les recoupements, on parvient peu à peu à une identification certaine des yachts; une recherche supplémentaire, qui peut être fort longue si le bateau a plusieurs fois changé de mains, permettra de retrouver finalement l’ensemble de son histoire, ses caractéristiques et parfois même son certificat de jauge.

Un siècle plus tard, Maita, reconstitution exacte du un-tonneau dessiné par Louis Dyèvre et construit à Trentemoult en 1900, navigue dans les mêmes eaux, à nouveau bord à bord avec la réplique d’un canot basse-indrais de 1904, le Galopin..© Michel Thersiquel
© coll Pierre-Yves Dagault
© coll Pierre-Yves Dagault

La grande tradition du yachting

Cette belle photographie a été prise en juin 1907. Une brise fraîche souffle sur la Loire. Les deux yachts ont envoyé le petit flèche pointu à la place du grand flèche carré à balestron; l’un d’eux a pris un ris; on remarque que les trinquettes ont ramassé des paquets de mer au louvoyage précédent. A bord du bateau de droite, on a amené la trinquette de route pour envoyer une grande trinquette ballon non endraillée, amurée sur l’étrave (sur d’autres clichés elle est à mibout-dehors). La disposition des laizes des deux grands voiles et des flèches est différente.

A gauche, le magnifique yacht noir qui tente de passer au vent son concurrent sur un bord de largue n’est autre que Mie à M. Thubé. En fait ces deux bateaux ne courent pas dans la même catégorie; le grand 7 tx Mie est opposé au 5 tx Ariel de Frank Guillet qu’il battra en cette occasion, remportant la coupe Maugras.

Acquis en juillet 1905 par M. Thubé en remplacement de son yacht Amulet, Mie est l’ancien 7 tx anglais Girleen, dessiné par Payne et construit en 1902 au chantier Summers & Payne de Southampton. Bien que ce bateau lui ait donné satisfaction — il a battu le fameux 10 tx Suzette, vainqueur de la coupe de France, lors de sa première saison — Gaston Thubé vendra Mie dès le mois de juillet 1907 à M. Raillard, vice-consul de Norvège à Brest… pour racheter en août Suzette, qui vient de le surclasser aux régates de Saint-Nazaire !

Ce grand yachtsman nantais possède à cette époque de nombreux bateaux dont Myrmidon, Marjolaine, et surtout Mac Miche, 6 mètres avec lequel il gagnera les Jeux olympiques de Stockholm en 1912, équipé par ses deux frères Jacques et Amédée, sans oublier Javotte, un splendide 12 mètres de jauge internationale qu’il achètera en 1913.

Yole olympique, canot voile-aviron, Bélouga et bien sûr le vétéran local Vétille : chaque année, les Rendez-vous de L’Erdre rassemblent un peu plus de beaux voiliers anciens. © Michel Thersiquel
La Jeune Françoise, le cat-boat de Pierre-Yves Dagault sous le château de la Gascherie. Les performances de ce joli bateau en bois moulé dû à Jean-Michel Viant et construit au chantier Lobrichon de Baden montrent que la créativité qui caractérise la tradition du yachting est toujours bien vivante. © Michel Thersiquel

Le yacht, blanc sur la droite est l’Yvonne, un 2 tx 1/2 bien connu à Nantes, qui appartient à M. Blot. Lancée le 9 avril 1905 par les chantiers Beilvaire, créés l’année précédente à Norkiouse, près de Trentemoult, l‘Yvonne, dont les plans sont dus à Talma Bertrand, est un bateau de construction particulièrement soignée dont les virures de bordés sont toutes d’une seule volée, la coque ne présentant aucun écart. Aux grandes régates du Sno courues à Trentemoult en juin 1907, l’Yvonne remporte sa série devant Gangui; Yannic et St-Elme.

Ces quelques photographies inédites de yachts nantais dont aucune n’était identifiée au départ, sont extraites du futur ouvrage consacré à « La plaisance en Bretagne », un travail historique de fond que Le Chasse-Marée prépare depuis plusieurs années avec une équipe de chercheurs et collectionneurs, dont Pierre-Yves Dagault que nous tenons à remercier ici.