Par Gilles Malot – Au début du Second Empire, la France s’engage dans un conflit stratégique en Crimée qui nécessite d’importants envois de troupes combattantes. Un jour de février 1855, la frégate française Sémillante appareille de Toulon à destination de la mer Noire, avec plus de six cents hommes à bord, marins et soldats. Pris dans une formidable tempête, le navire se perd corps et biens au large de Bonifacio. Aujourd’hui, sur l’île Lavezzi, à l’extrémité Sud de la Corse, on perpétue le souvenir de l’événement qui reste l’un des plus grands drames survenus en Méditerranée depuis le XIXe siècle.

En ce mois de février 1855, le port de Toulon est en effervescence. Une multitude d’ouvriers s’activent auprès des bâtiments qui occupent les cales de construction ou de réparation. Des canonnières à vapeur sont en achèvement; on n’attend plus que leurs machines qui doivent venir de Marseille et du Creusot. Le trafic est incessant et les bassins sont encombrés de navires qui espèrent une cale de radoub ou une place à quai. Des grues débarquent des chaudières usagées, aussitôt remplacées par des appareils neufs.

Vapeurs et voiliers, battant pavillon français ou britannique, chargent munitions, vivres, baraquements et matériels divers. Mais ils embarquent aussi des hommes qui attendent parfois pendant des heures, alignés dans un ordonnancement typiquement militaire, avant de franchir les coupées. Artilleurs, chasseurs à pied, « lignards », et zouaves qui investissent les navires en partance, s’entassent alors dans les entreponts avec leurs sacs et leurs fusils. Des prolonges d’artillerie qui parcourent sans cesse les rues de la ville pour rejoindre le port, acheminent boulets et bombes en quantités considérables qui sont bientôt embarqués à fond de cale.

La France est en guerre depuis presque un an, et le théâtre des opérations se situe bien loin, par-delà la mer Noire, en Crimée. Afin d’éviter que la Russie n’annexe les territoires de Constantinople et les détroits de l’Empire ottoman, qui donneraient au Tsar Nicolas Ier de grandes possibilités d’accès vers la Méditerranée, l’Angleterre s’est laissé convaincre par Napoléon III d’envoyer une escadre franco-britannique en mer Egée, puis en mer Noire.

Outre le jeu des alliances, les raisons qui motivent l’Empereur restent essentiellement politiques, voire de prestige. En 1854, le corps expéditionnaire débarque en Crimée, et remporte la victoire à la bataille de l’Alma, puis au siège de Sébastopol. Ces opérations nécessitent un grand nombre d’hommes et de matériel qui doivent être acheminés par voie maritime.

Pendant les deux années que dure cette guerre, c’est à partir de Toulon que s’effectuent les rotations permanentes des bâtiments de tous rangs, armés ou de commerce, qui participent au conflit.

La Sémillante

Ce matin du 14 février 1855, parmi les nombreux navires en partance, une superbe frégate, dite de premier rang, achève son chargement. La Sémillante, deuxième frégate du nom, baptisée ainsi en souvenir de celle qui s’illustra dans l’océan Indien au cours des guerres du Premier Empire, va partir elle aussi pour la Crimée.

La Didon, représentée ici, courant plein vent arrière avec cinq bonnettes, grand voile carguée, est une frégate de 60 canons, dite de premier rang. Mise à l’eau en 1828 à Toulon, elle est quasiment identique à sa contemporaine, la Sémillante (mise sur cale en 1827 et lancée quatorze ans plus tard). Selon Jean Boudriot, ce type de bâtiment est le plus représentatif de la marine française de la Restauration et marque l’apogée de la frégate. Vingt-sept frégates de 60 seront construites de 1822 à 1849, les dernières étant équipées de machines à vapeur. Cette magnifique gravure, due au talent de Morel-Fatio, est extraite de l’album des Etudes de marine positive (réédité par Le Chasse-Marée). Sa composition très spectaculaire sera reprise par de nombreux peintres de marine, en particulier pour les représentations de clippers.

Mise sur cale à Lorient le 19 mars 1827, la Sémillante ne fut lancée que quatorze années plus tard, très exactement le 16 février 1841. Longue de cinquante-quatre mètres pour une largeur de quatorze mètres et huit mètres de creux, gréée en trois-mâts carré, elle représente l’aboutissement de plusieurs siècles de recherches en matière d’architecture navale. La beauté des formes de la Sémillante, ses qualités manœuvrières et nautiques sont dues aux grands ingénieurs du Génie maritime tels que Sané ou Tupinier.

L’ouverture des hostilités en Crimée favorise son armement qui débute le 22 mars 1854. En avril, la Sémillante quitte Lorient pour Brest et Cherbourg, avant de rejoindre l’escadre de la Baltique qui participe aux opérations de bombardement des ports russes.

De retour à Brest à la fin du mois de septembre, la frégate est réarmée en transport avant d’appareiller pour Toulon où elle charge des troupes et des vivres pour l’armée d’Orient.

La Sémillante rallie Constantinople. Victime du choléra, son commandant, le capitaine de frégate Le Mauff de Kerdudal, meurt au cours du voyage, et c’est son second qui ramène le navire à Toulon vers la fin de janvier 1855. Pour son deuxième périple à destination de la mer Noire, 392 hommes de troupe et leurs officiers ont embarqué en plus des 301 marins qui composent l’équipage de la frégate.

Quatre cents tonnes de matériel sont arrimées dans les cales : canons, mortiers, affûts, bombes, obus et autres accessoires d’artillerie, mais aussi des vêtements, des couvertures, des outils, et des milliers de planches qui serviront à construire des baraquements pour nos fantassins qui pataugent dans la boue de Crimée. Malgré ce chargement et le nombre important de personnes se trouvant à bord, la stabilité du navire n’est en rien menacée. Une frégate de 60 telle que la Sémillante reçoit, armée en guerre, 515 hommes d’équipage et peut déplacer jusqu’à 2 600 tonnes en charge. Transformée en transport pour la circonstance, son artillerie a été en grande partie mise à terre.

L’embarquement des troupes et du matériel achevé, le capitaine de frégate Gabriel Jugan, commandant la Sémillante a reçu son ordre d’appareillage.

Depuis 1824, cet excellent marin, âgé de quarante-sept ans, a parcouru toutes les mers du globe sur les navires de la flotte française. De 1843 à 1845, il commande la goélette l‘Etoile, première du nom, stationnaire en Corse dont il connaît bien la côte; puis, à partir de 1851, la frégate Proserpine, ensuite le vaisseau le Trident et, en 1854, la corvette l’Allier avec laquelle il effectue un voyage dans le Levant, avant de reprendre le commandement de la Sémillante. Jugan est marié et père de deux petites filles.

Le 14 février, en fin d’après-midi, il fait larguer les amarres et gagne la haute mer sous un fort mistral de Nord-Ouest, vent portant pour doubler le Sud de la Sardaigne.

« Jamais peut-être un homme ne sentit davantage la plénitude de ses facultés que le commandant d’une belle frégate de 1840 bien armée et bien approvisionnée, sachant imposer sa volonté aux forces aveugles du vent et de la mer, à qui il suffisait de déplier les voiles de son navire pour ouvrir devant son étrave le champ immense des deux hémisphères » (1).

La Sémillante file vers le Sud, vers la guerre… et vers son destin.

Ouragan sur la Corse

Depuis la veille au soir, Antoine Limieri n’est pas sorti de son précaire abri. Il tient serrée contre lui sa fillette âgée de six ans et s’attend, à tout moment, à ce que sa cabane de planches s’effondre sur sa tête. Jamais durant sa pauvre vie de berger il n’a vu une tempête d’une telle ampleur balayer l’île Lavezzi.

Blotti dans une anfractuosité du rocher contre lequel il a bâti sa modeste demeure, Antoine pense à Sauveur Sorba, l’autre berger qui partage avec lui ce petit lopin de terre, au Sud de la Corse : est-il encore vivant ?

Le berger songe également à ses brebis, avec l’espoir qu’elles auront pu se mettre à l’abri derrière un muret de pierres sèches; mais ce qui inquiète plus encore Antoine Limieri, c’est sa barque qu’il a tirée au sec près d’un rocher; sans elle il ne pourra aller à la pêche. Les hurlements du vent sont assourdissants. Vers midi, l’ouragan atteint une violence d’apocalypse.

La pluie et les embruns viennent fouetter les planches disjointes et trempent l’intérieur de la cabane; un coup de foudre embrase l’île, accompagné d’une immense clameur. Est-ce la fin du monde ?

Dans l’après-midi, n’y tenant plus et inquiet du sort de son bateau, Antoine met un pied dehors; incapable de se tenir debout face à la tempête, il rampe vers la mer. Des bouquets d’herbes sèches volent à toute allure au-dessus de sa tête; aveuglé par les embruns, effrayé par le vacarme du vent, il progresse lentement en direction de son embarcation.

La Didon, frégate de 60 canons, représentée ici par François Roux. Dans son ouvrage, Les derniers jours de la marine à voile, édité en 1929, (dont des extraits ont été publiés dans le n° 20 du Chasse-Marée), Marcel Rondeleux qui navigua en 1900 sur la célèbre frégate-école Melpomène, décrit l’émotion ressentie à contempler certains de ces bâtiments en manoeuvre : « Le grand événement était toujours le départ ou le retour de la Résolue, frégate-école des gabiers, pour laquelle la plupart d’entre nous éprouvions une sorte de tendresse amoureuse inspirée sans doute par la sveltesse de sa haute mâture et la fine chevelure de son gréement, qui lui prêtaient un charme quasi féminin. Aussi comprenions-nous et admirions-nous pleinement l’attitude des vaisseaux d’autrefois qui, à en croire l’amiral Jurien de la Gravière, s’abstenaient galamment d’attaquer les frégates ennemies, estimant que tirer sur elles avec leurs nombreux canons eût été un geste aussi peu élégant que celui d’un homme s’abaissant à frapper une femme. © Musée de la Marine de Paris
Cette gravure, faite quelques mois après la catastrophe par Durand-Brager alors qu’il se rendait en Crimée pour le journal l’Illustration, représente une frégate sous voilure réduite précédée par une corvette à roues. Toutes deux empruntent les Bouches de Bonifacio dans le sens Est-Ouest sous un fort coup de vent. En arrière-plan, on distingue les îles Lavezzi et le cap Pertusato surmonté d’un phare, qui marque la pointe extrême du Sud de la Corse. © L’Illustration/Sygma
La largeur des Bouches de Bonifacio, qui séparent la Corse de la Sardaigne, est inférieure à sept milles dans la partie Ouest; la partie Est est barrée par un chapelet d’îles et d’écueils réduisant considérablement l’espace de navigation. Les navires qui franchissent les Bouches suivent une route qui passe entre les ?les Lavezzi et Razzoli distantes de moins de quatre milles, et où on note aussi la présence d’un haut-fond, l’écueil de Lavezzi (signalé par une bouée au temps de la Sémillante, et par une tourelle aujourd’hui). La carte ci-dessus, dressée de 1821 à 1824 et publiée en 1831, n’a subi aucune correction jusqu’en 1868. C’est donc un docu-ment identique qui servit aux officiers de la frégate. A cette époque, l’éclairage des Bouches était assuré par les trois phares de Pertusato (en Corse), du cap de la Testa et de l’île Razzoli (en Sardaigne). Après le naufrage de la Sémillante, on construisit un phare supplémentaire sur l’île Lavezzi, qui fut allumé en 1874. Les Bouches de Bonifacio sont une des régions les plus ventées d’Europe; le vent y est toujours plus fort de 2 à 3 Beaufort que ce qu’il est à trente milles de distance, et par mistral, il dépasse couramment la force 10 en levant une mer très forte. (Extrait de la carte n° 232; reproduit avec l’autorisation du Service hydrographique et océanographique de la Marine; les chiffres des sondes sont exprimés en pieds de France). © SHOM

Au détour d’un rocher, Antoine Limieri écarquille ses yeux rougis de sel : la mer, la grève, les rochers même sont couverts de planches et de débris. Des vagues énormes charrient une multitude d’épaves de toutes sortes, des monceaux de bois s’entrechoquent dans un bruit d’enfer. Antoine n’y comprend rien, ce n’est tout de même pas sa barque qui…, c’est un cauchemar, c’est ça, il est en plein cauchemar, ou alors… il devient fou ? Terrorisé, il se réfugie dans sa cabane.

Le lendemain, la tempête s’est un peu calmée, Antoine retourne vers la crique où il aperçoit Sorba courant en tous sens, dans un état d’excitation intense. La grosse houle venant du large n’a plus rien de commun avec la violence des vagues de la veille, mais les épaves sont toujours là, encore plus nombreuses. Au loin, un morceau de proue se dresse sur un rocher. Sans aucun doute, un grand navire s’est perdu dans les parages. Il faut prévenir, demander du secours. Les deux hommes allument un feu pour attirer l’attention. Bientôt des barques de pêche s’approchent. Dans la soirée les autorités de Bonifacio sont alertées : un naufrage vient de se produire sur l’île Lavezzi.

La guerre de Crimée

Conflit majeur, la guerre de Crimée qui mobilisa plusieurs grandes puissances au cours du siècle dernier eut pour causes les visées sur Constantinople du tsar Nicolas Ier, désireux d’étendre son protectorat sur l’ensemble des chrétiens grecs de l’Empire ottoman. Après le rejet d’un ultimatum adressé aux Turcs, le tsar fit envahir les principautés danubiennes, le 3 juillet 1853. Le 3 novembre, la flotte russe de la mer Noire détruisit une escadre turque et assiégea Sillistrie. La France et l’Angleterre, s’estimant menacées par l’ambition russe, s’allièrent aux Turcs pour maintenir l’intégrité de l’Empire ottoman, et envoyèrent conjointement deux armées totalisant 75 000 hommes, qui débarquèrent à Gallipoli puis à Varna, en 1854. Les Russes évacuèrent les territoires occupés, et l’armée franco-anglaise, cantonnée dans les marais de la Dobroutcha, fut bientôt décimée par le typhus et le choléra.

Les pays alliés contre la Russie entreprirent de l’attaquer par la Baltique et la mer Noire. Le 20 septembre 1854, les troupes russes subissaient une défaite à l’Alma; peu après commençait le siège de Sébastopol, grand port et arsenal de Crimée. Parmi les événements qui suivirent, on peut citer, en 1854, les batailles de la Balaklava et d’Inkermann, en 1855, l’alliance avec la Sardaigne, la mort du tsar et la prise de la tour de Malakoff.

La guerre de Crimée qui prit fin avec le traité de Paris du 30 mars 1856, provoqua la mort de plus de 250 000 soldats et marins : 93 615 Français (dont 73 375 par maladies, typhus, scorbut et choléra); près de 100 000 Russes; 22 182 Britanniques; environ 35 000 Turcs et 2 194 Sardes.

Perdue corps et biens

La balancelle garde-pêche Aigle n° 2 s’approche; deux matelots débarquent et fouillent les restes du navire naufragé. Pas de cadavres, mais des vêtements de marins dont un chapeau portant sur son ruban le nom de la Prudente. Aussitôt rentré à Bonifacio, l’équipage de la balancelle informe le syndic de l’inscription maritime; celui-ci adresse, à l’administrateur de Bastia, une dépêche dont les termes pourraient prêter à sourire si son propos n’était aussi dramatique :

Ce superbe document représente l’Andromède en construction à Lorient en 1884. Après l’assemblage sur un plan horizontal des différentes pièces qui les composent, les couples sont consolidés au moyen de planches d’ouverture pour prévenir les déformations; puis chaque couple est mis en place grâce à des appareils de levée, forts mâts sur lesquels sont gréés des palans. Frégate identique à la Sémillante construite quarante années auparavant sur les mêmes cales, l’Andromède était destinée à l’instruction mais ne fut jamais achevée. La dernière frégate à voiles de la marine militaire restera la fameuse Melpomène lancée à Rochefort en 1887, et d’un gabarit très différent. (Photo Service historique de la Marine).

« Mon Dieu ! Monsieur le Chef, je viens, le cœur navré d’une profonde douleur, vous apprendre la perte de la corvette la Prudente sur l’îlot Lavezzi où les débris ont été trouvés jusqu’à terre. Des sabres, des fusils, des cabans, des pantalons seraient éparpillés çà et là sur la côte, mais pas d’âme vivante et le corps du navire serait en cinquante mille morceaux… »

Le lendemain matin, 17 février, le syndic Serra embarque à bord du garde-pêche, accompagné du maire de Bonifacio, du commandant de la Place, du juge de paix et du capitaine des Douanes, pour se rendre aux Lavezzi. Les autorités ne peuvent aussitôt que constater le désastre; la côte est couverte de débris dont certains, poussés par la tempête, sont remontés loin à l’intérieur de l’île. Des morceaux de gréement brisés, enchevêtrés, s’entassent entre les roches. Une multitude d’objets divers couvrent la côte sur plu-sieurs centaines de mètres — fusils, caisses à poudre, vêtements, barils, couvertures — et restent prisonniers des amas de bois et des morceaux de coque qui jalonnent le rivage, retenus parfois dans quelques mètres d’eau par des emmêlements de bouts, filins et autres manœuvres accrochés au fond.

Une figure de proue, buste de femme peint en blanc, est encore fixée à un morceau de guibre. Des rubans de chapeaux qui portent le nom de Sémillante, des écussons de chaloupes qui laissent apparaître un S en lettre gothique, enfin un registre de comptabilité, au nom de Sémillante, ne laissent plus de doute quant à l’identité du bâtiment naufragé (2).

Alerté, le préfet maritime de Toulon envoie des ordres afin que l’aviso à roues Averne, stationnaire de Corse en mission à Livourne, rejoigne Bonifacio pour diriger les opérations de sauvetage. Dans l’attente, les équipages de deux balancelles garde-pêche procèdent aux investigations des épaves, sans pour cela découvrir le moindre corps. Il y avait pourtant 693 hommes à bord de la Sémillante !

Les premiers cadavres ne viendront à la côte que plusieurs jours après le naufrage, et c’est l’équipage de l’Averne, parvenu sur les lieux du drame le ter mars, qui commencera à ensevelir les victimes. Le lieu-tenant de vaisseau Bourbeau, commandant ce navire, écrira : « Le spectacle que présente cette côte est navrant, et donne une terrible idée de la furie de l’ouragan qui a pu briser en morceaux aussi menus un bâtiment de cette force, porter à des hauteurs considérables quelques tronçons de ses mâts, et prendre des quartiers du navire pour les éparpiller à plusieurs encablures de distance les uns des autres, dans des criques différentes, en les faisant passer par-dessus des rochers élevés de plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer… »

Outre le spectacle dramatique de ces compagnons d’armes venus périr en ces lieux, les cadavres ayant séjourné plusieurs jours dans l’eau sont en état de décomposition, ce qui rend la tâche des sauveteurs d’autant plus pénible. Les corps qui remontent maintenant à la surface de la mer sont chaque jour plus nombreux. Les hommes de Bourbeau doivent être renforcés par un détachement de soldats acheminés par l’Averne depuis Bonifacio.

« A mesure que de nouveaux cadavres sont découverts, écrit le commandant Bourbeau dans son rapport, ils sont roulés avec soin dans une couverture, ce qui les préserve d’un nouvel outrage, en empêchant toute dislocation; puis ils sont placés sur une civière et portés au lieu désigné, où une fosse particulière les reçoit aussitôt. Une croix est placée sur chaque fosse. L’abondance des cadavres que l’on découvre à chaque instant et qui sont tous en putréfaction, et les difficultés du transport, nous ont forcés d’ouvrir un second cimetière. Ces devoirs étaient rudes pour mes pauvres matelots; plusieurs en ont été tellement impressionnés qu’ils n’ont pas pu continuer ce service; d’autres ne le remplissaient plus qu’en pleurant à chaudes larmes. »

C’est l’équipage de l’aviso à roues Averne (ici en cale sèche), qui assuma la pénible mission d’ensevelir les corps des victimes du naufrage et de récupérer ou de détruire les restes de la frégate et de sa cargaison.
Vestiges de la frégate © Musée de la Marine de Paris

Le 5 mars, alors que plus de soixante corps, presque nus et difficilement identifiables ont été retirés de l’eau et ensevelis, celui du commandant Jugan est repêché. Il porte encore son uniforme et l’on retrouve, dans l’une de ses poches, une liste des consultants, établie par le médecin du bord, le 15 février au matin. Il paraît désormais évident que la plupart des hommes embarqués à bord de la Sémillante ont tenté de gagner la côte à la nage après l’échouage de la frégate; pour conserver quelque chance de salut, ils se sont déshabillés. Seul le commandant Jugan, désireux d’accomplir son devoir jusqu’au bout, a conservé son uniforme.

Le 13 mars, cent soixante-dix cadavres ont été inhumés; ils sont deux cent cinquante une semaine plus tard; les dernières dépouilles arriveront jusqu’en avril, pauvres débris humains méconnaissables. On ignore le nombre exact des victimes enterrées, mais on parle de cinq cent soixante tombes creusées. La plupart des corps rendus par la mer seront ensevelis sur l’île Lavezzi, certains dans d’autres îles du détroit ou sur les côtes de Corse et de Sardaigne.

Parallèlement à cette macabre besogne, les hommes de l’Averne s’emploient à récuPérer ou faire disparaître les restes de la frégate. Des scaphandriers napolitains, appelés en renfort, soustraient du fond des eaux des canons, mortiers, ancres et chaînes. Les pièces de bois encore utilisables sont mises de côté pour être vendues aux enchères publiques, tandis que les autres sont brûlées.

Le crépuscule des vaisseaux de guerre à voiles

La Sémillante est une des dernières frégates en bois et à voiles construites en France. La révolution industrielle s’accélère depuis 1850 et la marine à voiles est condamnée à brève échéance.

L’expédition de Crimée donne à la vapeur sa consécration. Les vaisseaux à voiles, peu manouvrants dans les détroits et les mers fermées, sont renvoyés de la mer Noire après l’ouragan qui souffla sur la côte de Crimée le 14 novembre 1854, causant la perte de huit navires et la disparition de quatre cents marins.

Utilisées désormais comme navires de transports, les frégates à voiles seront également remplacées dans cette activité par des navires à propulsion mécanique. Le programme naval de 1857 prévoit la construction de soixante-douze transports à vapeur. C’est à compter de cette date que les navires non équipés d’une machine à vapeur ne sont plus considérés comme bâtiments de guerre. Le conflit de Crimée démontre également la supériorité du canon-obusier, et, par voie de conséquence, des navires cuirassés.

Dès lors, à la période de mutation succède l’ère nouvelle des marines de guerre, où l’on assiste au déclassement des flottes existantes et à la disparition progressive des navires à voiles.

Les causes du naufrage

Le lieutenant de vaisseau Bourbeau est chargé de l’enquête pour tenter de déterminer les causes de la perte de la Sémillante. Il ne fait aucun doute que l’ouragan, qui a soufflé d’Ouest-Sud-Ouest toute la journée du 15 février, est le principal responsable de la tragédie. A Bonifacio, de nombreuses toitures ont été emportées; une maison s’est écroulée, faisant un mort et deux blessés.. Dans le même port, le patron de la balancelle Aigle n° 1 a pu sauver d’extrême justesse un douanier qui, se trouvant sur une digue, a été projeté à la mer par la violence du vent. Le maire, Monsieur Piras, âgé de soixante-quinze ans et ancien capitaine au long-cours, affirme qu’aucune frégate, souhaitant venir à la cape, ne saurait présenter le travers à pareille tempête.

Le cimetière de l’Achiarino où repose le commandant Jugan, seule victime identifiée de la tragédie. (Dessin de Durand-Brager, pour l’Illustration). © L’Illustration/Sygma

Afin de compléter son rapport, Bourbeau se rend en Sardaigne où il visite le gardien du phare de la Testa, lequel déclare avoir aperçu, le 15 février vers onze heures, une frégate semblant en difficulté, à sec de toile, se diriger vers la côte puis hisser sa trinquette et venir sur bâbord en direction des Bouches de Bonifacio.

Celles-ci n’étaient alors qu’un immense brisant où il était impossible de repérer une passe. Le temps bouché, les embruns et le sel couvrant les vitres du phare ne permirent pas au gardien de distinguer la frégate plus longtemps.

Dans des conditions de navigation normales, la Sémillante aurait dû doubler la pointe Sud de la Sardaigne pour ensuite emprunter le détroit séparant la Tunisie de la Sicile. Si, faute de survivants, l’on ne peut connaître les raisons précises qui ont amené le capitaine Jugan à s’aventurer dans les Bouches de Bonifacio, passage particulièrement dangereux pour un bâtiment à voiles, surtout par mauvais temps, deux hypothèses s’imposent. La Sémillante, malmenée par l’ouragan, a pu subir des avaries majeures qui ont diminué ses capacités de manœuvre; à moins que, se trouvant dans l’impossibilité de gagner au vent, son commandant ait renoncé à doubler la Sardaigne par le Sud pour éviter le risque de faire côte. La prudence interdisant de mettre la frégate à la cape, Jugan tenta alors le tout pour le tout en pénétrant dans les Bouches, conscient que sa manœuvre désespérée était sa seule chance de salut.

C’est donc en fuite devant la furie des éléments que la Sémillante est venue se fracasser sur le rocher dit du « Briquet » à proximité de l’île Lavezzi.

Les travaux de déblaiement se poursuivront tout l’été. En septembre, il ne reste sur l’île que deux petits cimetières clôturés de pierres sèches, dramatiques témoignages de ce jour de février 1855 qui vit périr, sur ce morceau de France, 693 hommes en route pour la guerre.

Une pyramide commémorative a été érigée en 1856 au sommet du rocher du Briquet (ou de l’Achiarino), situé au Sud-Ouest de l’île Lavezzi © Roger Maupertuis/ Parc national régional de Corse

Bibliographie et sources : revue l’Illustration des 3 mars et 5 mai 1855, et du 25 octobre 1856; Le Moniteur Universel des 4, 8, 11, 15 et 23 mars 1855; Dominique Milano: Le naufrage de la Sémillante, Marseille, 1980; P. Rouyer « Le naufrage de la Sémillante« : in Revue d’histoire économique et sociale, année 1956, n° 2; « Histoire de la Marine », l‘Illustration, 1939; Catalogue de l’exposition des Archives départementales de Corse, Musée d’ethnographie, Bastia, 1983; Nouvelle revue maritime et coloniale, 1855, tome XIII; Alphonse Daudet: Lettres de mon moulin.

Remerciements : Nous remercions tout particulièrement M. Hervé Estienne, conservateur des Archives du port de Lorient, et M. Dominique Milano, ingénieur des T.P.E. et ancien maire de Bonifacio de 1965 à 1971, lequel a mené d’actives recherches à propos du naufrage de la Sémillante. Ses travaux ont été publiés en 1980 sous forme d’une brochure disponible chez l’auteur, 9, rue Fondère, 13004 Marseille.

(1) « Histoire de la Marine », l’Illustration.
(2) Pour compléter l’équipage de la Sémillante, des matelots de la corvette la Prudente embarquèrent les 13 et 14 février à Toulon, d’où la confusion initiale du Syndic.