Éric Tabarly et la tradition maritime

Revue N°136

Tabarly, patrimoine maritime, Chasse-Marée
Eric Tabarly tirant sur les avirons de son doris. © Jean Guichard/ Sygma

Par Daniel Gilles -Éric Tabarly, qui nous a quittés voici deux ans, laissera une empreinte indélébile dans l’histoire de la marine du XXe siècle. Concepteur de voiliers de course au large très innovants, il s’est nourri sa vie durant de la tradition et du patrimoine maritimes, qu’il connaissait parfaitement et pour lesquels il avait un profond respect. Cette culture se concrétisait notamment par la passion qu’il vouait à son vieux « Pen Duick ». Daniel Gilles, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur ce marin d’exception, brosse ici le portrait chaleureux de son ami, qui savait si bien respecter le passé pour mieux construire l’avenir.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Éric Tabarly avait accepté de parrainer, avec Gérard d’Aboville, le Défi Jeunes Marins 2000. A ses yeux, la navigation à bord des yoles de Bantry et des canots voile-aviron était un formidable moyen d’apprentissage. Ces bateaux simples, mais exigeants, racés, mais accessibles à tous, développaient parfaitement le sens marin. Une qualité précieuse, progressivement tombée en désuétude, qu’il convenait de réhabiliter en développant des valeurs de base. C’est pour défendre cette culture maritime qu’il se passionnait aussi pour les grands voiliers.

En septembre 1994,Éric avait embarqué sur le Sedov, dans le dessein de réaliser des films documentaires sur l’histoire de la voile. Dans la grande famille des bateaux, les long-courriers à trois et quatre mâts étaient des navires d’exception. Ils véhiculaient des valeurs proches de celles qui sont inculquées aujourd’hui sur les yoles de Bantry : le respect de la tradition et de la discipline, le goût de l’engagement physique et de l’esprit d’équipe. Une philosophie qu’Éric n’a cessé lui-même de mettre toute sa vie en pratique à bord de ses bateaux. Pour lui, de toute évidence, la conception du plus moderne des Pen Duick découlait indirectement de ces anciens et merveilleux voiliers, petits et grands.

Qu’avaient donc dans la tête ces équipiers de 25 ans ?

Est-ce son éducation au sein d’une famille habitée par la tradition ? Sa rigoureuse formation professionnelle à l’Ecole navale ? Sa profonde connaissance de la mer ? Son propre caractère exigeant ? Une chose est sûre, à côté de sa formidable clairvoyance pour tirer parti des techniques nouvelles, Tabarly entretenait une vraie passion pour le patrimoine maritime. Son expérience lui avait enseigné qu’à la mer, la vitesse n’est pas tout, les progrès accomplis s’enrichissant de l’exemple des anciens. C’est sans doute la raison qui le poussait à observer longuement le gréement compliqué des trois-mâts, ou à admirer la beauté d’une goélette. Il compulsait sans cesse les livres traitant de l’histoire de la marine en bois. Et son légendaire attachement pour son vieux Pen Duick, dessiné par William Fife dans les toutes dernières années du XIXe siècle, témoigne également de son vif intérêt pour les bateaux anciens.

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Éric Tabarly à la barre de Pen Duick, avec en remorque, une annexe légère construite à clins. © Daniel Gilles

Dans les années soixante-dix, alors que nous remontions au moteur la Medina de Cowes à bord de Pen Duick VI, une très longue coque plantée dans la vase d’une des rives apparut au hasard d’un méandre. Fier de l’avoir découverte le premier, un équipier revint rapidement de l’avant au cockpit pour demander à Éric, à la barre, s’il connaissait cet étonnant bateau. “Endeavour”, lui répondit-il simplement. A la même question d’un second équipier, il réitéra sa réponse avec un hochement de tête. Et lorsqu’un troisième équipier, quelque peu distrait, l’interrogea à nouveau sur le même sujet il ne put retenir sa colère froide ! Saisissant une écoute à portée de main, il en frappa violemment le pont et cria à la cantonade : “Mais lisez, nom de Dieu ! Lisez !” La scène n’avait duré que quelques secondes, mais elle révélait la contrariété du marin, comme si son équipage avait commis un sacrilège. Comment pouvait-on ignorer la coque unique de ce célèbre classe J long de quarante mètres ? Qu’avaient donc dans la tête ces équipiers de vingt-cinq ans ? La tradition se perdait-elle à ce point ?

Éric, quant à lui, passait fidèlement chaque année sur le stand du Chasse-Marée au Salon nautique, tard le soir, avec une discrétion qui confinait à l’anonymat, fouillant parmi les livres, dans l’improbable espoir de dénicher l’ouvrage qui lui manquerait ; et chacun avait à cœur d’entrer dans le jeu, de ne pas le troubler, et de le laisser tout au bonheur de sa quête…

A bord des goélettes de l’Ecole navale

Toute sa vie, Tabarly a développé cet intérêt passionné pour la culture maritime et encouragé nombre de projets de réhabilitation de belles unités anciennes ou de reconstruction de voiliers disparus. C’est ainsi qu’il accepta la présidence d’honneur de l’Association des hirondelles de la Manche, à l’origine de la restauration de Marie-Fernand. A ce sujet, il écrivit : “Je suis très attaché à toutes les actions qui contribuent à la préservation du patrimoine maritime. En particulier, je trouve très heureux qu’un cotre pilote du Havre soit remis en état de naviguer, car ces magnifiques bateaux ont écrit un très beau chapitre de notre histoire maritime.”

Il ne renia jamais ses navigations à bord de la goélette Belle-Poule durant son apprentissage à l’Ecole navale, en 1958. Aux auteurs d’un ouvrage sur ces goélettes, paru aux éditions Addim, il écrivait : “Je suis très heureux que paraisse un livre consacré à la Belle-Poule, car c’est un bateau que j’aime. Bien avant de rentrer à l’École navale, je rêvais de naviguer sur l’Étoile ou sur la Belle-Poule. Comme élève, j’ai toujours beaucoup aimé embarquer sur ces bateaux. Nous participions aux manœuvres, à la barre, à la navigation. Comme les deux goélettes naviguaient presque toujours de conserve, de l’une nous avions toujours une très belle vue de l’autre. Dans la mer, par bonne brise, le spectacle était souvent magnifique. On doit être reconnaissant à la Marine nationale d’avoir su garder ces éléments importants de notre patrimoine maritime dans un état impeccable.

“Je regrette seulement que le vieux treuil à brinquebale d’origine ait été remplacé. C’était lent, physique, mais ça marchait bien. Ce genre de treuil a disparu avec les bateaux qui les portaient et ceux des goélettes Belle-Poule et Étoile étaient aussi devenus des pièces rares, des éléments du patrimoine qui auraient dû être conservés. Des générations de « bordaches » s’étaient fait les bras et le dos, pour leur plus grand bien, sur la brinquebale et il me semble que cela aurait pu continuer. Je n’ose espérer que cette mutilation soit réparée un jour et que l’anachronique treuil moderne soit débarqué pour réinstaller celui d’origine. Quoi qu’il en soit, ces bateaux sont magnifiques et l’on ne peut que souhaiter que la Marine nous les garde pour toujours.

“Les souvenirs sur la Belle-Poule et l’Étoile sont parmi les bons que je garde de mes deux années passées à l’École navale. J’aime naviguer sur les bateaux que j’admire. Plus jeune, j’avais eu la chance de faire une campagne de pêche au thon sur un dundée. Ces bateaux me fascinent depuis ma plus tendre enfance et j’ai pu me débrouiller pour embarquer sur l’un d’eux quand il en restait encore quelques-uns. Les goélettes Belle-Poule et Étoile me faisaient également rêver, mais ne sachant pas encore que je rentrerais un jour à l’École navale, ce rêve me paraissait beaucoup plus inaccessible. Aussi, quand ce fut le tour de mon escouade de faire la première sortie à leur bord, je n’aurais pas voulu la manquer. Nous sommes restés en rade. Il fallait apprendre la place de toutes les drisses et écoutes et savoir ce qu’il fallait faire pendant les différentes manœuvres.

“Plus tard, à l’occasion de plus longues sorties, je me souviens d’avoir été un des rares privilégiés de la promotion à être allé, avec les goélettes, assister au lancement du paquebot France à Saint-Nazaire. Nous étions mouillés à proximité de la cale de lancement, aux premières loges pour profiter du spectacle. Je ne me doutais pas que j’aurais plus tard, en 1964, un autre privilège, celui d’être invité par la Compagnie générale transatlantique à bord du France, de New York au Havre.

“Une autre fois, nous sommes allés à Fécamp pour le Pardon des Terre-Neuvas, et aussi à Paimpol, patrie des goélettes islandaises où les goélettes de l’École navale ravivaient bien des souvenirs dans la population locale. Je n’ai qu’un seul regret de ces navigations : nous avions des horaires à respecter. C’est incompatible avec la navigation à voile. Aussi, quand le vent manquait ou qu’il était contraire, il fallait mettre le moteur pour arriver à l’heure. Mais on faisait le maximum à la voile et les goélettes au largue, par bonne brise, c’était superbe.”

Manœuvrer en finesse à bord de Pen Duick VI

Cette réflexion sur les navigations obligées au moteur me rappelle une anecdote vécue à bord de Pen Duick VI à la fin des années soixante-dix lors d’une croisière à Belle-Ile. Quand l’anticyclone est bien accroché, en été, les vents d’Est donnent à la Côte Sauvage des allures de paradis. Les failles de l’Ouest, généralement battues par les vents de Suroît, offrent alors de petits havres balayés par la senteur des oignons sauvages et poivrés de l’île. Basé à La Trinité, puis à Bénodet, Éric aimait y aller mouiller avec ses Pen Duick par vent de terre. Aujourd’hui, après le naufrage de l’Erika qui a souillé cet éden, je n’ose même pas penser aux terribles imprécations que Tabarly aurait proférées à l’encontre des pollueurs.

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Mouillés à couple dans l’Odet, Pen Duick, Pen Duick VI et la prame norvégienne du Chasse-Marée construite par Éric Tabarly, qu’il aimait utiliser comme annexe.© Michel Thersiquel

Après une nuit passée au mouillage de Ster-Wen, nous avions rallié la minuscule anse de Goulphar. Comme le vent était dans l’axe du petit fjord et que nous ne devions pas y rester longtemps, nous étions venus, à la voile et sur l’erre, jusqu’à l’arrière d’un petit chalutier mouillé sur son ancre au fond de l’anse, pour y frapper un simple bout. Après une promenade sur la lande, nous étions de retour à bord quelques heures plus tard. Sans prévenir, Éric ordonna de larguer devant. Le grand Pen Duick noir était à sec de toile. Éric fit envoyer, puis brasser carré l’artimon, en mettant la barre dessous. Le grand monocoque de 30 tonnes se mit à culer, l’arrière venant progressivement travers au vent. A quelques mètres des cailloux, Éric ordonna de remettre l’artimon dans le lit du vent et fit hisser puis border le foc à contre. Après s’être immobilisée, la lourde coque repartit lentement en avant, puis commença à abattre doucement à mesure que défilaient, à quelques mètres, les gros rochers de la côte. En travers du mouillage, il était alors difficile de penser que nous pourrions éviter de nous échouer en nous rapprochant encore de la terre. Mais le voilier vint au largue, puis au grand largue en accélérant et en donnant davantage d’efficacité au safran, et enfin au vent arrière, après avoir pivoté de 180 degrés. Comme pour saluer la manœuvre, la voile d’artimon empanna sous la brise légère, tandis que le foc déventait. Pen Duick VI gagnait le large à petite allure. A la barre, tranquille, sans plus de mots qu’il n’en faut pour le dire, Eric savourait la satisfaction d’avoir réussi une manœuvre risquée, délicate et parfaite.

L’intérêt d’Éric pour l’aviron, qu’il pratiquait assidûment, vient sans doute de son goût de l’effort, qui lui permettait d’entretenir sa forme physique tout en vivant pleinement les traditions maritimes. Il disputa ainsi à plusieurs reprises les belles régates de doris du 15 août aux îles Chausey. Avec pour équipier son neveu, Charles, tout aussi athlétique, il se classait toujours dans les premiers, bien qu’il naviguât d’abord avec une embarcation d’emprunt. Jusqu’au jour où il commanda un doris à Raymond Labbé, un ami de longue date. Ce bateau de 6 mètres de long, particulièrement soigné, était en sapin, avec une sole savamment tonturée à la manière des “vraies” annexes des terre-neuviers, que le constructeur malouin connaissait parfaitement. Il était propulsé avec des avirons en frêne de 2,67 mètres, fins, légers et faits sur mesure. Amarré à son ponton de Bénodet, ce doris servait parfois d’annexe à Pen Duick, et surtout à l’entraînement de son propriétaire. Tant et si bien qu’il remporta avec lui quelques mémorables régates chausiennes les années suivantes.

Le doris et Raymond Labbé étaient aussi du voyage lorsqu’Éric, au cours de l’été 1983, convoya Pen Duick, à la remorque de Pen Duick VI, du Crouesty à Saint-Malo où le yacht de Fife devait être remis en état. L’escadre s’abritait chaque soir dans un port ou un mouillage forain. En rivière du Trieux, Éric, comme promenade de santé, invita son équipier à l’accompagner pour souquer ferme, à bord de l’embarcation qu’il lui avait construite. Une navigation musclée qui laissa à Raymond Labbé quelques courbatures et un souvenir impérissable !

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Éric Tabarly participant à une course de godille à La Trinité-sur-mer. © Philip Plisson

En matière d’annexes, Éric savait être exigeant. Un jour, il vint voir les charpentiers des Ateliers de l’Enfer, à Douarnenez, dont il admirait la démarche de transmission du savoir-faire. Et là, il demanda à Gerd Löhmann de lui construire un petit bijou de canot à clins, d’après un modèle hors d’usage qu’il avait apporté. Pour un usage plus quotidien, Tabarly s’était lui-même construit une légère prame norvégienne (celle que propose Le Chasse-Marée), qu’il embarquait très facilement sur le pont de Pen Duick.

Des heures à observer le gréement du grand voilier

Son goût des manœuvres bien faites à la voile seule a sans doute également compté dans l’amour que Tabarly vouait à son vieux Pen Duick. Après avoir remporté à deux reprises la Transat anglaise en solitaire (1964 et 1976), gagné le championnat du RORC (1967), conçu le grand trimaran océanique Pen Duick IV (1968), vaincu le Pacifique avec Pen Duick V (1969), disputé le tour du monde sur Pen Duick VI, pulvérisé le record de l’Atlantique avec un hydrofoil (1980), son choix aurait pu être moins traditionnel. Pourtant, c’est la beauté unique du vieux plan Fife, la difficulté physique et l’intérêt de sa manœuvre qui le comblent. Et quand il embarque sur le 15 mètres JI Tuiga, du même William Fife, pour participer aux régates de Méditerranée, c’est le même plaisir qu’il recherche.

Les rapports qu’il entretenait avec les grands voiliers, au regard de sa carrière de coureur, sont aussi surprenants. Par rapport à leur taille, ces traits carrés sont infiniment plus lents que les voiliers de course actuels. Ils étaient conçus avant tout pour transporter de lourdes cargaisons. Néanmoins, ils continuent de fasciner ceux qui savent les regarder. L’émotion qu’ils dégagent provient de leur histoire, et des nombreux océans qu’ils ont traversés. La puissance et la beauté de ces grandes machines à vent forcent l’admiration de tout vrai marin. Éric Tabarly pouvait rester des heures sur ces cathédrales de toile, à observer leur voilure depuis l’extrémité du beaupré, à participer aux manœuvres sur les vergues, cinquante mètres au-dessus de l’eau, à peser sur les cargues, à tenir la grande barre à roue sur la dunette arrière.

Lors des régates de Cannes, assis dans le carré de son cher Pen Duick, à l’abri du soleil méditerranéen, Éric m’a relaté sa navigation à bord du Sedov. Il me décrivit avec émotion l’immense quatre-mâts barque faisant route par belle brise et mer creuse, insistant à la fois sur la lenteur et la puissance des navires de ce type. Il connaissait parfaitement les grands voiliers, et les termes précis désignant leurs moindres éléments. Il lui arrivait aussi de fulminer lorsqu’il évoquait la silhouette gâchée d’un bâtiment, où la légèreté des responsables français en matière de sauvegarde du patrimoine maritime.

“Le temps des grands voiliers a été quelque chose de fantastique, m’avait-il confié en 1990. Une grande épopée que je regrette, sans toutefois oublier les nombreux disparus qu’elle a engendrés. Le danger tenait surtout aux cargaisons qui rendaient ces navires peu manœuvrants et qui pouvaient riper dans un fort coup de gîte. Ceux qui restent maintenant sont des navires-écoles et ils ne transportent plus rien. Mais beaucoup d’entre eux ont été abîmés par l’adjonction de roufs ou le rehaussement du franc-bord. Ils n’ont plus la gueule des beaux long-courriers d’antan. Ce serait bien de refaire un tel navire comme il devrait être et non pas comme un bateau-école, avec d’horribles superstructures.

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Éric Tabarly à la barre de Kentra durant la Nioulargue 95. © Philip Plisson

“En France, on a laissé mourir les grands trois et quatre-mâts. Je ne crois pas que des décisions gouvernementales aient pu sauver la marine à voiles. La seule chose qui aurait pu être faite eût été d’en garder comme musées navigants. Nous assistons actuellement à un mouvement en faveur du patrimoine maritime. Beaucoup de personnes s’y intéressent. C’est bien. Mais si ce mouvement avait pu démarrer vingt ou trente ans plus tôt, on en aurait conservé, de belles choses ! Des voiliers de pêche, de cabotage, des long-courriers aussi. Du temps de la marine à voiles, la France a possédé une très belle flotte marchande, très homogène, de bonne qualité et manœuvrée par les meilleurs équipages.

“Peut-être qu’un de ces jours, un quatre-mâts sera remis en chantier chez nous. C’est tout à fait envisageable. Il ne faut pas désespérer. J’ai eu, à mon niveau, de nombreux témoignages de reconnaissance à propos de la remise en état de Pen Duick. La Duchesse Anne à Dunkerque a été restaurée. Je suis sûr qu’une région peut trouver les moyens financiers pour posséder son grand voilier. Et pourquoi pas à l’échelon national, un grand voilier à quatre ou cinq mâts !” Pour toutes ces raisons,  Éric Tabarly avait accordé d’emblée son soutien au projet initial de France II qui devait être reconstruit à l’identique. Ce cinq-mâts français, le plus grand du monde avec 150 mètres de long, portait plus de 6 000 mètres carrés de toile sur des mâts culminant à quelque 64 mètres de hauteur. Lancé en 1911 à Bordeaux, il s’est échoué en 1922 sur les récifs de Ouano, en Nouvelle-Calédonie, avant d’être abandonné par son armateur. Un formidable défi technologique qui aurait satisfait la légitime ambition culturelle du navigateur français.

La croisade en faveur du musée de la Marine

Pour parfaire sa connaissance de l’histoire des bateaux, Éric Tabarly passa beaucoup de temps dans les musées maritimes, et notamment au musée de la Marine de Paris. Entre deux avions, deux rendez-vous, on le voyait déambuler entre les maquettes, s’attardant sur le pont du Velox, observant la toile de Marin Marie montrant le Pourquoi pas ? dans les glaces vertes et bleues du Groenland. Ainsi s’explique sa mémorable colère de 1996, suscitée par la désinvolture de l’État, qui avait tout simplement décidé d’évacuer ce haut lieu de notre culture maritime, pour faire place à autre chose, sans même réfléchir à une implantation digne de lui et du développement qu’il méritait ! Avec une violence inhabituelle, le marin breton expliquait alors que les Français avaient besoin d’une éducation maritime pour comprendre l’importance stratégique et économique de la mer, et que le musée de la Marine devait y contribuer. “C’est un des rares instruments pédagogiques que nous ayons”, précisait-il, ajoutant : “Il faut se mobiliser !” Le coup de gueule fit son effet dans le public et en haut lieu.

Le soutien de Tabarly au port-musée de Douarnenez

“Comment ne pas se réjouir de ce projet de création d’un port-musée à flot à Douarnenez ? C’est le complément indispensable du musée du Bateau qui a si bien démarré grâce à l’association Treizour. Contempler des bateaux sous abri, c’est très bien : cela permet de les étudier jusqu’au talon de la quille. Mais, d’une part, cela ne peut se faire que pour des unités relativement peu importantes et d’autre part, il est bon aussi de pouvoir observer les bateaux sur leur élément, avec leur gréement et si possible de les voir naviguer.
“Un musée maritime doit aussi se prolonger sur l’eau et au bord de l’eau par diverses animations. C’est pour cela que les meilleurs musées maritimes, Mystic Seaport, Exeter et Enkhuizen, comportent tous les trois une importante section à flot. Le site du Port-Rhu se prête particulièrement bien à la création de ce port-musée français par la possibilité de créer assez facilement un vaste bassin à flot, par la beauté architecturale de vieux bâtiments dans son voisinage et par le charme de la rive gauche boisée.
“En plus de son intérêt pour le musée, ce bassin à flot redonnerait une vie maritime à ce quartier de Douarnenez qui grouillait de bateaux il n’y a pas encore très longtemps et qui est maintenant désert. Félicitons donc les auteurs de ce projet et souhaitons-leur une heureuse réalisation.”

Tabarly admirait particulièrement le grand musée à flot américain de Mystic Seaport, dont il avait relaté la visite – effectuée après la Transat de 1964 – dans Victoire en solitaire. Il avait aussi été le premier à apporter son soutien aux projets successifs du musée de l’Atlantique de Port-Louis et du port-musée de Douarnenez. Il se désespérait du manque de soutien public à ces initiatives pour créer enfin un grand musée vivant dans notre pays, et maudissait l’incurie des politiques qui coulèrent le Port-Rhu.

Tabarly aimait également les rassemblements de bateaux traditionnels. C’est à bord de Pen Duick restauré qu’il participa à l’Armada de la Liberté, à Rouen en 1989, et aux rassemblements de Brest et Douarnenez 92, sans oublier La Belle Plaisance à Sainte-Marine. Les manifestations nautiques de grands voiliers de cette fin de siècle n’ont évidemment pas l’authenticité des fabuleux mouillages des baies de Valparaiso ou de San Francisco à l’époque de la ruée vers l’or. Mais le recueillement du grand public venu admirer ces navires est troublant. Comment expliquer que cette foule peu nourrie d’histoire maritime vienne ainsi déambuler jusqu’à trois heures du matin au pied des immenses mâtures ? N’est-ce pas que ces ambassadeurs itinérants, qui parcourent les océans et obéissent à leurs propres règles issues de très anciennes traditions, peuplent encore leurs rêves ?

Tabarly, patrimoine maritime, Pen Duick

Éric Tabarly à bord du Sedov. © Henri Thibault/DPPI

A l’époque du développement des nouvelles technologies, des sports de “glisse” et des marinas, sans doute éprouvons-nous plus que jamais le besoin de retrouver nos racines. La connaissance de l’histoire des bateaux, le plaisir des belles manœuvres doivent perdurer. Éric Tabarly, qui en a donné l’exemple, l’avait superbement compris. Aurons-nous encore des hommes de sa trempe et de sa culture pour rendre à la France sa mémoire et son avenir de grand pays maritime ?  

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