Par Pierre Livory. Né à Houat où il a toujours vécu, Benoît Le Roux a acquis une renommée méritée comme modéliste naval. Il a fait naître une flottille miniature
de plus de trois cents bateaux de travail. À cet ancien patron pêcheur, on n’achète pas une maquette, on commande un bateau.

Les bateaux sont en réduction, le chantier aussi. Même les copeaux sont à l’échelle et le désordre en proportion ! Il n’y a que Benoît, ses yeux rieurs, son sourire et son accueil, qui sont grandeur plus que nature.

Pour le trouver, il faut grimper la pente raide qui monte du port de Houat vers l’île. Au lieu d’obliquer à gauche vers le bourg, il suffit de prendre à droite, vers l’école publique, puis vers le stade, où se trouvent quelques maisons néobretonnes. L’une d’elle abrite un chantier naval d’un genre un peu particulier, celui de Benoît Le Roux.

Houatais, né natif, fils et petit-fils de pêcheurs, et pêcheur lui-même pendant des années, Benoît Le Roux est né en 1950. À cette époque, ses parents habitent une petite maison dans le bourg. Quand il n’est pas à l’école, qu’il a fréquentée jusqu’à quatorze ans, il gratte les cailloux, attrape des crabes, des dormeurs, des balarès (étrilles), parfois un congre ou même un homard. Tous les cailloux des Béniguets sont sa cour de récréation et il les connaît comme sa poche.

Il apprend aussi très jeune à godiller dans le port. Dès qu’il le peut, il emprunte une plate ou un canote et va mouiller un casier ou un bout de filet récupéré dans le grenier du grand-père et grossièrement ramendé. Les anciens surveillent tout ça du coin d’un œil avisé, tolérants, mais attentifs à ce que les âneries de ces « gamins d’la côte » ne tournent pas au drame.

À treize ans, pendant les vacances scolaires, Benoît embarque pour la première fois sur Reine des flots à Rémi Le Fur. L’année suivante, certificat d’études en poche, il enfile bottes et ciré pour retourner sur ce canot en bois de 9 mètres, construit chez Bastien, à Port Maria de Quiberon. Ponté et sans passerelle, Reine des flots est un bateau polyvalent qui pratique les métiers de la petite pêche côtière – casiers, filets, lignes dormantes –, avec un équipage de trois hommes, le patron, le matelot et le mousse, en la personne de Benoît.

maquettes bateaux, modélisme naval, architecture naval
Benoît Le Roux, qui a réalisé sa première maquette à seize ans, assouvit chaque jour sa passion de modéliste naval sur son île natale de Houat. © Benoît Le Roux

L’Appel de la mer porte bien son nom

Il embarque ensuite sur l’Angelus de la mer et sur un sardinier, le Dominique. « En 1965-1966, il y avait encore sept sardiniers à Houat. Les bateaux étaient armés en mai et les pêcheurs descendaient chercher le poisson dans le Sud, vers Les Sables-d’Olonne. Ils vendaient sur place et rentraient le week-end. En juillet-août, la sardine était remontée et on pêchait chez nous. »

Benoît est ensuite matelot à bord du Nicole-Marie-élisabeth à Raphaël Perron, où il apprend les secrets de la pêche au bar et de la pose des casiers. En 1970 et 1971, il effectue son service militaire dans la Marine, au cross Étel, et il en profite pour préparer son capacitaire, qu’il obtient en 1971.

Après avoir épousé, en 1972, une Rennaise de passage sur l’île, Benoît va poser sac à terre pour s’occuper avec elle du magasin d’alimentation paroissial de Houat. Il « tiendra » deux ans, avant de retourner à la pêche, mais cette fois comme patron pêcheur artisan. Pour cela, il va faire construire un bateau en bois de 11 mètres aux Chantiers de Bretagne Sud à Pont-Lorois : l’Appel de la mer porte bien son nom ! Il sera suivi de deux autres unités, construites dans le même chantier : en 1978, E Kreiz er Mor, 11 mè­tres, premier pêche arrière arrivé à Houat et, en 1989, E Kreiz er Mor II, polyvalent en acier de 12 mètres.

Tout se passe bien jusqu’à ce jour de 1995, où Benoît Le Roux est seul en mer, son matelot habituel n’étant pas disponible. Il est victime d’un malaise alors qu’il est en pêche, chalut à l’eau. Il est inconscient et son bateau se met à tourner en rond. Ce comportement inhabituel attire l’œil d’un oncle de Benoît qui est sur la côte et qui va prévenir sa femme. Elle appelle aussitôt son mari par VHF et la sonnerie de l’appareil sort Benoît de sa torpeur. Il parvient au combiné, mais tient des propos incohérents. Sa femme déclenche alors les secours : un bateau de pêche de l’île, avec à son bord le médecin, ainsi que trois ou quatre marins se portent vers le E Kreiz er Mor II, qu’ils ramènent à Houat.

Benoît est transporté en hélicoptère à Vannes, puis à Rennes pour être opéré. Il est sauvé, mais perdu pour la pêche qui lui est désormais interdite.

Il construit son premier modèle à seize ans

Il lui faut à nouveau changer de vie. Il ne mettra pas longtemps à trouver une nouvelle activité. Depuis l’enfance, Benoît a en effet la passion des maquettes de bateaux de travail de son pays, ceux sur lesquels ses ancêtres naviguaient et gagnaient leur pain. Il a construit son premier modèle à seize ans et, quand il était pêcheur, il en a réalisé cinq ou six, représentant des chalutiers ou des thoniers modernes.

Alors, il se remet au travail avec plaisir et commence à réaliser de nouveaux modèles, en puisant plans et détails de construction dans les revues et les ouvrages spécialisés, c’est-à-dire à quatre-vingt-dix-neuf pour cent dans le Chasse-Marée et dans Ar Vag, et parfois un peu dans MRB (Modèles réduits de bateaux). Il se procure aussi des plans auprès de deux pilotes de Loire, Jean Thomas et Michel Samzun, qui lui ont apporté ceux du pilote bellilois de 1908, ainsi qu’auprès de Jean-François Le Port, pilote de Gironde, qui lui confie ceux du Marceau de 1901. « Je remercie toutes ces personnes qui ont nourri mon souci du détail vrai. »

Car lui qui n’a jamais pêché à la voile ne s’intéresse qu’aux bateaux de travail traditionnels. « Quand j’étais petit, j’ai navigué avec mon père sur le sloup caseyeur de mon grand-père, un bateau creux qui s’appelait L’Immaculée. Il a été détruit en 1967 et quand je réalise une maquette de ce type, je l’équipe comme l’était celui de mon grand-père. »

Au début, cette activité est seulement une occupation. Mais poussé par des amis, il présente ses premières réalisations dans différents lieux publics. « Je me souviens bien que la première maquette exposée le fut à Saint-Goustan sur les quais en 1996. Je remercie encore l’Union des commerçants d’Auray, organisateurs du marché de l’art, qui m’avaient invité à participer. Cette exposition m’a permis de tirer un premier bord qui allait se révéler décisif. »

Cet encouragement l’incite à persévérer, en créant une micro-entreprise, sur les conseils du directeur de l’anpe de Vannes, tombé sous le charme de ses maquettes à Saint-Goustan. Peu familier des formalités administratives, mais motivé par la volonté de faire de sa passion un métier, et de la vivre en son île, Benoît fait les démarches nécessaires. Il reçoit des aides qui vont lui permettre d’acheter un combiné de menuisier – scie circulaire, dégauchisseuse, rabot, toupie –, une scie à chantourner, diverses ponceuses et perceuses, ainsi qu’un premier stock de matériau. Il s’installe dans le garage familial qui, une fois isolé, fait office d’atelier. Le Chantier Benoît Le Roux, constructeur de modèles réduits, voit officiellement le jour en juillet 1997.

Depuis, les maquettes houataises s’exportent dans toute la France, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre ou en Suisse. Un de ses modèles est même parti à Dallas, au Texas. Commandé par un couple de touristes de passage sur l’île, il leur a livré la maquette deux ans plus tard à Vannes !

Dans les années où la demande était la plus forte, en 2006 et 2007, il fallait attendre près de quatre ans pour recevoir le modèle désiré et commandé. Ce délai est aujourd’hui d’un an.

Si des contacts sont parfois pris dans les salons où il expose, la plupart des commandes se font directement à l’atelier de Benoît, où les gens le voient travailler. Il y passe ses journées, de 8 heures du matin à 19 heures l’hiver. L’été, il va d’abord poser et relever ses casiers, à bord de son petit pêche-promenade (il n’aurait pas le temps d’entretenir un canot en bois) avant de se mettre au travail vers 9 heures. « Le soir, quand l’atelier est fermé, il n’est pas rare que je sois en train de travailler encore à minuit sur des voiles dans ma salle à manger, où la machine à coudre est à poste ! »

maquettes bateaux, modélisme naval, architecture naval
Benoît Le Roux dans son joli fouillis de maquettiste aguerri. © Pierre Livory

Les voiles sont ralinguées à l’ancienne, rapiécées et teintes

Toutes les maquettes de Benoît Le Roux sont construites sur plans et tout est réalisé à la main. Il compte en moyenne entre deux cents et quatre cents heures de travail par pièce. Il monte ses coques comme le font les charpentiers, avec couples, membrures et bordés. Les bordés sont en tilleul que Benoît apprécie pour sa souplesse et qu’il achète à un négociant en bois de Lanester. Il en fait venir 0,90 mètre cube tous les quatre ans environ. Pour le pont, il utilise le red cedar. Depuis des années, en effet, son ami Michel Godin, qui vit à Vancouver et qui a travaillé dans un chantier naval, lui fait livrer une brassée de cette essence par des membres de sa famille qui ont une maison à Houat !

Toutes les mâtures sont en hêtre et certaines pièces, comme les jambettes, sont ouvragées en noyer, un bois plus dur. Benoît travaille aussi l’acajou, l’érable, le chêne, le pin d’Oregon, le peuplier, et des essences exotiques, ainsi que le contre-plaqué.

Les voiles, ralinguées à l’ancienne, rapiécées et teintes, sont elles aussi magnifiques. Il les a un temps confiées à des couturières, mais il n’était pas content, car il y avait parfois un écart d’un ou deux millimètres dans les laizes, ce qui est inacceptable, bien sûr. Elles sont en coton, trempées dans du thé pour les voiles claires ou colorées avec de la peinture à tissu, qui tient bien dans le temps et qui rigidifie la toile. Les manœuvres sont en fils de 1,5 à 2 millimètres d’épaisseur et toutes les épissures sont aussi faites à la main… et avec de bonnes lunettes !

Les pièces d’accastillage sont en laiton, aluminium ou cuivre – il ne faut pas parler de plastique à Benoît qui se fâche rouge ! Il achète en revanche ses poulies dans les magasins de modèles réduits, mais comme il les trouve mal taillées, il les refaçonne toutes, avec des fraises à dentiste, pour obtenir le rendu souhaité. Enfin, des perles sont utilisées pour les boules de racage, quand Benoît trouve la couleur qui lui convient.

Les lettrages des coques et des voiles sont réalisés à main levée, avec des lettres à barbe et des numéros « pêchants », selon le quartier maritime du bateau. Seule exception à l’authenticité, les matricules sont parfois fantaisistes, car laissés au choix des clients, qui demandent souvent une année de naissance.

Chaloupe pontée, chaloupe sardinière, langoustier, thonier, pilote bellilois, canot à misaine, sloup sardinier, gazelle des Sables-d’Olonne, coquillier de la rade de Brest, forban du Bono ou cordier de Roscoff, Benoît s’est essayé dans tous les types de bateaux de travail. Les plans du Saint-Michel II lui ayant été offerts, il l’a mis en chantier et a ensuite donné la maquette à La Cale 2 l’île, qui a reconstruit ce bateau de Jules Verne. Sa plus grande bisquine, construite d’après les plans de La Cancalaise, mesure 1,58 mètre. L’échelle est souvent le 1/20e, parfois le 1/12e pour les plus petits, comme les canots à misaine.

maquettes bateaux, modélisme naval, architecture naval
Détail du thonier Biche. L’accastillage est entièrement fait maison et Benoît réalise aussi les épissures des manœuvres. © Benoît Le Roux

Onze à treize maquettes sortent chaque année du chantier

Pour les thoniers, le modèle le plus demandé, Benoît propose trois tailles. D’après un plan du chantier Roy, tiré d’Ar Vag, il réalise une maquette de 80 centimètres hors tout (échelle 1/50e) ; d’après les plans du Biche, une autre d’1,20 mètre (échelle 1/20e) et, enfin, d’après un autre plan de thonier construit au Palais, également tiré d’Ar Vag, une maquette d’1,40 mètre (échelle 1/20e).

Dans son atelier, Benoît Le Roux travaille plusieurs modèles simultanément, passant de l’un à l’autre, en attendant que les colles, le mastic ou les peintures sèchent. Il ne réalise jamais deux fois le même modèle en même temps, pour éviter de s’ennuyer ! Ce sont ainsi en moyenne onze à treize maquettes qui sortent chaque année de son chantier. Il estime en avoir réalisé à ce jour plus de trois cents.

Certains modèles ont pris place dans les musées : pour celui de la Résistance, à Sein, il a livré les maquettes de l’Ar Zenith et de Maris Stella qui ont répondu à l’appel du 18 juin du général De Gaulle. Il a aussi fait don d’une maquette d’un dundée de Port-Louis, réalisé d’après les plans du Sadi Carnot, au musée des Thoniers d’Étel.

Je crois connaître un peu les bateaux. J’en ai contemplé bon nombre depuis mon enfance et ma vie professionnelle y fut consacrée. Il est des maquettes de toutes qualités : sur beaucoup, l’œil passe, dédaigneux, sans s’arrêter. Sur d’autres, incrédule, il s’attarde, étonné que soient possible autant de mauvais goût et d’inconscience. Sur un infime nombre, enfin, il se ferme d’un coup, pris au dépourvu, pour mieux se préparer au calme que va nécessiter l’examen amoureux d’une œuvre d’art. C’est le cas des maquettes de Benoît Le Roux.

Le canot à misaine, par exemple, est splendide, construit comme une vraie coque, bordé sur membrures, avec la juste dose de détails pour évoquer le vrai, sans surcharge : la barre culottée comme une vieille pipe, recourbée, la carène avec son antifouling vieux rose comme ayant déjà perdu quelques fractions de microns, les bancs comme vraiment usagés aux chants, la voile de misaine au camaïeu de cachou, avec sa drisse tournée au taquet, et le curseur d’écoute qu’on entend presque passer d’un bord sur l’autre à l’empannage.

Les couleurs sont choisies comme celles de la vie : coque noire, liston jaune vif, intérieur des pavois « bleu de la côte ». Le numéro d’immatriculation est peint comme nos anciens savaient le faire, avec la graphie particulière à chaque quartier maritime, peut-être même à chaque port d’attache. Le nom est celui qu’a choisi le client.

On n’achète pas une maquette à Benoît, on lui commande un bateau. Et pour cela, il faut une passion, être un peu fou. Mais Benoît ne vous guérit pas, il calme juste un peu votre folie ! Pour un client de Bénodet, il a ainsi réalisé une quinzaine de maquettes…

maquettes bateaux, modélisme naval, architecture naval
Benoît Le Roux participe à des expositions, même s’il a quelques scrupules à déplacer des objets si fragiles. © Benoît Le Roux

Une passion qui lui a permis de rester vivre sur son île

Parfois, c’est un déchirement pour lui de se séparer d’un de ses modèles. Il se souvient d’une fois en particulier : « J’avais construit une maquette dans l’espoir de la garder. C’était celle d’un thonier construit à Belle-île en 1925 pour un armateur de Saint-Pierre-Quiberon, le Notre-Dame de Lotivy. Sur l’insistance d’un client, j’ai dû me séparer de cette maquette que je destinais à mes petits-enfants… J’en ai remis une en chantier aussitôt, mais le pincement au cœur avait eu lieu ! Je l’ai baptisée du prénom de ma petite-fille avec, comme numéro de voile, son année de naissance. »

À condition de ne pas se montrer exigeant sur le paiement des heures supplémentaires, cette activité, ajoutée à sa pension de marin, permet à Benoît Le Roux de vivre et surtout de vivre à Houat. Grâce à sa passion, il a pu élever ses deux enfants qui lui ont donné cinq petits-enfants, qui fréquentent l’île aux vacances. Et j’ai eu le plaisir de le parrainer à l’académie des Arts et Sciences de la mer, une consécration méritée.

Mais une passion se nourrit, sinon elle meurt. Il faut des projets pour l’alimenter et Benoît n’en manque pas. Il pense maintenant s’attaquer à des modèles plus importants qui demanderont plus de temps au niveau des finitions, comme les goélettes islandaises ou les trois-mâts terre-neuviers. Il a aussi depuis longtemps le projet de construire une maquette d’un pilote bellilois de 1908. « J’aimerais bien la réaliser au 1/10e, elle ferait 2 mètres de long et on pourrait s’amuser à la faire naviguer avec mes petits-enfants. »

Benoît est un exemple de reconversion réussie dans un lieu où le tourisme éradique doucement les activités traditionnelles. Quand il a commencé la pêche en 1973, il y avait encore quarante-six bateaux à Houat et quatre-vingt-dix marins. Aujourd’hui, on ne compte plus que cinq bateaux qui sont armés par un à trois hommes d’équipage.

La reconversion de Benoît Le Roux, qui rime avec conservation du patrimoine, passion et raison, lui a en tout cas permis de continuer à naviguer en imagination.