par Vincent Varron – Le charpentier de marine William Duviard, alias « Rouquin Marteau », est installé sur l’île de Groix depuis plus de dix ans. Ce quadragénaire à l’âme d’enfant aime aussi construire des bateaux traditionnels en réduction.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

“William n’est pas là. Il est en vacances sous les tropiques. Il écoute ses messages seulement de temps en temps. Il vous rappellera peut-être à son retour…” Il est vrai que le charpentier écoute ses messages “seulement de temps en temps”, ce qui ne veut pas dire qu’il est “sous les tropiques”. Il peut se trouver à Lorient, où il a récemment obtenu une concession sur le domaine maritime public, pour y établir un second atelier, avenue de La Perrière, complémentaire de celui qu’il possède à l’île de Groix.

C’est pieds nus que le “Rouquin Marteau” – surnom dû autant à la flamboyance de ses cheveux qu’à son caractère bien trempé et sa maîtrise de l’outil – se souvient avoir débarqué en Bretagne en 1976. Il arrivait de Côte-d’Ivoire, où son père, entomologiste, officiait pour l’Orstom, l’Office de la recherche scientifique et technique d’outre-mer. Dominique Duviard ayant obtenu un poste en France, il a choisi de s’établir avec sa famille à Groix, île découverte quelques années plus tôt grâce à des amis botanistes. “Mon père allait étudier les insectes dans la station biologique de la forêt de Paimpont. Il leur donnait des noms comme le Duviardus. Moi j’arrivais systématiquement en retard en classe parce que je ramassais des faisans et des lapins sur la route. La chasse était une habitude gardée de l’Afrique !” L’école primaire lui a laissé des souvenirs mitigés, avec “ses murs partout”. Mais de grands espaces s’offrent à lui et l’océan alentour, de quoi nourrir son imaginaire.

“Je venais juste de m’engager comme timonier  dans la Marine nationale”

C’est avec l’acuité d’un entomologiste que son père s’intéresse depuis toujours aux bateaux, et d’encore plus près au patrimoine maritime, qu’il voit disparaître, à la fin des années soixante-dix. Rédacteur pour la revue maritime Le Petit Perroquet, il est aussi l’ami de Bernard Cadoret, qui va bientôt fonder Le Chasse-Marée. Ensemble et avec la contribution de Jacques Guillet et de Henry Kérisit, ils collaborent aux deux premiers tomes d’Ar Vag. Outre ce travail collectif, Dominique Duviard écrira sept ouvrages d’histoire maritime, dont Groix, île des thoniers et Le Temps des thoniers, chez Gallimard, où il fut directeur de la collection “La mémoire des gens de mer”. Guidé par son père, William développe son amour naissant pour la mer. “On naviguait sur Kenavo, joli cotre construit à Kéroman par le charpentier de marine groisillon « Jeb Jeb ». On se promenait le long des côtes à la découverte des bateaux traditionnels, pour identifier leur type, retrouver leur origine. Ce voilier appartient aujourd’hui à l’écomusée de Groix et navigue autour de l’île.”

maquettes bateaux à voiles
Le charpentier de marine s’est fait une spécialité des bateaux traditionnels miniaturisés, qu’il s’agisse de maquettes décoratives comme ici, de bateaux-jouets ou de mini-bateaux. thonier de l’Atlantique. © Alain Roupie

Voulant inciter l’adolescent à mieux se concentrer sur ses études, ses parents l’inscrivent dans une “boîte à bac” de Plestin-les-Grèves. Mais à l’issue d’un week-end en famille, l’interne refuse de retourner au pensionnat. Sa mère l’invite alors à prendre son baluchon pour aller gagner sa vie. Le voici ramoneur, vendeur de chaussettes sur les marchés, ramasseur de salades… avant qu’il ne rencontre un copain de son père, Jean-Louis Dauga, directeur des Ateliers de l’Enfer à Douarnenez. “On a posé les choses à plat ensemble, ce qui m’a redonné confiance. Je lui ai expliqué que je venais juste de m’engager comme timonier dans la Marine nationale, et qu’il me restait trois jours avant de prendre le large. Il m’a finalement proposé de m’accueillir en tant qu’objecteur de conscience.”

Ainsi passe-t-il deux ans au Port-Rhu (1989-1990), pour son plus grand profit. “Formé à la charpente par Jean-Louis Dauga, à qui je dois une fière chandelle, j’ai participé à de nombreux projets des Ateliers. J’y ai fait un Ilur en petites lattes, réparé un Odet ou remplacé l’étrave du canot à misaine Sant-Budoc de Paul Cantais, alors secrétaire de la Fédération régionale pour la culture maritime. Au terme de mon service comme objecteur, Jean-Louis a accepté que je mette en place des stages loisirs de construction. J’accueillais des jeunes susceptibles d’entrer en formation professionnelle ou des amateurs. Nous travaillions à partir des plans de prame norvégienne à clins de trois mètres de Jean-François Garry.”

L’infirmier des bateaux de l’île et d’ailleurs

En 1997, un certain désir d’indépendance incite le charpentier de marine débutant à se mettre à son compte. Il choisit tout naturellement l’île de Groix pour ouvrir son Atelier du Rouquin Marteau, reconnaissable à son enseigne en forme de demi-coque de thonier. “Je me suis établi sur le port dans les locaux d’une ancienne menuiserie. J’y avais passé quelques heures plus jeune, à renifler les copeaux !” L’espace de 40 mètres carrés est réduit. William Duviard commence par se faire la main sur la flotte de pêche. Il restaure par exemple Avel Izel, basé à Gâvres, un chalutier en bois de 14 mètres construit en 1973 au chantier Guillas de Pont-Lorois. “Après qu’il est allé à la côte, je lui ai remis 40 mètres de bordés.” Ce bateau, patronné par Yann Jannot, est toujours au travail ; c’est l’un des derniers chalutiers du pays à tirer son train de pêche sur le côté. Parallèlement, le jeune homme rénove également les anciens voiliers de régate des résidents de l’île : Fireball, Star…

Laissant traîner ses yeux et ses oreilles, décortiquant les revues spécialisées, William glane un peu partout des embarcations à retaper, dans le but de les revendre. “J’ai racheté pour pas grand-chose des prames à clin, des annexes à marotte, des doris et deux Monotypes d’Arcachon, dont un que je suis allé dénicher dans un grenier alsacien. Il était entièrement desséché, j’ai dû l’imprégner d’époxy à maintes reprises pour resolidifier le bois.”

Durant ses cinq premières années d’activité, William redonne vie à une vingtaine d’embarcations, “toujours restaurées pour des gens susceptibles de devenir des potes”, insiste-t-il. Hélas ! l’élan est stoppé net à trente-deux ans par un anévrisme aortique. Opéré, William décide de ménager sa santé fragile. “La petite surface de mon atelier m’obligeait à transporter à mon domicile les unités à restaurer pour les abriter sous un chapiteau. C’était plus possible !”

bateau traditionnel à quai
Louisette, le cordier de la Manche de 1926 restauré en 2002 par William et le membres d’une association constituée pour la circonstance. © Alain Roupie

C’est alors que Louisette, un ancien cordier de la Manche, se rappelle à son bon souvenir. “Je l’avais repéré sur la rivière d’Étel à l’échouage en 1992, mais je n’avais pas un sou vaillant à ce moment-là. J’avais tout de même avisé son propriétaire de mon intérêt pour ce bateau lancé en 1926.” En 1998, nouveau contact : “Si vous voulez le cordier, c’est maintenant !” William le rachète pour un franc et le remorque avec l’aide d’un pêcheur de Groix, après trois mois de clouage, calfatage et bordage à même la vasière. Une association est créée avec des amis pour achever les travaux, regréer et motoriser Louisette. “Les gars avaient envie de tirer des bords à la belle saison, alors ils mettaient du cœur à l’ouvrage. En échange, je leur offrais le bouquin de mon père sur les dundées.” Après quelques années de navigation, Louisette est rachetée, en 2002, par l’équipage du courrier de Groix, le Saint-Tudy, qui souhaite l’armer à la plaisance. “On voyait bien que ces marins l’appréciaient. Ils amenaient le Saint-Tudy faire des ronds autour d’elle, et faisaient tinter la cloche à l’approche du môle !”

Alors que son atelier s’ensommeille quelque peu, William s’entiche des bateaux scandinaves. “Quand, en 2003, le peintre navigateur trégorois Yvon Le Corre en a eu assez de s’amuser avec Yuna, son grand faering, je le lui ai racheté.” Cinq ans plus tard, le Groisillon fait l’acquisition d’Inis Gwenva, réplique de l’annexe d’un bateau viking, construite à Lorient en 1982 par Marcel Forner. Dans le sillage d’Inis, restent gravées quelques mémorables navigations, comme le ralliement des Fêtes de Saint-Cado par grand frais, en juillet 2008 : “Il y avait à bord mon fils Brendan et son copain Louis, de quatorze ans, raconte William. Trois heures de route avec ces branleurs qui ne se sont pas défilés en apercevant la barre d’Étel en train de blanchir méchamment. On a fini par foncer, escortés par les pneumatiques de la sécurité.”

Des dundées miniatures pour naviguer tout seul ou presque

En 2002, William ouvre la Scie Reine, une échoppe de peinture et d’artisanat maritime, tenue par sa femme Anne. Voisine de l’Atelier, la galerie expose notamment ses bateaux en réduction. “Je réalise des dundées navigants à l’échelle 1/40, explique-t-il. Ces bateaux-jouets de 50 centimètres de long sont taillés dans la masse, inchavirables et insubmersibles grâce à un lest rapporté sous la quille. On peut en voir sur le plan d’eau du bassin des Tuileries.” William fait aussi des modèles plus grands (1,80 mètre) de dundées, chaloupes ou gazelles des Sables, à raison de deux cents heures de travail par unité. “Ceux-là ne naviguent pas, mais ils sont très décoratifs. J’en réalise cinq à dix tous les ans et je les vends à une clientèle souvent étrangère.”

En père peinard sur le Faon, qui n’est autre, bien sûr, que le petit du Biche, dernier dundée thonier de Groix, actuellement en restauration. © Alain Roupie

À quarante printemps, William ne manque pas de projets. “J’ai besoin de renouveler régulièrement mon boulot, remarque-t-il, sinon je m’ennuie.” Il vient ainsi de s’associer à un voisin pour finir le moule de l’authentique annexe d’un thonier groisillon en vue d’une fabrication en polyester. “Notre prototype doit sortir ce printemps. Cette réplique, facile à manœuvrer et à manutentionner, pourra aussi servir de canot d’initiation à la voile, avec un gréement au tiers proposé en option.” Le constructeur réalise aussi des dundées de 4 mètres de long pour naviguer en solo ou à deux gamins. Le premier exemplaire était destiné aux Amis du Biche, et le second aux enfants du constructeur. “Dans le même esprit, ajoute William, je vais faire un minidundée inspiré du thonier sablais Potr Piwisi. Il sera construit en contre-plaqué époxy, mais je compte ensuite le décliner en polyester.” Un Pen Duick de 3,70 mètres de long figure aussi au menu de cette année 2010. Avec un accastillage simplifié, une charpente axiale en iroko, des couples en contre-plaqué et un bordage en petites lattes, il ne devrait pas dépasser les 60 kilos hors lest.

Sa petite flotte dispersée, William rêve de la rassembler un jour dans le cadre d’une fête nautique. En attendant, grâce à son nouveau local lorientais, il peut concrétiser un projet qui lui tient à cœur depuis longtemps : la mise en chantier de reproductions du Saint-Yves, un canot goémonier léonard conservé au Port-musée de Douarnenez, dont William avait fait une réplique aux Ateliers de l’Enfer. “Avec ce bateau, se souvient le charpentier, j’ai traversé en famille l’Écosse par ses lochs et le canal Calédonien d’Ouest en Est, dans le cadre du Great Glenn Raid ! J’ai pris tellement de plaisir avec ce rase-cailloux de 4,70 mètres, gréé en cotre à corne, rapide et sportif, que j’ai maintenant envie de le faire découvrir à d’autres.” La coque a donc été moulée pour en permettre la reproduction à la demande. De quoi occuper les deux prochaines années. Avant que le charpentier ne se consacre davantage à ses enfants, Brendan, Méghan, Killian et Swann, âgés de seize à cinq ans. “J’aimerais leur faire découvrir une autre façon de vivre, pas forcément conforme et consumériste !” Un jour le répondeur téléphonique du grand môme dira vrai.