Par Charles Hervé-Gruyer – Parce qu’il voulait que des enfants puissent naviguer sur un beau bateau traditionnel, Charles Hervé-Gruyer est un jour devenu propriétaire d’une solide gabare, la Fleur de Lampaul. Grâce à un important travail de restauration, mené à bien avec l’aide d’amis partageant la même passion et le même enthousiasme, le bateau a bientôt retrouvé son gréement et sa beauté d’origine. Et la gabare a aussitôt pris la mer pour gagner le plus vite possible de quoi assurer son entretien et les besoins de l’équipage, conditions indispensables à la réalisation des projets éducatifs poursuivis. Au moment où, grâce au concours « Bateaux des côtes de France », de nombreuses unités traditionnelles, juste sorties de chantier, vont bientôt être parées à appareiller, l’expérience vécue depuis six ans par l’équipe de la Fleur de Lampaul mérite d’être racontée. C’est un exemple très encourageant, susceptible de faire réfléchir tous ceux qui vont devoir gérer ces bateaux traditionnels. Dans la seconde partie de cet article, la belle gabare nous emmène dans l’archipel des Açores sur les traces des derniers chasseurs de cachalots, qui vivent désormais de leurs souvenirs.

Voici le récit des années vagabon­ des de la Fleur – comme l’appel­ lent ses intimes – quand elle a pris sa retraite et est partie s’amuser en croi­sière avec des gamins pour équipage, al­lant taquiner le cachalot comme d’autres vont traquer le gardon.

Elle est entrée dans ma vie le 15 oc­tobre 1985, très simplement. Une petite annonce parue dans Le Chasse-Marée (bien sûr), un coup de téléphone, une heure de visite et nous nous sommes retrouvés heureux propriétaires de cette énorme coque passablement décrépite. N ‘importe quel être doué de raison aurait réfléchi avant de l’acheter. Nous n’avons pas ré­ fléchi et nous l’avons achetée. A dire vrai, je n’en voulais pas vraiment, de la Fleur, je venais même de vendre mon ancien bateau pour mettre sac à terre. Quant à l’ami qui s’était aussi lancé dans l’aventu­re, il a été obligé d’y renoncer bien vite.

On dit que les bateaux sont de sexe fé­minin. C’est vrai, mais en ce qui concer­ne Fleur de Lampaul, elle n’est pas du gen­re jolie poupée, et ne nous a pas eus au charme. Non. Elle s’est imposée, comme une matrone exigeante et possessive. J’ai plusieurs fois voulu la quitter. Peine per­due, nous vivons toujours ensemble; j’avoue même avoir fini par y prendre goût. Après six ans de vie commune, je crois que je ne pourrai plus me passer d’elle.

La bonne étoile

Alors que je ne voulais plus de bateau, que je n’avais jamais mis les pieds sur un voilier ancien et que je rêvais d’une vie tranquille sur une île, Fleur de Lampaul est arrivée et hop ! changement de cap… comme par magie. Autant vous le dire tout de suite : ce bateau n’est pas com­ me les autres. Il a quelque chose de dif­férent. La Fleur a une bonne étoile. Si vous croyez que j’exagère, lisez ArVag, tome I, et vous verrez que les vieux sa­vaient très bien que certains bateaux sont affligés d’un mauvais sort tenace tandis que d’autres ont une bonne étoile. Le seul problème avec celle de la Fleur, c’est quand elle part briller sous d’autres latitudes. Alors là, la gabare devient une sa­ crée galère. Mais au dernier moment, quand on commence à désespérer, voilà qu’elle revient. C’est pourquoi cette aven­ture, qui aurait logiquement dû couler en­viron tous les six mois (donc douze fois en six ans), fonctionne toujours et même mieux que jamais.

Restaurer un aussi gros bateau, quand on n’a pas le sou et qu’on est privé d’expérience, ça n’est pas plus drôle à vivre qu’à raconter. Le plus triste, ce n’est pas tant les histoires de charpente, de calfat, le choix des arbres pour le gréement et toutes ces questions techniques. Non, il est même souvent vraiment agréable de travailler le bois, d’apprendre les savoir­ faire des anciens, de découvrir des gestes oubliés, les senteurs des copeaux, du bi­tord , du coaltar… Le problème, c’est l’overdose de travail nécessaire pour faire passer ce bateau de l’état décrépit à ce­ lui de fier dundée fendant la mer toutes voiles dehors. Trop, c’est trop. Le chan­tier de restauration prend des années de votre belle jeunesse.

Pourtant, on finit par en voir le bout, même quand on est fainéant. La vraie ga­lère, ce sont les difficultés de trésorerie. Car on ne se rend pas compte, quand on se lance dans la restauration d’un vieux bateau de cent tonnes, que c’est lourd. Très, très lourd. On rêve, mais pour que le rêve flotte, il faut de l’argent. Beaucoup d’argent. Et quand le navire est enfin à flot, eh bien il faut encore un bon paquet de billets pour chaque mille parcouru… et même pour chaque jour passé au port. Soyons franc, et tant pis pour la poésie : dans cette taille de bateau, l’aspect basse­ ment matériel est hélas omniprésent; bien souvent, il gâche le plaisir.

Les copains

Heureusement qu’il y a les copains. Dès les premiers mois du chantier la Fleur est devenue notre bateau. Car il est impen­sable, inenvisageable et aberrant d’imagi­ner mener à bien tout seul une telle en­treprise. Si la Fleur a été restaurée et navigue aujourd’hui, c’est grâce à ces cen­taines d’amis qui ont embarqué dans l’aventure, avec leurs rêves, leur bonne volonté et leurs talents. Des engueulades, il y en a eu et de sévères parfois, mais au­jourd’hui nos souvenirs, ce sont plutôt ces bons moments partagés, ces rencontres étonnantes et ces générosités qui vous laissent parfois tout chaviré. L’aventure de la Fleur, ce n’est pas un défi technique, culturel, socio-économique, encore moins un exploit, c’est une histoire d’amitié.

Quand on parle d’amitié, la bonne étoi­le se met à scintiller comme un gyropha­re. Bon sang, surtout ne les oublions pas, les anciens patrons de la Fleur ! Car ce que nous ne savions pas en la rachetant, c’est qu’elle avait une histoire vraiment particulière. Fleur de Lampaul est une gabare de Lampaul (petit port sur la rive Sud de l’Aber-Ildut), lancée à Camaret en avril 1948 par Corentin Keraudren. A l’époque, la voile était progressivement abandonnée et il n’était pas ordinaire de lancer un tel navire avec un gréement complet. Il faut dire qu’Yves Le Guen, son premier patron, était attaché à la tra­dition. Il a conservé à la Fleur sa voilure jusqu’à sa retraite, en 1975 !

Quant à François Bescond, son deuxiè­me patron, un sablier de l’Aber-Benoît, il a rasé tout ça. Mais il a gardé les ailes de son bateau dans un coin de son cœur et, quand son tour est venu de prendre sa retraite, il n’a pas hésité à les céder à ces petits jeunes qui parlaient de le restaurer. Alors, si aujourd’hui la Fleur a retrouvé très exactement sa silhouette de 1948, c’est grâce à ces deux marins au grand cœur qui se sont lancés dans l’aventure avec autant d’enthousiasme que nous. Ils nous ont ouvert les portes de leur mon­ de : un coin de Finistère où la mer et les bateaux ne sont jamais loin. Et ce mon­ de de la marine en bois est devenu vi­vant, réel, fascinant.

Enfants des villes, nous ignorions tout des voiliers traditionnels; pour moi, la vieille marine, c’étaient des photos poi­gnantes dans les pages d‘ArVag, saisis­santes de beauté, qui vous flanquent une drôle de nostalgie quand on les feuillette le soir à l’escale. Yves et François nous ont fait confiance, ils nous ont adoptés. Et chaque année ils nous font le grand bonheur de venir naviguer avec nous.

La renaissance

Lorsque Fleur de Lampaul est rentrée le 17 octobre 1985 dans le vieux port de Noirmoutier, c’était une immense coque vide, hormis un moteur rouillé et quel­ques tonnes de sable mêlé de gazole. Un an et demi après, pas plus, elle a repris la mer, toutes voiles dehors. Le chantier n’a pas traîné; il ne s’est jamais interrompu, même au cœur des rudes hivers de ces années-là. Quelques artisans travaillaient à bord (mais pas trop, finances obligent), et puis tous ceux qui voulaient. Des bé­névoles, des chômeurs, des « tue », des ob­jecteurs de conscience, de jeunes délinquants… Et une poignée de fidèles amis, tous regroupés au sein de l’association Le Taillevent, créée pour la circonstance.

C’était vraiment dur, mais tout le mon­ de y croyait et ça marchait. Jamais l’hy­pothèse d’un abandon n’a été envisagée. Il faut toutefois signaler quelques pro­blèmes avec l’étoile, car plus on avançait dans la restauration, moins elle brillait. Oh, elle faisait quand même des appari­tions remarquées : la Fleur a ainsi été clas­sée monument historique, puis a gagné le concours des monuments historiques en 1988. Mais il y avait de longues éclipses durant lesquelles on avançait comme des zombies dans un tunnel obscur, épuisés, écrasés de soucis.

Si le projet a marché, c’est grâce aux efforts de tous, mais aussi à l’esprit es­sentiellement pragmatique qui animait l’équipe. Peu de moyens, peu d’expérien­ce mais un désir affirmé de faire pour le mieux, sans amateurisme. Quand on aborde un projet aussi délirant que celui de rendre la vie à un gros voilier d’autre­ fois, mieux vaut en avoir une approche réaliste. Les esprits chagrins vous traitent de matérialiste, mais tant pis: c’est le seul moyen d’ancrer le rêve dans la réalité.

On n’aide que les projets qui marchent, c’est bien connu; les premières années sont donc particulièrement difficiles car il faut faire ses preuves sans secours fi­nancier extérieur. Si la Fleur a navigué si vite, c’est essentiellement pour des ques­tions d’auto-financement. Aucune sub­vention n’ayant été attribuée pendant la première année, il fallait travailler avec le bateau le plus rapidement possible. Cela a été fait dès le premier été (1986); une exposition payante, dans la cale, a été vi­sitée par seize mille cinq cents personnes. Ce premier succès a convaincu quelques partenaires que ce bateau valait peut-être la peine qu’on s’y intéresse.

Les années suivantes ont vu encore de gros chantiers de restauration menés par l’équipage permanent du bateau et des ouvriers professionnels compétents. Les plus gros travaux, et aussi les plus coû­teux, ont été réalisés au fil des ans, avec le soutien financier des Monuments his­toriques et du Conseil général de la Ven­dée. C’est ainsi que le bateau a progres­sivement été entièrement revu : coque, moteur, pont, pavois, cuves, électricité, bande molle, arbre d’hélice, axe de jau­mière… Le gréement étant neuf, nous na­viguons aujourd’hui avec un navire ex­ceptionnellement sain et robuste, armé en première catégorie et homologué comme navire à utilisation collective.

Un bel outil de travail

Avril 1987 est une période charnière. Fleur de Lampaul navigue, mais que va-t­ on en faire ? Car construire ou restaurer un bateau, c’est bien, mais ce n’est que le début de l’histoire ! Et le contexte éco­nomique n’est pas évident pour la vieille marine en France.

Nous n’avons jamais considéré Fleur de Lampaul comme une fin en soi, mais plu­ tôt comme un très bel outil de travail. Je crois que c’est ainsi que les marins pro­fessionnels voient leur bateau : ils n’hésitent pas à le transformer pour l’adapter au contexte socio-économique, voire à changer de métier si un secteur s’avère plus rentable. Tout au long de sa carriè­re, la Fleur a ainsi été transformée, exé­cutant de nombreux trafics selon les époques. Nous aussi avons été opportu­nistes, le souci de faire vivre le navire et son équipage permanent nous amenant à l’utiliser de diverses façons, explorant par­ fois des voies originales.

Mais, s’il est essentiel de savoir s’adap­ter, je pense qu’il est primordial d’avoir un grand projet, un rêve, une vision à poursuivre avec entêtement, même si parfois les vents contraires obligent à lu­ voyer. Notre rêve, c’était de faire de Fleur de Lampaul le bateau des enfants. Les an­ nées précédentes, c’était déjà mon mé­tier : nous naviguions toute l’année avec des jeunes en difficulté. La Fleur offre, de par sa taille et sa personnalité, des possibilités extraordinaires.

Quels chemins ont été parcourus, pour atteindre l’objectif et faire de la Fleur, « un véritable voilier océanographique pour les enfants » ! Nous avons démarré très jeunes – la moyenne d’âge de l’équipage était de dix-huit ans les premières années – et il n’y avait pas grand monde pour nous conseiller. Nous n’avons pas la pré­tention de donner des leçons à qui­ conque, encore moins de tracer une voie toute faite pour d’autres bateaux. Mais, si l’expérience vécue par notre équipe peut permettre à d’autres projets de gagner du temps, voire susciter des idées, nous en serons très heureux.

Rentabiliser le bateau

Nous désirions donc emmener un équi­page d’enfants et d’adultes (douze per­sonnes) dans les mers chaudes, pour de longs voyages consacrés à l’étude de l’en­vironnement marin. Pas la peine de fai­re un dessin, de telles aventures coûtent cher. Et si, en plus, on ne veut faire au­cune sélection par l’argent – la participa­tion aux frais demandée pour les expédi­tions est de trois mille francs par mois pour une prise en charge complète de l’enfant, mais certaines familles donnent moins, en fonction de leurs moyens -, au­ tant dire qu’il faut chercher ailleurs le fi­nancement de telles opérations. La lo­gique est simple : il faut développer un secteur rentable qui couvre le déficit des expéditions. En espérant que, par la sui­ te, celles-ci s’autofinanceront. Il a fallu quatre ans pour y parvenir.

La restauration au quotidien. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

D’emblée, nous avons écarté l’utilisa­tion de Fleur de Lampaul pour des croi­sières courtes. Pas besoin d’être un as du marketing pour réaliser qu’embarquer douze passagers sur un bateau de 31 mètres hors tout, avec six salariés, ne sera jamais rentable, sauf à pratiquer des ta­rifs de charter de luxe qui ne correspon­dent ni à notre désir, ni à la vocation du bateau. Quant aux sorties à la journée, nous n’étions pas très motivés pour ce type de navigation. En fait, ce n’est qu’en 1991 que nous avons démarré des stages courts de découverte du milieu marin. Malgré un taux de remplissage proche de cent pour cent, ces croisières sont défici­taires, mais néanmoins possibles grâce à des subventions et des mécènes.

Quant à espérer un secours providen­tiel de l’Etat, c’est retarder de vingt ans. La crise est passée par là et l’Etat a bien d’autres chats à fouetter; tout au plus peut­ on en attendre un complément de finan­cement, pour des projets utiles à la société, d’envergure suffisante et bien ficelés.

Le partenariat

L’intuition de départ était que l’argent se trouve du côté des entreprises, qui sont donc des partenaires à rechercher. Mais avant qu’une entreprise n’investisse dans le fonctionnement d’un voilier tradition­nel, il faut pouvoir lui prouver très préci­sément qu’elle y trouvera largement son compte. Or ce qui intéresse les entre­ prises, comme du reste l’Etat et les col­lectivités territoriales, c’est la communica­tion, une des clefs de la société moderne. Mais ce secteur est difficile à aborder, ce­ pendant, sans professionnalisme.

Nous désirions arriver à persuader une entreprise que sponsoriser un voilier an­cien se livrant à des activités culturelles et éducatives utiles à la collectivité, serait pour elle aussi rentable, en termes de communication, et moins coûteux que de sponsoriser un bateau de course. Il nous a fallu des années de travail avant d’y par­ venir.

Il existe pourtant des partenaires pres­que naturels pour les bateaux tradition­nels, et plus faciles à aborder que les en­treprises privées. Ce sont les collectivités territoriales : municipalités, Conseils gé­néraux et régionaux. Les voiliers locaux font en effet partie intégrante du patri­moine culturel et économique d’une ré­gion, même si tous les élus n’en sont pas encore bien conscients. Cependant, la Bretagne a pris dans le domaine du pa­trimoine maritime une longueur d’avan­ce et a créé en France une émulation qui, nous l’espérons, bénéficiera au plus grand nombre.

Il reste malgré tout deux obstacles à surmonter avant de bénéficier de subventions de fonctionnement. Le premier est que ces collectivités sont très sollici­tées, surtout lorsqu’on « grimpe » en taille; les dossiers des différents bateaux se re­trouvent donc obligatoirement en con­currence sur les mêmes bureaux. Le deuxième obstacle est que ces institu­tions, si elles investissent parfois dans la construction d’un bateau, témoin culturel de la région, estiment souvent qu’elles n’ont pas ensuite à financer son fonc­tionnement, année par année. Ces don­ nées peuvent changer si le navire de­ mandeur remplit une mission qui profite véritablement à la collectivité. En fait, ce qui intéresse vraiment ces institutions, c’est la promotion. Presque toutes les col­lectivités territoriales sont maintenant do­tées de services de communication, et de budgets destinés à cet usage.

Navire ambassadeur

Les municipalités sont les premières à se doter d’un navire ambassadeur, amé­liorant leur image et valorisant leur patri­moine culturel. La majeure partie des communes littorales vivent du tourisme et il existe un lien très direct entre patri­moine maritime et tourisme culturel de qualité. De plus, le souci de la plupart de ces municipalités est aujourd’hui d’étaler la saison sur la majeure partie de l’année.

En ce qui concerne Fleur de Lampaul, nous bénéficions de partenariats avec la Région des Pays-de-Loire et avec le Conseil général de la Vendée depuis 1987. Des contrats de partenariat précis, stipulant les obligations de chaque partie, sont signés pour chaque opération.

La notion de partenariat nous semble très importante. Elle consiste à ne pas croire que tout nous est dû, du fait que nous faisons naviguer un beau bateau. Nous avons conscience que chaque par­tenaire – entreprise, collectivité territoria­le, média, ministère, Communauté euro­péenne depuis 1991 – nous honore d’une confiance que nous devons mériter, et que nous sommes tenus de lui assurer la meilleure contrepartie possible.

Les réticences que l’on pourrait avoir, a priori, à appliquer les pratiques du spon­soring aux voiliers anciens n’ont jamais été justifiées, en ce qui concerne la Fleur : per­sonne ne nous a demandé de nous trans­ former en hommes-sandwichs. Bien au contraire, ces partenaires soutiennent la Au bon plein et toutes voiles dehors, la Fleur tant, dépassant parfois les onze nœuds ! Sans être aux manœuvres pour des raisons de sécurité et de Fleur pour son utilisation culturelle et édu­cative de qualité (du moins, c’est ce que l’équipe tente de faire!). Presque tous nos partenaires sont devenus des amis avec qui nous avons plaisir à travailler. Depuis 1991, ce sponsoring s’oriente vers un mé­cénat éclairé et durable, avec l’entreprise vendéenne Fleury-Michon qui développe une action en faveur de l’enfant et de l’environnement marin.

Mais, en ce printemps 1987, nous n’en sommes pas encore là et nous avons tout à apprendre. Heureusement, notre bon­ ne étoile y mit du sien. Un jour, deux di­recteurs de la célèbre librairie nantaise Beaufreton sont venus visiter le chantier. L’énorme volume intérieur de la Fleur les séduit aussitôt (nous pouvons accueillir plus de cent-cinquante visiteurs simulta­nément). Deux mois plus tard, nous si­ gnons notre premier contrat, de taille : tout l’été suivant Fleur de Lampaul de­ viendrait « bateau-livre », renouant avec un drôle de cabotage. Dans ses cales, la plus belle des cargaisons, quinze mille ou­vrages, et quinze escales en perspective sur la côte atlantique. La première « Croi­sière du livre » était née. Pendant quatre ans, le caboteur se livrera à ces activités estivales, accueillant ainsi plus de cinq cent mille visiteurs !

Et voilà tracé le destin des années 87 à 90 : croisières d’animation sur les côtes françaises en été, expéditions aux Cana­ ries avec des enfants et chantiers de res­tauration en hiver.

Pourtant, nous nous sommes progres­sivement trouvés acculés dans une im­passe. Malgré l’engagement courageux de l’équipage – composé en partie des en­fants des expéditions – comme marins et cuisiniers, malgré le dynamisme des bé­névoles, nous n’arrivions pas à faire « vi­vre » le bateau et l’association. Les per­manents, sous-payés et pas toujours bien formés pour des tâches aussi diversifiées, étaient obligés d’abattre un travail colos­ al, dans des conditions précaires. Mai.s ces efforts ne suffisaient pas; nos parte­naires demandaient davantage. Plus de professionnalisme, de moyens, de per­sonnel. Il fallait aller plus loin pour tou­cher enfin des budgets conséquents qui auraient mis fin aux problèmes.

Association ou société

La situation était confuse et avait tout d’un cercle vicieux. Aussi, les avis étaient­ ils partagés. Les uns estimant qu’il était décemment impossible d’exiger davanta­ge de travail des bénévoles ou semi-bénévoles, préconisaient de réduire l’activi­té et le niveau d’exigence . D’autres soutenaient qu’il fallait poursuivre enco­re un peu la course en avant, jusqu’à at­teindre un niveau d’activité rentable, tous les efforts de ces années devant norma­lement être récompensés. Au sein du conseil d’administration, la prise de déci­sion devenait difficile. La situation était envenimée par l’administration fiscale qui déniait au Taillevent la qualité d’association à but non lucratif, du fait qu’une partie de ses ressources était commerciale. La crise éclata après l’été 89. Nous étions dans une impasse, une partie de l’équipa­ge se désista, une expédition fut annulée et quelques mois plus tard, malgré l’amitié qui nouait ses membres, le Taillevent fut contraint de cesser ses activités.

Ces difficultés nous obligèrent à fran­chir l’étape devant laquelle nous reculions et à créer une société. Une nouvelle aven­ture se dessinait, à laquelle nous n’étions pas préparés, ignorant tout de ce type de structure. Archipel qui gère dorénavant Fleur de Lampaul, a vu le jour en janvier 1990. Eh bien, nos réticences ont vite été balayées, tant une structure de société s’est avérée mieux adaptée à notre con­ texte. Il n’y a plus d’ambiguïté, Archipel peut exécuter tous les actes commerciaux et passer tous les contrats nécessaires à la bonne gestion du bateau. Et rien n’em­pêche pour autant de mettre la Fleur au service des enfants, nous pouvons même le faire plus qu’auparavant.

Archipel est en quelque sorte l’agence de communication de Fleur de Lampaul, puisque c’est l’axe choisi pour financer les activités du bateau. La petite équipe pluridisciplinaire de permanents polyvalents compte en moyenne quatre marins à bord, et trois à quatre personnes à terre, chargées du secrétariat, de la recherche de financements, des relations publiques, de la communication et de la production des films télévisés (Archipel est producteur des films des expéditions depuis 1991).

Alors, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas si vite ! Lais­sez-moi vous raconter une autre crise, due cette fois au fait que les diverses activités marchent « trop » bien. L’expédition de l’hiver 89-90 avait été particulièrement in­téressante, malgré le mauvais temps pres­que continuel. Les moussaillons étaient rentrés avec des images plein la tête de leurs rencontres avec les cétacés, images que l’on retrouve dans un film et un livre, appelés Les enfants dauphins et diffusés tous deux par Gallimard Jeunesse.

Quant à la campagne d’été suivante, le « Festival de la Mer », c’était un plein suc­cès. Cette opération, pour la première fois, était rentable. Mais ces deux pro­ grammes (expéditions et croisière d’ani­mation) étaient si différents et devenaient chacun si complexe et exigeant qu’il fal­lait choisir : nous ne pouvions continuer à mener les deux de front dans une même année. Il fallait se spécialiser. C’était un peu un choix entre « le rêve » – les expéditions, les enfants, les baleines – et les moyens de réaliser ce rêve – les campagnes d’été, qui remplissaient la cais­se du bord.

Le voilier des enfants

J’avais beaucoup réfléchi. Ce qui m’intéresse profondément, c’est mon métier d’éducateur, infiniment plus que de jouer au petit chef d’entreprise ou de faire des relations publiques. Pour être franc, la Fleur me pesait et je pensais souvent aux moyens de m’en séparer. Les satisfactions- de taille – qu’offrait le bateau ne com­ pensaient pas les problèmes et le stress permanent que provoquait son utilisation. D’où l’idée simple de vendre la Fleur, pour acheter un bateau plus petit et con­tinuer les navigations avec des enfants, sans problèmes d’argent.

Sur ces entrefaites, certaine revue d’histoire et d’ethnologie maritimes publia un communiqué du Britannique Mike John­ son qui désirait changer sa petite goélet­te Mary Bryant pour un dundée breton. Je lui écrivis pour lui dire que si mon dun­dée lui plaisait, sa goélette me convien­drait tout à fait. La réponse ne se fit pas attendre : Mike arrivait avec Mary Bryant.

Et voilà, c’était tout simple… Simpliste même, car quand j’annonçai cela à l’équi­page, je vis aux regards noirs qui m’en­touraient que j’avais tout simplement ou­blié que la Fleur était pour eux bien plus qu’un instrument de travail, elle était aus­si leur bateau, leur vie. Nedjma, qui tra­vaille à bord depuis cinq ans, menaça de me jeter par-dessus bord. Bref, c’était la Bérézina, la mutinerie.

Mike prit bien la chose. « Puisque c’est comme cela, dit-il, c’est nous qui vien­drons naviguer de conserve avec la Fleur, avec notre prochain bateau ». Siobhan, sa fille de dix ans, mit même son sac à bord pour l’expédition suivante, que je vais bientôt vous raconter, c’est promis !

La Fleur est possessive : on ne se dé­ barrasse pas d’elle comme cela ! Puisque nous étions condamnés à vivre ensemble pour de nombreuses années, autant que ce soit pour le mieux. Aux terrasses des bistrots, durant les rares moments de ré­pit de ce Festival de la Mer 90, nous avons cogité dur, avec Nedjma et Na­thalie, qui sont les piliers de l’équipe. Nous avons décidé d’arrêter tout simple­ ment les campagnes estivales qui nous embêtaient, pour nous consacrer entière­ ment à ce qui nous passionnait, l’étude de l’environnement marin avec des en­fants. Fleur de Lampaul deviendrait donc le premier « voilier océanographique des enfants », embarquant des enfants et des scientifiques de différents pays d’Europe. Sa nouvelle mission étant de sensibiliser les jeunes Européens à la protection du milieu marin.

Les enfants apprennent rapidement à s’occuper pars, exige une très bonne coordination et de la ner ou border, quand le vent est dans les voiles. des petites voiles, trinquette et artimon. Le foc et le flèche sont d’un maniement plus complexe, et la grand voile, qui pèse plus d’une tonne avec les es- force physique, malgré l’aide d’un guindeau hydraulique. Sur un tel bateau, on apprend vite qu’on ne peut pas faire grand chose pour hisser, ame-Le barreur qui sait les déventer juste ce qu’il faut au moment opportun est alors un équipier apprécié. © Charles Hervé-Gruyer et Nedjma Berder/Archipel-Films Kodak

Ce projet ambitieux est officiellement lancé en septembre 90, avec au program­me une série d’expéditions sur quatre ans, à travers quatre continents. Explorer, mais aussi raconter, pour élargir l’audience de ces aventures à des millions de personnes, en France et hors de nos frontières : l’ac­cent est mis sur la communication avec des films vidéo, des livres, des reportages, des émissions radio, des expositions… La priorité est, résolument, la réalisation de documents pédagogiques sur l’environne­ ment, donnant une large part au regard des enfants eux-mêmes.

Cette idée de « voilier océanographique os espérances. Fleur de Lampaul a béné­ficié en 1991 du soutien d’éminents scien­tifiques, de la Communauté européenne, de huit ministères, d’entreprises, d’insti­tutions et de nombreux médias. Comme quoi cela vaut le coup de suivre ses rêves. Mais le plus beau, c’est le bonheur des enfants à bord, que ce soit en compagnie des cachalots des Açores ou le long des côtes françaises, durant les stages courts. Nul doute, la Fleur est leur bateau. Et son aventure commence à peine.

Quel avenir pour les bateaux traditionnels ?

En conclusion de cette première partie, pourquoi ne pas aborder franchement une question qui ressurgit régulièrement, com­me le serpent des mers, dans les conversations entre les responsables de projets. Puisqu’en France, les quelques gros voi­liers anciens actuels survivent difficile­ ment, y a-t-il de la place pour la dizaine de nouvelles unités de taille importante nées du concours « Bateaux des côtes de France » ? Comment vivront-elles ?

Il semble que l’on puisse résolument regarder l’avenir avec optimisme car les difficultés actuelles ne viennent pas d’un marché saturé, mais plutôt d’une absen­ce de marché. Il y a potentiellement cin­quante millions de Français prêts à em­barquer sur des voiliers traditionnels, mais pour l’instant la majorité d’entre eux ne sait même pas qu’ils existent . Il faut donc créer ce marché, aller à la rencontre du grand public.

Quand on a su faire renaître un type de navire oublié, on a les capacités pour le faire naviguer. Voici quelques suggestions qui peuvent sans doute être utiles. D’abord, ne pas hésiter à « rêver grand », à proposer des projets sortant de l’ordi­naire. Etre créatif, imaginatif : il y a beau­ coup de métiers sur la mer, et cette di­versité doit se retrouver dans l’exploitation des voiliers anciens. Les bateaux ont peut­ être intérêt à se spécialiser dans un cré­neau original, qu’ils maîtriseront et ex­ploiteront à fond. Ils éviteront ainsi de trop se concurrencer.

Actuellement, le monde de la marine en bois est attaché à des valeurs d’entrai­de et de coopération, plus qu’à la com­pétition sauvage qui régit notre société marchande. Cette différence de plus est encore un atout pour inscrire les voiliers traditionnels de façon déterminante dans le paysage maritime français.