La Louise en hiver – Lorient – Isafjördur

Revue N°280

La Louise, en route vers l'Islande, une navigation qui va s'avérer... musclée ! Solidement taillée pour affronter le gros temps, la goélette donne une impression de puissance, avec son brion très marqué, tout en restant élégante. © Thierry Martinez/Sea

Par Sandrine Pierrefeu. Les goélettes partant pêcher « à Islande » attendaient le mois d’avril pour appareiller de la pointe bretonne… et éviter le trop gros temps en Atlantique Nord. Pas La Louise (CM 279), qui rallie chaque année cette île dès le mois de mars. Trop tôt ? Récit, mouvementé, de la traversée 2016.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Cest en décollant de 10 centimètres de la bannette, la tête vissée à l’oreiller pour ne pas qu’elle aille donner sur le vai­grage de l’une des cabines avant de La Louise, que je me suis souvenue de la phrase de Thierry Dubois : « On ne prend pas de passagers pour le convoyage aller, c’est trop dur ! » Quand un type qui a trois tours du monde en solitaire dans les bras vous dit ça à minuit, après quelques verres, dans l’esprit de n’importe quelle personne normalement constituée une alarme devrait se mettre en route. Sauf que le navigateur ajoute : « Si tu veux nous aider à “monter” La Louise vers le Groenland, il y a de la place pour toi. » Une proposition comme celle-ci est propre à faire perdre son bon sens – marin – à tout candidat aux hautes latitudes. Voilà comment, un 10 mars, on se retrouve au Nord du Rockall, un rocher émergeant entre Irlande et Islande, ballotté si brutalement que l’on pense sérieusement à s’attacher pour ne pas se blesser. Dernière pensée avant de sombrer dans un sommeil traversé de violences : « Surtout, serrer les dents pour ne pas se mordre la langue. »

4 mars. La lumière du matin, entre les grains, fait luire le jaune crème caramel de la goélette amarrée au bout de l’un des pontons du port de Locmiquélic. L’avis de grand frais et de mer grosse a été réitéré sur l’Ouest Finistère pour les prochaines vingt-quatre heures, mais Thierry Dubois a décidé de par­tir. Après deux jours d’attente, il table sur un répit de quelques heures qui permettrait à son voilier de faire route vers la pointe bretonne. Puis il espère pouvoir mettre cap à l’Ouest en attendant une bascule de Nord-Est susceptible de positionner La Louise sur la ligne pointillée de la route directe, tracée sur l’écran de l’ordinateur de bord. Elle mesure 1 400 milles, cette ligne directe vers les fjords d’Ouest Islande.

Les vingt-deux caisses de ravitaillement de la saison 2016 – une par semaine –, minutieusement numérotées, ont été embarquées et calées dans les fonds. Les vivres frais sont entreposés dans la « cave », cet espace non isolé ménagé sous le plancher de la chambre de veille, le quartier général de l’équipage en navigation. La vidange et le changement des filtres du John Deer de 245 chevaux ont été effectués cette nuit ; au fond du cockpit, la trappe d’accès au moteur a été scellée au millimètre près par des vis alignées au garde-à-vous. Après le plein de gasoil et quelques courses de dernière minute livrées gratis par un shipchandler de Keroman averti de l’urgence, la goélette double la citadelle de Port-Louis. À son bord s’activent : Thierry, armateur-propriétaire-constructeur-skipper, quarante-neuf ans ; son second Annabelle, navigatrice et compagne du patron, trente-deux ans ; Hélène, vingt-trois ans, élève du lycée maritime d’Étel en stage d’immersion – le bon mot ! – maritime ; et moi.

Rogner sur le pied pilote météo

« D’ordinaire, je m’organise pour avoir quelques jours d’avance afin d’attendre une fenêtre météo favorable, explique le na­vi­gateur en longeant, au moteur, l’archipel des Glénan. La Louise marche infiniment mieux au débridé [au bon plein] qu’au près serré. Elle navigue à merveille dès qu’elle se trouve à 40 ou 45 degrés du vent. Au-delà de 60 degrés du vent, nous n’avons plus besoin de la dérive. J’aime tirer avantage des systèmes météo, jouer avec eux et les anticiper pour gagner en efficacité et naviguer le plus vite possible, idéalement au portant. C’est un jeu et… un défi à la fois. Un réel plaisir en tout cas. En 2015, nous n’avons pas baissé la dérive de La Louise avant le mois d’août ; tout le début de saison, nous nous sommes débrouillés pour marcher au portant ! »

Disant cela, « Boisdu », comme il est surnommé dans le milieu de la course, pro­fite de l’abri de la terre pour achever de gréer les dernières voiles sur les espars en carbone de la goélette. « Cette année, à la dernière minute, j’ai dû avancer le départ d’une semaine pour honorer une commande, précise-t-il. Un ami skieur professionnel ayant besoin d’un bateau pour effectuer un tournage en Islande, La Louise est requise le 14 mars à Isafjördur. » Il reste donc dix jours pour couvrir cette longue traversée. Trop peu pour attendre la bonne fenêtre. Le pied de pilote météo est donc rogné par l’urgence : il faut appareiller.

Quelques heures plus tard, le feu d’Ar-Men à main droite et les étoiles – bonus des coups de vent de Nord – valsent si fort que nous les confondons avec les feux des quelques navires au travail sur les bancs d’Ouest Bretagne. Rafales à 45 nœuds, sous grand-voile appuyée au moteur, à 35 degrés du vent – dérive baissée, donc –, La Louise, vaillante, taille la houle cap au 317. Rodéo nocturne. L’estomac des équipiers s’est désarrimé. Pas les objets ni les vivres, à l’intérieur du bateau, impeccablement calés.

Il a tout de même fallu remettre l’ancre dans son davier cette nuit. L’éclat rouge de la frontale de Thierry tremblait sur le pont. Fragile luciole que balayaient régulièrement les paquets de mer. Trempé jusqu’aux os, le skipper a remis la lourde pioche dans son sillon d’Inox. Il s’est ensuite allongé quel­ques heures, surveillant d’un œil, depuis sa bannette sur palan – idéale par forte gîte –, l’écran de la chambre de veille où progressait laborieusement la route de la goélette. Pendant ce temps, le marin de quart, à l’abri sous la capote rigide, surveillait le travail du pilote automatique. En na­vigation, le skipper et son second n’utilisent pas la vaste cabine arrière, organisée comme un petit studio. Ils dorment dans les bannettes superposées attenantes à la chambre de veille, plus centrales, plus faciles d’accès et… dotées d’une toile antiroulis.

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Sous grand-voile, misaine à corne et trinquette bômée, la goélette gagne dans le Nord. © Thierry Martinez/Sea&Co

La Louise déplace 45 tonnes en charge pour 20 mètres de longueur hors tout. Une bénédiction dans ce type de mer quand on avance vers le vent. Lorsqu’il a opté, à la construction du voilier, pour un déplacement lourd, le navigateur avait exactement ce type de conditions en tête. « Un imoca, léger et rapide, passe partout et vite, argumente Thierry. Nous, nous avons choisi un bateau lourd. Plus une coque est pesante, mieux elle supporte les mers croisées, les allures proches du vent. Elle a de l’inertie, donc elle passe. Elle est aussi plus confor­table. En contrepartie, elle marche moins vite, donc elle a besoin de fenêtres météo plus larges pour rallier ses destinations lointaines en toute sécurité. En résumé, nous avons construit un bateau capable d’aller de façon sûre d’un point à un autre, à une vitesse raisonnable, dans des conditions pas toujours idéales, avec une forte capacité de charge. »

Le supplément d’âme de la misaine à corne

L’aube lavée de grand frais s’offre des lumières de début du monde. Limpide, tranchant, l’air frisquet de cette fin d’hiver allume les châteaux blancs des cargos du rail d’Ouessant. Le vent, en tombant, a encore adonné au Nord. « Comme prévu », se réjouit le skipper en établissant la mi­saine à corne de la goélette. Immédiatement, elle gagne un supplément d’âme. Placée au cen­tre vélique du navire, cette seconde voile majeure donne de la puissance à La Louise sans changer son équilibre. « La misaine est puissante dans les hauts sans se montrer encombrante en bas, affirme Thierry. Et comme je l’ai souhaitée à bordure libre, on peut la ferler sur la corne puis la hisser et dégager ainsi le plan de pont ; tout en uti­lisant l’espar comme mât de charge. »

Par 20 nœuds établis, la goélette parcourt entre six et neuf milles à l’heure, toujours près du vent, mais dans une mer plus confor­table. À la barre, La Louise est docile et stable. La première année, par manque de moyens, le skipper est parti sans pilote automatique. Il a découvert alors combien son bateau était équilibré. Une fois les voiles réglées, il trace sa route des heures durant sans que le barreur ait besoin d’intervenir. Le système de barre hydraulique agit comme un bloqueur de safran, bien sûr, mais la coque caramel se mon­tre exceptionnellement facile à stabiliser.

Les estomacs se sont amarinés. Thierry œu­vre aux fourneaux pour les premiers vrais repas depuis Lorient. Musique et petits plats, partagés à la table de la chambre de veille ou dans le cockpit. La vie en mer s’organise à la faveur de l’accalmie. Annabelle et Thierry achèvent les ultimes rangements, nettoyages et préparatifs de la saison afin d’être en mesure d’accueillir des passagers à l’arrivée. Le reste de l’équipage se relaie à la manœuvre pour les laisser à leurs listes, matelotages et autres peaufinages. De nuit, Thierry, hors quart, « double » Hélène – la seule non professionnelle de l’équipage – pendant ses périodes de veille. Les relèves s’effectuent toutes les deux heures.

Trajectoire en « aile de mouette »

6 mars. Cap au 333, position 48° 37’ 83’’ Nord, 10° 22’ 68’’ Ouest. Pour ne pas s’éloigner trop de la route directe, La Louise a changé d’amures ce matin. Le vent, depuis, semble lui donner raison. Sur l’écran, la route forme un V évasé, caractéristique. « C’est une trajectoire en “aile de mouette” enseigne Thierry à Hélène, qui rêve de devenir marin et océanographe. Elle découvre le large à la faveur de cette traversée et s’intéresse à tout. « Nous avons tenté de profiter au mieux du vent en virant à temps pour optimiser son évolution », poursuit le skipper.

Sur le pont dégagé et fonctionnel, orga­nisé comme celui d’un bateau de tour du monde, Hélène apprend le gréement et sa foison de détails hérités de la course. Seules les drisses et les bosses de prise de ris se manipulent en pied de mât. Toutes les autres manœuvres se gèrent depuis le cockpit très défendu et sa batterie de six winches vers lesquels convergent les bastaques, écoutes, bras, etc. À bord, les techniques et astuces modernes voisinent avec les mé­thodes empruntées à la voile traditionnelle. La tortue avant, abritant le guindeau, et la misaine à corne évoquent les goélettes d’autrefois tandis que mâts en carbone, manilles en textile, rabans en Dyneema ou cordages en Vectran ancrent le voilier dans le millénaire des fibres composites. Une partie du gréement dormant est aussi en textile. « Les bastaques, c’est du Chien Noir », précise le skipper, évoquant l’entreprise de son ami Cédric Chauveau, gréeur à l’île de Groix.

Pas tout à fait dans les clous, mais glo­balement dans la bonne direction, les milles s’ajoutent les uns aux autres. La goélette entre bientôt dans la zone météo de Shannon. « Vous pensez que nous avons mangé notre pain noir, prévient Thierry, que ce sera comme ça jusqu’à l’arrivée ? Je l’espère, mais nous ne couperons probablement pas à un vrai coup de chien aux abords de l’Islande. À cette saison, c’est inévitable. » Ce disant, notre skipper joue des aiguilles à épisser pour réparer une drisse rompue. Drisse rescapée de son premier tour du monde. Ayant pêché un autre cordage dans la réserve, il travaille, consciencieux, en avertissant : « Pas comme ce coup de vent que nous venons de traverser… Je veux dire du vrai “mauvais temps” avec 60 nœuds dedans ! »

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Lumière froide, latitude glaciale et pourtant fascinante. © Pierrick Stervinou

Porcupine et Rockall, les bancs du large

Grand bleu et fous plongeurs. Le 7 mars, alors que la dorsale attendue, bien visible sur l’horizon, annonce la bascule au secteur Sud, le premier grand labbe apparaît à la poupe. Ailes sombres striées de blanc et plastron pâle, cet oiseau hante les basses la­ti­tudes. Familier du grand Nord comme du Sud, il évoque les parages de glace, les terres­ inhabitées. Il nous accueille comme un signe, au seuil du plateau continental.

Banc de Porcupine. Cap au 15. La Louise longe l’Irlande dans une météo incertaine. La bascule n’est pas si franche que l’on pouvait l’espérer. Le vent saute de 10 degrés et davantage plusieurs fois par heure et double­ régulièrement de force, passant de 20 à 40 nœuds dans un océan bousculé que surplombe un ciel curieux. Tempête de Noroît, colère de ciel bleu. La nuit, les crêtes des vagues zèbrent l’obscurité d’éclairs. Les reflets de la lune sur l’écume du sillage al­lument des rayons dans le noir. Par 53° 57’ Nord et 11° 50’ Ouest, le froid se fait plus piquant.

La température de l’eau descend de jour en jour. La sonde du bord donne 9 degrés, puis 8 degrés. L’air, lui-même plus vif, témoigne du chemin parcouru. Route tantôt favorable, tantôt laborieuse, ponctuée de grains et de coups de vent refusant. Le moteur aide régulièrement La Louise à faire un cap plus serré, plus acceptable au regard de ses obligations.

Le 10 mars, enfin, c’est au portant, dérive relevée, filant 10 nœuds par 30 nœuds éta­blis, que la goélette approche le Rockall. Véritable montagne marine émergeant des profondeurs et affleurant dans son Nord, le banc occasionne une mer croisée. « Sur le talus de ces hauts-fonds océaniques, la houle enfle et peut déferler », explique le navigateur, qui a infléchi la trajectoire de la goélette pour couper le Rockall en son extrémité Sud, où le fond ne remonte qu’à 180 mètres sous la surface.

 Soixante nœuds de vent de vent par soixante degrès Nord

Les cales du mât de misaine ont joué. L’une d’elle a même glissé. Il a fallu la remettre au marteau, les mains ruisselantes d’eau de mer. Elles continuent pourtant de gémir à chaque vague, brutale, qui fait taper l’étrave. Le force 10 annoncé n’a pas manqué le rendez-vous. Il nous attendait dans la nuit du 11 au 12 mars, juste après le franchissement du soixantième parallèle ; prix à payer pour aborder ces parages, à cette saison, sans choisir sa « fenêtre ».

C’est le quotidien, banal, des pêcheurs de céans, se dit-on en écoutant le chant de la goélette : un souffle puissant, comme un murmure, emplit l’habitacle. « La baleine de La Louise », plaisante Annabelle, éreintée par les manœuvres de la nuit. Le puits de dérive joue ses notes flûtées tandis que le voilier en fuite, par 50 nœuds établis, encaisse des rafales à 65 nœuds. À l’aube, la mer est chiffonnée, bleu acier. La goélette surfe à 15, voire 16 nœuds. Les manœuvres sur le pont et les rondes de sécurité effectuées à chaque fin de quart deviennent acrobatiques. Barrer s’apparente à du pilotage. Avion ou bateau ? Les grains cognent­. Elle vole.

Malgré sa robustesse, La Louise paye l’addition du gros temps. La capote est en partie arrachée, privant les barreurs d’un abri précieux. La trinquette et la misaine pré­sentent plusieurs déchirures et une autre drisse a rendu l’âme, contraignant le skipper à monter à nouveau en tête de mât durant un moment d’accalmie. À la relève, les équipiers échangent quelques mots sur les conditions, les éventuels navires croisant alentour et les points de vigilance, avant de se ruer sur leur bannette pour un repos traversé de visions tropicales et terriennes. Quel que soit le bonheur que procurent ces cavalcades en mer hivernale, on ne peut s’empêcher, par moments, de se demander ce que l’on fait là.

Et pourtant, pendant le quart, immanquablement, le plaisir de la navigation reprend le dessus. Avec cette impression de franchir les limites d’un monde inconnu. De traverser par effraction – « Oubliez-moi, Neptune et autres puissances océanes, je ne fais que passer… » – un royaume interdit, sublime et sauvage.

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Enfin amarrée à Isafjördur, la goélette pourra honorer le rendez-vous qui lui a valu
de partir plus tôt en saison sans attendre une fenêtre météo favorable. © Dan Ferrer

Cap Reykjanes frayeur des marins

Ils le craignaient, le cap Reykjanes, les marins allant pêcher sur l’autre rive de l’Île de Glace. Ils le craignaient et l’on comprend pourquoi en tentant de le franchir, alors que la mer grossit encore à son approche. Le vent est toujours établi à 55 nœuds. Au portant, certes, mais pas tout à fait assez pour arrondir la pointe Sud-Ouest de l’Islande. La houle et le vent poussent le voilier vers la terre. Il faut, entre les rafales, gagner du terrain : à chaque vague, tâcher de lofer tout en gardant l’œil derrière soi pour guetter les plus grosses déferlantes.

« Pas devant ! C’est derrière qu’il faut regarder ! », rugit Thierry, les traits tirés par une nuit sans sommeil. Autre navire, autre consi­gne. Sur les trois-mâts bar­ques, on mettait des œillères aux barreurs dans le gros temps pour qu’ils ne s’effraient pas.

Pour doubler la pointe des « Fumées » – traduction de Reykjanes – et sa mer peu amène, le skipper prendra lui-même la barre à roue. Il négociera un à un les surfs délicats et les aulofées soudaines qui permettront à La Louise de dépasser ce cap dont nous n’aurons rien vu. Cette partie de l’Islande ne ressemble pas à l’image que l’on se fait de ce pays couronné de sommets et lacé de glaciers. L’île est ici basse et sombre, tourmentée de cratères au ras du sol, lunaire. Nous n’en apercevrons pas l’om­bre­, donc, en l’arrondissant. Mais l’allure s’adou­cit sitôt la chaussée passée et l’abattée possible. Les vagues s’amenuisent. À la nuit, la goélette traverse la large baie au fond de laquelle brille Reykjavik.

Les quelques lumières de la capitale don­nent­ enfin raison à la carte et au mirage de l’arrivée. Sur l’écran du radar, la mer se peu­ple de flèches vertes aux noms imprononçables, échos de myriades de bateaux de pêche, invisibles le plus souvent. La goélette n’est plus seule. Cette nuit-là, les avions n’atterrissent plus. Trop de vent. Il nous semble pourtant s’être apaisé depuis qu’il galope avec nous. Le ciel s’ouvre pour quel­ques heures. Un phare tourne. Le monde est donc toujours vivant. À sa place. Ces dix jours de désert ne l’ont pas fait basculer.

Soudain, un flash vert déchire la nuit. Laser d’une discothèque ? Un autre flash pique l’obscurité deux doigts plus loin sur la terre. Au nombre de kilomètres par rayon d’horizon et quel que soit l’appétit des Islandais pour la bamboche, ces rayons laser sont bien trop puissants pour émaner d’une boîte de nuit. Ils sont donc naturels. L’Islande accueille ses visiteurs, malgré leur impudence à traverser l’océan contre vents et avis – contraires –, par une aurore boréale. Fugace, légère, mais bien réelle.

Parmi les activités que l’on peut pratiquer à partir de La Louise, la randonnée à ski autour des fjords d’Islande ou au Groenland permet de s’immerger en douceur dans des décors exceptionnels. © Dann Ferrer

Depuis l’aube le vent a perdu la tête

Au matin, la brume a repris la côte. Blottis dans le reste d’abri que le vent n’a pas emporté, à la barre, on se fait à la compa­gnie des labbes, des sternes, des fulmars, aux grains de grêle et de neige fondue. C’est, bien sûr, quand on a tout à fait cessé d’es­pérer la voir qu’elle paraît : une paroi bichrome, verticale, déchire le nuage. À ses pieds, une côte basse s’ourle de rouleaux où flottent des algues brunes. Partout, les flèches des oiseaux. Et les lambeaux de pluie ou de grêle parent la vision de filtres tantôt opaques, tantôt translucides. On plisse les yeux, on se pince. La terre !

Depuis que l’aube s’est levée, le vent a per­du la tête. À chaque vallée, il tourne, enfle ou s’éva­nouit tout à fait. Le baro­mè­tre suit la pente des fjords et dégringole. Renforcées, les rafales blanchissent les baies et tom­bent sur le voilier avec la bru­talité et le fracas de coups de massue. La Louise se fait proprement tabasser. La nuit du 13 mars tourne à la furie. « Nous arriverons avant lundi », avait promis le patron. À lundi moins le quart – 23 h 45 –, la goélette s’annonce à Isafjördur, au Nord-Ouest de l’île, le port islandais le plus proche du Groenland. À sec de toile, le moteur peinant à étaler les rafales, le voilier approche de l’embouchure du chenal. « Port fermé, interdiction d’entrer ! », grésille une voix à la vhf. « Nous avons mesuré des rafales à 50 mètres par seconde [97 nœuds] la nuit dernière, nous expliquera plus tard le ca­pitaine du port. Les bateaux cassaient leurs amarres, nous étions en train de les rattraper. Il n’était pas question d’y engager un bateau de plus. »

Demi-tour donc, sans un mot. Et nuit à la cape avant de revenir au petit matin. Rompus. Les fjords se parent de lumières à la Michel-Ange : rayons d’argent sur mercure des anses où se reflètent les parois enneigées. Un enchantement. Les amis islandais de la goélette, avec cette gentillesse peu bavarde, toute en actes, des gens du Nord, sont plusieurs sur le quai. Ils guident La Louise par vhf, puis par gestes, jusqu’aux flancs de l’Isafjördur, un chalutier rouge auquel la goélette s’amarre. Les eiders ont pied dans le port où flottent des blocs de glace. Demain, nous skierons dans les fjords. 

 

Croisière au Groenland
Treize août 2014. Après plusieurs changements de vols depuis Kangerlussuaq – à bord d’avions de plus en plus petits –, c’est un vieil hélicoptère d’Air Greenland qui nous emmène du minuscule aérodrome de Qaarsut à la petite île d’Uummannaq, au Nord de l’île de Disko. À bord, quatre passagers quelque peu stressés par le bruit et les vibrations, mais émerveillés par la beauté du fjord que nous survolons à basse altitude. Personne ne se connaît, mais on se dit qu’on pourrait bien être là pour la même raison. On ne voit pas beaucoup de Français dans les parages…
Effectivement, c’est ici qu’on a tous rendez-vous à bord de La Louise, la goélette de Thierry Dubois. On la repère facilement dans le petit port de pêche encombré de gros glaçons, avec sa belle étrave au brion très marqué et ses lignes élégantes. Un signe et Thierry vient nous chercher avec son pneumatique. L’accueil est chaleureux et sans chichi, le tutoiement de rigueur. Visite du bateau, installation dans les petites cabines du poste avant… La Louise est un voilier large et confortable, où la recherche du fonctionnel a chassé le superflu ou l’inutile. Nous avons le temps d’aller faire une balade à terre pour découvrir le village d’Uummannaq et cet environnement totalement dépaysant. Les jolies maisons de bois peint construites sur la roche, les traîneaux et les chiens qui atten­dent l’hiver, les kayaks, la viande de phoque sur les séchoirs, les gros glaçons dans le port et les icebergs à sa sortie… On est bien au Groenland.
Au cours du dîner, Thierry nous détaille le programme de la croisière et répond à toutes nos questions. Le dialogue s’installe facilement. Déjà on perçoit la relation qu’il a avec ce pays, fondée sur l’apprentissage et le respect des hommes, de leur culture et de leur environnement si difficile.
Le lendemain, nous larguons les amarres. On est partis pour treize jours de croisière autour de la grande île de Disko, entre 69 et 71 degrés Nord (ci-dessous). Nous sommes neuf en tout à bord, sept passagers plus Thierry et Hayet, la jeune matelote. Navigation dans les glaces parmi les icebergs, entre calmes et coups de vent, approche de glaciers grandioses, mouillages sauvages et sublimes dans les in­nom­brables fjords qu’offre cette côte extra­ordi­nairement ciselée, rencontres avec les baleines à bosse, pêche à la morue, escales dans les petits villages de pêcheurs inuit… La Louise nous ouvre les portes d’un monde de démesure à la beauté primitive et fascinante. À part une nuit complète de navigation en début de croisière, et une autre où le courant associé à un coup de vent nous bloque au mouillage, Thierry Dubois organise le parcours pour que l’on change d’abri chaque soir, et que l’on ait le temps de faire des balades à terre. La toundra du Groenland est d’une beauté époustouflante… Lui en profite pour cuisiner – il fait ça très bien – et pétrir le pain quotidien du bord. Mais attention, si la table est effectivement très bonne, ici pas question d’autoriser le moindre gaspillage. « Je ne transporte pas de vivres d’Étel au Groenland pour qu’ils finissent à la poubelle. On finit son thé ou son assiette ! ». L’avertissement n’est pas une boutade… Thierry est bien le patron à bord. On est loin ici de la consommation touristique et l’esprit de La Louise, fait de respect des lieux et des gens, s’impose tout naturellement. On pêche le nombre de morues que l’on pourra manger et pas une de plus, on fait aiguade directement au torrent – opération spectaculaire et parfaitement au point –, on prend des douches rapides…
Et puis, il y a aussi les rencontres. Celles avec les merveilleux enfants inuit, celles, si rares, avec les pêcheurs ou les chasseurs de phoques… Et enfin la rencontre entre nous à bord, où la motivation de chacun, l’esprit que Thierry Dubois sait insuffler et peut-être aussi la magie des lieux, ont permis que la croisière se déroule dans une harmonie parfaite… Pierrick Stervinou

© Thierry Martinez/Sea

 

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