Europa en Antarctique

Revue N°262

Très loin de l’embouchure de l’Elbe où il a servi de bateau-feu jusque dans les années 1970, l’Europa est devenu un familier du grand Sud. Les équipages du trois-mâts barque connaissent les meilleurs mouillages et se faufilent au ras des murs de glace ou des falaises pour trouver des abris sûrs. © Jordi Plana

Par Marine Veyer – Dernier grand voilier à courir les hautes latitudes, le trois-mâts barque Europa rallie chaque année la péninsule Antarctique depuis les Pays-Bas. Des Malouines à la Géorgie du Sud et jusqu’au continent blanc, l’ancien bateau-feu a traversé cette année les mers froides, venteuses et sublimes de l’arc de la Scotia.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Ils sont trois au mouillage devant Port Stanley, la capitale des Malouines. Trois voiliers traditionnels hollandais, l’Oosterschelde, le Tecla et l’Europa, un peu sonnés par leur traversée depuis l’Australie. La longue soirée australe – ciel clair et vent frais – n’en finit pas de faire chanter leurs cuivres­. Face à eux, dans la baie ample, la lumière rosit les murs chaulés de cet improbable port anglais. L’Union Jack claque sous le toit écarlate d’une église. Des mâchoires de baleine forment le porche d’un enclos de gazon et dans le fond de l’anse, sur le sable, se détache la silhouette d’une épave. Trois mâts légèrement penchés : Lady Elizabeth – «Lady Liz» –, sauvée du Horn in extremis il y a un siècle, s’endort. L’air sent le frais, le large. Tout autour du village palpite le grand vide salé. Il habite les grèves, fait danser les laminaires géantes et résonner un clapot léger sur les îles, archipel isolé et comme recueilli.

Demain, Éric, le capitaine hollandais, relèvera Klaas, patron historique de l’Europa, partie prenante de sa restauration depuis son rachat en 1986 et membre de la société batave qui le gère depuis les années 2000. Greg, le nouveau mécano australien, Jordi, l’Espagnol, chef d’expédition antarctique et quatre autres marins prendront leurs fonctions à bord du trois-mâts. Ils passent leur dernière nuit à terre avant qua­rante jours dans et sous les cinquantièmes, pour une boucle de 2 000 milles sur la dorsale de la Scotia.

Cette cordillère sous-marine prolonge les Andes jusqu’à la péninsule Antarctique et émerge ici et là en archipels volcaniques et mouvants, bousculés par une tectonique rebelle. Sources chaudes et eaux gelées, montagnes, glaciers, abysses et vie foisonnante…

Ils étaient nombreux autrefois, les voiliers à fréquenter ces cailloux pour la plupart déserts, afin d’y chasser le phoque, l’éléphant de mer ou la baleine. Nombreux aussi les navires à relâcher ici – dans les mêmes pubs, les mêmes baies – sur les routes de l’or, du blé, de la laine ou du guano. Dans cette communauté de trois mille âmes – pour un demi-million de moutons –, ils réparaient leurs avaries, faisaient des vivres et complétaient leurs équipages décimés par les « furies ». Le canal de Panamá, puis l’avènement de la vapeur ont depuis rendu ces îles à leur isolement.

16 décembre. Sur le ponton de bois où se prélasse, regard futé et peau cuivrée, une femelle otarie, les paquetages de l’équipage s’entassent. À l’heure dite, une annexe se détache du trois-mâts. Pelle, un Néerlandais de dix-huit ans, embarque les nouveaux arrivés. Les bottes s’alignent dans le pneumatique qui file vers le mouillage. Des sourires allument les visages silencieux. Dans moins d’une semaine, après avoir accueilli une trentaine de passagers, le nouvel équipage mènera l’Europa plein Est, avec les vents et les courants dominants, sur la Géorgie du Sud, à 800 milles de son mouillage actuel. Il devra ensuite remonter le vent d’Ouest vers les Orcades du Sud, puis les glaces de la mer de Weddell, la péninsule Antarctique et les Shetland du Sud. Il lui restera encore à franchir les 550 milles du passage de Drake, entre l’Antarctique et le cap Horn, avant d’atteindre Ushuaïa et clore ce parcours aux confins des mers na­vi­gables, à la voile et à l’ancienne, sur l’un des derniers grands trois-mâts à fréquenter couramment ces latitudes. Un rêve, même pour les plus aguerris.

Quarante jours sur le gaillard d’avant

Dix-huit membres d’équipage accueillent les nouveaux venus. Bouilles tannées, mains robustes et trognes ravies. Ceux qui viennent­ de passer le Horn et continuent à bord ont des milliers de milles dans les yeux et le bonheur d’une perspective chèrement disputée, car les candidats sont légion à vouloir en découdre avec ces circuits dans le grand Sud. Klaas impose à tous trois mois de « volontariat » minimum dans des mers plus amènes, et un entretien serré, sur sa péniche-bureau de Rotterdam, avant d’ins­crire un candidat sur la liste des équipiers potentiels pour les navigations antarctiques. Le pacha compose ensuite soigneusement ses équipes chamarrées et multinationales. « La mixité est la règle, explique-t-il. J’essaie de mêler les expériences, les cultures, les âges et les tempéraments pour former des équipages soudés et compétents. »

Klaas Gaastra, patron historique de l’Europa. © Jordi Plana

Certains, comme le jeune Pelle, restent près d’un an sur le navire. D’autres, les plus nombreux, alternent deux ou trois mois de haute mer et quelques semaines de relâche. Huit personnes débarquent donc aux Ma­louines. Heureux de rompre avec la discipline et les douze à quinze heures de labeur quotidien, la plupart envient cependant les nouveaux venus. « C’est la meilleure pé­riode pour observer les animaux, murmure le bosco sortant. Les petits viennent de naître, les colonies sont en pleine activité, les jours sont longs, vous allez vous régaler… La Géorgie du Sud est le plus bel endroit du monde ! »

18 décembre. L’Europa ressemble à une ruche. Le navire appartient, pour cinq jours encore, aux seuls marins. Des mâts aux fonds, il bruisse d’activité, de musiques et de chants. Conscient de participer à une aventure rare, dans la bonne humeur culti­vée comme une politesse, chacun s’applique. Les approvisionnements se calent en soute. Le nettoyage en grand se poursuit. Des réparations se terminent à l’atelier menuiserie. Sur le pont, Emma, la gréeuse, minuscule Anglaise au teint de porcelaine, joue de l’aiguille et de la machine à coudre pour réparer le clinfoc. Autour d’elle, cartons de laitues et cageots volent de bras en bras. Klaas, assuré et précis, veille à tout. Ce capitaine aux cheveux longs, un énorme – et faux – diamant à l’oreille, est connu pour mener le trois-mâts comme à la course : à la voile chaque fois qu’il est possible, et au plus fort de son potentiel, quels que soient les efforts requis. Même dans les ports les plus étroits, quand le vent le permet, il est réputé pour ses accostages et ses appareillages impeccables, sans moteur. Il est craint autant qu’admiré et unanimement reconnu par ceux qui l’ont servi. Son cri de guerre ? More canevas!: « Plus de toile ! »

Pour la prochaine boucle et la suivante, en Antarctique, il passera la main à Éric, ex-mécano du bord, puis officier et second avant de devenir capitaine. Sur le rôle d’équipage depuis 2002, ce géant d’Amsterdam est aussi à l’aise pour reprogrammer un ordinateur que pour dépanner une pompe haute pression ou régler les voiles. Débrouillard, tenace et drôle, ce régatier dans l’âme est follement épris des latitudes glacées. Au bar du bord, coude à coude avec le « patron », il passe en revue les listes de choses à faire ou arpente les ponts à larges enjambées.

Dans la bibliothèque en demi-lune qui occupe la poupe, le bosco canadien met la dernière main à ses dessins de gréement. « Voilà les assemblages actuels », explique-t-il en désignant des photos en gros plan des jonctions entre haubans et mâture, agrès et hunes. « Et voilà ce à quoi nous voulons arriver pour la saison prochaine », poursuit-il en montrant des croquis dignes des meilleurs manuels. Le gréement n’a pas radicalement changé depuis la remise en service du bateau en 1994, et les mâts se trouvent exactement au même emplacement que lorsqu’il balisait l’Elbe, de 1911 aux années soixante-dix, mais nous l’améliorons sans cesse en mélangeant les matériaux d’aujourd’hui et les techniques traditionnelles. Nous travaillons à le rendre toujours plus robuste, maniable et efficace dans tous les types de temps. » À ses côtés Dan, l’autre bosco, écossais, et Arran, le char­pentier maître d’équipage sud-africain, observent et commentent. Autour d’eux des maquettes, des cartes, des objets venus des quatre horizons et une mappemonde. Au « ciel » pend un piranha.

À quelques mètres de là, sur une autre table vernie, Éric et son second, Ross, le Tasmanien, discutent de l’organisation des bordées. « Quel système de quart veux-tu utiliser ? – Six heures, ça me va bien. – O.K., on continue sur six heures donc et on change les équipes à mi-parcours pour ne pas faire de jaloux. » Malgré leur décontraction, ils règlent le chassé-croisé des équipages – le hand over des Anglo-Saxons – comme une cérémonie de thé japonais. Une navigation dans ces parages ne se gère pas comme un pique-nique.

Tout dessus dans la mer belle

Pas question par exemple d’appareiller sans avoir suivi la formation sur l’hypothermie. À 14 heures, la cloche est piquée de deux coups, signe de ralliement de l’équipage. Cuisinier, barman, guides et chef mécano compris, la petite vingtaine de futurs partants se retrouve dans le mess, sous la lumière pâlotte des abat-jour en carte marine. Le médecin du bord détaille les mécanismes du refroidissement corporel et les gestes qu’il faut accomplir. « Dans quelques jours, quand nous franchirons la ligne de “convergence”, l’eau passera d’une température de 10 degrés, comme ici, à 3 ou 4 degrés. En Antarctique, elle ne dépassera pas moins 1 degré, ajoute Éric en désignant une ligne bleue sur la carte. L’eau ne peut pas être plus froide. En dessous, c’est de la glace ! »

Ces points dans le mess sont souvent l’occasion d’un moment convivial. © Marine Meyer

22 décembre. 51° 41’ 40” Sud, 057° 51’ 47” Ouest. Klaas a quitté le bord et chacun a pris son poste. Un exercice incendie surprise et quelques corvées de nettoyage plus tard, les trente « passagers équi­piers » – les voyage crew – hissent à bord leurs cirés Gore-Tex et leurs bottes dernier cri. Un peu gauches face aux marins pieds nus, barbus et aguerris, ils feront leur place peu à peu. « Le vent d’Ouest nous est favorable, la mer est belle, nous appareillerons à la voile à 8 heures », annonce Éric au petit déjeuner.

À l’heure dite, le foc d’artimon est établi à tribord et les trois premiers focs bordés à contre sur l’autre amure. La coque pivote tandis que la chaîne d’ancre est remontée. Des vergues, brassées en grand, tombent les quatre huniers qui aident le trois-mâts dans sa ronde. Sur le pont, toutes les mains vaillantes halent sous les ordres des maîtres de manœuvre qui, un œil sur les voiles, un autre à la côte fort proche, commandent en gardant une oreille pour la passerelle. Bientôt les focs sont passés sur le bon bord, puis la grand-voile et la misaine, libérées en­semble, accompagnent la danse. Un coup de corne pour saluer les autres navires et le port de Stanley rapetisse dans le sillage. Passent les plages aux manchots, étincelantes et désertes, entourées de champs interdits – non déminés depuis la guerre de 1982. Passent le phare noir et blanc de Pembroke, ses épaves, ses sturnelles à plastron rouge et son monument aux morts. L’Argentine, toujours, revendique ces terres proches de son continent et entourées de mers poissonneuses.

Aussitôt le cap stabilisé, les voyage crew entament leurs quarts à la mer. « Sur l’Europa, précise Éric, ils ne sont pas vraiment des passagers. Le bateau étant enregistré au commerce, ils sont considérés comme des membres d’équipage. Et de fait, nous ne pourrions manœuvrer au long cours sans leur aide. Nous avons besoin de bras pour peser sur les drisses et les écoutes, hisser les vergues et les brasser. » Le rythme des é­qui­piers payants – quatre heures de quart pour huit de repos – est cependant moins contrai­gnant que celui de l’équipage professionnel et n’inclut pas de poste de cuisine ou de nettoyage. Mais il leur incombe de barrer, de veiller au bossoir et de se tenir prêts à épauler la manœuvre. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, huit personnes sont ainsi disponibles pour seconder les marins de quart.

L’Europa appareille sous voiles dès que le vent le permet. Sous ces latitudes, on ne grée pas les bonnettes. © Donald Betts

Au sein de l’équipage, les bordées s’organisent aussi. Les gabiers nouvellement embarqués profitent de ces conditions rêvées pour se mettre les mâts dans les jambes, se familiariser avec l’accès aux hunes – en dévers –, avec les passages entre les mâts et les vergues et les astuces propres à chaque gréement. « Nous ne nous assurons que lors des transitions et quand nous nous arrêtons de travailler, leur a expliqué Tania, une grande Boer qui les a menés tout à l’heure dans les hauts. Pour le reste, nous considérons qu’il est plus dangereux de perdre son temps – et son équilibre – à manipuler les mousquetons de sécurité qu’à se concentrer sur ses prises. »

Les perroquets, le foc volant, la brigantine et le flèche d’artimon étant requis, une seconde montée s’organise, dans l’air frisquet qui force à serrer les doigts sur les haubans. Premier frisson, première griserie. « L’ascension se fait au vent, lance Tania en grimpant la première. Si le bateau roule trop, attendez à chaque vague le moment favorable pour monter. Quand le bateau roule vers vous, accrochez-vous jusqu’à ce que le balancier s’inverse. Là, reprenez l’ascension jusqu’à la prochaine vague. Vous verrez, on s’y fait ! ». On s’y fera, bien sûr, mais mieux vaut commencer avant le froid et le vent. Et saisir chaque occasion de jouir – furtivement car il s’agit de travailler – de la vision du bateau vu de haut, balancier de lumière dans la houle légère.

L’archipel s’éloigne. La coque s’élance, blanche et bois sur fond cobalt. Les vingt voiles gréées pour ces latitudes – bonnettes et cacatois n’y sont pas de mise – se gonflent. Un tangage léger s’installe et les pétrels du Cap, comme poudrés de neige, annoncent les frimas à venir. Tout dessus dans la mer belle, l’Europa taille sa route plein Est.

Scotia montre les dents

Le lendemain matin, à 2 heures, le soleil se lève sur un ciel brouillé. Toujours clair, mais chiffon. « Nous n’aurons pas moins de vent jusqu’à notre arrivée en Géorgie du Sud », annonce Capt’ain Éric au changement de quart. C’est-à-dire ? « Un coup de vent s’annonce par l’Ouest, le temps va changer et rester soutenu jusqu’à l’arrivée. » Les albatros patrouillent. Vol de seigneur et bec de prédateur, immenses arcs dansant au plus près des crêtes que le vent, virant Noroît, lève graduellement. Le foc volant est amené. Les premières voiles d’étai tombent et les lignes de vie sont gréées sur les ponts. La gîte et le tangage imposent leur tempo. Les gestes les plus bénins, le moindre­ déplacement requièrent désormais anti­cipation et concentration. « Finies les vacances, les agneaux, passons aux choses sérieuses ! » semble siffler la mer de Scotia.

24 décembre. « Bonjour tout le monde. It is cold, wet and miserable out there (il fait froid, tout est trempé et le temps est affreux) », annonce Emma à la cantonade dans la chambrée. En ciré intégral, ruisselante, elle poursuit : « Les portes étanches sont fermées et le harnais obligatoire, mais tout va bien. Nous sommes sous voiles et le bateau marche fort. » La relève, ainsi informée, sait à quoi s’en tenir et gagne quelques minutes pour s’équiper. Depuis quelques heures déjà, il était quasiment impossible de dormir dans des bannettes transformées en cabines de manège, mi-grand huit, mi-autotamponneuses.

Ciel brouillé et coup de vent d’Ouest force 9 à 10, en mer de Scotia. L’Europa donne toute la mesure de sa puissance. Dans ces conditions difficiles, le trois-mâts fonce à 10 nœuds de moyenne. © Jordi Plana

Quelques minutes plus tard, bâbordais et tribordais se retrouvent dans la passerelle que balade une houle de 6 à 8 mètres. « Comme le vent est à nouveau à l’Ouest, nous avons à nouveau établi des voiles carrées, mais nous venons d’amener les perroquets volants. Le vent grimpe, je ne serais pas étonné que vous ayez à réduire encore », euphémise Dan l’Écossais en dé­si­gnant l’anémomètre.

L’Europa semble avoir rapetissé en quelques heures. Le trois-mâts fonce, bondit, accélère. À 10 nœuds de moyenne, il surfe la houle qui continue de grossir. Les départs au lof et les abattées se succédant au point de faire frémir les vergues, Ross décide de relever les voyage crew à la timonerie. Désormais, les marins permanents se relaieront toutes les demi-heures à la barre à roue. Barre qui requiert plusieurs tours d’un bord ou de l’autre avant chaque lame pour anticiper le surf et éviter au trois-mâts de se faire embarquer. Tous les sens convoqués, sixième inclus, chacun se concentre, sourd au reste du monde. Observer, sentir, anticiper, agir. Et enfin, glisser… Puis recommencer, sans quitter du regard vergues, bordures et sillage, d’où accourent les lames suivantes. Griserie de la voile en majuscule et vision d’un autre âge.

« À carguer la grand-voile et la misaine ! » Aussitôt, les cinq marins disponibles s’extraient de la passerelle. Les ordres claquent. Chacun fonce à un poste précis… ou tente de le faire… Car ceux qui viennent d’embarquer hésitent parfois sur l’emplacement des manœuvres et perdent quelques se­condes à questionner les autres de la voix ou du regard, le doigt pointé sur le cabillot. Est-ce le bon ? Ils sont plus de deux cents à s’aligner au pied des mâts.

« C’est simple, avait pourtant résumé le bosco aux heures calmes. Plus une voile est placée haut dans la mâture, plus sa commande est reculée sur le pont. Et sur les râteliers, les manœuvres des voiles les plus basses se trouvent à bâbord, celles des sui­vantes à tribord et ainsi de suite. » Profitant des conditions encore favorables du départ, Dan avait rappelé quelques pièges à éviter, les usages en vigueur et la manière dont il entend que le navire soit tenu : « Je ne vous chercherai pas de noises sur la taille d’une glène. En revanche, je veux que toutes les manœuvres soient lovées et que chacun fasse régulièrement le tour du bord pour vérifier qu’aucun bout ne traîne. » Sur le pont que balaient les vagues à lampées écumantes, l’heure est venue de mettre ces consignes à exécution et de faire marcher ses méninges autant que ses bras.

Force 9 établi, 9 mètres de creux

Carguer la grand-voile et la misaine ne suffit pas. Dans ces mers brutales, les changements de temps semblent accélérés. La musique du ciel ressemble à celle des dépressions d’Irlande du Nord ou d’Écosse en hiver, mais en défilement rapide. En quelques minutes, le vent prend 10 nœuds. Puis 10 encore. Il s’agit de rabanter la toile avant qu’elle ne se déchire. « Ne vous précipitez pas, mais ne traînez pas ! » enjoint le chef de quart à ses troupes. « Travaillez vite, faites bien le boulot, mais tenez-vous ! L’eau est froide. »

Ça swingue dans les hauts. La toile détrempée, qu’enragent les rafales, semble de bois. Quant aux rabans censés la dompter, ils paraissent doués de vie. Ils s’échappent des doigts et s’envolent loin devant, dans le vide, dès qu’on desserre sa prise. Les plus aguerris des gabiers ca­ra­colent dans ce rodéo. Les autres s’appliquent, gauches et nauséeux – quoique secrètement heureux. Les voiles, finalement, sont serrées sur les vergues et tous se retrouvent dans la passerelle chauffée, un mug de thé en mains. La mer ne dépasse plus 2 degrés et l’air, 4 ou 5. Avec le vent et la pluie, les doigts se gercent, se dessèchent et saignent à l’ouvrage. Il faudra en prendre soin.

Les vagues, à présent sérieusement zébrées de blanc, font le gros dos. Certaines atteignent 10 mètres et l’anémomètre, stabilisé autour de 40 à 45 nœuds, s’autorise des envolées à 55, voire 60 nœuds. L’Europa cavale dans cet océan vide d’hommes, véloce et puissant, en robe de gros temps. Deux voiles carrées sur le grand-mât, autant sur la misaine (les quatre huniers). La dernière voile d’étai de gros grammage et les petits et grands focs ont été amenés.

© Jordi Plana

Sous les ponts, malgré le gros temps, l’atmosphère reste feutrée. Bien chauffées, les cabines de quatre à six couchettes, dotées de douches et de toilettes, permettent à tous de se refaire une santé avant de repartir au « charbon » des embruns, des rafales et du froid. En cuisine, Éric, « le coq », jongle avec des recettes du monde entier. Parfois, une vague imprévue fait voler une casserole ou l’oblige à de l’acrobatie préventive, mais il réussit à servir à tous – végétariens et allergiques au gluten compris – du réconfort en assiette trois fois le jour, en plus des en-cas, du pain frais quotidien, des gâteaux maison et des soupes qui égaient les quarts jour et nuit.

Chacun perd peu à peu le compte des heures, qui passent en quarts, corvées, repas et tentatives de repos… Jusqu’à cette nuit de vent plus amène, presque doux, où, dans le rose de l’aube, apparaissent enfin les sommets de la Géorgie du Sud. Aiguë et scintillante de gel, comme miraculeuse, la grande île émerge du brouillard et se détache, haute déjà, dans le ciel dont le noir se retire. Obscurément, chacun ressent un soulagement à la vue de cette terre. Un soulagement archaïque devant le sol retrouvé…

« Elles soufflent ! » hurle soudain Jordi. Bras tendu, il désigne un groupe de rorquals communs se dirigeant vers nous. Les grands mammifères sont bientôt une dizaine à escorter le trois-mâts. Immenses et tranquilles, tout proches. « Ce sont les plus grandes baleines du monde après les baleines bleues, explique Jordi, heureux comme un gosse. Tout à l’heure, nous avons aperçu une baleine à bosse. Nous entrons dans leurs eaux… Imaginez ! Elles viennent se nourrir ici mais se reproduisent dans les eaux tropicales des côtes pacifiques ou atlantiques. Ce sont les championnes du monde de la migration. »

Depuis des années, cet Espagnol bouillonnant travaille sur les écosystèmes polaires. Ses conférences sur les phoques, les oiseaux, les éléphants de mer et les équilibres des régions subantarctiques tiennent­ en haleine passagers et marins, qui prennent sur leurs heures de repos pour l’écouter raconter les amours des otaries ou les mœurs des albatros.

D’un coup, la vie qui s’était amoindrie au large, reprend : les pétrels entourent la coque ; des phoques l’observent et la suivent­ ; quelques manchots « marsouinent » drôlement dans le sillage. Tandis que les baleines continuent leur ballet, les albatros errants virevoltent au-dessus des ponts.

Noël aux tisons, la Géorgie au balcon

27 décembre. Au mouillage en baie d’Elsehul. 54° 01’ 6’’ Sud 037° 57’ 7’’ Ouest. Le jour révèle une crique couronnée de neige, sous un soleil intense et froid. La côte est couverte de tussock, l’herbe drue des îles subantarctiques. Les roches et les plages bouillonnent de vie et… de cris. Le fjord résonne des appels, alarmes et grognements de milliers d’oiseaux, de phoques et d’otaries à fourrure vaquant à leurs affaires. Affaires de mises bas, de nourrissage, de territoires et de harems. La combe sonne comme un champ de foire, un marché d’Orient.

Chaque jour, l’Europa change de mouillage. C’est l’occasion de découvrir, par exemple, les ruines des anciennes stations baleinières de la Géorgie du Sud. Celle-ci fut longtemps fréquentée par les chasseurs de mammifères marins norvégiens et anglais.© Jordi Plana

À bord, l’équipage passe en mode « escale » et apprête les annexes. Les trois guides préparent le débarquement des voyage­ crew sur les sites autorisés par l’iaato (l’Association internationale des tour opéra­teurs œuvrant en Antarctique) et par le « gouvernement » de Géorgie du Sud. Leurs équipements dûment nettoyés pour éviter l’introduction de graines exogènes, ils atterrissent dans le ressac, parmi les milliers d’ani­maux. L’euphorie, la gratitude et l’émerveillement se mêlent dans leurs regards quand, trempés et crottés, ils re­viennent à bord. Noël sera fêté ce soir, dans la luminescence de la nuit si brève, diaphane. La mer bruisse et glapit sans répit. Manchots royaux, skuas et mammifères continuent leur sarabande, de nuit comme de jour. Quant aux marins, ils peinent à aller se coucher quand se terminent leurs quarts. Il faudrait dormir, bien sûr, mais comment s’arracher au spectacle et manquer l’occasion de mettre pied à terre ?

Chaque jour, parfois deux fois dans la journée, l’ancre est levée et les mouillages se succèdent. Également féeriques mais chacun différemment. Nous voici sur les traces de Shackleton qui traversa l’île à pied après sa longue route en canot depuis les Shetland du Sud ; aux portes de la maison de Stromnes où il frappa, miraculé ; dans les colonies de manchots royaux d’Andews Bay, les plus denses et les plus nombreuses au monde ; parmi les ruines fantomatiques des anciennes stations baleinières, où le vent gémit dans les tôles ; autour des épaves de navires, enfin, dont certains ressemblent à notre trois-mâts barque.

Une semaine passe et une année se tourne, sous un soleil miraculeux. L’ordinaire, ici, c’est plutôt williwaws (fortes rafales catabatiques) et brouillards, mouillages qui valsent et vents furieux. Les ciels clairs, cette fois, libèrent les sommets. Une chance selon Sarah et Pat, gardiens des lieux : « Certains, venant ici plusieurs semaines, n’en voient aucun de tout leur séjour ». Avec une poignée de scientifiques, d’employés d’ong et de fonctionnaires, ils vivent en Géorgie du Sud depuis plus de vingt ans. Ils assurent la police des pêches, la surveillance de la côte, l’acquittement des droits de passage – très élevés – et l’entretien des sites naturels et historiques de cet éden.

Le 2 janvier, le trois-mâts barque se glisse finalement dans le fjord de Drygalski, parmi une armée de glaçons pétillants. Oui, pétillants car en fondant, ils libèrent l’air qu’ils enfermaient depuis des lustres et celui-ci s’échappe en fusant. L’étrave fend cette mer de champagne et s’engage dans un défilé aboutissant au front d’un glacier. Chamarrée, chavirée, sa matière accroche la lumière et secrète des bleus insensés. On perçoit le chuintement de ruisseaux et de nombreux craquements. À l’ombre de ce mur vivant, nombre d’oiseaux en tenue noire et blanche s’affairent, plongent, chassent. Certains se reposent, juchés sur les icebergs échappés du glacier, que le vent pousse vers l’océan. Le temps de grimper dans les mâts pour jouir du spectacle, de prendre une soupe sur le pont, et le navire tourne bride vers le large, direction les Orcades du Sud, à 500 milles dans le Sud-Ouest.

Bords carrés vers l’Antarctique

Coming back from where you start is not the same as never leaving, rappelle le manuel de bord, citant l’écrivain britannique Terry Prachett. « Revenir d’où vous êtes partis n’est pas la même chose que de ne jamais partir. » Certes, mais… malgré les prévisions qui donnaient un vent de Nord, la brise souffle du Sud-Ouest. Trop Sud pour notre navire qui n’est pas capable de remonter à plus de 60 degrés du vent. Comme les plannings de navigation sont calculés pour marcher à la voile, l’Europa s’engage alors dans des bords de « près ».

La Géorgie du Sud ressemble en hiver à un immense iceberg. L’été, la moitié de cette grande île volcanique, qui culmine à près de 3 000 m, est encore couverte de glaces. Ces conditions rudes n’empêchent pas la vie de proliférer. © Hajo Olij

Près carré, cela va sans dire, que le temps musclé rend inconfortable. Sur la carte, la route forme des entrelacs, chaque boucle de plusieurs heures se terminant par un virement lof pour lof. Cette manœuvre savamment rythmée permet, en une qua­rantaine de minutes, de faire changer de bord à l’énorme machinerie de toile, par vent arrière. À la barre, étape par étape, le virage se construit tandis que sur le pont s’affairent tous les bras vaillants. Quand le navire est finalement établi sous sa nouvelle amure, on a gagné peu de chose sur le bord précédent.

« Ces dernières vingt-quatre heures, nous n’avons pas avancé de plus 10 milles sur la route directe », confirme Cap’tain Éric deux jours plus tard, au rendez-vous quotidien des équipages. Les matelots, dont beaucoup connaissent leur histoire maritime, savent qu’ils jouent là une partition courante dans ces parages. Au temps de la voile, les long-courriers luttaient souvent plusieurs semaines contre le vent d’Ouest avant de passer le Horn. Et lorsque cette torture se prolongeait, les capitaines décidaient parfois de laisser porter vers l’Afrique pour rallier la côte pacifique de l’Amérique par l’autre côté du monde, via l’Australie, avec les vents portants. Ils sauvaient ainsi bateau, marins et cargaison mais rallongeaient leur voyage de plusieurs mois. S’affairant aux manœuvres en attendant la bascule au Sud-Est promise par les cartes météo, l’équipage de l’Europa prend pour l’instant son mal en patience. Même si, parmi les passagers, certains ont plus de peine à comprendre l’exer­cice…

5 janvier. Température de l’air : 0,4° C. Température de l’eau : 1° C. Sous les grains de neige, l’air descend en dessous de zéro et le vent, toujours contraire, varie de 25 à 35 nœuds, avec une mer désordonnée qui rend la vie du bord pénible. On ne remonte pas impunément ces latitudes avec un gréement à traits carrés… La bascule aux vents d’Est-Sud-Est se précisant pour les heures à venir, c’est désormais la carte des glaces qui préoccupe l’équipage. Des navires à passagers sont bloqués depuis plusieurs jours de l’autre côté du continent blanc et des glaces dérivantes de la mer de Weddell ont déjà piégé le trois-mâts, il y a quelques années. Certains, à bord, s’en souviennent et se préparent aux redoutables veilles à la glace, dans les hauts.

Trois jours plus tard, à 2 heures du matin, dans un reste de brise gelée et chargée de neige qui force l’Europa à naviguer au plus près, un premier iceberg apparaît. Le trois-mâts passe à la voile, en silence, près de ses flancs de marbre. La veille au bossoir s’ai­guise tandis que d’autres « glaçons » se succèdent, repérés au radar, en passerelle, avant d’être identifiés de visu. Puis, haute sur l’horizon, émerge une double tête de roche noire, caparaçonnée de glace : les premiers pics des Orcades du Sud. Les sommets de cet ancien eldorado des chasseurs de phoques­ norvégiens, anglais et américains, en partie cartographié par Dumont d’Urville, déchirent le ciel de coton mouillé. Armé de récifs et de glaces dérivantes denses et coupantes comme le silex, l’archipel montre son visage glacé. Ici, plus de verdure comme aux Malouines ou en Géorgie du Sud, le décor est en bichromie, noir et blanc. Cette fois, c’est bien l’Antarctique.

Un bateau-feu dans la glace

« Entre nous et les îles, il y a deux champs de glace à traverser », annonce Jordi. Passera ? Passera pas ? Le temps de dormir un brin et les glaçons cognent, dérapent, crissent et sombrent à mesure que la proue de métal les éperonne. La coque avance au ralenti, au moteur et en zigzag afin d’éviter les plus gros blocs susceptibles d’endommager les arbres d’hélice. Ouvrant un sillage serpentin à travers la surface mi-liquide, mi-solide, l’Europa atteint finalement le mouillage de Factory Cove, sur l’île Signy, par 60° 44’ 5’’ Sud et 043° 41’ 1’’ Ouest, le 8 janvier. La visite se déroule sans en­combre, mais le débarquement du lendemain, quelques milles plus loin, doit être annulé : les pneumatiques ne peuvent jouer à saute-glaçon et le vaillant trois-mâts n’est pas un brise-glace, juste un ancien bateau-feu.

« Pas n’importe lequel, précisait Klaas, avant le départ. Les Allemands et les Anglais considéraient leurs navires de signalisation maritime comme des barges et ne se préoccupaient pas de leurs aptitudes à la mer, mais les Hollandais et les Danois construisaient des bateaux-feux très marins. L’Europa s’appelait autrefois Senator Brockes. Il avait été commandé et armé par la ville de Hambourg pour baliser l’embouchure de l’Elbe. Vous connaissez cet estuaire ? Il est très large et bordé d’une immense zone inondable. Par endroits, on ne voit plus la terre. Le courant y est violent, les bancs de sable s’y déplacent sans cesse et le vent d’Ouest, très fréquent, y lève un clapot féroce. Au printemps, avant l’installation des centrales électriques qui réchauffent l’eau en hiver, le fleuve charriait de la glace. Dans ces conditions, il fallait des bateaux-feux robustes. Celui-ci est construit en acier de haute qualité, épais de 15 millimètres au-dessus de la ligne de flottaison et de 30 millimètres dessous. Quand la tempête s’annonçait, le bateau levait l’ancre pour ne pas risquer de chasser et de s’échouer. Il filait au large et ne reprenait son poste qu’une fois le vent calmé. Il était conçu pour naviguer dans le gros temps. »

© Jordi Plana

Puisque la brise est portante et les conditions de glace incertaines, Cap’tain Éric décide de quitter l’archipel et de mettre le cap sur l’île de l’Éléphant, à l’Est des Shetland du Sud. « Nous tenterons de débarquer à Wild Point, où les hommes de Shackleton ont attendu quatre mois le retour de leur capitaine, parti chercher secours en Géorgie du Sud », annonce-t-il. Quelques heures plus tard, tout dessus dans le bleu revenu, l’Europa court entre les icebergs. C’est comme une symphonie, ce trois-mâts dans le soleil, qui danse avec la glace. L’équipage aux aguets pilote au plus près et s’apprête, à tout instant, à manœuvrer.

La place manque ici pour dire chaque escale. Chaque baleine aux hanches du trois-mâts ; chaque groupe de manchots drôlement perchés sur les icebergs, familiers, curieux, malhabiles, en livrée de maître d’hôtel. Il faudrait décrire chaque nuit d’été austral, si courte, tantôt chargée de neige, tantôt nacrée, sur les glaciers, les îlots et les sommets de ce continent blanc à la fois vide et vibrant de vie. Dire aussi le brouillard et le vent qui se lèvent si soudainement en mer de Weddell, alors que le navire est à l’ancre et les annexes à terre ; les icebergs qui ferment la route et le retour à tâtons dans le nuage, au gps, jusqu’au trois-mâts, puis la fuite du grand navire devant le vent, pour ne pas se faire enfermer – pour combien­ de temps ? – dans des baies improbables dont chaque nom est une histoire. Et l’île de la Déception, cratère englouti où l’eau sourd, presque bouillante, sous le sable de la grève. On y tente le bain, pour le geste. Brûlure étrange sur la peau nue, transie de neige fondue. Il faudrait évoquer aussi la connivence qui unit désormais marins et passagers en un équipage attentif et respectueux.

Tant de beauté rince l’âme. Toute cette ampleur colonise le dedans, l’élargit. C’en est presque douloureux de s’émouvoir autant. « On croit faire un voyage, disait Nicolas Bouvier. Et c’est le voyage qui vous fait. Ou vous défait, c’est selon. » À ce spectacle, quelque chose, du côté du cœur, tremble­, craque, puis grandit. C’est une troupe bouleversée qui met à la voile le 17 janvier depuis Half Moon Island (62° 35’ 6’’ Sud, 059° 54’ 3’’ Ouest) vers le cap Horn, 500 milles dans le Nord ; une perspective quasi tropicale malgré le passage de Drake, versatile et redoutable, qu’il faut encore franchir avant d’apercevoir les falaises bleues du « Caillou », à la fin d’une nuit de quart.

Défile le cap sombre au front si connu, claque la toile dans le grain soudain dégringolé des Andes. Quelques heures plus tard – heures bénies par un temps de demoiselle –, le trois-mâts se glisse entre les îles de Lennox, Picton et Nueva, si vertes, si vertes ! Le canal de Beagle s’ouvre alors entre les montagnes, long corridor naturel, mira­culeux, jusqu’aux quais d’Ushuaïa.

Le croirez-vous ? C’est à la voile, moteurs débrayés que l’Europa appareillera de nouveau quelques jours plus tard, malgré les navires qui l’entourent et la berge dans l’axe. Dans un silence de cathédrale, le coin de la grand-voile replié pour laisser le vent gonfler la misaine, la coque pivote sur sa garde et glisse, au ralenti, vers l’Antarctique. Parcelle de légende, fragment de mémoire, reste de savoirs, un grand voilier glisse vers les mers australes.

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