Du tatouage et des marins

Revue N°306

Marins tatoués, tatouage marin, tatouage ancre
Un jeune matelot allemand se fait « piquer » 
à main levée par un coéquipier dans le carré, en 1890. L’absence totale d’hygiène et 
les produits utilisés sont cause de nombreuses complications. © Bildagentur-online/uig/Bridgeman Images 

par Philippe Urvois – Après avoir quasiment disparu d’Europe au Moyen Âge, la pratique du tatouage a été popularisée au XVIIIe  siècle en Occident par des marins qui revenaient du Pacifique. Depuis, ce phénomène a pris une ampleur qu’ils auraient eu peine à imaginer…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Il a le Bel Espoir dans la peau ; il l’aura bientôt sur le dos. « Jiix » – Jean-Xavier Beaumier, pour l’état civil – s’apprête à se faire tatouer par Léa Nahon à bord du Rainbow, un ancien remorqueur aujourd’hui transformé en studio, à Douarnenez. La jeune femme fait partie de cette nouvelle génération de tatoueurs qui ne dessine que des œuvres originales, mais pratique depuis vingt ans déjà, après une formation de designer à l’école Boulle de Paris. Elle a peaufiné son dessin, le dos de Jiix est rasé. Tout est prêt pour une après-midi de travail. « Ce bateau, c’est un coup de cœur, explique ce dernier. J’ai navigué près de deux ans avec l’AJD, l’association qui armait ce bateau, et j’en garde un souvenir marquant. Au-delà du Bel Espoir, ce tatouage représente aussi le travail et les valeurs du père Jaouen, à l’origine du projet : le bon sens, l’ouverture, la générosité. C’est de l’amour ! » Cet ancien marin n’en est pas à son coup d’essai. Il porte sur l’avant-bras une rose des vents et sur un de ses pectoraux, un pied de biche, « cet outil merveilleux aux multiples possibilités ». Le tatouage sera cette fois imposant mais il est sûr de sa décision. « Ce qui compte, c’est ce qu’on y met, constate Léa. Le tatouage est souvent un marqueur de vie. »

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Léa Nahon tatoue le Bel Espoir II sur le dos de Jean-Xavier Beaumier, dit « Jiix », en souvenir de ses navigations à bord du bateau de l’association fondée par le père Jaouen, et en hommage à ses principes. © Nedjma Berder

Cette pratique, que l’on retrouve dans la plupart des civilisations, est extrêmement ancienne, comme l’attestent les restes d’« Ötzi », un chasseur du Néolithique retrouvé momifié dans un glacier des Alpes italiennes, en 1991. La peau du cadavre était marquée de lignes au niveau des articulations et de la colonne vertébrale, dans un but que les paléoanthropologues supposent thérapeutique. Nombre de momies égyptiennes portent également des tatouages. Chez les femmes, cette pratique aurait été un gage de fertilité.

Dans la civilisation gréco-romaine, le tatouage, stigma, fut plutôt considéré comme une marque de servitude ou de discrimination : les esclaves et les prisonniers portent une marque sur le front pour indiquer à tous leur condition ou leur faute, ce qui explique peut-être que les marginaux et les prisonniers en aient fait, par la suite, un signe distinctif et assumé.

Au Moyen Âge, le tatouage servira de signe de reconnaissance au sein de certaines corporations : une scie pour les charpentiers ou un compas pour les architectes, par exemple, mais le pape Adrien Ier, qui y voit une pratique païenne, le proscrit en 787, et cet usage disparaît quasiment en Europe. Il faut attendre les grandes explorations du XVIIIe  siècle pour que les marins le redécouvrent et le remettent au goût du jour en Occident. « L’attrait du tatouage ​​pour les populations itinérantes est assez évident, explique Matt Lodder, historien de l’art à l’université de l’Essex. Il ne peut être ni perdu ni volé ; il n’encombre pas le voyageur. […] Il n’est donc pas surprenant qu’il soit lié à la profession de marin. »

Le tattow fait sensation à la cour du roi d’Angleterre

La plupart des spécialistes s’accordent à dire que les matelots de James Cook l’ont popularisé auprès de leurs pairs, à l’issue du premier voyage de l’Endeavour, en 1771. Deux ans plus tôt, à Tahiti, l’équipage avait assisté à une cérémonie de tatouage traditionnel et certains d’entre eux s’étaient approprié cette technique. Sans doute mirent-ils à profit le voyage du retour pour s’exercer : comme les prisonniers, les marins sont confrontés à l’ennui dans un espace restreint et le tatouage fut souvent perçu par ces deux catégories de population comme un dérivatif, un « remède aux maladies de l’âme ».

En Angleterre, les tatouages que ces marins revenus des antipodes arborent sur leur peau viennent appuyer leurs récits de contrées lointaines, peuplées de créatures étranges ou accueillantes… C’est aussi à cette époque que naît le mythe de la vahiné. « Le tatouage est une écriture de soi qui est, pour celui qui ne maîtrise pas l’écriture, l’unique récit possible. C’est la forme archaïque de l’autobiographie », note à ce sujet Philippe Artières, historien et directeur de recherche au cnrs, au sein de l’Institut d’anthropologie du contemporain. C’est aussi à partir de cette époque que « l’image du tatouage est définitivement accolée à celle de l’éden polynésien, se teintant du même coup d’un mélange d’exotisme et d’érotisme », affirment pour leur part Jérôme Pierrat et Éric Guillon, auteurs de plusieurs ouvrages de référence sur le tatouage.

Un an avant l’équipage de James Cook, les trois cents marins français de l’Étoile et de la Boudeuse, menés par Louis Antoine de Bougainville, avaient relâché au même endroit – la baie de Matavai, au Nord de l’île de Tahiti. Eux aussi avaient observé les rites locaux de tatouage. Dans son journal, Charles-Félix-Pierre Fesche, un volontaire qui accompagne Bougainville, décrit même avec précision la technique utilisée par les Tahitiens pour les réaliser : « Ils emploient un instrument composé d’un morceau de coquille extrêmement menue, dentelé par le bout comme un peigne et attaché à l’extrémité d’un petit bâton long d’un demi-pied ; ils trempent le morceau de coquille dentelé dans la couleur et l’appliquent sur la peau qu’ils percent en frappant avec l’autre main sur le manche, avec un autre bâton. La couleur s’insinue alors dans les trous et y demeure éternellement. »

Cook revint de son deuxième voyage dans le Pacifique avec Omaï, un Tahitien tatoué qu’il introduisit auprès du roi George III et qui devint la coqueluche de la bonne société londonienne. Bougainville, lui, rentre en France avec Aotourou. Cet habitant des îles est, lui aussi, présenté au roi Louis XV et à la cour où ses marques corporelles font sensation. Les deux explorateurs feront en sorte de rapatrier leurs hôtes à Tahiti.

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Le prince Giolo, ramené des Philippines à Londres en 1691 par le boucanier William Dampier, fut exhibé comme une bête de foire. Il mourut un an plus tard et un fragment de sa peau fut conservé à titre de « curiosité » à l’université d’Oxford. © The Picture Art Collection/Alamy Stock Photo

Avant Cook et Bougainville, d’autres explorateurs européens comme Marco Polo ou Magellan avaient déjà observé ces marques corporelles pratiquées dans d’autres traditions. Plusieurs navigateurs avaient également ramené en Europe des personnes tatouées de contrées lointaines : en 1577, Sir Martin Frobisher, qui cherchait le passage du Nord-Ouest vers la Chine et d’hypothétiques terres aurifères, était en effet rentré à Milford Haven avec une famille d’Inuits de l’île de Baffin, dont la mère était tatouée au front et au menton. En 1691, William Dampier, navigateur et boucanier anglais, débarqua aussi en Angleterre avec Giolo, un prince philippin au corps entièrement tatoué, dont il avait fait son domestique. Ces personnes furent exhibées comme des bêtes de foire et moururent au bout de quelques mois de maladie, vulnérables aux germes que portaient les Européens…

Cook eut cependant un mérite que n’avaient ni ses prédécesseurs ni son contemporain Bougainville : il fut le premier, dans le journal de son expédition, qui connut un grand succès quand il fut publié, à parler de tattow, transposition anglaise du terme tatau, qui signifie « taper » en tahitien et qui fait référence à la technique utilisée pour dessiner ces marques indélébiles.

Phénomènes de foire et stars du cirque

Dans les décennies suivantes, la pratique du tatouage se diffuse à bord des bateaux et dans les grands ports occidentaux, surtout anglo-saxons. Il se popularise notamment, au début du XIXsiècle, avec l’exhibition, dans des cirques ou des foires, de marins prétendant avoir été tatoués de force dans des contrées exotiques.

L’un des plus célèbres s’appelle Jean-Baptiste Cabri. Natif de Bordeaux, ce marin a épousé une Marquisienne de l’île de Tahuata après avoir déserté un baleinier anglais. Ayant dû fuir cette île à la suite de guerres, il s’établit ensuite à Nuku Hiva où il se marie avec une autre femme de haut rang. Son corps et son visage ont été entièrement tatoués à l’occasion de ces alliances successives. Rapatrié contre son gré en Europe en 1804 par une expédition scientifique russe dirigée par Johann Adam von Krusenstern, il est présenté à la cour du tsar de Russie, puis donne de nombreuses représentations en Europe, racontant ses aventures dans des tribus qu’il prétend cannibales. Il finira par revenir en France et sera inhumé en 1822 dans une fosse commune de Saint-Étienne, sans jamais revoir les Marquises.

Quelques années plus tard, l’Anglais John Rutherford est à son tour « découvert » en Nouvelle-Zélande par un bateau américain. Capturé en 1816 par des Maoris, il dit également avoir subi l’épreuve du moko – tatouage rituel – avant d’intégrer la communauté de ses ravisseurs et de s’y marier. De retour en Angleterre, il se donne à son tour en spectacle et publie son autobiographie en 1830, avant que l’on découvre qu’il s’était marié en Angleterre avant ses voyages et que ses tatouages, en partie polynésiens, étaient volontaires. Qu’importe. Fortune faite, celui qu’on surnommait « le Maori blanc » s’était hâté de retourner en Nouvelle-Zélande…

En Amérique, ces exhibitions de marins tatoués connaissent également un vif succès grâce à Phineas Barnum et à son cirque. Il produit notamment en 1840 le marin irlandais James O’Connell, qui jure avoir été tatoué par des femmes des îles Caroline, au Sud de la mer des Philippines, et, vers 1880, le « capitaine » Costentenus. Ce colosse gréco-albanais aurait été tatoué de motifs animaliers et floraux de la tête aux pieds, contre son gré, par de féroces Birmans. Une fois de plus, le manque de cohérence de ses récits fera douter de leur véracité, sans l’empêcher de mener une carrière internationale. Fasciné par ces corps transformés et ces récits d’aventures, le public occidental plébiscite ces spectacles, offrant à ces anciens marins une reconversion inattendue.

Tarzan ne pique plus la morue

À 65 ans, Robert Chauvin est toujours rock’n roll. Son T-shirt Harley Davidson et ses santiags à bouts carrés lui donnent l’air d’un vieux briscard ; ses bras couverts de tatouages racontent une vie mouvementée, mais il travaille aujourd’hui avec son fils et sa fille dans son studio situé sur le cours des Cinquante Otages, une des principales artères commerçantes de Nantes. Au début des années 1980, il était établi à deux pas de là, dans une petite rue discrète que fréquentaient aussi quelques péripatéticiennes. Le tatouage avait encore un parfum de soufre. « Une autre époque », constate-t-il.
S’il est aujourd’hui reconnu comme le plus ancien tatoueur de la ville – il dit « avoir piqué plus de cent mille personnes en près de quarante ans de métier » – ses débuts furent pour le moins difficiles. Pupille de l’État, il grandit dans une ferme à Vezin-Le Coquet, en Ille-et-Vilaine, avant d’intégrer l’École des mousses de Saint-Malo en 1969, comme pensionnaire. Il y gagne son surnom : Tarzan, « parce qu’à quatorze ans, je ne pesais que 40 kilos pour 1,33 mètres. » Un an plus tard, il embarque comme novice pour une campagne de quatre mois sur le Louis Girard. Un chalutier classique de 75 mètres de long construit chez Dubigeon en 1957, appartenant à l’armement des Chalutiers Malouins. Tarzan fut donc pêcheur avant d’être tatoueur.

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« Tarzan » a appris à tatouer à bord des chalutiers de grande pêche de Saint-Malo avant de s’installer à Saint-Pierre puis à Nantes, où il exerce toujours. Photographie des années 1980. © coll. Tarzan

« Dans les années 1970, les marins de Saint-Malo avaient l’habitude de se faire tatouer à Halifax ou à Saint-Jean de Terre-Neuve, raconte-t-il. Et quand ils revenaient en France, ils montaient tous chez le seul professionnel français officiellement reconnu à l’époque : Bruno Cuzzicoli, dit « Monsieur Bruno », à Pigalle. C’est lui qui m’a fait ma tête de Christ sur la poitrine. On se piquait aussi entre nous, à bord. On faisait ça dans le carré, quand on était en route, ou à la cape, à main levée, sans modèle, avec trois aiguilles ficelées. Pour fabriquer de l’encre, on faisait brûler une semelle de chaussure en caoutchouc au-dessus d’une assiette retournée et on diluait la suie avec de l’eau savonneuse. Les gars se chopaient de sacrées cloques avec ça, et quand ils montaient en passerelle pour demander de la pommade, ils prenaient un savon avec le patron. Mais il ne pouvait pas être partout !
« J’ai commencé par dessiner des ancres, des pensées, des sirènes, des têtes d’Indien, des voiliers ou des têtes de mort. Ensuite j’ai continué sur le Névé, un chalutier pêche arrière des Chalutiers malouins sur lequel j’ai été chef treuilliste jusqu’en 1977. J’étais plutôt bon à ce poste, ça payait bien mais j’avais envie de naviguer à Saint-Pierre pour Interpêche, sur le Croix de Lorraine. J’ai embarqué le 1er  janvier 1978 comme matelot, et je suis rapidement passé bosco. Le patron m’encourageait à étudier pour devenir capitaine au bornage mais je ne me suis pas présenté à l’examen : j’avais envie d’autre chose. En juillet, j’ai pris un mois de congé, j’ai acheté comptant une Chevrolet Nova et je suis parti à Québec voir le tatoueur Bruce Bodkin. Il m’a dessiné un dragon dans le dos et je lui ai dit que je voulais faire le même métier que lui. On est donc repartis avec ma bagnole jusqu’à Voorheesville, dans l’État de New York, voir Roger Spaudling, qui vendait des machines à tatouer. Bruce faisait l’interprète, j’ai payé 1 000  dollars en Traveler Cheques et je suis rentré à Saint-Pierre avec une malle pleine. J’avais tout pour démarrer : des pigments noirs et de couleur, la formule secrète de la lotion pour les diluer, des dessins flashes et un dermographe. Je me suis installé au 22 rue des Miquelonnais et j’ai déposé des cartes de visite dans les bars et sur les bateaux : c’était parti. Les gars débarquaient de partout en taxi et faisaient la queue devant chez moi. Je faisais ce que je voulais, ça payait bien et je n’avais plus froid aux mains ! En deux ans, j’ai tatoué toute l’île et la plupart des marins qui y relâchaient. »
Tarzan décide alors de revenir dans la région rennaise, où il n’a plus d’attache. Il fréquente quelques mauvais garçons. « Ça ne s’est pas trop bien passé et j’ai préféré partir, poursuit-il. J’ai acheté une DS et je suis allé m’installer à Lorient. Personne ne voulait me louer un pas-de-porte et je me suis retrouvé à travailler dans une caravane, boulevard de Stalingrad. Je tatouais les commandos de marine, les gars du RIMA, les pêcheurs, les dockers et les voyous. C’était une époque dure et je ne connaissais personne. » Au bout de dix-huit mois, un client lui conseille de s’établir à Nantes, car la ville est plus importante. « Je m’y suis installé en 1981, à peu près en même temps que Joe Marina, qui piquait quai de la Fosse. À l’époque, on ne comptait pas plus d’une dizaine de tatoueurs en France et les clients venaient de partout. »
Aujourd’hui, plus d’une vingtaine de salons sont implantés dans le centre-ville et le métier n’est plus ce qu’il était. « Avant, il fallait trouver les machines, les couleurs et connaître la formule pour les diluer. Il fallait aussi fabriquer ses aiguilles. Maintenant, tu trouves tout sur Internet et c’est facile de se lancer. La mode est arrivée avec le style tribal dans les années 1990 et cela a tout changé. Cela dit, je ne crache pas dans la soupe : il y a de vrais artistes parmi les jeunes tatoueurs, certains ont même fait les Beaux-Arts et créent des œuvres originales. Moi aussi j’aime les beaux dessins, ceux qui demandent deux ou trois heures de travail, mais personnellement, je suis plutôt comme Johnny : j’interprète.
« Ce qui m’énerve plus aujourd’hui, c’est le manque de respect. Ceux qui s’installent ne viennent plus nous voir pour se présenter et n’importe qui se tatoue. C’est de la consommation. Tu vois même des gamines arriver au salon et te dire “Je veux ça ”, en te montrant une étoile. Quand un gars qui avait trimé en mer attendait son tour plus d’une heure sans broncher avant de te lâcher 500 balles, ça avait quand même plus de classe ! ».

Un marin, un vrai… un tatoué

La pratique du tatouage se diffuse chez les marins, en particulier les militaires, dans les pays anglo-saxons, en Allemagne, et aux Pays-Bas. Toutefois, elle se limite essentiellement aux matelots. Elle est moins courante en France, et ne touche guère les pays du Sud de l’Europe, comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. Les tatouages y sont mal vus et y ont presque toujours une connotation religieuse.

Au XIX siècle, la méthode pour se tatouer reste très artisanale. Les dessins sont réalisés à la main à bord des bateaux, sur les pontons-prisons pendant les guerres de l’Empire, sur un coin de table lors des escales, beaucoup dans les prisons de la Marine et même dans les centres d’apprentissage maritime. La peau est piquée à main levée avec des aiguilles et un colorant dilué (noir de fumée, charbon de bois, encre…), sans souci d’hygiène.

Les marins se tatouent souvent entre eux et même si certains en font une activité régulière, il n’y a pas encore de professionnels patentés. Les tatoueurs reproduisent souvent les mêmes motifs, parfois très maladroitement. Bien que récurrents, les thèmes sont assez variés : initiales, noms, maximes, animaux – surtout des oiseaux –, fleurs, personnages, emblèmes patriotiques, souvenir d’escales, symboles d’amour ou religieux et bien sûr, représentations maritimes, comme les ancres ou les voiliers. Contrairement aux prisonniers ou aux marginaux – qui constituent avec les marins l’autre grande population de tatoués jusque dans la première moitié du XXe  siècle – les navigants ne prisent guère les représentations à caractère sexuel. Celles-ci sont mal vues, de surcroît, des autorités militaires…

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Le trois-mâts sous voiles tatoué sur le torse de ce marin en 1898 indique qu’il a déjà passé le cap Horn. © Private Collection/Prismatic Pictures/Bridgeman Images

La majorité de ces dessins sont tracés, en bleu ou en noir, sur les avant-bras et le torse et il n’y a souvent aucune cohérence entre eux : ils sont réalisés au coup par coup, selon l’inspiration du moment, avec un graphisme simple et souvent sur des petites surfaces, car les marins ont en général peu de temps pour les réaliser.

C’est ce que constatent les médecins de la Marine qui relèvent, par ailleurs, de nombreux cas d’infection car pour lier les colorants, toutes sortes de mixtures sont utilisées – eau, salive, urine, alcool…

Cette pratique intéresse beaucoup le corps médical durant tout le XIX siècle et donne lieu à de nombreuses études, qui ne concernent pas uniquement les gens de mer. À l’instar d’Alphonse Bertillon, qui relevait la morphologie des criminels à des fins policières, certains médecins tentent de comprendre et d’analyser la psychologie du tatoué pour en dresser une typologie. Le docteur J. Gouzer, qui considère que le tatouage est « un art naïf propre à séduire les esprits les plus simples et les moins évolués », publie ainsi en 1894 une étude de cas intitulée Tatoueurs et tatoués maritimes. Il en ressort que les premiers retirent de leur pratique « l’attention et l’admiration de leur entourage » tandis que les seconds agissent principalement par imitation et pour signifier leur appartenance au groupe : « Dans leur hâte de devenir des hommes, les adolescents ont tendance à copier leurs aînés, principalement entre quinze et vingt ans… »

Il juge les tatoués impulsifs, intrépides, mais beaucoup moins disciplinés que les autres. Capables du pire comme du meilleur, ils ne se révéleraient que dans des circonstances extrêmes. D’une certaine façon, le tatoué est à ranger au rayon des rebelles, héritier des forbans et autres gentilshommes de fortune.

Cette vision du tatoué semble partagée par son confrère Lacassagne, auteur d’une étude publiée en 1881. « Le tatouage, écrit le médecin, est la manifestation d’une vanité instinctive et d’un besoin d’étalage qui sont une des caractéristiques de l’homme primitif ou de nature criminelle. » Sans préciser, cependant, dans quelle catégorie classer les marins…

Les motivations des marins tatoués et la façon dont ils perçoivent leurs marques corporelles sont analysées, à la même époque, par le docteur Héron. La majorité d’entre eux déclare avoir agi par imitation, par tradition, ou pour exprimer un sentiment ou une conviction. Le désœuvrement, l’aspect décoratif, l’anticonformisme, la curiosité et l’affirmation de sa virilité ne viennent qu’au second plan. Un nombre significatif de marins reconnaissent cependant que l’alcool a joué un rôle déterminant dans leur décision. Pour autant, la plupart ne regrettent pas leurs tatouages : ils ne les considèrent pas comme un handicap social mais plutôt comme une marque d’appartenance à leur communauté, ce que les sociologues appellent « un signe différentiel ».

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Couverture d’un magazine américain dans les années 1930. Le dermographe a remplacé les aiguilles… © The advertising Archives/Bridgeman Images

Le tatouage s’étend et se professionnalise

« Le tatouage reste l’apanage de la marine, durant la première moitié du XIXe  siècle, explique encore l’historien Matt Lodder. Ainsi, les conceptions simples et iconographiques d’origine navale sont rapidement devenues archétypales dans l’imagination du public, mais au moment de l’ouverture des premiers magasins de tatouage professionnels, ils étaient déjà désuets. »

De fait, le développement de la vapeur et des échanges avec l’Asie, où la pratique du tatouage est ancestrale, offre aux marins occidentaux – militaires et civils – de nouvelles possibilités d’accéder à des styles différents. Leurs corps s’ornent désormais de motifs colorés – dragons, tigres, fleurs et autres carpes – qui séduisent aussi les aristocrates européens.

Les motifs « classiques » ne disparaissent pas pour autant et les tatoueurs, qui sont souvent d’anciens marins, commencent à avoir pignon sur rue. Le premier studio, ouvert à Manhattan en 1846 par Martin Hilderbrandt, un immigré allemand, fait des émules dans les ports américains et d’Europe du Nord, de préférence militaires. Cette professionnalisation amènera, à terme, une amélioration des conditions d’hygiène, sans faire disparaître complètement les tatoueurs occasionnels ou itinérants.

En 1913, une étude publiée par un médecin de la Marine américaine estime que près de 60 pour cent des matelots de la Navy sont tatoués et les périodes de conflits, où les effectifs embarqués augmentent significativement, contribuent encore à l’expansion des tatouages. Beaucoup ont alors une connotation patriotique, d’autres sont censés conjurer le mauvais sort ou, plus simplement, rappeler cette période marquante de la vie.

La mécanisation du tatouage, avec l’invention du dermographe électrique, est une autre clef de son succès durant la première moitié du XXe  siècle. Elle est attribuée à l’Irlandais Samuel O’Reilly, établi à New York, qui en dépose le brevet le 8  décembre 1891. Il se serait inspiré d’un perforateur électrique mis au point par Thomas Edison pour créer des pochoirs en 1876 et d’un fouloir dentaire destiné à remplir les plombages, inventé par le dentiste américain William Bonwill. Doté de bobines électromagnétiques, ce dermographe révolutionne les pratiques : le dessin, plus net, est aussi réalisé beaucoup plus vite, ce qui offre la possibilité de traiter de plus grandes surfaces. La maîtrise de la machine demande toutefois un certain apprentissage et, dans un premier temps, les dermographes restent assez rares.

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Un marin en tatoue un autre en 1944, à bord de l’USS New Jersey, un cuirassé de la classe Iowa lancé deux ans plus tôt. © Science History Images/Alamy Stock Photo

Le style « Old school » des années 1920

Même si les dessins et les thèmes choisis par les marins n’ont pas fondamentalement changé depuis le XVIIIe  siècle, ils évoluent néanmoins avec l’arrivée de ces appareils. À partir des années 1920 se développe aux États Unis ce qu’on appelle aujourd’hui le style « Old school », sous l’influence de tatoueurs comme August Colle ou Norman Collins, surnommé « Sailor Jerry ». Le trait reste assez épais mais précis, avec peu d’ombrage, afin de bien vieillir ; les lignes générales sont simples, les couleurs vives et variées. Ce graphisme plaît aux marins américains. Ils choisissent leurs motifs parmi ceux qui sont affichés sur les murs des salons ou sur catalogue. Ces modèles, appelés flashes, ont souvent été dessinés par des tatoueurs renommés qui les diffusent auprès de leurs pairs. Les tatoueurs gagnent ainsi du temps et les marins peuvent choisir sur pièce. Très populaires, les flashes participent à une certaine standardisation du tatouage, même si les clients souhaitent souvent les personnaliser ou les combiner.

On voit ainsi se dessiner une symbolique. Comme les tatouages patriotiques et religieux, la signification des palmiers, des vahinés, des sirènes ou des pin-up, des têtes de mort – avec ou sans tibias –, reste assez évidente. Dans le registre maritime, le phare ou la rose des vents indiquent aussi clairement que le tatoué sait se diriger ou garde ses repères. D’autres sont plus codifiés. Ainsi, l’ancre, signe de stabilité, désigne ceux qui ont traversé l’Atlantique et l’ancre « câblée » – avec un cordage – est la marque des gabiers. Ceux-ci se font aussi tatouer sur les phalanges des deux mains les lettres composant l’injonction Hold fast – « Tiens bon ! ». Le matelot de pont arbore, pour sa part, un cordage autour du cou ou du poignet. Un trois-mâts ou un quatre-mâts sous voiles signifie qu’on a passé le cap Horn et un dragon doré ou un dos de tortue indiquent le passage de l’Équateur. Moins évidente, l’hirondelle atteste que le marin a déjà parcouru 5 000 milles marins. Avec une paire de cerises dans le bec, elle est un gage d’amour et de fidélité. Le motif du couple d’hirondelles aurait le pouvoir de préserver celui qui le porte de la noyade, de même que les tatouages de cochon ou de coq ! Les interprétations de ces dessins semblent cependant fluctuantes, chacun y projetant un peu ce qu’il veut…

Après la Seconde Guerre mondiale, qui suscite encore une nouvelle vague de tatouage chez les marins, cette pratique perdure durant les années  1950 et  1960, même si elle a plutôt tendance à régresser en Europe. Fondamentalement, elle demeure une marque d’identification au groupe, mais touche désormais d’autres corps militaires et d’autres groupes sociaux, comme les ouvriers, tout en restant assez marginale. Comme les mauvais garçons, les bikers, les mods, les rockers et plus tard les punks continuent également à revendiquer son caractère transgressif pour affirmer leur différence.

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Des matelots allemands choisissent leurs motifs sur les flashes exposés en vitrine par un tatoueur du port de Hambourg. 
Le passage chez le tatoueur fait souvent partie de l’itinéraire des marins en escale. Photographie des années 1950. © sz Photo/Alfred Strobel/Bridgeman Images

La banalisation du tatouage, nouvelle pratique populaire

Une révolution, pourtant, se prépare, celle d’un glissement de sens amorcé selon certains auteurs par les hippies dans les années 1970. Le tatouage obéit, désormais, à une démarche individuelle, ou à un choix purement esthétique. Ce changement va de pair avec la banalisation et le perfectionnement des dermographes, qui permettent de créer des dessins beaucoup plus raffinés qu’auparavant, et avec l’arrivée dans le métier d’artistes venus d’autres disciplines. Née aux États-Unis, cette tendance apparaît dans les années 1980 en Europe et explose dans la décennie suivante avec l’arrivée de tatouages dits « tribaux », souvent d’inspiration polynésienne. Reprise par des célébrités, médiatisée, la mode du tatouage devient un phénomène de masse.

Selon un sondage récent, près d’un Français sur cinq (18 pour cent, hommes et femmes confondus) est tatoué, et ce chiffre évolue à la hausse, plaçant nos concitoyens presque au même rang que les Anglais (21 pour cent), mais toujours loin derrière les Américains (31 pour cent). Aux États-Unis, ces marques corporelles sont majoritairement affichées par des hommes bien intégrés, même si elles sont aussi revendiquées par les gangs. En France comme en Angleterre, elles séduisent surtout des jeunes. Le profil type des nouveaux tatoués est en fait celui d’une tatouée : femme de moins de 35 ans, provinciale et issue d’un milieu plutôt populaire. Bien que considéré comme alternatif ou « branché », le tatouage se rapproche donc désormais de la norme, mais s’il a perdu en grande partie son caractère transgressif ou corporatiste, il reste encore une façon de se raconter.

À lire : Jérôme Pierrat et Éric Guillon, Le tatouage de marin, les gars de la marine, éditions Larivière, 2005 ; Jérôme Pierrat et Éric Guillon, Marins Tatoués, portraits de marins 1890-1940, La Manufacture de livres, 2018 ; William Caruchet, Le Tatouage ou le corps sans honte, Éditions Séguier ;  Philippe Artières, À Fleur de peau, médecins, tatouages et tatoués, Éditions Allia, 2004.

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