Par Gildas Borel – Premier port thonier de France au début du siècle, célèbre par ses trois cents dundées, l’île de Groix n’arme plus aujourd’hui que trois unités qui poursuivent le germon dans le golfe de Gascogne. Il existe en outre une activité de petite pêche artisanale, assez peu développée, et on peut s’interroger sur les raisons de ce déclin. Mais s’ils sont très peu nombreux, les quelques pêcheurs groisillons qui ont choisi de travailler à partir de leur île, font preuve d’un réel dynamisme, associé à l’art de vivre dans un milieu privilégié et encore préservé.

L’île de Groix, située au Sud-Ouest de l’entrée de la rade de Lorient, est séparée du continent par un bras de mer, ou « courreau », qui n’atteint pas trois milles dans sa partie la plus étroite.

Vaste plateau qui semble posé sur la mer, Groix est bordée sur presque tout son pour- tour de falaises à pic, qui atteignent en plusieurs endroits quarante mètres de hauteur; la pointe Sud-Est en revanche est frangée d’une côte plus basse. Ces rivages abrupts n’offrent pas d’abris naturels suffisants où des bateaux puissent trouver refuge quel que soit le temps.

En 1869, Bouquet de la Grye constatait cette situation dans Pilote des Côtes Ouest de France : « Malgré les efforts et les dépen­ses qui ont été faites, l’île de Groix ne pos­sède aucun port susceptible d’abriter un caboteur pendant un coup de vent; les bateaux de pêche redoutent même d’y passer une marée lorsque la mer est très grosse.

L’Eider (à André Stéphan) rentre à Port-Tudy, aujourd’hui un endroit sûr, qui n’abrite plus qu’une quinzaine de bateaux de petite pêche; il ne retrouve son animation que durant l’été quand Groix redevient une escale appréciée des plaisanciers. © Gildas Borel

« Tous les abris qui ont été créés assè­chent d’ailleurs à basse mer, et nous avons dit qu’en dehors la tenue était impossible par gros temps. Ces conditions ont forcé la population de Groix à prendre l’habitude de tenir la mer presque par tout temps, et créé, dans cette île déshéritée, une pépinière de matelots, qui passent, à bon droit, pour les meilleurs de notre littoral. »

Un passé maritime prestigieux

Dès le XVIIe siècle, la petite pêche est un secteur important de l’activité maritime de Groix. « Là sont gens de marine, écrit Duhuisson-Aubrenay en 1636, grands pêcheurs de sardines, qu’ils salent et dont ils trafiquent tout un semestre de l’an, du printemps à l’automne, et aussi des rayes, congres;··etc., qu’ils éventrent, salent et sèchent au soleil à leurs fenêtres… »

De nombreux Groisillons s’enrôlent par ailleurs dans les équipages des vaisseaux de la Compagnie des Indes, qui fut au XVIIe siècle à l’origine de la fondation du port de Lorient. Les navigations lointaines contri­buèrent certainement à élargir l’horison des pêcheurs de l’île.

Dès le début du XIXe siècle, les Groi­sillons se lancent en grand dans le métier de chasse-marée, portant la sardine ache­tée sur les lieux de pêche et rapidement « salée en vert » vers Bordeaux et La Rochelle. L’habitude de fréquenter de nom­breux ports du golfe de Gascogne contri­bue à tisser des liens avec l’extérieur. On n’hésite pas à faire construire des bateaux à Paimpol, aux Sables-d’Olonne, à Royan. Des relations étroites se créent avec certains ports comme Les Sables et La Rochelle, où se constituera même un quartier des « Grecs », comme sont surnommés les gens de Groix.

Vues de Groix, extraites de l’ouvrage de A. Bouquet de la Grye publié en 1869, Pilote des côtes Ouest de France (réédité par Le Chasse-Marée).
Au temps de la grande épopée thonière, l’île de Groix armait près de trois cents dundées. Pendant l’hiver, la plupart de ces bateaux trouvaient refuge à Port-Tudy, qui s’avérait un fort médiocre abri par vents de secteur Est; les choses ne s’amélioreront qu’avec la prolongation de la digue Nord (la plus éloignée, sur le document).

Le thon roi

Si les pêcheurs de l’île d’Yeu sont les pre­miers du littoral atlantique à capturer spé­cifiquement le thon germon, en Bretagne ce sont d’abord les Groisillons qui, vers 1850, s’adonnent à cette activité à bord de leurs chaloupes pontées. Peu à peu, la nou­velle pêche hauturière détrône le trafic esti­val de la sardine. Parallèlement, la grande drague d’hiver sur les fonds vaseux du Golfe se développe très vite après la créa­tion des premières lignes de chemin de fer, dans les années 1870. Le tonnage et le nombre des chaloupes ne cessent d’aug­menter. Vingt ans plus tard, les Groisillons investissent dans la construction des grands thoniers dundées et participent à l’épopée de la grande pêche qui, en 1911, fera de l’île le premier port d’armement du littoral atlantique français, avec 286 dundées !

Pendant des années, la flottille se réfu­giera tant bien que mal dans les médiocres abris de Locmaria, de Port-Lay ou de Port­ Tudy, lequel sera progressivement aménagé et agrandi. Mais les digues ne seront pro­ longées suffisamment pour protéger effica­cement le plan d’eau qu’en 1935, quelques années avant l’amorce d’un déclin irréver­sible.

En 1911, au cours de l’âge d’or de la pêche germonière, quand Groix armait près de trois cents dundées, on dénombrait aussi 205 petites embarcations, canots et petits sloups, dont plus de la moitié armait à la pêche côtière. On poursuit alors la sardine de juin à novembre, le maquereau de février à août; on pêche au’ filet au printemps, à la ligne l’été. Les crustacés sont également recherchés et l’île possède alors, sur la côte Nord, des viviers aujourd’hui abandonnés. l’hiver, certains dundées pratiquent aussi la drague aux abords de l’île.

Mais bientôt, deux faits vont contribuer au déclin de cette effervescence : l’appari­tion des chalutiers à vapeur dès la fin du siècle dernier, et la création du port de pêche de Lorient.

Les structures traditionnelles de l’arme­ ment groisillon le préparent mal aux gros investissements que nécessitent les nou­veaux navires à vapeur, puis à moteur die­ sel. En conséquence, les équipages de Groix embarquent de plus en plus sur les chalutiers !orientais, et cette tendance se renforce irréversiblement après la dernière guerre. Les dundées groisillons se raréfient; les dernières unités désarment définitivement dans les années cinquante.

© Michel Thersiquel

A cette époque, la pêche côtière est con­ sidérée par beaucoup d’îliens comme une activité secondaire réservée aux anciens. Sous la pression sociale, les jeunes qui ne trouvent plus d’embarquement sur les grands bateaux de l’île choisissent donc plu­ tôt d’aller se faire embaucher sur les cha­lutiers de Lorient.

Dans les années soixante, la petite pêche artisanale est perçue comme facile, même s’il faut souvent travailler près de quinze heures par jour pour payer le bateau ! Mais la pêche industrielle, réputée plus dure, procure des revenus mieux assurés, une meil­leure protection sociale, et présente apparemment moins d’incertitudes.

Les îliens qui par le passé ont su faire preuve de tant d’audace pour armer une très importante flottille, ne semblent plus vouloir assumer d’autres risques pour exploiter les nouveaux navires.

De nombreuses familles de Groisillons n’ont pas résisté à l’attrait des grands ports du continent qui arment des gros chalu­tiers, Lorient bien sûr, mais aussi Concar­neau, Les Sables-d’Olonne et La Rochelle, ce qui entraîne une forte diminution de la population insulaire.

Malgré tout, des marins de la grande pêche ont continué d’habiter à Groix et, aujourd’hui, il n’est pas rare qu’un chalu­tier vienne relâcher à proximité de Port­ Tudy pour y débarquer, entre deux marées, les Groisillons de l’équipage.

Marins de Groix d’aujourd’hui

Aujourd’hui, les activités maritimes liées à la pêche ne constituent plus l’essentiel de l’économie insulaire.

La population de l’île, recensée en 1990· s’élève à 2 666 habitants, parmi lesquels on dénombre cent cinquante-huit inscrits maritimes en activité. La pêche au large emploie soixante-six marins, embarqués en majorité sur les chalutiers !orientais, (mais dix-huit naviguent sur les trois plus gros­ ses unités de Groix); la grande pêche deux, (sur les morutiers terre-neuvas). Soixante-huit personnes naviguent au com­merce, réparties comme suit : vingt-sept au long-cours, une au pilotage, vingt et une au cabotage international, dix-neuf à la navigation côtière ainsi qu’est nommé le cabotage intérieur (plusieurs Groisillons font partie des équipages des courriers qui relient l’île à Lorient). La pêche artisanale (à moins de trois milles des côtes) regroupe dix-neuf marins, et la pêche côtière (à plus de trois milles), trois. Certains retraités, dis­ posant encore d’un rôle, pratiquent aussi la petite pêche.

Il n’est pas sans intérêt, tout en évoquant le quotidien somme toute modeste de cette activité halieutique, de tenter de compren­dre comment le destin maritime d’une île peut évoluer d’une façon aussi radicale.

Nous avons embarqué en fin d’année sur deux bateaux représentatifs de la flottille groisillonne d’aujourd’hui, qui pratiquent le chalut, le filet, les baos (palangres) et les casiers à crevettes.

Dans le minuscule havre de Port-Lay où fonctionnait naguère une conserverie, ne s’amarrent plus aujourd’hui que quelques canots. C’était jadis un meilleur refuge que Port-Tudy et plusieurs dundées échoués et béquillés pouvaient y séjourner simultanément. © Michel Thersiquel
Le tri du produit d’un trait de chalut, à bord du Cupidon. © Michel Thersiquel

Au chalut, à bord du Cupidon

La nuit est encore bien noire quand le Cupidon quitte Port-Tudy pour mettre cap à l’Ouest. Le faisceau lumineux du phare de Pen-Men déchire périodiquement la nuit et, de l’autre côté des coureaux de Groix, scintillent les lumières de l’agglomé­ration lorientaise. Devant nous, des feux se déplacent sur la mer, ceux des bateaux qui sortent du grand port de pêche et font route eux aussi vers la « Grande Vasière », vaste étendue qui s’étire de la baie d’Audierne à La Rochelle, sur les bords de laquelle se trouvent les langoustines convoitées.

Les hommes d’équipage sont partis se reposer, Gérard Orvoen, le patron, restant à la barre. Né sur les côtes du Sud-Finistère mais Groisillon depuis l’âge de sept ans, il raconte la pêche thonière qu’il a faite en Afrique, parle de son bateau qui répond bien à son souci principal de sécurité, aussi important à ses yeux que de faire une bonne pêche.

Les lumières de la côte s’estompent, tan­ dis que le ciel pâlit derrière nous, vers l’Est, où s’aperçoivent encore les éclats du phare de Pen-Men.

Au lever du jour, les hommes remontent sur le pont, tandis que Gérard, un œil sur sa carte, l’autre sur le récepteur « Toran », qui lui indique sa position, dirige son bateau vers l’endroit précis qu’il a choisi. Le cha­lut est maintenant paré et les hommes n’attendent plus que l’ordre de Gérard. Quand il est donné, le treuil est mis en marche, les panneaux sont libérés et le cha­lut coule. Un second signal marque l’arrêt du déroulement des funes; le filet en poche commence à racler le fond. Les hommes retournent se reposer.

Il fait jour et beau, en cette fin d’été… La côte a disparu. Autour de nous, les cha­lutiers en pêche sont nombreux. Ils vien­nent de Lorient, de Concarneau, mais surtout des ports bigoudens qui constituent le quartier du Guilvinec, le premier de France pour la pêche fraîche. La VHF résonne des communications entre les bateaux : on s’interroge mutuellement sur les pêches passées, on se raconte une anec­dote ou on prend des nouvelles d’un copain.

La levée d’un bao à congres à bord d’An Divelioun aujourd’hui désarmé. © Gildas Borel

Le vent s’est levé, la mer, reflétant un ciel d’azur, se fait plus forte, le bateau roule et tangue. Trois heures après la mise à l’eau, le chalut est relevé. Le contenu du premier trait se déverse sur le pont : des langousti­nes essentiellement, mais aussi des merlu­chons, des calmars et des lottes, ainsi que diverses espèces sans intérêt et… quelques bouteilles de bière vides.

Après le tri, les poissons non commer­cialisables sont rejetés à la mer, vite hap­pés par des goélands voraces qui guettaient cet instant. Gérard n’est pas très satisfait de ce coup de chalut. Ce dernier est remis à l’eau et le Cupidon met cap au Nord-Est, vers Groix. Le second trait est tout aussi décevant. Des collègues de Lorient signa­ lent qu’ils sont eux aussi peu satisfaits de leur sortie. « C’est la fin de la saison », sou­ pire Gérard, fataliste. D’ici quelques jours, le chalutier sera mis au sec pour son carénage d’automne.

Gérard décide alors d’aller chaluter au Sud de Groix, sur les fonds sablo-vaseux qui ceinturent en partie l’île. Cela exige du patron une attention de tous les ins­tants, en raison des risques de croches dans les roches. L’endroit est peu propice à la capture de la langoustine, aussi c’est le merluchon qui est recherché. Les prises sont encore très moyennes et Gérard décide de rentrer.

Nous approchons de l’île et ne tardons pas à doubler la pointe de Pen-Men, aux falaises éclairées par le soleil couchant, qui composent un décor de toute beauté. A tri­ bord, des lignes de flotteurs qui suppor­tent des filières de moules s’étendent non loin de la côte. A Groix, on s’est lancé, comme à Ouessant ou à Bréhat, dans cette activité d’élevage et les résultats dans l’ensemble, sont encourageants.

Cupidon rentre à Port-Tudy, seul vérita­ble port de l’île (si l’on excepte le havre minuscule de Port-Lay). Protégé par deux jetées, le port est de dimensions restrein­tes, mais il suffit largement à abriter la flottille de pêche. Il n’est toutefois pas trop grand car il doit aussi accueillir les cour­riers assurant la liaison avec Lorient et les bateaux de plaisance, particulièrement nombreux durant la saison d’été, ce qui pose parfois des petits problèmes de coha­bitation avec les pêcheurs. « Ils se mettent parfois n’importe où, dit André Stéphan, le Patron de l’Eider, on en retrouve à cou­ple le matin, et pour pouvoir appareiller, il faut les réveiller ! Mais dans l’ensemble ces différends restent mineurs : la majo­rité des plaisanciers font attention et la plupart de ceux qui sont mal placés se hâtent de libérer les bateaux de pêche, dès qu’on le leur demande. »

A bord de l’Eider, après avoir été appâtés avec du chinchard ou du tacaud, les casiers à crevettes sont remouillés. © Michel Thersiquel

Baos et coquille

D’octobre à fin décembre, Gérard Orvoen, comme d’autres Groisillons, pra­tique la pêche à la palangre, ou bao pour capturer le congre. Chaque bao est cons­titué d’une longue ligne de filin sur laquelle sont gréés trois cents hameçons. Cet ensemble est maintenu au fond par des mouillages répartis à intervalles régu­liers de cinq hameçons. Gérard mouille de cinq à sept baos, soit entre 1 500 et 2 000 hameçons, appâtés avec du poisson ou des céphalopodes impérativement très frais, vieille, encornet, seiche, maquereau, ou encore grosse sardine achetée en criée au prix de retrait. Hormis le congre destiné à l’exportation (en particulier à destination de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Espagne), on pêche au bao le merlu et la julienne.

Les baos de Gérard sont mouillés par cent mètres de fond, entre le Sud-Ouest de Belle-Ile et le Sud-Ouest de Groix, à moins de deux cents mètres des roches où s’abritent les poissons. La remontée de ces lignes très longues et pesantes s’effectue grâce au « power-block ». Les autres bateaux groisillons utilisent la même technique, mais en dépassant rarement 40 m de fond.

Gérard est aussi le seul pêcheur de Groix à pratiquer aujourd’hui la pêche à la coquille Saint-Jacques, pendant la brève campagne qui s’étale du début décembre à la mi-février. Cette coquille coraillée se pêche à la drague dans les courreaux entre l’île et le continent , les jours d’ouverture de 9 h à 15 h. Les fonds étant particuliè­rement accidentés, les risques de croches sont nombreux et cette activité réclame une grande prudence pour ne pas démolir le matériel.

L’Eider aux filets

André Stéphan, dit Dédé, a également pratiqué la pêche thonière, sur les côtes d’Afrique, près de Dakar et d’Abid jan. Aujourd’hui, il travaille au filet toute l’année, mais à chaque saison correspondent des pêches spécifiques avec des engins différents. De février à mai, et d’août à octobre, il mouille ses filets assez près des côtes, pour capturer la sole. Au début de l’été, en juin et juillet, c’est le-rou­get qui est principalement recherché. Enfin, d’octobre au début février, il pêche surtout le merlu. Parallèlement à ce calen­drier, il peut effectuer d’autres pêches; ainsi d’avril à septembre, il recherche la lotte et le turbot qu’il capture à l’aide d’un tramail à larges mailles, où se laissent pren­dre aussi les crustacés , langoustes et araignées. Et d’octobre à mars, André pêche la crevette. Il mouille ainsi autour de l’île cinq filières de vingt-cinq casiers chacune ,appâtés au chinchard ou au tacaud.

A bord de l’Hirondelle (comme sur l’Eider), le power-block facilite la remontée du filet; celui-ci sera disposé proprement sur le pont avant que les prises, comme ce beau lieu jaune, ne soient démaillées. © Michel Thersiquel

Les engins de pêche sont soigneusement entretenus. Il y a peu, Marie, l’épouse d’André, qui cumule les activités de femme de pêcheur, d’enseignante et de mère de famille, participait à ces travaux d’entre­ tien. Si aujourd’hui, elle n’assure plus cette tâche, elle consacre toujours une grande part de son temps, comme la plupart des femmes de pêcheurs de l’île, à tenir les comptes du bateau familial, et ceux des membres de l’équipage, rétribués à la part. (Les opérations courantes d’exploitation des trois plus grosses unités de l’île, plus complexes, sont en revanche assurées grâce au concours d’un groupement de gestion).

La pêche aux filets occupe moins l’équi­page en cours de journée que la pêche au chalut (le retour a souvent lieu en tout début d’après-midi), mais elle est néan­moins très active. L’été, le départ a lieu fort tôt; en ce début septembre, il est tout juste cinq heures lorsque nous descendons par l’échelle de la digue dans l’annexe de l‘Eider, une pinasse de 8,75 tonneaux. Sitôt embarqué, Dédé met le moteur en route, tandis que Christian et Yvon, les matelots, larguent les amarres.

Repérer la bouée qui marque une des extrémités d’un filet requiert l’attention de tout l’équipage. © Michel Thersiquel

Nous sortons du port pour nous diriger vers la pointe de Pen-Men. Il fait encore nuit et le phare promène son faisceau fami­lier. La lumière du petit projecteur du bateau balaie la surface de la mer pour retrouver une des bouées qui indique la position du filet. Elle apparaît à quelques mètres devant nous, Yvon l’attrape à la gaffe, la ramène à bord et place l’orin qui la relie au filet sur la poulie du « power­ block » qu’il vient d’enclencher.  »Atten­tion! » Un cri de Dédé l’arrête soudain: le gros morceau de plomb destiné à lester le filet émerge de l’eau. Il est saisi et déposé sur le pont. Le « power-block » de nouveau mis en route, la lente remontée du filet commence.

Par des tractions régulières, Yvon saisit à pleines poignées le filet, pour l’entasser proprement sur le pont. Christian com­mence à démailler les poissons, tandis que Dédé manœuvre continuellement pour favoriser la remontée. Bientôt, le lest et la bouée de l’autre extrémité du filet sont amenés à bord. Dédé laisse alors tourner le moteur au ralenti et tout le monde se met au nettoyage du filet, pour le « mettre clair ». Les poissons sont démaillés, mais aussi les coquillages, les algues et les étoiles de mer. Le filet à soles est un tré­ mail où le poisson emporté par son pro­pre mouvement va s’entortiller, ce qui le rend parfois difficile à dégager.

Au cours de cette levée, on trouve seize soles et carrelets, ainsi que quelques beaux lieus, vite placés dans des caisses en plas­tique, qui pour le moment restent sur le pont, sous une bâche. Les bouées et les lests sont alors réamarrés; Dédé remet en route et le bateau s’élance à nouveau. La bouée jetée par-dessus bord est traînée jusqu’à l’instant où le patron donne le signal de larguer le lest, à l’endroit qu’il aura repéré au sondeur et au « Toran ». Le filet se divise de lui-même et les matelots, assis sur le franc-bord, contrôlent le bon ordre et la vitesse de son mouvement qu’ils accompagnent de la main. Cela exige une attention soutenue, car il faut éviter que le filet ne s’emmêle et parte brutalement « en tas ». Il faut aussi veiller à ne pas y lais­ser un doigt, comme cela est déjà arrivé trop souvent.

Le jour commence à poindre, et nous repartons vers l’Est, dans le courreau qui sépare l’île du continent. Le vent est frais, le ciel se colore et le bateau chevauche une houle très modérée. La bouée recherchée, composée d’une canne de bambou fixée sur un flotteur en liège, est vite repérée.

La mer est un espace mouvant, où les conditions de repérage sont particulières et où tout est provisoire. Si chaque pêcheur connaît la nature du fond et a ses propres lieux de pêche, il lui faut les retrouver, et les signaler. Les bouées marquées au nom de l’Eider indiquent que, pour quelques dizaines d’heures, ces lieux sont considé­rés comme « propriété privée ». L’espace qu’on s’approprie ainsi provisoirement ne concerne en fait qu’une étroite bande entre deux bouées, habituellement bien respectée par les autres pêcheurs.

Le long filet qui s’amoncelle sur le pont au fur et à mesure de sa remontée, est net­toyé le plus rapidement possible, mais l’opération prend du temps. Une seule nappe de filets à soles mesure environ qua­tre cents mètres et les pêcheurs en mouil­lent plusieurs dans le courreau. Après avoir recalé cette première longueur de filets, l’Eider fait route vers d’autres zones pro­ches de l’île, aux fonds de sable, de gra­vier et de vase, propices à la capture des poissons plats, soles et carrelets.

L’Eider met ensuite cap au Sud, vers les fonds de platiers rocheux qui enserrent l’île en dehors des courreaux. Dédé y a posé ses filets à grandes mailles, qui ser­vent à capturer crustacés, homards, vieilles et lottes. La veille, des homards s’y étaient laissé prendre, mais cette fois-ci on n’y trouve qu’un seul spécimen et plu­ sieurs lottes; ici, on les appelle maraches, ou encore belles-mères, « parce qu’elles ont une grande gueule ! ».

Nous reprenons le chemin du retour. Le poisson est nettoyé, lavé à grande eau, et mis en cale, dans de la glace. Demain, après la pêche, il sera conduit à Lorient pour y être vendu. Tous les pêcheurs arti­sans de Groix agissent de même, se dépla­çant individuellement vers le grand port tout proche pour vendre leurs prises. Le plus souvent, des mareyeurs attitrés achè­tent directement aux pêcheurs, mais cer­taines espèces (tel le congre) sont vendues en criée; en revanche, pendant la saison, une partie de la pêche fraîche, en particu­lier la langoustine, est vendue sur l’île par les femmes des pêcheurs.

La flottille

En 1990, la flottille groisillonne rassem­ble dix-sept unités. Les trois plus grosses (et les plus modernes) perpétuent la tradition de l’épopée germonière, rappelée aux détours de l’île par des représentations de thoniers sculptés sur les murs de plusieurs maisons, et par la girouette en forme de thon qui tourne en haut du clocher de l’église.

Mais ces trois navires ne pêchent pas de la même manière qu’au temps des dundées. Longs de 20,50 m, construits en acier au chantier Vergoz de Concarneau en 1989, d’une puissance de 600 ch, le Monica, à Jean-Claude Bérou (âgé de quarante-neuf ans) et le P’tit Nicolas, à Yvon Stéphan (âgé de quarante-cinq ans), poursuivent encore le thon durant l’été dans le golfe de Gascogne, mais le traquent au chalut pélagique qu’ils traînent en bœufs pendant la nuit . La première année d’exploitation, ces bateaux armaient aussi des tangons durant la jour­ née pour pêcher à la traîne. La saison 1990 s’est limitée à une seule marée au thon qui s’est avérée fort médiocre. Long de 18 m, le Sourire de l’île, également construit en acier chez Vergoz, à Jean-Claude Stéphan (âgé de quarante-cinq ans), pratique aussi le métier du germon, mais à la ligne et au filet mail­lant. En dehors de l’été, ces trois bateaux pêchent des espèces diverses au chalut de fond, jusqu’en mer d’Irlande. Ces trois gran­des unités groisillonnes qui pratiquent la pêche « au large », embarquent chacune cinq marins, en plus du patron.

Les autres bateaux de pêche de l’île, assez vieux pour la plupart, sont d’un plus modeste tonnage. Ainsi, le Cupidon, de 140 ch, à Gérard Orvoen (quarante-sept ans), est un côtier de 10,50 m, construit en polyester en 1981 au chantier Bernard de Port-Louis. Avec deux matelots, Gérard pratique surtout le chalut de fond, le casier à crevettes, le bao (ou palangre) pour pêcher le congre, et pendant une partie de l’hiver, la drague à la coquille Saint-Jacques. A bord de !’Eider, bateau de 10,50 m et de 75 ch construit au chantier Bernard aux Sables­ d ‘Olonne en 1970, André Stéphan (quarante-neuf ans) et ses deux marins pra­tiquent les filets et les casiers à crevettes. Jean (cinquante-trois ans) et Colomban Ton­nerre naviguent à bord de !’Hirondelle, long de 9,50 met de 60 ch, construit en 1957 chez Le Corre à Locmalo.

Tous les autres pêcheurs naviguent seuls à bord de leur bateau généralement cons­truit en bois, et pratiquent le filet ou le bao, ou les deux techniques à la fois. Ainsi Gas­ ton Guéran, (cinquante-cinq ans) travaille sur le Gildas-Madeleine, de 8 m et de 80 ch, construit en 1983 à Pont-Lorois en rivière d’Etel; Pierre-Marie Tonnerre (cinquante­ deux ans) navigue sur le Manon, de 7 m de long et de 60 ch, construit en 1967 à l’Ile­ Tudy; Jean-Marc Hess (trente-quatre ans) sur le Malamock, de 7 met de 75 ch, cons­truit en 1973 chez Cariou à !’Ile-Tudy; Lau­rent Cousot, sur le Biller-Bed, construit en 1965; Hubert Nexer sur le Dauphin, Théo­ dore Evin sur le Makaya; Adolphe Le Dreff sur le Tiz Dei; Patrice Marie sur l‘Enez Goz, de 8 m et de 65 ch, construit en 1979 chez Cariou à l’Ile-Tudy; Jean-Jacques Yvon sur le Bonaventure, de 6 m et de 65 ch, cons­truit en 1966 à l’île d’Yeu.

Cette brève énumération de l’ensemble de la flottille de la petite pêche de Groix s’achève avec le Baulou (long de 6 m, de 50 ch, construit en 1966 au chantier Le Rohu d’Erdeven), à Charles Yvon, charpen­tier de marine retraité, et avec le J.R. (de 6 m), à Roland Ponson, marin-pêcheur retraité (qui naviguait naguère sur les grands chalutiers). Ces deux derniers patrons, titu­laires d’un rôle de pêche, pratiquent la ligne, le casier et les baos (pour le bar).

Une partie de la flottille groisillonne, à Port-Tudy. Le chalutier P’tit Nicolas (ci-dessus) a été désarmé en 1989 pour être remplacé par le P’tit Nicolas II, construit en acier. C’était le dernier grand bateau de l’île construit en bois à pêcher le germon uniquement à la ligne, comme le faisaient les dundées autrefois. © Gildas Borel
Au cours de l’été, quand un bateau groisillon rentre d’une campagne au germon, la coutume veut qu’une partie de la pêche soit vendue « en vert », directement sur le quai, à n’importe quel acheteur. © Michel Thersiquel

Petit et dur métier

Ce jour-là, un vent froid souffle de l’Ouest, et en plein midi, par un beau soleil qui cependant ne réchauffe guère l’atmosphère, je ne regrette pas ma veste de mer fourrée et mon bonnet de laine. La violente tempête des jours précédents s’est à peine calmée et, dans les courreaux, la mer est encore forte. Un vraquier, portant les couleurs brésiliennes, y est mouillé attendant de pouvoir accoster au port de commerce de Lorient, sans doute pour y décharger du soja. A voir tant de moutons sur la mer, on apprécie d’être à terre…

Soudain surgit devant le gros cargo, un petit bateau rouge et noir qui vient vers l’île, ballotté par les flots et coiffé de temps à autre par une gerbe d’écume : l‘Eider est sorti, par ce temps !

Quelques minutes plus tard, le bateau franchit l’entrée du port et va s’amarrer à un corps-mort. Après avoir tout rangé à bord, l’équipage débarque. L’accueil est chaleureux, mais derrière le sourire de cha­cun, on sent une grande fatigue : ça a été dur ! Et Dédé est soucieux car « ça ne donne pas ». Il faudrait cependant plus que cela pour le décourager. L’après-midi, l’équipage est de retour, avec des filets en « gut » tout neufs. Sorties de leur embal­lage, les nappes sont soigneusement mises bout à bout. Une fois ces préparatifs ache­vés, l’ Eider reprendra la mer pour poser ces nouveaux filets. Il ne rentrera pas avant le soir.

Quand il fait beau et que le poisson donne, la petite pêche est un métier agréa­ble, même s’il est parfois pénible de se lever tous les jours aux aurores. Que les prises soient moins bonnes, qu’il soit nécessaire de rester plus longtemps en mer et que tempêtes et froid s’en mêlent, et cela devient dur, très dur. Il faut sortir quoti­diennement et la fatigue s’accumule, qu’il est difficile de récupérer.

Qui voit Groix …

Lorsque je quitte Groix, quelques jours plus tard, la mer est calmée. Le Saint-Tudy, l’un des deux bateaux qui assurent la liai­ son avec Lorient, s’éloigne de l’île. Un homme, immobile, le regarde presque sans le voir. Il est Groisillon et vient de quit­ter la marine marchande; il parle avec nos­talgie de ses premières années, quand les escales duraient plusieurs jours, alors qu’aujourd’hui elles se comptent en heu­res. Le récit de ses voyages illustre un phé­nomène commun à toutes les communau­tés maritimes bretonnes : la coexistence d’un très fort attachement pour un en­ droit, un petit bout de côte ou un village et d’une expérience internationale. De nombreux fils de Groix ont vu beaucoup de rivages de la planète. Est-ce cela qui a donné à l’île cette ouverture, ce sens de l’accueil ?

Beaucoup de visiteurs sont tombés amoureux de ce lieu, et y reviennent. Cela se ressent dans le tourisme, où l’on trouve, à côté d’une clientèle de passage, des habi­tués qui ont eu le coup de foudre pour l’île. Parmi ses attraits, la mer joue un grand rôle. Elle fait partie du cadre que l’on vient rechercher, elle amène les bateaux de plai­sance et l’école de voile de « Jeunesse et marine » y accueille de nombreux stagiai­res. Elle occupe surtout une grande place dans le patrimoine de l’île; l’écomusée de Port-Tudy consacre plus de la moitié de son espace à la pêche et surtout à cette époque des dundées que les anciens ont connue.

Dans ce contexte la petite pêche, en dehors de sa fonction propre, a une impor­tance plus grande que la faiblesse de ses effectifs ne le laisserait supposer; elle con­tribue à maintenir certaines traditions comme, par exemple, l’art du matelotage, évoqué par une récente exposition à l’écomusée. C’est aussi, malgré son caractère parfois pénible, un art de vivre, une cul­ ture vivante.

Il est difficile de présager de son ave­nir. Les pêcheurs sont pessimistes et l’ins­tauration des réglementations européennes (permis de mise en exploitation) n’est pas faite pour leur redonner de l’espoir. Le passé est sans cesse rappelé mais il ne sem­ble pas qu’il y ait ici la même volonté qu’à l’île d’Yeu ou à Houat souvent citées en exemple de maintenir une activité halieutique. Les raisons en sont obscures; nombreux sont ceux qui parlent d’un man­ que d’initiative mais, faute d’une analyse sérieuse, force est de s’en tenir à des suppositions.

Le phare de la pointe des Chats. © Jos Le Doaré

L’île a pourtant des cartes à jouer, mais la proximité de Lorient, les divisions de la population, un certain fatalisme consti­tuent sans doute de sérieux obstacles qui ne sont cependant pas insurmontables. Certains pourront aussi se demander si cette situation est forcément négative, si ce manque de désir de compétition n’est pas une des raisons de l’ambiance agréa­ble de l’île qui séduit tant les visiteurs.

C’est aux Groisillons qu’il appartient de trouver un équilibre entre un minimum de dynamisme qui assurera l’avenir de leurs enfants et un certain art de vivre. Bien qu’elle soit en relation de plus en plus étroite avec l’agglomération lorientaise, Groix n’en reste pas moins une île avec ses particularités, ses inconvénients mais aussi ses atouts.

Port-Saint-Nicolas, abri naturel au Sud-Ouest de l’île. Selon Bouquet de la Grye, lors des coups de vents de Sud-Est, les caboteurs (qui ne pouvaient accoster à Port-Tudy) mouillaient juste à l’entrée de cette anse; même par vents d’Ouest, la mer y est moins grosse qu’on ne pourrait s’y attendre. © Pierre Artaud/Editions du gabier

Remerciements : Je voudrais remercier ceux qui m’ont permis de réaliser ce travail les pêcheurs qui m’ont accueilli à leur bord ou chez eux essentiellement André et Marie Stéphan, Gérard Orvoen et Joseph Le Dreff et tous ceux qui ont répondu à mes questions. La connaissance du passé de l’île a été permise par l’écomusée de Groix et notamment par jo Le Port. Enfin Yves et Pascale Poizat, du gîte d’étape, ont facilité mes séjours dans l’île.

Bibliographie : Dominique Duviard : Groix, l’île des thoniers, éditions les 4 Seigneurs; Bernard Cadoret, Dominique Duviard, Jacques Guillet, Henry Kérisit : Ar Vag tome I, éditions du Chasse-Marée.