Fécamp, un port en chansons

Revue N°306

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp
Cette « équipe des pieds noirs » a été photographiée à Fécamp vers 1930. 
Selon Pascal Servain, spécialiste du patrimoine fécampois, il s’agit très probablement 
des mécaniciens ou des chauffeurs 
d’un chalutier ou d’un drifter, fileyeur à vapeur. Noter l’harmonica du marin de droite. © coll. Pascal Servain

par Michel Colleu – La vie populaire du quartier maritime de Fécamp a séduit, dès le XIXe  siècle, les peintres et les écrivains, rejoints ensuite par les folkloristes et les anthropologues. Les témoignages recueillis brossent le portrait d’un monde où le chant est inséparable du travail, lien intime qui perdurera jusqu’à la fin de la grande pêche morutière.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

Fécamp est l’un des quatre quartiers maritimes de Seine-Maritime avec Le  Havre, Rouen et Dieppe.

Cernées par les falaises et isolées du plateau cauchois au fond de leurs « valleuses », les populations du quartier maritime de Fécamp – qui comprend également Saint-Valéry-en-Caux et plusieurs ports d’échouage comme Yport – évoluent en autarcie jusque dans les années 1820. À cette époque, les peintres et les écrivains romantiques y découvrent des mœurs pittoresques, témoignant d’un paysage social marqué par la pratique collective du chant. « J’oubliais de te dire qu’à Fécamp, j’avais vu la pleine mer par la pleine lune, écrit Victor Hugo à sa femme le 10  août 1835. Magnifique spectacle. Il y avait un navire norvégien qui sortait du port avec ces chants de matelots qui ressemblent à des plaintes. Derrière moi, la ville et son clocher entre deux collines ; devant moi, le ciel et la mer perdus et mêlés dans un clair de lune immense ; à droite, le fanal du port à lumière fixe ; à gauche, les grands blocs d’ombre d’une falaise écroulée. J’étais sur un échafaudage du môle qui tremblait à chaque coup de lame. »

Soixante-dix ans plus tard, c’est l’apogée de l’armement de voiliers de pêche à Fécamp. En 1903, soixante-treize trois-mâts appareillent pour une campagne morutière, tandis que trente-quatre dundées arment au hareng. Trois mille marins embarquent, quand la ville compte quinze mille habitants. Hormis quelques Bretons – essentiellement de Paimpol ou de Saint-Malo –, les armateurs et les capitaines recrutent leurs équipages dans les villages alentour, d’Étretat ou Yport, au Sud, à Senneville, Életot, Saint-Pierre-en-Port, Saint-Martin-aux-Buneaux et Saint-Valéry-en-Caux, au Nord.

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

Dans le port de Fécamp, on reconnaît au premier plan le terre-neuvier Jeanne d’Arc, un trois-mâts goélette construit en 1896 à Binic (Côtes-d’Armor) et amené en Seine-Maritime un an plus tard pour l’armateur Pierre Monnier. © cap/Roger-Viollet

Dans tous ces bourgs où les inscrits maritimes sont en nombre, on partage une culture populaire orale. Et le chant y tient d’autant plus de place que la musique instrumentale est inexistante. Même les danses se font au son de la voix ! « C’est l’hiver qu’on dansait en rond, quand les marins étaient rentrés de Terre-Neuve », se souvenait Delphin Lhommet, un pêcheur de Saint-Pierre-en-Port né en 1887. « On usait une paire de sabots à danser dans la rue, racontait Émile Fréger, de la même commune. C’était trois pas dans un sens et puis trois pas dans l’autre ; et on giguait !

« On chantait par exemple :

« C’est à Miquetot tout près d’Angerville

« Il y a de certains gars qui font l’amour 

aux filles

« J’aime l’amour lanla

« J’aime l’amour les filles »

Ce « pas de trois », comme l’appellent certains danseurs, n’est pas spécifique au pays de Caux selon Jean-Michel Guilcher, un ethnologue venu l’observer en 1977, qui a reconnu dans cette ronde le pas caractéristique du branle double pratiqué à la Renaissance et décrit en 1589 par Thoinot Arbeau dans son Orchésographie. Une ronde à trois pas qu’on trouve d’ailleurs aussi en Bretagne et en Vendée, où elle est principalement pratiquée dans les communes littorales. « Quelle que soit l’origine de la danse ronde aux trois pas, précise le chercheur, les marins ont manifestement joué un rôle de premier plan dans sa propagation. »

De très nombreux chants « à répondre » soutiennent cette danse, nourrissant le répertoire utilisé au travail, à terre ou en mer. Un vers est lancé par un meneur, puis repris par toute la communauté :

Soliste, puis chœur :

Je voudrais être petite alouette grise

Soliste :

Je volerai sur les mâts des navires

Tous ensemble :

Pousse fort va-t-a vient

Couché tard levé matin

Soliste, puis chœur :

Je volerai sur les mâts des navires va

Soliste :

J’écouterai ce que les marins disent

Ce double usage a permis à un vaste répertoire ancien de perdurer dans le milieu maritime fécampois : quand la pratique régulière de la ronde a cessé, vers 1914, les pêcheurs harenguiers et morutiers ont continué à les utiliser à bord. « Il suffisait qu’un type sache réellement bien enlever un air pour donner de l’entrain et on répétait tous », précise le capitaine Eugène Védieu. C’est ainsi qu’en juin  2018, l’Yportais Joseph Delaunay a pu transmettre, entre autres, un chant à danser appris en 1956 à bord du chalutier Jacques Cœur et dont le refrain plaisait bien aux marins :

Dimanche après la messe

Monsieur le curé vint chez nous

Entrez entre mon père

Entrez Monsieur le curé

Il la secouait couait couait couait

Il la secouait tant qu’il pouvait

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

Chez Ledun, à Fécamp, en 1931, les femmes emballent les harengs… sous l’œil des hommes, qui ne manquent pas non plus de regarder l’objectif du photographe, François Kollar qui entame alors son œuvre majeure, La France travaille. © François Kollar/Bibliothèque Forney/Roger-Viollet

“ça commençais par un cantique, ça finissait en chanson paillarde”

Les femmes, qui chantent aussi dans la ronde, utilisent ce répertoire pour agrémenter leurs longues journées d’un travail répétitif dans les boucanes. D’autant que « plus que tu chantais, plus que tu travaillais ! », indiquait Suzanne Bisson.

Yvonne Cuvier a trimé dès l’âge de 14 ans, en 1951, dans les ateliers de laçage de chaluts de Saint-Pierre-en-Port. « Quand on a le fil dans les mains à lacer et à tirer, on revient le matin les mains pleines d’échardes : on a versé des larmes ! Mais quand on travaille à la main, qu’est-ce qu’on fait ? On chante ! Il y avait quatre marins qui avaient plus de soixante-quinze ans qui venaient monter le chalut. Ils chantaient et puis ils racontaient des histoires : c’était pas triste. Le père Pasquet, c’était une mine d’or ; ça commençait par un cantique, ça finissait en chanson paillarde : ça ouvre les oreilles ! Toutes les chansons paillardes que j’ai entendues, c’est lui ! » Comme ce « petit bonhomme à quatre pattes sur un cochon » qui « entend tirer le canon » et en a si peur qu’il « chia dans son pantalon ».

Durant la première moitié du XXe  siècle – et parfois au-delà –, les saurins et les filetières des boucanes de Fécamp travaillent encore comme le décrit en 1769 Duhamel du Monceau dans son Traité général des pesches. Depuis toujours, on y chante. « Le lieu de travail des filetières se trouve souvent au premier étage de la boucane, raconte le charpentier Léonce Bennay. Le travail s’exécute autour de tables dégoulinantes d’huile. Il consiste à tirer deux filets sur chaque hareng en faisant le moins de déchets possible et en ne laissant ni peau ni arête. On ne voit pas passer le hareng dedans leurs mains, tellement elles sont habiles. Les rogues sont mises de côté, elles seront conditionnées en barriquots pour être vendues comme amorce pour la pêche à la sardine. Ensuite, c’est l’emballage par 125 grammes ou en “kilo” dans des boîtes en bois. Souvent, en pleine saison, ces femmes sont appelées à faire des veillées. Malgré la dureté des conditions de travail, elles n’engendrent pas la morosité, les filetières : ce sont des gaillardes qui n’ont pas la langue dans leur poche et à qui il ne faut pas en conter. »

« Les manches retroussées, les pieds dans les sabots, elles chantent parfois de longues mélopées évoquant la campagne et la mer, mais le plus souvent, hélas, quelques refrains stupides évadés d’un café-concert », écrit Marcel Hérubel en 1912, décrivant le travail à la boucane Malandain sur le Grand Quai. Si tous les répertoires sont de mise, souvent on aime entonner en chœur des chansons sentimentales, comme cette romance du premier tiers du XIXe  siècle :

J’avais seize ans quand tu m’as trouvée belle,

Tu m’as ravi ma beauté ma fraîcheur

Mais maintenant je ne sais plus te plaire,

D’autres que moi auront fait ton bonheur.

Des chants pour haler, déhaler, ou pour compter

Les chants ont aussi leur place dans la vie grouillante du port. On les entend dans les bars notamment, comme le raconte Léonce Bennay qui se souvient de vieux charpentiers de marine entendus dans son enfance en 1910. « C’étaient nos maîtres, nos professeurs. Certains avaient fait leur tour de France. Ils connaissaient le métier et toutes les combines de charpentiers sur le bout des doigts… Et, le samedi, quand ils avaient “touché leurs 80 sous”, ils allaient prendre leurs petits bols de café et payer leurs dettes de la semaine, et souvent ça chantait. La semaine terminée, nous, les jeunes, on suivait, et “je te paye une rincette si tu nous chantes une chanson que l’on ne connaît pas”. Ces chansons s’étaient transmises de génération en génération, et toutes étaient un peu anarchisantes. »

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

Déchargement de morutiers à Fécamp, en 1925. © Albert Harlingue/Roger-Viollet

Au retour des campagnes de pêche, les types de chants se succèdent au fil des opérations à effectuer. Ce sont d’abord des chants de halage pour faire remonter la passe d’entrée du port au voilier. Le 28  août 1926, Charles Chantelot, qui a alors treize  ans, assiste à l’arrivée du trois-mâts Marité à Fécamp après une campagne particulièrement fructueuse et courte. « Les marins ont fait passer une amarre sur chaque jetée, et une équipe de gens a tiré le navire en chantant : “Aye aye hé, Chalimé, Hardi mes fillots.” »

Les quelques chants de halage menés « à la cordelle » ont des spécificités mélodiques étonnantes, et des refrains avec onomatopées, tel celui transmis par Madame Pollet, de Fécamp : « Je m’en vais couché avec ma femme à ce soué, Aloué la falaoué. »

Puis viennent les chants à déhaler. Cette fois, les haleurs sont immobiles et embraquent sur une aussière. « On rentrait par l’arrière premier, raconte le capitaine Raymond Martin. Parce que le bassin Bérigny était plein de navires, alors on ne pouvait pas éviter après. […] Et on chantait des chansons :

« À vous les jeunes gens

« Qui allez voir les filles

« Ne faites pas comme moi

«Quand j’allai voir la mienne

« La Bordelaise la

« La jolie Bordelaise

« Tout le monde regardait les hommes chanter, qui rentraient de huit mois sans avoir vu la terre. Toute l’assistance reprenait la chanson avec nous. »

Enfin, c’est le tour des chants à compter : « Une fois amarré, avec toute la salaison qui était là-dedans, il y avait l’odeur du bateau, raconte Michel Desjardins. Le lendemain c’était la fourmilière autour : on déchargeait ». Lorsque le déchargement se fait à bras d’hommes, les dockers ou les marins chantent une mélopée servant à compter les « mannées » de poisson (poignées de poissons) qu’ils se passent en faisant la chaîne :

En voilà une – Une !

La jolie une

Un s’en va ça ira

Deux s’en vient

Tout va bien.

En voilà deux – Deux !…

Et quand le moment de rembarquer est venu, la Saint-Pierre des marins réunit toute la population fécampoise autour de ceux qui vont prendre la mer. Les équipages se rendent alors à la chapelle de la Côte de la Vierge pour y chanter le cantique de Notre-Dame de la Garde afin qu’elle veille sur les marins. Ce cantique créé en 1678 est toujours chanté aujourd’hui.

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

À Fécamp, au Grand quai, les terre-neuviers sont en passe de prendre la mer. De part et d’autre d’un des mâts de la goélette au premier plan, remarquer les doris empilés par quatre sur leurs chantiers. © coll. Chasse-Marée

Les chants “à curer les runs”, un cas spécifique

Sur les grands dundées harenguiers, la principale occasion de chanter est le relevage des filets. « Le filet arrivait sur le travers du bateau, et tout l’équipage était là, précise Jean Langaney. Généralement, on mettait trois heures à virer nos filets et à secouer les poissons. Une équipe tirait trente-huit lais ; on appelait ça “au nœud”. L’équipe de relais revenait. C’est là que les gars chantaient des chansons en tirant. » La même technique est de mise sur les « drifters » – vapeurs pêchant au filet maillant dérivant (CM 86). Les grands filets à hareng y sont remontés à la main, et secoués au rythme des chants, comme celui-ci, également apprécié pour la danse :

Ah nous étions bien trente

Au service du roi

Pour l’amour d’une jeune fille

Maluron lenfan malurette

Nous avons déserté

Maluron lenfan maluré

À bord des voiliers morutiers, on chante durant le travail quotidien et fastidieux du poisson, effectué sur le pont. Sur les chalutiers classiques, la tâche se fera souvent de nuit, grâce à l’éclairage électrique. « On prenait le quart jusqu’à 6 heures le lendemain – toute la nuit sur le pont ! Moi j’étais trancheur, raconte Raymond Martin. J’avais un copain, Jamet, des Petites Dalles, il me disait “À toi, Raymond !” ; quand j’en avais marre, je lui disais “À toi, André !”. Toute la nuit on chantait comme ça. » Tous les répertoires y passent. Par exemple, des rondes paillardes, comme celle – dont une première version attestée remonte à 1536 – racontant la virée à Rome de Madeleine qui veut rencontrer le pape mais, hélas, celui-ci est « au boxon ». On chante aussi des chants traditionnels pleins de tristesse :

Virginie, les larmes aux yeux

Je viens t’y faire mes adieux

Nous partons pour le Mexique

Nous mettons les voiles au vent

Lors des longs moments passés à la pompe, on entonne tout ce qui passe par la tête. « Le sel dans la cale du bateau faisait la saumure, alors, avant qu’on dise la prière, il fallait qu’on dise au cap’taine que la pompe était franche, précise Raymond Martin. Autrement on n’aurait pas envoyé les gamelles ! Comme ça durait par moments trois quarts d’heure, on avait le temps d’en chanter, des chansons ! »

De la collecte au renouveau

Vers 1890, Edouard Moullé publie deux recueils à partir d’enquêtes réalisées essentiellement aux alentours d’Yport. Si le premier enregistrement d’une chanteuse locale, Marie Desjardins, remonte à 1960, c’est entre 1974 et 1984 que les collectes sont les plus importantes, avec près de quatre-vingts informateurs qui transmettent des centaines de versions de chansons suite à une « campagne de pêche musicale » lancée par l’auteur de cet article. En 1979, le 33 tours Chants traditionnels des marins pêcheurs de Fécamp permet d’entendre pour la première fois ces « passeurs de chants ». Ce disque va marquer un jeune Fécampois, Pascal Servain (CM 153), devenu depuis le principal collecteur des traditions orales fécampoises. Dès 1981, les publications musicales du Chasse-Marée intègrent ces répertoires et, à partir de 2001 celles de l’association normande La Loure. Fécamp en chansons, réalisé par en 2018 par l’Office du patrimoine culturel immatériel (OPCI) est la dernière publication en date avec pas moins de cent dix chants.

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

Suzanne Bisson, ici photographiée en 1999, est un des témoins qui ont permis ce travail de mémoire. © Pascal Servain

En 1977, le groupe havrais Jolie brise est le premier à populariser des chansons fécampoises. Cabestan prend le relais à partir de 1983, et fait découvrir un répertoire bientôt largement repris. Les Gueules à fioul et Marée de Paradis leur ont depuis succédé, tandis que les chants fécampois résonnent lors de nombreuses manifestations comme la Fête du hareng qui a lieu à Fécamp chaque dernier week-end de novembre, souvent animée par les Gogotiers et par l’Armée du Chalut qui viennent d’ailleurs d’enregistrer en parallèle deux CD publiés en juillet 2019 par l’OPCI.

.

Celles-ci peuvent aussi avoir aussi un rôle spécifique. C’est le cas notamment des chants « à curer les runs ». « Quand le bateau arrive en pêche, le sel est réparti partout dans la cale, raconte Michel Desjardins. Comme il faut commencer par l’arrière, il faut vider le sel qui est ici pour l’envoyer sur l’avant. On commence à saler la morue dans ce qu’on appelait un « run », et quand ce run-là était à une certaine hauteur, le saleur demandait à ce qu’on reperce un run devant. […] Alors le soir après le boulot – toujours après le travail, sur le compte du sommeil – l’équipage perçait un run. Là, ils chantaient des chansons. » Personne ne fait une pelletée de plus que l’autre grâce à de petits quatrains qui permettent à tous de compter en chantant. Ces chants résonneront à bord jusqu’à l’arrivée des cales réfrigérées. Les thèmes sont divers. Seul le premier chant est toujours le même :

Une pelle blanche

Une pelle avec son joli manche

Pelle en haut tu n’en as guère

Pelle en bas tu n’en as pas

Ensuite on invente… Par exemple :

Les mauves sont à véo

L’matelot est à vignots

Ce sacré vent qui mouille

vaut pas la peau de mes couilles…

(Traduction des premiers vers pour les non-normandophones : « Les oiseaux sont aux vers dans les champs » – mauvais temps oblige ! « Le matelot est aux bigorneaux… »)

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

À bord de la Jeune Française, l’équipage prépare les morues afin qu’elles puissent être salées et mises en cale. Ce chalutier classique est alors commandé par Jean Recher, capitaine de pêche yportais connu notamment pour son livre Le Grand Métier, un classique de la littérature de mer que Jean Malaurie l’avait encouragé à écrire après leur rencontre au premier Congrès international de l’industrie morutière de l’Atlantique Nord. © Jean Recher

La plupart des compositions critiquent les gens de l’arrière…

Chanter a une telle importance sur les voiliers de travail fécampois que, selon Eugène Védieu, les capitaines veillaient « à embarquer un bon chanteur dans l’équipage, gage de bonne manœuvre ».

On chante pour hisser main sur main : « Pour hisser le volant, il fallait un certain temps, c’était la manœuvre la plus dure, se souvient René Convenant, de Cancale. On chantait J’ai vu la caille parmi la paille… Trois ou quatre gars se mettaient sous la caliorne ; tous les autres étaient à la poulie de cul, la poulie de retour. La poulie grinçait, on chantait sur un rythme assez rapide, mais on ne prenait qu’une menée à chaque fois, d’un coup sec. Ça allait trop vite pour prendre une brassée. On appelait ça “chanter main sur main”. Chacun avait son poste, les plus grands prenaient haut, et les petits en bas, de façon à pouvoir tirer à quatre. C’était un travail d’équipe. C’est celui qui avait la voix la plus forte qui menait la manœuvre. » Ces chants à hisser sont de courtes rengaines de deux ou quatre vers, comme Montons la barrique à tafia, qui comptait parmi les plus appréciées, ou bien celle-ci :

La v’là pourtant finie

Cette maudite campagne mes frères

La v’là pourtant finie

Cette maudite campagne du Banc

Si on chante beaucoup en travaillant le poisson, on le fait tout autant en virant. Contrairement aux voiliers long-courriers qui ont un cabestan pour l’ancre, les terre-neuviers possèdent un guindeau. Les nombreux changements de mouillage qu’implique une campagne de pêche sur les bancs obligent à relever l’ancre fréquemment. Aussi, le virage au guindeau occupe-t-il une place particulièrement importante dans la vie quotidienne des Terre-neuvas. Huit à douze hommes pèsent alternativement sur chaque extrémité des balanciers, la manœuvre pouvant durer plusieurs heures. Pour faciliter le travail, des cordelettes pendues au bout des brimbales permettent de les actionner en position haute. « Il y avait une grande brimballe et puis on avait un bout de corde chacun, et puis allez, ça chantait toute sorte de bêtises », se souvient Michel Desjardins. Parmi les chants cités, on relève des chants soutenant la ronde, comme celui, très apprécié, évoquant l’arrivée d’un bateau chargé de blé dans lequel embarque une jeune fille, mais sous des versions aux refrains différents, comme “À La Rochelle est arrivé, Roulez jeunes gens roulez ” ou bien “À La Rochelle est arrivé, Nous irons sur l’eau nous promener”… »

La plus ancienne attestation d’une création populaire de pêcheur morutier figure dans un manuscrit rédigé vers 1840, intitulé Drôleries sur le Pollet. Elle décrit minutieusement le déroulement d’une campagne de pêche dans le premier tiers du XIXe siècle :

On arrive auprès du Banc

On évite les glaces

Puis on trache assurément

Une bonne place

On sonde les brassées d’eau

Pour s’y placer comme il faut

L’ancre est étoquée

La d’zure est haquée

Prêt à mettre dehors

Tribord et bâbord

La plupart de ces compositions de bord sont un brin rugueuses et critiquent les gens de l’arrière. Leurs auteurs anonymes y affirment que « Saint-Pierre, c’est un pays d’enfer » où « on vous envoie au diable, doris et dorissier… » Ou encore qu’on est « malheureux comme des pierres à bord de ce bâtiment » où le second est

Bien trop flambin pour faire un bon marin

Il donne pour récompense au pauvre matelot

Une galette de biscuit trempée dans un verre d’eau.

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

À virer au cabestan à bord d’un terre-neuvier en manœuvre dans le bassin Bérigny, à Fécamp. © R. Legros

“De voir ta gueule rose, ca me fait quelque chose”

Si les noms des paroliers du XIXe  siècle se sont perdus, les auteurs embarqués de l’entre-deux-guerres et des Trente glorieuses sont encore connus des Fécampois, car on a continué à chanter sur les chalutiers classiques, et même sur les derniers chalutiers de grande pêche. Une tradition de composition chansonnière y a même vu le jour, certaines familles étant réputées pour cultiver l’art de trousser les vers.

C’est le cas des Recher, connus pour aimer chanter, chansonner et inventer force farces. Dans un savoureux témoignage autobiographique, Eugène Recher (1907-1982) décrit comment il devient chansonnier lors d’une campagne à bord du Mont-Kemmel en 1923. « Comme pendant la traversée de Fécamp à Terre-Neuve, j’avais fait une chanson traitant du métier, on m’en demanda une deuxième. Mont’ là d’sus connaissant alors une grande vogue, ce fut sur cet air que j’adaptais les paroles de la Chanson des Gogos. Pendant le travail du poisson, tout le monde entonnait :

Il y a là derrière

Près d’la chambre du second

Une usine qui sur mer

A la réputation

« Un jour que je la chantais en travaillant le poisson, j’eus le tort d’ajouter un couplet trop satirique, ce qui me valut la réprobation de la censure ; une censure sévère : je fus prié de me taire immédiatement, l’ordre provenant du capitaine. Tout le monde arrêta de chanter et ce fut dans le calme absolu que l’on termina cette journée de travail. Mais après tout, c’était plutôt la chanson que le chansonnier que l’on avait censurée : il y avait donc la ressource d’en faire une autre, c’est ce qui arriva un peu plus tard, le temps de laisser les esprits s’apaiser. Je sortis donc une nouvelle chanson, faite sur un air de 14-18 qui s’appelait je crois Quand on revient en permission. Je profite de cette nouvelle chanson pour rappeler qu’on m’avait interdit la première :

Ils peuvent bien faire ce qu’ils voudront

Si j’suis né pour être chansonnier

Rien ne pourra m’en empêcher. »

Deux compositions d’Eugène Recher vont être reprises par tous les matelots. L’une décrit longuement une campagne de pêche en 1923, sur l’air du chant à virer Vire donc, Sans quoi tu n’auras pas de vin dans ton bidon, qui date d’avant 1830 :

L’hiver après la morte saison

On voit s’y promener sur le quai les patrons

Ils nous demandent « veux-tu que je t’engage

Pour ton travail tu auras de bons gages

Et tu gagneras beaucoup de pognon

Si nous avons la chance de ramener du poisson.

L’autre se chante sur l’air de Je veux revoir ma Normandie (1836), et célèbre la gogoterie, le lieu le plus puant du bord, où l’on fait macérer les foies de morue pour en extraire la fameuse huile :

Sur le bateau qui se balance

Tirant à l’arrière son chalut

Pendant que les hommes en cadence

Ébreuillent et tranchent la morue

Pendant que les mousses chantent et rient

S’exhale un doux parfum d’amour

Provenant de ma gogoterie

C’est là que j’ai passé mes plus beaux jours.

Le frère d’Eugène, Jean Recher (1924-2005), n’est pas en reste : grand raconteur d’histoire, il invente des fantaisies paillardes en alexandrins ou des chansons, comme celle-ci, qui se chante sur l’air de Salade de fruits (1959) :

Sur les bancs de Terre-Neuve au fond 

de l’eau

Y a du papillon du moyen du gros

Parmi tous ces poissons moi j’ai choisi

Celui à la vente

Qui fait le meilleur prix

Morue de Woolfall

Jolie jolie jolie

De voir ta gueule rose

Ça me fait quelque chose

Tous deux nous resterons

Toujours amis

Chants de marins, port Fécamp, histoire Fécamp

L’équipage du chalutier fécampois Raphaël vers 1950. © coll. J.-C Delahaye

Une des dernières compositions de bord de Jean Recher (créée à bord de la Jeune Française en 1969) est particulièrement émouvante : elle décrit la quête d’un équipage n’arrivant pas à trouver le poisson. En voici le refrain : « Mon Dieu reprenez votre brume, Et rendez-nous notre poisson… » Au moment où Dieu les entend, et leur donne « une morue à chaque hameçon » il provoque une surcharge de travail et les vives protestations de l’équipage : « L’urticaire est pire que la brume, Nous ne voulons plus de poisson ! »

Ainsi va la vie à bord, ponctuée de chants brossant un paysage sonore qui reflète les joies et les peines de l’équipage.

Les chansons citées dans cet article figurent dans le recueil Fécamp en chansons de Michel Colleu et Pascal Servain. Les enregistrements des « passeurs de mémoire » qui les ont transmis peuvent être entendus sur <maritime.opci-ethnodoc.fr/sommaire-fecamp>.

Les derniers articles

Chasse-Marée