Par Main Barrè – Après les Espagnols, les Anglais, les Hollandais, de nombreux équipages français, malouins en particulier, font flotter leur pavillon dans le Pacifique au début du XVIII siècle. Passionnantes sur le plan maritime, ces navigations aventureuses apportent peu de connaissances nouvelles sur cet océan : tous les navires suivent de près les routes connues, celles de Magellan et du Galion de Manille. Au milieu du XVIII siècle, une nouvelle période commence. Ravivée par les progrès de la science, la soif de découvertes s’empare à nouveau des navigateurs. L’expédition que La Pérouse entreprend vers le Pacifique en 1785 est pourtant doublement originale. Préparée scientifiquement, elle remplira avec rigueur la mission qui lui a été donnée. Mais c’est un voyage placé sous le signe de l’humanisme, pendant lequel le prix de chaque vie humaine sera placé au-dessus de tout. L’ère des conquêtes coloniales brutales viendra plus tard.

Encouragées par l’esprit curieux des Encyclopédistes, aidées par les progrès techniques : doublage des  coques en cuivre, sextants, chronomètres de navire, libérées par le retour à la paix, les grandes puissances européennes envoient dans le Pacifique de nombreux navires d’exploration : l’Endeavour, l’ Adventure, la Résolution et la Discovery, les navires de Cook, sont les plus connus. La France est présente par Bougainville avec l’Etoile et la Boudeuse. Ces travaux d’exploration sont à peine ralentis par la guerre d’indépendance américaine : Louis XVI donne l’ordre à ses bâtiments de ne pas inquiéter Cook bien qu’il soit ennemi.

En 1783 quand cessent les combats, la France et l’Angleterre disposent de ressources importantes en hommes et en matériel. La compétition des deux impérialismes se poursuit donc sous la forme d’une guerre froide scientifique qui cache d’ailleurs d’autres objectifs plus intéressés.

La conception de l’expédition de La Pérouse

Louis XVI, très féru de géographie, participe lui-même activement à la conception du voyage. Dans le célèbre tableau de Nicolas André Monsiau, peint à la demande de Louis XVIII, le souverain donne ses instructions à La Pérouse en compagnie du Maréchal de Castries, ministre de la Marine, de Fleuriot de Langle, second de l’expédition et probablement de Claret de Fleurieu, marin et savant, directeur des ports et arsenaux, responsable du détail de la préparation.

Ces préoccupations économiques sont à l’origine des premiers projets de voyage : La France a perdu ses colonies d’Amérique du Nord en 1763 et n’en déplaise à Voltaire, les commerçants français souhaitent reprendre leur place dans le trafic des fourrures. Plusieurs mémoires circulent au début des années 1780 faisant miroiter d’intéressantes possibilités d’échanges entre le Nord-Ouest de l’Amérique et l’Extrême-Orient, la Chine surtout. Il y a, pensent les affairistes, une chance à ne pas laisser passer. On veut aussi évaluer les possibilités de chasse à la baleine dans les Mers Australes. A la perspective de ces nouveaux marchés s’ajoutent de vieilles convoitises concernant le commerce des colonies espagnoles d’Amérique et celui de la mystérieuse Asie.

Pourtant d’autres motivations justifient l’armement de vaisseaux du Roi, La Pérouse lui-même souhaite être investi d’une mission plus noble : diplomatique ou stratégique (découvrir de nouveaux ports d’escale, pouvant à la rigueur être utilisés comme comptoirs de traite) et surtout scientifique. Remarquons au passage que la volonté de grandes conquêtes territoriales n’apparaît pas formellement et ne semble pas dans l’esprit du temps.


La carte du voyage

1 – Madère, Funchal, pour compléter les approvisionnements. 2 – San Yago Praya, pour compléter les approvisionnements. 3 – San Pedro pour fixer la position. 4 – La Trinité, faite de l’eau et du bois. 5 – Recherche de l’île Grande de la Roche. 6 – Exploration de la côte Sud de l’île de Georgia. 7 – Exploration des côtes Sud-Est des îles Sandwich. 8 – Christmas Sound, 1″ rendez-vous, faire de l’eau et du bois. (Site visité par Cook). 9 – Ile et port de Drake, à retrouver. 10 – Chercher des terres aperçues par les Espagnols. 11 – Ile d’Easter. 12 – Chercher des terres aperçues par les Espagnols. 13 – 1″ bateau, exploration d’un espace jamais parcouru. 2′ bateau, recherche de l’île de Pitcairn et d’îles vues par Quiros. 14 – Rendez-vous à Tahiti puis visite des îles de la Société. 15 – Recherche de l’île Saint-Bernard de Quiros. 16 – Exploration d’une région inconnue. 17 – Recherche de l’île de la Belle Nation de Quiros. 18 – Iles des Navigateurs déjà visitées par Bougainville. 19 – Iles des Amis pour prendre des rafraîchissements. 20 – Visite de l’île des Pins et de la côte Ouest de la Nouvelle Calédonie. 21 – Visite des îles de Sainte-Croix de Mendana et des îles de la Reine Charlotte. 22 – Visite des îles de la Délivrance, Louisiane de Bougainville ou Terre des Arsacides de Surville. 23 – Détroit de I ‘Endeavour ou de Torrès. 24 – Golfe de Carpentarie si la mousson à l’époque du passage le permet. 25 – Cap Walsh et île Saint-Barthelemi. 26 – Ile du Prince, détroit de la Sonde. 27 – Reconnaissance des côtes Ouest et Sud de la Nouvelle Hollande jusqu’à la Terre de Van Diemen. 28 – Rendez-vous dans le Détroit de Cook, canal de la Reine Charlotte. 29 – Explorer entre les parallèles 41° et 42° jusqu’au méridien 130″ 30 – Visite des îles Marquises, île Santa Christina et baie de la Résolution de Cook. 31 – Recherche d’îles vues par les Espagnols, probablement îles Sandwich. 32 – Monterey, visible de loin grâce aux montagnes de Santa Lucia. 33 – Port de Bucarelli. 34 – Port de Los Remedios, recherche d’un passage vers la baie d’Hudson. 35 – Baie de Behring. 36 – Visite des îles de Shumagin. 37 – Visite des îles Aléoutiennes. 38 – Rendez-vous au port d’Avatscha. 39 – Exploration des îles Kouriles. 40 – Exploration des côtes Nord-Est, Est et Sud du Japon. 41 – Reconnaissance des îles Lekeyo et des terres jusqu’à Formose. 42 – Relâche à Canton. 43 – Rendez-vous à Manille. 44 – Exploration des côtes de la Chine. 45 – Exploration des côtes Ouest de la Corée. 46 – Exploration du détroit de Tessoy, de la terre de Jesso, de l’île des Etats des Hollandais ou de l’île de Nedezda des Russes. 47 – Exploration des îles Kouriles et de la côte Sud du Kamtchatka. Rendez-vous à la baie d’Avatscha. 48 – Recherche d’une terre vue par les Espagnols. 49 – Recherche d’îles éparses au Nord-Est des îles Mariannes. 50 – Iles Tinian. 51 – Iles Saint-André. 52 – Exploration côte Sud de Mindanao. 53 – Moluques, mouillage à Ternate. 54 – Exploration des côtes de Ceram, Bourro et Bouton. 55 – Timor. 56 – Ile de France.


Le choix d’un chef

La France ne manque pas à l’époque de jeunes officiers susceptibles de prendre le commandement de l’expédition. En choisissant La Pérouse, c’est l’homme autant que le marin que l’on désigne : La Pérouse a 43 ans quand commencent les préparatifs du voyage. En relisant les lettres qu’il adresse affectueusement à Jacquette, sa jeune sœur, on découvre un homme conscient de ses responsabilités, assez fier de lui, avec parfois une pointe d’agressivité et d’orgueil mais sans vanité, réfléchi, méthodique. Sensible aussi, comme le prouve son émouvante et romantique histoire d’amour : Pendant son séjour à l’Ile de France, au Pays de Paul et Virginie, La Pérouse tombe amoureux d’Eléonore Broudou , la plus jeune des filles d’un riche bourgeois. Hélas! le père Galaup n’est pas sensible à la litote et répond froidement d’Albi qu’il n’est pas question d’un mariage avec une roturière. Eléonore rentre dans un couvent.

Dix longues années s’écoulent, d’angoisses, de déceptions et de négociations déchirantes. Mais, comme dans les belles histoires, l’amour est le plus fort et Jean-François devenu capitaine de vaisseau se décide à passer outre : en juillet 1783, il délivre Eléonore de son couvent pour l’épouser. Le récit des péripéties de la jeunesse de La Pérouse nous permet d’imaginer le côté sensible et humain du personnage qui contribue sans doute à le faire apprécier de son entourage. Il ne manque jamais d’amis ni de relations, jusqu’au plus haut niveau. Pendant de longues années il sert Ternay, se lie d’amitié avec Fleurieu, et surtout il est apprécié du ministre de Castries qui a passé une grande partie de sa jeunesse à Albi, chez l’Archevêque, son oncle.

L’expérience de la baie d’Hudson

Pourtant, La Pérouse n’est pas un officier de salon, il a accumulé une grande expérience maritime et ses protecteurs n’ont toujours qu’à se féliciter de son talent, en particulier après la fameuse expédition de la baie d’Hudson. Le but de cette expédition, moitié raid militaire, moitié voyage d’exploration est de sur-apprendre et de détruire les forts anglais de la baie d’Hudson. On confie à La Pérouse, capitaine de Vaisseau, le Sceptre de soixante-quatorze canons et deux frégates : l’Astrée, commandée par le lieutenant de Vaisseau Fleuriot de Langle et l’Engageante. Les trois navires quittent Saint-Domingue dans le plus grand secret à la fin du printemps 1782.

Plusieurs fois, les navires sont immobilisés dans les glaces. Mais malgré ces difficultés, l’expédition est un succès : les Anglais, surpris, préfèrent se rendre. A Versailles, La Pérouse est alors reconnu comme un, des marins les plus habiles de son époque. On l’apprécie comme un chef suscitant non seulement le dévouement, mais aussi l’amitié d’hommes que l’on retrouve nombreux au départ du voyage. Les deux dernières phrases du rapport de La Pérouse à son ministre sont aussi très remarquées à Versailles (et plus tard à Londres).

« Nous avons eu l’attention, en brûlant le fort d’York de laisser un magasin assez considérable dans un lieu éloigné du feu, où il y avait des vivres, de la poudre, du plomb et des fusils pour les sauvages, avec quelques articles de traite les plus essentiels à l’existence des naturels du pays. Je sais qu’il y a plusieurs Anglais dispersés dans les bois, nous avons cru devoir pourvoir aussi à leur subsistance, bien assuré que le Roi approuvera notre conduite à cet égard, et que nous avons prévenu vos intentions:’

Seule ombre au bilan de cette expédition : le scorbut ; fin août, la petite escadre compte plus de trois cents malades dont soixante-dix périssent pendant la traversée du retour. La leçon n’est pas perdue et l’on cherche une solution à ce mal avant le départ de l’ expédition dans le Pacifique.

Un état-major qualifié

La phase active débute en 1785. La Pérouse reçoit le commandement de l’expédition en avril, de Langle est désigné comme second : « Langle est à nous ! » écrit La Pérouse à Fleurieu, « c’est autant le choix de ma tête que celui de mon cœur:’ L’Occitanie et la Bretagne se partagent ainsi les responsabilités de l’expédition. Monneron, autre fidèle et ancien de la baie d’Hudson, est aussi des leurs. « Il m’est extrêmement attaché et il a la passion des choses extraordinaires » poursuit-il. Monneron part pour Londres avec une double mission qui relève un peu de l’espionnage : se renseigner sur les objets à embarquer pour la Traite et les moyens employés par Cook pour éviter le scorbut. Fin avril, il écrit de Londres : « Je fais faire mon portrait par M. Webber qui a fait ces beaux dessins qui ornent le troisième voyage de M. Cook. J’ai le plaisir d’être en connaissance intime avec lui et je vous assure que sa conversation est des plus intéressante :’ Il rencontre aussi Sir Joseph Banks, ancien du premier voyage de Cook et président de la Royal Society de Londres qui, très « fair play;’ prête aux Français les délicates boussoles d’inclinaison utilisées par Cook.

L’Etat Major se constitue peu à peu : « et nous conviendrons ensemble (avec Condorcet) des qualités qu’il faut chercher dans les coopérateurs de ce voyage, la science seule ne suffit pas, il faut de la jeunesse, de la santé, de l’enthousiasme et de la compatibilité » écrit-il encore à Fleurieu.

Des objectifs scientifiques

Monge et Lepaute d’Agelet sont choisis pour l’Astronomie ; Lamanon pour la Physique, la Minéralogie, la Météorologie ; l’Abbé Mongès pour la Physique ; de la Martinière, Dufresne le Père receveur pour la Botanique et l’Histoire Naturelle ; Duché de Vancy, Prévost (oncle et neveu) pour les dessins. L’Académie des Sciences, la Société de Médecine sont sollicitées pour définir les objectifs scientifiques du voyage. Collignon, le jardinier, reçoit des instructions précises sur les meilleurs moyens de conserver les échantillons à rapporter et sur les semis et plantations qu’il doit réaliser au profit des peuples visités, instructions qui font de lui un des pionniers de l’aide au Tiers-Monde ! Le jeune Barthélémy de Lesseps, fils du Consul Général de France à Saint-Pétersbourg, embarque comme interprète pour le russe.

Fleurieu et Buache de Neuville se consacrent à la préparation géographique. Toutes les cartes et récits de voyage sont consultés pour préparer l’itinéraire. On relève tous les détails de côte dont la position sera à calculer avec précision grâce aux nouvelles méthodes astronomiques. Cook, avec ses chronomètres a déjà avancé le travail, beaucoup reste à faire (ne trouve-t-on pas encore aujourd’hui dans le Pacifique des îles dont la position est incertaine ?).

Un équipage de spécialistes

L’équipage est recruté avec soin parmi les volontaires et l’on s’efforce de choisir des matelots possédant en plus de leur expérience maritime une autre spécialité professionnelle : tonnelier, horloger, maçon, joueur de biniou, escamoteur… Les chirurgiens examinent tout l’équipage ; au dernier moment, on débarque encore six matelots et un soldat attaqués par la maladie vénérienne. Louis XVI a fait préciser dans les instructions, souvent annotées de sa main que « Sa Majesté regarderait comme un succès les plus heureux de l’expédition qu’elle put être terminée sans qu’il eut coûté la vie à un seul homme. »

Le voyage

Nous disposons pour étudier l’histoire du voyage de quelques lettres envoyées par les membres de l’équipage, du manuscrit du journal de bord expédié à chaque escale (la dernière fois à Botany Bay) et du récit imprimé en 1797(*) Si l’on en fait aujourd’hui le bilan, on constate que l’œuvre accomplie est très importante en particulier sur les plans géographique et ethnographique. L’histoire de cette expédition est aussi une source riche pour l’analyse des mentalités et comportements dans les milieux maritimes et scientifiques à la veille de la Révolution Française.

L’appareillage des vaisseaux du Roi

Les frégates appareillent de Brest le 1″ août 1785, franchissent le goulet aux cris de « vive le roi » et filent vers le Sud. A bord, chacun s’organise, la promiscuité est sans doute difficile à supporter pour les savants qui n’en ont pas l’habitude. L’astronome Monge ne réussit pas à s’adapter et souffre d’un mal de mer tenace, il débarque à Ténérife où les frégates font escale pour acheter du vin de Malvoisie. Les autres, au moins au début, semblent trouver un certain charme à leur nouvelle vie. De Sainte-Catherine, Lamanon écrit à Condorcet « …nos maisons flottantes ne marchent guère bien, ce qui allongera notre voyage qui en tout sera, dit-on, de trois ans et demi… Je me porte bien, je travaille habituellement douze heures par jour sans en être fatigué, malgré le roulis ; au lieu de rester au lit jusqu’à neuf ou dix heures comme j’en avais la douce habitude, je vois lever tous les jours le soleil et n’en suis pas fâché… Nous sommes tous contents les uns des autres et beaucoup de M. de La Pérouse, j’ai en particulier à m’en louer. »

La Pérouse envoie un mot à son ami Fleurieu : « …n’oubliez pas mon cher ami de nous écrire… joignez-y, je vous prie, toutes les gazettes possibles. Tous nos savants se conduisent au mieux… il y a quelques rivalités entre eux, chacun n’estimant que sa partie, mais je m’y attendais. Monsieur d’Agelet est un homme charmant, je crains seulement qu’il ne soit un peu paresseux et ne tienne pas son cayer dans l’ordre que vous désirez, d’ailleurs on ne peut être ni plus instruit ni plus aimable… »

Vers la fin du voyage, certains indices laisseront supposer que les tensions s’aggravent : « Nous avons eu une très vilaine traversée de Macao à Manille, écrit Lepaute d’Agelet à son cousin, et comme de coutume on prend sur les relâches le temps que nos mauvais sabots de bâtiments nous font perdre à la mer. » Il n’est d’ailleurs pas le seul à récriminer, Lamanon en particulier prend à Macao la tête d’une petite fronde : les savants sont mécontents du peu de temps que l’expédition consacre aux observations scientifiques terrestres. La Pérouse les fait consigner à bord quelques heures, ce qui calme les esprits et achève de le rendre méfiant vis-à-vis des philosophes et autres faiseurs de systèmes.


La Boussole et l’Astrolabe

Curieusement on ne possède pas de documentation extrêmement précise sur la Boussole et l’Astrolabe, représentées ici au mouillage du Port des Français. La Pérouse, comme Cook, choisit des bâtiments de charge, flûtes de 450 à 500 tonneaux. Pour la Boussole (ex Portefaix), on possède quelques indications grâce au rapport de mer du Sieur Duquesne qui l’avait. commandée avant le voyage. Ses dimensions principales sont : longueur 41 in, largeur 8,80 m, creux 5,80 m, tirant d’eau 4,80 m à l’arrière. L’Astrolabe est l’ex-flûte l’Autruche. Elles sont radoubées et armées à Rochefort et à Brest. Plutôt que de les doubler en cuivre, elles sont simplement mailletées, La Pérouse ayant jugé cette méthode traditionnelle mieux adaptée à une longue expédition : résistance supérieure au choc et facilité de réparation. Malgré l’espace disponible, tous les approvisionnements ne peuvent être embarqués à Brest, il faut abandonner quelques caisses sur les quais. Il y a au départ de Brest 111 hommes sur la Boussole et 112 sur l’Astrolabe… plus les animaux vivants : moutons, porcs, cinq bovins et deux cent volailles. Les deux bateaux semblent avoir rempli leur contrat, cependant les deux capitaines’ ont plusieurs fois regretté les performances médiocres des deux flûtes : « Je ne dois pas vous laisser ignorer que nos vaisseaux marchent très mal, ce qui rend nos traversées fort longues:’ (Sainte-Catherine, lettre de La Pérouse à De Castries). « Je me borne à vous parler de l’Astrolabe qui marche moins mal que la Boussole, et qui se comporte bien à la mer, surtout pendant le mauvais temps. Elle n’a fait d’eau ni par les hauts, ni par les fonds depuis le départ de Brest, en sorte que les vivres, rechanges et munitions n’ont souffert aucune altération… » (Conception, de Langle, lettre à De Castries).


Un équipage bien traité

Heureusement, il y a les escales et les nouvelles rencontres. A Conception la relâche s’achève par une fête :  » …la même tente nous servit pour donner un grand repas aux équipages. Nous avons mangé à la même table, le Vicomte de Langle et moi à la tétte, (sic) chaque officier jusqu’au dernier matelot rangé suivant le rang qu’il avait à bord, nos plats étaient des gamelles de bois, nous mangeâmes un bœuf et bûmes une barrique de vin à la santé du Roi. Je n’ai de ma vie été aussi heureux, la gaieté était peinte sur le visage de tous les matelots, ils parlaient avec une gaieté extrême, mille fois plus contents et plus heureux que le jour de notre sortie de Brest. Je renouvellerai ces saturnales tous les ans si les circonstances me le permettent.:: se confie La Pérouse dans une lettre à Castries.

Mais le jour du départ, deux matelots manquent à l’appel, qui n’ont peut-être pas surmonté l’angoisse du départ ; pourtant peu de capitaines furent aussi sensibles au sort de l’équipage. « Nous éprouvâmes, pendant cette recherche un malheur trop réel, un matelot du bord de l’Astrolabe tomba à la mer en serrant le petit perroquet… Tous nos soins pour le sauver furent inutiles: ‘ Sur d’autres journaux de bord du temps, une simple croix dans la marge marque un tel incident.

Pour ce qui est de la prévention du scorbut, toutes les précautions sont prises. Avant le départ, c’est un des objectifs du voyage de Monneron à Londres et en mer, une des préoccupations de La Pérouse. Ainsi après le passage du Cap Horn : « M’étant fait donner par M. de Clonard l’état des vivres qui me restaient à bord, je vis que nous avions très peu de pain et de farine parce que j’avais été obligé, ainsi que l’Astrolabe de laisser cent quarts à Brest faute de place pour les recevoir à bord. Les vers en outre se sont mis dans notre biscuit, ils ne me le rendent pas immangeable mais ils en diminuent la quantité au point que je crois que le déchet doit être évalué à un cinquième, ces considérations m’ont déterminé à relâcher à la Conception.:: écrit-il à de Castries.

De Langle aussi soigne correctement son équipage : « …les charançons n’ont pas attaqué le bled noir que j’ai pris à Brest, j’en fais faire des crêpes qui sont toujours un grand régal pour mes bas Bretons. » (de Macao, lettre à Fleurieu). Certains jours, la pêche et la chasse donnent l’occasion d’un extra : « le 23 novembre, deux requins fournirent deux repas aux équipages et nous tuâmes le même jour un courlieu très maigre et qui paraissait très fatigué… il fut mangé à ma table apprêté en salmis ;’ rapporte Le voyage de La Pérouse.

On sait que dans le passé, plus d’un équipage fut anéanti par le scorbut. Georges Anson au cours de son célèbre voyage de trois ans et demi autour du monde perd plus de 1000 hommes sur les 1955 de ses six navires. A bord de l’Astrolabe et de la Boussole, la première victime du scorbut décède quelques jours avant l’arrivée à Botany Bay, deux ans et trois mois après le départ de Brest.

La Pérouse pense que l’abondance de vivres fraîches et en particulier de porcs embarqués aux Samoa a nettement fait régresser la maladie, et en déduit « que les marins ont un besoin moins pressant de l’air de terre que d’aliments salubres: ‘ La relation entre scorbut et alimentation est donc clairement établie alors que beaucoup pensent encore que l’air marin, et en particulier l’humidité, en sont les causes. Cette victoire remportée contre le scorbut est un des mérites à mettre au crédit de l’expédition.

La recherche océanographique

Comment découvrir une nouvelle terre dans un océan inconnu ? Tel est le problème à résoudre. La Pérouse appareille avec un plan de recherche très précis où sont inventoriées, d’une part les régions totalement inconnues, d’autre part les zones où des terres ont été signalées mais dont la position reste douteuse, surtout en longitude, pour laquelle on vient tout juste de trouver solution par la méthode des distances lunaires ou grâce aux chronomètres de marine utilisés par Cook à son deuxième voyage, les deux méthodes pouvant se vérifier l’une par l’autre.

La procédure de localisation d’une île consiste donc à parcourir d’Est en Ouest le parallèle où elle a été signalée. La Pérouse dispose de presque tous les journaux de bord des expéditions précédentes, références que l’on devine constamment sous ses yeux. Ainsi à l’atterrissage sur la Patagonie : « notre longitude ne différait de celle de Cook que de 15′ dont nous étions plus à l’Est (Voyage) »; au Cap des Vierges : « La vue qu’en a donnée l’éditeur du voyage de l’amiral Anson m’a paru très exacte et sa position est parfaitement déterminée sur la carte du second voyage de Cook » (Voyage).

Malgré le soin apporté à la préparation documentaire du voyage, on est parfois surpris des lacunes dans l’information dont il dispose : à l’arrivée à Conception les pilotes se dirigent avec un plan dressé par Frezier en 1716 et sont fort surpris de ne pas trouver la ville à l’endroit indiqué : elle a été détruite par un tremblement de terre depuis 35 ans et rebâtie un peu plus loin!

Il est encore bien plus difficile de trouver une terre dans l’océan inconnu ; pour cela il faut s’en remettre au hasard et observer tous les indices annonciateurs d’une côte : couleur de l’eau, forme des vagues et de la houle, variations du vent, nuages, végétaux à la dérive, nature et comportement des oiseaux. Plus d’une fois les veilleurs sont alarmés par l’apparition d’un de ces signes. « …le 1″ novembre 1787, nous vîmes un grand nombre d’oiseaux, entre autres des courlieux et des pluviers, espèces qui ne s’éloignent jamais de terre… Toutes les parties de l’horizon s’éclaircirent successivement, excepté vers le Sud, où de gros nuages restaient constamment fnés, ce qui me fit croire qu’une terre pouvait se trouver dans cette aire de vent. . peu à peu, les indices de terre cessèrent… » (Voyage).

Carte de la basse des frégates françaises Ce récif est découvert dans l’Ouest-Nord-Ouest des iles Hawaï. Les deux frégates naviguant de nuit manquent de s’y perdre : on voit ici leur route dangereuse, puis, au tout dernier moment, le grand bord tiré au large dans I ‘attente du jour pour entreprendre une approche plus sûre et un travail de cartographie. Les hasards et les dangers de cette expédition sont constants, rendant nécessaire une veille sans relâche. Cet incident préfigure déjà l’issue fatale du voyage.

Combien d’alertes inutiles, jusqu’au jour où il faut virer en catastrophe : « Vers une heure et demi du matin, nous aperçûmes des brisants à deux encâblures de l’avant de notre frégate ; la mer était si belle qu’ils ne faisaient presque pas de bruit, ne déferlaient que de loin en loin et très peu… nous revînmes sur bâbord… je ne crois pas qu’on puisse estimer à plus d’une encâblure la distance où nous avons été de ces brisants, je fis sonder : nous trouvâmes neuf brasses, fond de roc:’ Ce récif conserve aujourd’hui sur les cartes le nom de « basse des frégates françaises » ; ils avaient découvert l’Ile Necker.

La cartographie : un relevé permanent

Les indigènes, quand on peut les interroger, fournissent souvent des indications : ainsi à Sakhaline (Baie de Langle) : « nous parvînmes enfin à leur faire comprendre que nous désirions qu’ils figurassent leur pays, et celui des Manntcheoux. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pipe, il traça la côte de Tartarie… à l’Est il figura le nom de son île ; et en portant la main sur sa poitrine, il nous fit entendre qu’il venait de tracer son propre pays » (Voyage).

Et aux Samoa : « les Indiens nous avaient donné les noms des dix îles qui composent leur archipel, ils en avaient marqué grossièrement la place sur un papier » (Voyage). Ces renseignements sont confirmés par les observations des jours suivants, bien que La Pérouse ait bizarrement embrouillé tous les noms. (Les indigènes n’auraient-ils pas donné parfois de faux renseignements pour se débarrasser de visiteurs importuns ?).

Après la découverte, la mission de l’expédition consiste à localiser avec précision puis à cartographier : « plusieurs siècles:’ écrit La Pérouse (qui n’a pas assez vécu pour prendre conscience de l’accélération de l’histoire) « s’écouleront peut-être avant que toutes les baies, tous les ports de cette partie de l’Amérique soient parfaitement connus, mais la vraie direction de la côte, la détermination en longitude des points les plus remarquables assureront, à notre travail, une unité qui ne sera méconnue d’aucun marin: ‘ (Voyage).

On n’imagine peut-être pas assez le labeur de tous les hommes de l’équipage pour obtenir ces cartes délicatement aquarellées. Ainsi en juillet 1787, les frégates appareillèrent, après avoir mouillé dans le détroit qui sépare l’île de Sakhaline de l’Asie : « la mer était si grosse que nous employâmes quatre heures à lever notre ancre ; la tournevire, la marguerite cassèrent ; le cabestan fut brisé ; par cet événement, trois hommes furent grièvement blessés » (Voyage).

Ces deux documents montrent bien quelle fut l’immensité du travail accompli. Un relevé des points remarquables du rivage par triangulation permet d’obtenir* un premier tracé. Enfin la cade définitive, aquarellée, met en évidence, en retrait de la côte, les reliefs et les monts les plus importants pouvant servir d’amers.

Les observations en matière de navigation

En plus du travail cartographique, officiers et savants réalisent toutes les observations nécessaires aux progrès de la navigation : courants, houle, vents. De Monterey à Macao, La Pérouse choisit une route au Nord de la route habituelle, pour tenter de découvrir de nouvelles terres mais surtout observer la limite Nord de l’alizé. Il appareille de Manille presqu’un mois avant la date prévisible du renversement de la mousson, pour atteindre le plus tôt possible la Mer du Japon, pratiquement inconnue des Européens, s’éloigner des mers chaudes avant la saison des typhons mais aussi pour tester les possibilités de navigation à contre-mousson…

La mission militaire et économique

Pour les marins, l’océanographie apparaît comme la partie la plus importante du voyage, mais l’expédition a bien d’autres missions à accomplir : par exemple, Monneron rédige après chaque escale un rapport militaire, appréciant la valeur stratégique de la position, ses défenses et le meilleur moyen de s’en rendre maître. A ces considérations militaires s’ajoutent souvent des analyses sur le potentiel économique des régions. Ainsi Monneron envisage l’avenir de la Californie. « Le terrain des environs de Monterey, quoique sec, paraît susceptible d’une culture avantageuse et nous avons des preuves que nos grains d’Europe y viennent bons et en abondance… il est donc certain que vu la bonté du port, si cet établissement devenait un jour florissant, un ou plusieurs vaisseaux ne trouveraient en aucun lieu du monde une meilleure relâche, mais… il faut attendre que les Européens établis sur la côte Nord-Est de ce continent, poussent leurs établissements jusqu’à la côte Nord-Ouest ; ce qui n’est pas près de s’accomplir ». »

Ce document exceptionnel permet de juger la qualité du travail hydrographique et cartographique réalisé par l’expédition. La Pérouse lui-même estime à un quart de degré l’incertitude sur la longitude de la côte Ouest de Sakhaline. Plusieurs toponymes donnés par La  Pérouse ont subsisté jusqu’à nos jours. De Castries est devenu Dekasiri, Baie de Ternay est devenu Terney, l’île Monneron a gardé son nom (c’est l’île au-dessus de laquelle fut abattu en 1983 un boeing sud-coréen). Par contre le détroit de La Pérouse est aussi appelé Soya Strait.

Au Port des Français, le commerce des fourrures retient l’attention  » … notre traite de peaux de loutre a été si considérable que je dois présumer qu’on ne peut en rassembler une plus grande quantité dans aucune partie de l’Amérique » Précisons que ces fourrures seront vendues à Macao et le bénéfice versé à l’équipage. Enfin, les possibilités de chasse à la baleine sont soigneusement consignées. « A une demi-lieue de la Terre de Feu, nous fûmes entourés de baleines; on s’apercevait qu’elles n’avaient jamais été inquiétées… elles nageaient majestueusement à la portée de pistolet de nos frégates : elles seront souveraines de ces mers jusqu’au moment où les pêcheurs iront leur faire la même guerre qu’au Spitzberg ou au Groenland… »

Ce lavis de Duché de Vancy, plein de vie et de réalisme met en scène le chirurgien Lavaux interrogeant un indigène pour constituer son lexique. L’entreprise est immense et les savants manquent souvent de temps pour mener jusqu’au bout leur enquête. Mais malgré des lacunes inévitables, ce voyage fait progresser sérieusement les connaissances de l’époque. La Pérouse, sans doute debout à droite, écoute, l’air bonhomme, en compagnie de deux officiers.

Le dernier découvreur avant l’ère coloniale

La Pérouse écologiste ? A la manière de son temps sans doute, très sensible au mystère de la nature, pas encore comme les voyageurs romantiques qui viendront après lui, mais souvent comme un lecteur de la théorie des climats de Montesquieu, qui semble sous-jacente à plusieurs descriptions ethnographiques.

La Pérouse ethnologue

Ces descriptions nous permettent de saisir, dans un instantané révélateur, la civilisation des peuples du Pacifique avant le bouleversement irréversible de la colonisation. L’aventure, l’anecdote et l’exotisme des récits retiennent d’abord l’attention du lecteur : les « pickpockets » de l’Ile de Pâques ou les pirogues chargées de cochons qui chavirent dans le sillage des frégates à Mowee ; mais très vite, le commentaire nous incite à dépasser la simple description. Au mouillage du Cap Grillon, pour la première fois dans cette région, les insulaires acceptent de monter à bord et La Pérouse se laisse tenter par quelques réflexions : « les Kamtschadales, les Kuriaques et ces espèces d’hommes, comme les Lapons et les Samoiedes, sont à l’espèce humaine ce que leurs bouleaux et leurs sapins rabougris sont aux arbres des forêts plus méridionales:’ mais « if est très difficile de fouiller et de savoir lire dans les archives du monde, pour découvrit l’origine des peuples; et les voyageurs doivent laisser les systèmes à ceux qui lisent leurs relations. »

Intérieur de l’une des quatre cabanes du village d’été des Orotchys en baie de Castries (aujourd’hui Dekasiri en URSS). Ce dessin lavé de Duché de Vancy laisse voir la toiture formée d’écorces d’arbres, les poissons pêchés en abondance dans la baie et placés à boucaner au-dessus du foyer. Un tel document original conserve une valeur ethnographique, aujourd’hui encore.

Après les escales en Océanie, La Pérouse croit pouvoir distinguer deux races originelles dans le peuplement de ces îles, la première constituée d’individus à la peau noire et aux cheveux crépus qu’il rapproche des peuples de l’intérieur de l’Ile de Luçon, de l’Ile de Formose et qui domine encore en Nouvelle Guinée, en Nouvelle Bretagne et aux Nouvelles Hébrides, nous dirions aujourd’hui des Mélanésiens; la seconde d’origine malaise dont les individus « ont acquis dans ces îles une vigueur, une force, une taille et des proportions qu’ils ne tiennent pas de leurs pères et qu’ils doivent sans doute à l’abondance de subsistance, à la douceur du climat et à l’influence de différentes causes physiques qui ont agi constamment et pendant une longue suite de générations » (Voyage).

C’est en remarquant la similitude des langages, qu’il croit pouvoir affirmer leur affiliation avec les peuples de la Malaisie. « On objectera peut-être qu’il a dû être très difficile aux Malais de remonter de l’Ouest vers l’Est, pour arriver dans ces différentes îles, mais les vents d’Ouest sont au moins aussi fréquents que ceux de l’Est, aux environs de l’Equateur, dans une zone de sept à huit degrés au Nord et au Sud et ils sont si variables qu’il n’est guère plus difficile de naviguer vers l’Est que vers l’Ouest » (Voyage).

Naturellement, La Pérouse et ses compagnons ont quitté l’Europe tout imprégnés du mythe du bon sauvage ; Millet-Mureau lui-même, à l’arrivée des navires aux Samoa se laisse emporter par son enthousiasme : « Quelle imagination ne se peindrait le bonheur dans un séjour aussi délicieux » (Voyage), mais reprenons le texte du manuscrit écrit après le drame qui coûta la vie à douze Français dont l’intrépide de Langle : « Ces insulaires sont les plus heureux habitants de la terre, ils passent leurs jours dans l’oisiveté, entourés de leurs femmes, n’ayant d’autre soin que celui de se parer, d’élever des oiseaux, et comme le premier homme de cueillir des fruits qui croissent sur leur tête sans aucun travail. Nous n’apercevions aucune arme, mais leurs corps étaient couverts de cicatrices ce qui prouvait qu’ils étaient souvent en guerre ou en querelle et leurs traits annonçaient une férocité qu’on n’apercevait pas dans la physionomie des femmes. La nature avait sans doute laissé l’empreinte pour avertir que malgré les académies qui couronnent les paradoxes des philosophes, l’homme presque sauvage et dans l’anarchie est un être plus méchant que les loups et les tigres des forêts:’

Cette lucidité dont fait preuve La Pérouse, nous la retrouvons dans les jugements qu’il porte indirectement sur les Européens : « Le gouvernement féodal s’est aussi conservé (aux Iles des Amis) : ce gouvernement que de petits tyrans peuvent regretter, qui a souillé l’Europe pendant quelques siècles, et dont les restes gothiques subsistent encore dans nos lois et sont les médailles qui attestent notre ancienne barbarie:’ Plus directement encore : « ce serait un des lieux de la terre les plus agréables à habiter (Manille) si un gouvernement plus modéré et quelques préjugés de moins assuraient davantage la liberté civile de chaque habitant… le défaut d’émulation, les prohibitions, les gênes de toute espèce, mises sur le commerce, y rendent les productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins aussi chères qu’en Europe… »

N’oublions pas que La Pérouse donne le nom de Necker à une île du Pacifique…

Au Port des Français (Lituya Bay), les frégates mouillent pour quelques jours qui sont consacrés à l’exploration des environs de la baie et à l’étude des mœurs des indigènes. Rollin, le chirurgien de la Boussole, comme à chaque escale, rédige son rapport, ne négligeant aucun détail : « la physionomie (des femmes) serait même assez agréable, si, pour s’embellir elles n’étaient dans l’usage bizarre de porter à la lèvre inférieure un morceau de bois de forme elliptique, légèrement excavé à ses deux surfaces et à sa circonférence et qui a communément un demi-pouce d’épaisseur, deux de diamètre et trois pouces de long. Cette espèce d’écuelle les rend difformes et leur cause un écoulement involontaire de salive aussi incommode que dégoûtant ; cependant, les femmes seules s’en servent comme un ornement et on y prépare les petites filles aussitôt qu’elles sont nées. » (Dessin de Duché de Vancy).
Bateau japonais dessiné par Blondéla.
Ce dessin d’un radeau de bambou équipé d’un grand filet carrelet est croqué par Blondéla en baie de Manille. La manœuvre du carrelet se fait à l’aide d’un grand levier. La qualité documentaire de ce dessin est parfaite et le deuxième radeau en arrière plan présente le filet en position immergé, les deux hommes s’apprêtant à le relever en pesant sur des saisines.

Les bateaux indigènes

Un des résultats à porter au crédit de l’expédition est la formidable documentation accumulée sur les embarcations rencontrées au cours du périple et dessinées par Blondéla. La diversité des bateaux est extraordinaire et ces quelques exemples ne peuvent que rendre compte de la qualité d’observation. Les commentaires liés à ces dessins leur donnent parfois une saveur, une vitalité et bien sûr un intérêt plus grand encore. Ainsi la description de la rencontre avec un bateau japonais : « …il avait vingt hommes d’équipage, tous vêtus de soutanes bleues, de la forme de celles de nos prêtres. Ce bâtiment, d’un port d’environ cent tonneaux, avait un seul mât très élevé, planté au milieu, et qui paraissait n’être qu’un fagot de mâtereaux réunis par des cercles de cuivre et des rostures. Sa voile était de toile ; les lés n’en étaient point cousus, mais lacés dans le sens de la longueur. Cette voile me parut immense ; et deux focs avec une civadière composaient le reste de sa voilure. Une petite galerie de trois pieds de largeur régnait en saillie sur les deux côtés de ce bâtiment, et se prolongeait depuis l’arrière jusqu’au tiers de la longueur ; elle portait sur la tête des baux qui étaient saillants et peints en vert. Le canot, placé en travers de l’avant, excédait de sept ou huit pieds la largeur du vaisseau, qui avait d’ailleurs une tonture très ordinaire, une poupe plate avec deux petites fenêtres, fort peu de sculpture, et ne ressemblait aux sommes chinoises que par la manière d’attacher le gouvernail avec des cordes. Sa galerie latérale n’était élevée que de deux ou trois pieds au-dessus de la flottaison ; et les extrémités du canot devaient toucher à l’eau dans les roulis. Tout me fit juger que ces bâtiments n’étaient pas destinés à s’éloigner des côtes, et qu’on n’y serait pas sans danger dans les grosses mers, pendant un coup de vent : il est vraisemblable que les Japonais ont pour l’hiver des embarcations plus propres à braver le mauvais temps. Nous passâmes si près de ce bâtiment que nous observâmes jusqu’à la physionomie des individus; elle n’exprima jamais la crainte, pas même l’étonnement : ils ne changèrent de route que lorsqu’à portée- de pistolet de l’Astrolabe, ils craignirent d’aborder cette frégate. Ils avaient un petit pavillon japonais blanc, sur lequel on lisait des mots écrits verticalement. Le nom du vaisseau était sur une espèce de tambour placé à côté du mât de ce pavillon. L’ Astrolabe le héla en passant ; nous ne comprîmes pas plus sa réponse qu’il n’avait compris notre question ; et il continua sa route au Sud, bien empressé sans doute d’aller annoncer la rencontre de deux vaisseaux étrangers dans des mers où aucun navire européen n’avait pénétré jusqu’à nous.’

Au Port des Français, aujourd’hui Lituya Bay en Alaska, Blondéla dessine la charpente d’une longue pirogue de peau – les peaux cousues pour le bordage sont visibles au premier plan – « 34 pieds de long, quatre de large et six de profondeur. Ces dimensions considérables les rendaient propres à faire de longs voyages; elles étaient bordées avec des peaux de loup marin à la manière des esquimaux. » (Voyage). Sur les mêmes lieux du campement du Port des Français, Blondéla représente la construction d’une pirogue monoxyle. La rencontre de ces deux modes de conservation, de conception et de culture totalement différentes n’est pas impossible, on est sensiblement dans la zone mitoyenne. Au Nord, les pirogues de peau des Iles Aléoutiennes et Kouriles d’origine esquimaude, au Sud les pirogues monoxyles de l’Ile de Vancouver.

En baie de Castries, les deux navires français rencontrent une pirogue des Bitchys venant de l’embouchure de l’Amour. Elle fait route vers le Sud en s’arrêtant chaque soir pour bivouaquer sur la plage.

Mais le plus surprenant aujourd’hui est le point de vue de La Pérouse sur le problème colonial. Ce qu’il écrit en arrivant à Mowee (Hawaï) est à ce sujet très révélateur : « je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du Roi. Les usages des Européens sont, à cet égard, trop complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir sans doute, de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des baïonnettes, comptent peur rien soixante mille de leurs semblables ; que sans le respect pour leurs droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosé de leur sueur, et qui depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres. :: « Les navigateurs modernes n’ont pour objet, en décrivant les mœurs des peuples nouveaux, que de compléter l’histoire de l’homme; leur navigation doit achever la reconnaissance du globe ; et les lumières qu’ils cherchent à répandre ont pour unique but de rendre plus heureux les insulaires qu’ils visitent, et d’augmenter leurs moyens de subsistance » (Voyage).

Le 23 janvier 1788, les vigies aperçoivent la côte de la Nouvelle Hollande et le 24 : « nous eûmes un spectacle bien nouveau pour nous depuis notre départ de Manille, ce fut celui d’une flotte anglaise, mouillée dans Botany Bay, dont nous distinguions les flammes et les pavillons:’ Cette flotte anglaise de onze navires, commandée par Arthur Phillip, rassemblant mille trois cent cinquante officiers, marins, soldats, « convicts;’ hommes et femmes, est sur le point de s’installer à Port Jackson, quelques milles plus au Nord pour fonder la première colonie britannique en Australie. Cet épisode symbolise l’ouverture d’un nouveau chapitre dans l’histoire du Pacifique : La Pérouse, le dernier grand découvreur achève son voyage, l’ère coloniale commence.

Les Français confient leur courrier aux navires anglais et reprennent la mer quelques jours plus tard. Ici s’achève l’histoire du voyage de La Pérouse et de ses compagnons, là commence le mystère qui stimula tant d’imaginations. Des années plus tard, Chateaubriand se souvenant de sa jeunesse à Brest, écrit dans les Mémoires d’Outre Tombe « Mon oncle me montra La Pérouse dans la foule, nouveau Cook, dont la mort est le secret des tempêtes:’ En 1827, trente-neuf ans plus tard, l’Anglais Peter Dillon retrouve à Vanikoro les traces du naufrage mais arrive trop tard pour recueillir les survivants. On sait aujourd’hui que les deux navires se sont brisés sur le récif, une nuit de tempête à quelques encâblures l’un de l’autre.


Le bilan scientifique de l’expédition La Pérouse

Les documents les plus intéressants concernent les sciences naturelles : travaux de La Martinière de Lamanon, de Mougès, accompagnés de quelques dessins des Prévost (oncle et neveu), hélas trop rares.

Plus intéressants encore, les pittoresques mémoires physiologiques et pathologiques rédigés par Rollin, le chirurgien de lu Boussole, après avoir observé les habitants rencontrés à diverses escales : à l’He de Pâques, Mowée, au Chili, au mouillage du Port des Français, sur les côtes de la Californie et à l’ Ile Tchoka ou Sagalien. Ces mémoires furent publiés dans le Tome IV de l’édition de 1797. Elles complètent les riches descriptions des peuples et de leurs modes de vie présentes dans le récit de La Pérouse, en particulier pour des populations alors presque inconnues, comme les Indiens du Port des Français ou les Orotchys, les Bitchys, les Aïnous et les Tartares rencontrés à Sakhaline.

– Mais les marins retiendront surtout les travaux d’océanographie! Grâce à l’utilisation de chronomètres, Cook et La Pérouse furent les premiers à pouvoir calculer en mer leur position avec précision et régularité; par comparaison avec l’estime, ils purent préciser la force et la direction des courants.

– En météorologie, ce voyage va permettre des observations sur la limite Nord de 1 alizé pendant la traversée Monterey-Macao par un itinéraire inconnu ; puis plus tard une étude du renversement de la mousson dans la Mer de Chine et enfin l’observation des vents d’Ouest dans la zone équatoriale.

– En bathymétrie et cartographie la liste des travaux entrepris est longue et significative des progrès accomplis : les longitudes des Iles Martin Vas et Trinité sont déterminées, les « doubles » de l’Ile d’ Ascencion et l’Ile Grande de la Roche supprimées des cartes ; la terre de Drake est reconnue comme étant l’Ile Diego Raminez.

La Pérouse dresse le plan du mouillage de la baie de Conception et élimine des cartes la terre de Davis. Les Iles La Mesa, Los Majos, la Disgraciada sont identifiées comme étant les Iles Hawaï.

Suivent la cartographie de la côte Nord-Ouest de l’Amérique, du Mont Saint-Elme à Monterey, la découverte du Port des Français (Lituya bay) et l’exploration du glacier La Pérouse. Cette côte avait déjà été aperçue par les navigateurs russes, espagnols et par Cook, mais La Pérouse en donna la première cartographie précise et de nombreuses vues de côtes.

Le journal de l’expédition mentionne jour après jour la découverte de l’Ile Necker puis la Basse des Frégates françaises et l’élimination des cartes des Iles Mira, Désertes et des Jardins (à l’Est des Mariannes); le calcul précis de la position de Vile Assomption et des îles voisines ainsi que la position des Iles Bashees (Iles Batan). Puis de nouveau une découverte, celle d’un banc de roches dans le canal de Formose.

La cartographie de l’archipel des Pescadores des îles au Sud-Est de Formose : Botol Tabaco Xima, Kumi, Hoapinsu, de Quelpaert (Cheju-Do) et de la côte Sud de la Corée sont à porter au crédit de l’expédition comme la découverte de l’Ile Dagelet (Matsushima ou Ullungdo), la position du Cap Noto (Japon) et l’exploration et cartographie, pour la première fois par un européen, de la Manche de Tartarie, côte de l’Extrême-Orient Soviétique ; Ile de Sakhaline ; Ile de Monneron du détroit de La Pérouse.

L’exploration de l’archipel des Kouriles, détroit de la Boussole. La cartographie de l’archipel des Navigateurs (Samoa), Maouna (Tutuila), Oyalava (Upolu), Pola (Savaï) et la rectification de positions dans l’archipel des Tonga, Vavao, (Iles des Traitres) sont les derniers travaux effectués par l’expédition.

Au total, peu de grandes découvertes mais un travail irremplaçable et de précision scientifique d’une grande valeur.

Crédit photographique :

Service photographique des Musées nationaux

Bibliographie et sources :

  • – Journal manuscrit de La Pérouse, correspondance, cartes et plans, Archives Nationales; Paris.
  • – Dessins originaux pour l’Atlas, Service Historique de la Marine, Vincennes.
  • – La Pérouse. Voyage autour du monde. Texte établi par Millet-Mureau, Paris 1797,4 volumes, 1 atlas (nombreuses rééditions reproduisant le même texte ou des extraits).
  • – Brossard (Amiral de). La Pérouse, des combats e7 la découverte, Paris Ed. France-Empire, 1978.

Rendez-vous avec La Pérouse d Vanikoro, Paris, Ed. France-Empire, 1966.

  • – Dunmore (John). Les explorateurs français dans le Pacifique, Ed. du Pacifique, Papeete, 1978.
  • – Gaziello (Catherine). Thèse, Ecole des Chartes sur la préparation du voyage de La Pérouse, 1977.
  • – Peru (Gérard). Le mariage de La Pérouse (Roman), Albi, 1947.
  • – Rivières (Baron de). Les grands marins de l’Albigeois, Revue du Tarn, 1903.
  • – Rostaing (Baron de). L’expédition de La Pérouse en 1782 dans la base d’Hudson, Réédition Revue du Tarn, 1982.
  • – Fleuriot de Langle (Paul). La tragique expédition de La Pérouse et Langle, Paris Hachette, 1954.
  • – Société de Géographie : Bulletin pour le Centenaire de La Pérouse, 1888

L’association La Pérouse, maison du vieil Albi, 1 rue de la Croix-Blanche, 81000 Albi : lieu de rencontre de tous ceux qui s’intéressent à La Pérouse, à la préparation du bicentenaire et en général à l’histoire des explorations maritimes.

(*) La décision d’impression est prise en 1791 et en 1794, la préparation du texte confié par le comité de Salut Public non à Fleurieu mais au Général d’artillerie Millet-Mureau. Pour ce dernier, la tâche est délicate ; comment, après les événements que l’on connaît, rendre compte d’un voyage qui devait être à la gloire de la monarchie ? On retrouve sur le manuscrit les traces de ses hésitations mais l’ensemble Millet-Mureau a préservé l’esprit du récit de La Pérouse. Il s’est contenté de supprimer les titres de noblesse, de biffer quelques passages à la gloire du roi et de la reine et de condenser certaines descriptions sans doute jugées inutiles.

 

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