Par Bernard Vigne – Son premier métier de prothésiste dentaire lui a appris la minutie et le sens de la matière. Deux qualités que l’on retrouve dans ses dessins et ses maquettes de bateaux ou d’avions d’un autre temps, petits chefs-d’œuvre d’authenticité avec ce supplément d’âme qui leur insuffle la vie.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Automne 1982, Le Chasse-Marée numéro 5. Eh oui ! je suis du genre qui conserve, les belles revues comme les vieilles bouteilles. En deuxième de couverture, j’y redécouvre deux portraits de bateaux – Le Cerf, cotre de guerre de la Marine royale, vers 1780, et une bombarde à Saint-Tropez – extraits d’un ensemble se six posters intitulé Prestige de la vieille marine, le tout pour 425 francs, franco de port, si vous voulez tout savoir. Six portraits de bateaux réalisés à la plume et à l’aquarelle par Jean Bellis, qui marquent le début d’une longue série. Aujourd’hui, quelques milliers de dessins plus tard, l’artiste fidèle à sa table à dessin, crayonne, encre et aquarelle toujours, bateaux et avions.

Né à Annecy (Haute-Savoie), il a failli périr noyé dans le lac éponyme à l’âge de quatre ans, un bon début pour une carrière, somme toute, un peu maritime. « Mon père était copropriétaire d’un grand hôtel au bord du lac, l’Abbaye de Talloires. Il était responsable des activités nautiques que l’établissement proposait à sa clientèle, à bord de barques, périssoires et canoës… Un dimanche, j’étais dans une barque avec mes parents. Comme mon père venait tout juste d’apprendre à nager, il a plongé du bateau. C’était un gaillard, aussi la barque a fait une brusque embardée. Et moi, tout petit, tout léger, déséquilibré par ce mouvement, je suis tombé à l’eau et j’ai coulé aussitôt à pic. Bien sûr, mon père, tout heureux de nager sous l’eau, n’entendait pas les cris de ma mère… Mais si je suis là pour te raconter cela, c’est que l’histoire s’est bien terminée. D’ailleurs, j’ai toujours aimé l’eau, la mer et aussi le vent. J’ai navigué un peu partout, sur les lacs, les rivières et la Méditerranée, j’ai fait de l’aviron, de la randonnée nautique. Aujourd’hui encore, je possède un canoë, un kayak de mer, un semi-rigide en Corse, et je fais souvent des croisières avec des amis. »

Soigneux, précis, méticuleux, comme un prothésiste dentaire

Plongeur sous-marin, Jean Bellis a aussi participé à des chantiers de fouilles subaquatiques dans le lac d’Annecy. Avec son club, il a découvert, à Duingt, les vestiges d’une cité lacustre vieille de deux mille cinq cents ans.

Jean Bellis lors de la dernière Escale à Sète. © Bernard Vigne

De ses humanités, il nous dit peu, sinon son manque d’intérêt pour les études – « excepté le français et le dessin » – et son goût pour le travail manuel et la chose bien faite. Il entre dans la vie active avec un diplôme de prothésiste dentaire et se spécialise bientôt en orthodontie. Bref, rien qui a priori prédispose à une carrière artistique… « Et pourtant, nous dit-il, c’est ce métier qui m’a appris à être soigneux, précis et méti­culeux dans mon travail. J’ai manipulé et utilisé de nombreux matériaux, la cire, le plâtre, l’acier, la résine, l’or même. J’en ai gardé une grande habileté manuelle, un trait précis et un sens des formes et des volu­mes. Autant de compétences que j’utilise aujourd’hui quotidiennement. »

La Haute-Savoie et les montagnes, c’est bien beau, mais ça manque un peu de soleil. Aussi, en 1968, après avoir découvert la Corse au cours d’une randonnée en kayak de mer, Jean choisit de s’établir à Ajaccio où il exercera pendant plus de vingt ans, avant de changer complètement d’activité.

Passer du métier de prothésiste dentaire à celui d’illustrateur de marine, voilà une réorientation professionnelle singulière. « En fait, j’ai toujours dessiné, des avions, des bateaux imaginaires. J’ai aussi toujours construit­ des modèles réduits, et pas seulement de bateaux. À Ajaccio, j’ai réalisé­ de nombreuses maquettes d’immeubles pour des architectes. En fait, la décision de me consacrer à l’illustration vient d’une rencontre avec l’écrivain Jean Tur. »

Dans les années soixante-dix, ce romancier publie une trilogie intitulée Les Mémoires d’Arkonn Tecla (L’Archipel des guerrières, La Harpe des forces et Le Sterne doré). Ces livres illustrés par l’auteur lui-même appartiennent à un genre aujourd’hui appelé héroic fantasy (« héroïque merveilleux »), mais l’expression n’existait pas à l’époque ; on parlait simplement de littérature fantastique. C’est la découverte de cette œuvre qui incite Jean Bellis à se lancer dans l’illustration. Enthousiasmé, il se rend à Casablanca pour rencontrer l’auteur. Le courant passe entre les deux hommes et Jean Tur encourage vivement son admirateur à tenter l’aventure.

Des voiliers de fiction aux navires historiques

Ses premiers dessins représentent des embarcations fantastiques, avec des carènes effilées comme des cimeterres et d’immenses voilures réparties sur de nombreux mâts ou antennes ; on sent l’influence de la voile latine et du gréement des grandes galères méditerranéennes. Le résultat est superbe, gracieux et poétique ; ce ne sont pas des bateaux de rêve, mais des bateaux pour faire rêver. La précision des détails et l’harmonie de l’ensemble créent l’illusion du vrai ; on se laisse prendre.

De gauche à droite -Les ports de Quiberon, Sainte-Maxime. © Jean Bellis

Dans le même esprit, l’artiste réalise des maquettes de ses bateaux de fiction. Des petits chefs-d’œuvre de minutie, mettant en évidence sa maîtrise des matériaux. Cha­que coque fourmille de détails : safrans, dérives, annexes sont à poste avec toutes les manœuvres. Bien souvent la maquette est présentée en diorama, au mouillage près d’une île tout aussi imaginaire.

Ce travail, exposé en divers endroits, rencontre un bon accueil. Jean est pourtant un parfait autodidacte en matière artistique ; il n’a jamais pris un cours de dessin de sa vie. En revanche, il s’est souvent déplacé pour aller à la rencontre de ses confrères. Dès la sortie des Passagers du vent, il monte à Paris rendre visite à François Bourgeon et lui montrer son propre travail. Il se rend aussi à Grenoble aux éditions des Quatre Seigneurs, et réalise quelques couvertures du Petit Perroquet. Son talent est remarqué par les historiens Jean Boudriot et Jean Randier, qui lui confient des travaux d’illustration.

Il dessine ainsi le cotre Le Cerf, déjà mentionné, La Vénus, vaisseau de soixante-quatorze canons, et le brick Le Cygne. « Grâce à la documentation réunie par les auteurs et à la qualité des dessins d’architecture navale, avoue-t-il, ce n’était pas trop difficile pour moi de réaliser un portrait convain­cant. D’autant que je n’ai aucune prétention ; je me considère comme un illustrateur et non comme un peintre de marine. Bien sûr, j’ai une grande admiration pour les Roux, les fameux peintres de marine marseillais, ils restent la grande référence, mais mon travail est différent. Quand je représente un bateau, il se passe toujours quelque chose à bord. On met la chaloupe à l’eau, quatre ou cinq matelots amènent le foc ou serrent le hunier. Je mets de la vie un peu partout ; j’y tiens, c’est un peu comme ma signature. »

Au début des années quatre-vingt, Jean Bellis est également sollicité par la rédaction du tout nouveau Chasse-Marée. Ses portraits de bateaux, avec ceux d’Henry Kérisit, consti­tuent le premier fonds du catalogue de posters de la revue. Très rapidement, l’artiste voit les commandes affluer. Le musée d’Ethnographie de Bastia lui propose de réaliser une série de dessins sur les « marines » et les ports corses.

Les ports de France et leur patrimoine emblématique

Conforté dans cette nouvelle activité, Jean Bellis entame alors un projet de grande envergure : représenter l’ensemble des ports des côtes de France, avec leurs bateaux emblématiques au temps de la voile au travail. Commence ainsi un intense travail de recherche documentaire. Heureusement, la période concernée – le tournant du xixe siè­cle – est aussi celle où la carte postale est en plein développement, ce qui facilite le travail.

La Vénus, frégate de trente-quatre canons lancée à Brest en 1782. © Jean Bellis

Installé devant une grande planche de 80 centimètres sur 60, le dessinateur, crayon en main, commence par planter le décor : les quais, les immeubles, les églises, les commerces, les estaminets, tout un ensemble qui donne une vision précise de l’ambiance portuaire de l’époque. Ici et là quelques silhouettes, badauds, pêcheurs, lamaneurs, matelots, font vivre le lieu. Les bateaux viennent après, amarrés aux quais ou en manœuvre, avec toujours du mouvement, une chaloupe qui traverse, un déchargement de futailles, bref, tout ce qui fait la vie d’un port en pleine activité.

Quand tout est en place et que le dessin au crayon lui convient, l’ensemble est passé à l’encre de Chine, à l’aide d’une plume très fine pour pouvoir traiter les détails avec une grande précision. Une fois terminée, la planche, réduite, sert de base à la réalisation de posters ou de cartes de correspondance couleur sépia ou aquarellées, qui seront reproduits et destinés à la vente.

Car Jean Bellis vit de sa plume, si l’on peut dire. Il gère une petite entreprise familiale dont il est à la fois l’ouvrier, le directeur artistique et le responsable commercial. Aidé de Claire, son épouse, qui assure le secrétariat, il maîtrise toute la « chaîne de production ». Pendant longtemps il a même assuré, grâce à son frère qui connaissait le métier, l’impression offset de ses œuvres. Aujourd’hui – il faut vivre avec son temps, tout de même –, la reproduction est assurée par une imprimante numérique opérée par Thomas, son fils infographiste. Pour assurer la commercialisation de son travail, Jean participe à des expositions ainsi qu’à nombre de manifestations maritimes. Pendant vingt ans, il a ainsi présenté ses œuvres sur le stand du Chasse-Marée au Salon nautique de Paris.

En 1987 Jean Bellis quitte la Corse et s’installe dans une belle maison en bois tout près de Toulouse, où son frère s’est établi récemment. Les enfants ont grandi, il faut penser à leurs études supérieures. Le prothésiste a définitivement tourné la page de l’art dentaire et se consacre désormais exclusivement à l’illustration. À ce moment-là, il a réalisé près de trois cent cinquante planches représentant l’ensemble des ports des côtes et fleuves de France, une somme qui suscite la publication de Ports de France, ouvrage présentant une sélection de soixante­ planches dûment légendées par l’auteur.

Dans le même temps, il poursuit son travail d’illustrateur de marine. Il réalise ainsi des dessins pour le musée Lapérouse d’Albi, et illustre les livres de Gilles Fortineau et de Gérard Delacroix. Pour le plaisir, il peint également une série d’aquarelles de bateaux du xixe siècle. Ses œuvres passent les frontières. Des expositions sont organisées à Florence, Bristol, Louvain, Gand… Quelques-unes de ses maquettes sont visibles sur l’île de Jersey et plusieurs de ses dessins ornent les murs d’un musée d’Osaka, au Japon. Bref, une carrière quasi internationale.

Le maquettiste invente le bateau-moule

Toutes ces activités n’empêchent pas le dessinateur de garder un petit espace pour des travaux plus intimes. Maquettiste dans l’âme, il réalise une belle collection de modèles. Il a ainsi imaginé une série de « bateaux-moules » dont la carène est constituée d’une coquille de ce bivalve garnie d’une quille et d’un étambot. Le pavois et le pont viennent ensuite, puis le gréement, et l’on aboutit ainsi au modèle (très) réduit d’une embarcation qui ne déparerait pas sur les côtes de France. D’ailleurs le musée de la Pêche de Concarneau a fait l’acquisition de quatre de ces bateaux-moules.

Le Dornier Do 14 construit en Allemagne en 1936. Ce prototype expérimental d’hydravion transocéanique restera sans suite. © Jean Bellis

Pour ces maquettes, Jean utilise de grosses coquilles et tous ses amis qui voyagent ici et là ont à cœur de lui rapporter les plus gros spécimens des mers du monde. Lors d’une exposition à l’occasion de la Nioulargue de Saint-Tropez, les organisateurs, séduits par ces bateaux-moules, ont décidé d’en faire les prix attribués aux vainqueurs. Et pour faire face au succès de cette série, son créateur a formé un artisan, Jean Guillaume, qui depuis vingt-cinq ans réalise des bateaux-moules à Belle-Île-en-Mer.

En venant vivre près de Toulouse, Jean Bellis a aussi voulu s’approcher du haut lieu de l’aéronautique, car l’aviation est une autre de ses passionss. Pendant dix ans, en Corse, il a pratiqué intensément le deltaplane, un engin aujourd’hui supplanté par le parapente, mais qui a ouvert les chemins du ciel à une foule d’amateurs de sensations fortes. Il a toujours dessiné des avions, et Toulouse, c’est Latécoère, l’aéropostale, Mermoz, Saint-Exupéry, encore une belle aventure.

C’est par une affiche d’exposition commandée par la famille Latécoère qu’il entame son travail d’illustrateur d’aviation. Il se met ensuite à dessiner des hydravions. La grande époque de ce type d’appareils se situe dans l’entre-deux-guerres, la documentation ne manque pas. Toujours avec le même souci du détail et de la précision, les engins sont représentés in situ, avec les camions-citernes, les pilotes et na­vigateurs, autant d’éléments qui permettent de bien situer l’avion dans son temps et dans son environnement. Il dessine ainsi plus de quatre cents modèles d’hydravions d’une remarquable authenticité.

L’Oiseau des Îles, un projet présenté par Jean Bellis à un concours de plans en 1989. © Jean Bellis

Comme les portraits de bateaux, ces dessins d’hydravions sont déclinés en posters et cartes de correspondance aquarellées. Dès lors, l’illustrateur ajoute à sa tournée des manifestations nautiques celle des grands événements aéronautiques. Ainsi se rend-il tous les deux ans à Biscarosse, lieu d’un rassemblement international d’hydravions.

Bien sûr, l’artiste ne limite pas son domaine d’inspiration aux seuls engins flottants. Les avions ne tardent pas à suivre – un bon millier de portraits –, puis les hélicoptères. Actuellement – centenaire oblige –, il s’emploie à illustrer plusieurs ouvrages consacrés aux avions de la Grande Guerre.

Voilà une vie bien remplie. À soixante-douze ans, Jean Bellis continue à s’installer chaque matin devant sa table à dessin. Le crayon toujours alerte, il dessine inlassablement, trouvant même le temps de réaliser quelques aquarelles pour offrir à ses amis. En 2009, il a été nommé chevalier de l’Ordre national du mérite maritime, distinction qui couronne une longue et belle carrière.

Son seul regret concerne un beau projet baptisé L’Oiseau des Îles. En 1989, Le Chasse-Marée avait lancé un concours de plans pour des bateaux voile-aviron. Dans ce cadre, Jean Bellis, sollicité par un jeune charpentier, avait dessiné une embarcation dont les formes et le gréement s’inspirent de ses bateaux imaginaires. Un élégant voilier à fond plat, doté de dérives latérales, arborant un gréement latin généreux et fractionné avec un tapecul à livarde et un cerf-volant, mais un bateau inclassable, même si l’on peut y reconnaître une forte influence méditerranéenne. Il reste de ce projet un plan et quelques beaux dessins. Qui sait ? peut-être qu’un jour quelqu’un se lancera dans l’aventure et que l’on verra le bec de cet improbable Oiseau des Îles sortir d’une calanque.