Par Julian Stone, Yann Jagot et Gaëlle Berthelot – Afin de vérifier la vraisemblance des récits de navigations laissés par des moines celtes avant l’an 1000, un groupe de Bretons a entrepris de revivre une partie de leur aventure à bord d’un grand curragh de cuir construit par leurs soins. Voici le récit de cette croisière culturelle, voire spirituelle, qui s’est déroulée l’été dernier entre l’Ecosse et la Bretagne, dans des parages réputés très délicats, en raison des conditions météo et du nombre restreint d’abris sûrs. La genèse du projet et la construction du « Sant Efflam » feront l’objet d’un article ultérieur.

Au cours du premier millénaire, dans le triple but de propager leur foi, de se retirer dans des lieux solitaires et d’aller à la recherche du paradis terrestre, des religieux, qu’on surnommera plus tard les « moines navigateurs », ont pris la mer à bord de barques de cuir, ou curraghs, et mis le cap à l’Ouest. L’ensemble de leurs navigations atlantiques représente l’une des plus fantastiques épopées de l’histoire maritime. Et pourtant, mises à part quelques légendes et de rares publications, quel souvenir en reste-t-il ? Un travail de mémoire s’imposait, et il n’était pas de meilleur moyen pour faire connaître ces hommes que de reconstruire leur incroyable bateau et de suivre leur sillage le long des côtes celtiques.

Pour nous tous, regroupés au sein de l’association « Aux marches du Cranou », les recherches en archives, en bibliothèques et auprès de spécialistes, afin de reconstituer l’histoire de ces moines errants et de retrouver les types d’embarcations supposées utilisées, ont duré près d’une année. Après quoi nous avons pu entreprendre la construction du bateau. Commencée en juin 1997 dans un hangar de Landévennec, celle-ci s’est étalée sur cinq mois. Pour réaliser la charpente, les lisses et les membrures, nous avons utilisé du chêne et du pin d’Oregon, bien que les moines du Moyen Age n’aient évidemment pas pu disposer de cette dernière essence ! Une fois rivetée, la structure a été recouverte de cuir de vache tanné à l’écorce de chêne, quarante-trois peaux traitées au suint puis cousues les unes aux autres.

A notre connaissance, ce curragh est le premier canot médiéval en cuir mis à l’eau sur le littoral armoricain depuis mille cinq cents ans. Et tout naturellement, nous avons choisi de lui donner le nom de Sant Efflam, le seul saint celtique dont l’arrivée en Bretagne à bord d’une embarcation de cuir est attestée par un texte d’époque. Près de huit cents personnes ont assisté au baptême sur le port de Landévennec, le 16 novembre 1997.

Quand le bateau a touché l’eau pour la première fois, nous n’étions pas vraiment sûrs de nous. Quelle serait sa durée de vie ? Les coutures résisteraient-elles aux frottements sur les plages ? La structure pourrait-elle supporter la pression du gréement par fort vent et mer formée ? Les questions se bousculaient, auxquelles nous devions répondre au cours des deux années suivantes. Mais l’émotion qui nous a saisis lors des premiers coups d’avirons, sous les murs de l’antique abbaye de Winwaloe, constitue sans doute l’une des plus fortes de toute cette aventure. Ensuite, le Sant Efflam a navigué durant de nombreux week-ends et participé à des rassemblements de bateaux traditionnels entre Concarneau et l’Aber-Wrach, excellentes occasions pour en améliorer peu à peu les réglages et les performances, et former les équipiers en prévision de la grande croisière.

En Ecosse

Le voyage accompli en 1999 ne retrace pas le périple d’un moine en particulier, mais suit les itinéraires maritimes empruntés le plus fréquemment d’un monastère à l’autre, depuis l’Ecosse jusqu’en Bretagne, entre le ve et le ville siècle. Transporté par camion jusqu’en Ecosse, le Sant Efflam est mis à l’eau à Dunstaffnage, près d’Oban. Comme la vieille grue rouillée ne peut théoriquement soulever qu’une demi-tonne, il faut alléger le bateau — qui en pèse près du double — et batailler ferme pour convaincre le responsable du port. Enfin, le dimanche 13 juin, notre barque fend les eaux calmes du Loch Lénha. Durant les cinq jours suivants, nous préparons l’armement du curragh — pour sept à neuf équipiers — et le matériel de l’équipe de logistique terrestre, forte de trois personnes. Pour la navigation, nous disposons d’un GPS, d’une radio VHF fixe et d’une portable, d’un loch, d’un sondeur et, bien sûr, d’un compas.

Le départ de France s’étant fait dans la précipitation, il faut s’organiser, vérifier, réparer parfois. Puis c’est l’appareillage. La sensation de flottement ressentie durant la préparation ne s’estompe vraiment que dans l’après-midi du 21 juin, quand nous luttons à l’aviron contre le vent et la houle pour nous arracher à la baie de Duns-taffnage. Après six heures de nage, le vent ayant molli, le cap redouté est franchi et nous pouvons enfin établir les voiles. Dans la lumière du soir, le Sant Efflam cingle devant Oban et se faufile entre les îles vers un mouillage sûr. Cette fois nous sommes bien partis sur les traces de ces moines devenus presque des personnages familiers : Malo, Brandan, Cormac, Colmcille… Mais il ne nous faudra pas moins de trois semaines pour trouver notre rythme de croisière, trois semaines de vents contraires au cours desquelles nous devrons nager parfois six à huit heures par jour !

Les régimes de Sud-Ouest se succèdent sans répit, épuisant l’équipage dont les mains s’ornent d’ampoules. C’est un décrassage en règle, mais plein d’émerveillement. Nous longeons l’une des plus belles côtes du monde, embouquant l’enfilade des larges bras de mer qui, d’Oban à Islay en passant par Luing et Jura, forment un couloir abrité des vents et de la houle d’Ouest.

Les préparatifs de déchargement du Sant Efflam. © Tristan Clamorgan

Dans l’après-midi du 25 juin, nous apercevons sur l’horizon la voile carrée et la proue élancée d’un birlinn, une réplique de galley écossaise du Mie siècle, avatar d’un bateau viking doté d’un gouvernail d’étambot, qui formait jadis le gros des flottes des « Lords of the Isles ». Une heure plus tard, il vient s’échouer à Luing, près du Sant Efflam, et les deux équipages fêtent toute la nuit cette rencontre inattendue de deux embarcations résumant quinze siècles de l’histoire maritime des pays celtiques. Nous convenons de nous rencontrer l’été suivant aux rassemblements de Brest et Douarnenez. L’Odyssée celtique 2000 est en gestation !

Le séjour sur Luing est mis à profit pour mettre au point le nouveau système de dérive latérale, censé nous faire gagner du temps lors des virements de bord. Au lieu de balayer tout le pont à chaque manœuvre en étant retournée, la longue pièce désormais symétrique pourra basculer d’un bord sur l’autre. Sa hauteur importante, dépassant du plat-bord, permet de conserver un long bras de levier, devant compenser l’énorme effort de traction qu’exerce, par bonne brise, la patte-d’oie de retenue frappée sur le plat-bord au vent (opposé à celui sur lequel appuie la dérive). Les essais dépassent nos espérances. Avec cette nouvelle pièce, plus large et mieux profilée que l’ancienne -et dotée de deux crans permettant d’en diminuer la surface immergée par vent fort —, et avec notre jeu de voiles neuf de 26 mètres carrés (8 de plus que le précédent), nous parvenons presque à remonter à 45 degrés du vent en accusant une dérive de 15 degrés, par mer assez calme et bonne brise.

Le début du périple se fera en empruntant une enfilade de chenaux relativement abrités, foimés par le chapelet d’îles qui frangent la grande terre d’Ecosse Ici, au Sud-Ouest d’Oban, le Sant Efflam passe entre cette dernière (à gauche) et l’île de Seil, reliées par le Clachan Bridge, ou « pont de l’Atlantique ». © Tristan Clamorgan

Le dimanche 4 juillet, nous quittons au portant le loch Nassil en espérant que le vent d’Est se maintienne. Trois îles nous font face. L’une d’elles, Eilean Mor, qui possède un mouillage excellent où nous nous arrêtons pour déjeuner, est connue pour avoir hébergé saint Cormac, au V éme siècle. Après une rapide exploration, nous découvrons la grotte où cet anachorète passa les dernières années de sa vie. Le récit de celle-ci, fait par Adamnan, abbé d’Iona, au ville siècle, mentionne un voyage qu’aurait accompli le saint cap au Nord, « vers une solitude dans la mer infranchissable ». Nous pensons à l’Islande ou au Groenland, doublés par Tim Severin et son Brandan en 1976.

Nous reprenons la mer vers 16 heures, cap sur Jura, grande ne sauvage à demi dépeuplée. Sitôt doublée sa pointe Ouest, le vent mollit jusqu’à devenir insignifiant ; le Sant Effam est entraîné comme sur un tapis roulant à la vitesse de 4 noeuds. Il faut amener les voiles et border les avirons, mais les indications du GPS ruinent nos espoirs de rallier Craighouse, le principal village de l’île et son unique pub. Heureusement, au coucher du soleil, le vent se remet à souffler et nous parvenons à gagner un minuscule abri de pêcheurs.

Le soir du 7 juillet, sous une morne grisaille, nous mouillons à l’île d’Islay, dernière halte écossaise avant la traversée vers l’Irlande. Une escale grandiose grâce à l’accueil fantastique de la distillerie de Lagavulin. L’équipage au complet est introduit dans les caves, une visite habituellement réservée aux hôtes de marque, où nous attend la plus épique dégustation de whisky de tout le voyage. Cinq, six, douze, seize, vingt-cinq et enfin trente ans d’âge, nous avons tout goûté avec délectation ! Michaël s’étant effondré comme une masse au beau milieu de la cour, s’est réveillé neuf heures plus tard, entre Ecosse et Irlande…

Rude et hospitalière Irlande

Dix heures de navigation seront nécessaires pour parcourir les 35 milles séparant Islay de Portrush, en Irlande du Nord. Fort heureusement, les conditions météo sont excellentes et l’équipage en profite pour somnoler, allongé entre les bancs, bercé par une longue houle d’Ouest. La côte irlandaise apparaît le matin du 8 juillet, sous un ciel parfaitement bleu et une mer digne des Caraïbes.

A Portrush, de nouveaux équipiers viennent remplacer ceux pour qui le voyage s’achève. Nous sommes également attendus par Robbin Ruddock, qui deux ans plus tôt avait conduit un canot médiéval, le Colme Cille, de Portrush jusqu’à Iona, en Ecosse. Ce bateau ressemble comme un frère au Sant Efflam, à ceci près que sa coque est faite de toile goudronnée, procédé plus récent datant de la fin du me siècle. Le Colme Cille fera lui aussi partie de la flottille de l’Odyssée celtique 2000 qui descendra depuis l’Ecosse pour rejoindre le Sant Efflam et ses jumeaux cornouaillais et irlandais à Milford Haven, au pays de Galles.

L’lle de Luing a été le lieu d’une rencontre insolite entre le Sant Efflam et l’Aileach (ci-dessus), une réplique de bateau écossais du mie siècle, très influencée par les embarcations vikings. © Tristan Clamorgan

Le soir de notre arrivée, les deux équipages fêtent leur rencontre. De grandes longes de viande de cerf, offertes sur Islay par l’un des sorciers du whisky, grillent toute la soirée, mêlant leur saveur aux rires, aux chansons, au violon et à l’accordéon diatonique. Enfin, nous sommes en Irlande, patrie des curraghs, berceau du christianisme celtique et des moines navigateurs, générateur de rêves et de légendes depuis l’aube des temps. Mais cette Irlande est aussi une contrée redoutée des marins pour son climat changeant, la violence de ses tempêtes et la configuration de ses côtes déchiquetées frangées de brisants.

Le Sant Efflam courant par jolie brise et mer formée, voiles arisées ; on remarquera la dérive latérale et le gouvernail décentré. Les photos prises de l’extérieur du curragh l’ont été à partir d’un canot pneumatique de 5,50 mètres, propulsé par un moteur de 50 chevaux, qui a accompagné la croisière du bateau de cuir pour des raisons de sécurité ; il n’a pas eu à intervenir, même pour remorquer le curragh dans les calmes ou par vents contraires. © Tristan Clamorgan

Le vendredi 9 juillet, l’horizon dégagé et les vents favorables nous incitent à tenter le passage de Malin Head, un cap réputé pour la violence de ses courants. Nous le doublerons bien au large, ne rencontrant qu’une longue et paisible houle atlantique. Ce jour-là, quittant l’Ulster pour la république d’Irlande, nous parcourons plus de 40 milles, preuve que, même le long de ces côtes dangereuses, de grandes étapes en curragh sont possibles, pour peu que l’on sache profiter d’une bonne météo. Néanmoins, au passage des caps hérissés d’écueils, nos moines devaient prier pour que le vent ne tourne pas et ne les drosse sur la côte ! Avec une houle de 2 à 3 mètres et un vent de bout de force 4 à 5, les avirons deviennent absolument inutiles. Il ne reste plus alors que la fuite, l’ancre, ou les cantiques…

Le 12 juillet, nous relâchons dans le petit lough de Rosapenna pour effectuer une réparation de fortune sur le gouvernail. Le mauvais temps nous y retient trois jours. Un répit mis à profit pour bricoler sur le bateau, restructurer l’intendance à terre, pêcher et… fêter l’anniversaire de Wendy, notre équipière canadienne, pour laquelle nous réussissons l’exploit de cuire un gâteau chocolat-banane sur le feu du bivouac.

Le Sant Efflam quitte Rosapenna le 15 juillet, malgré l’annonce d’un petit coup de vent. Dans l’après-midi, il souffle jusqu’à force 6 à 7, avec des creux de 2 à 3 mètres. Nous serrons un peu les dents mais le bon comportement du curragh est encourageant. S’il embarque un peu d’eau, il parvient à tenir le bon plein avec assez peu de dérive. Les rafales tombent soudain des nuages, comme des rapaces. A chaque lame, la structure tremble et se déforme. Les deux voiles au bas ris, notre esquif continue néanmoins à progresser sur une succession infinie de crêtes blanches. Il file à 7 nœuds dans les rafales, serrant le vent au maximum pour franchir un cap menaçant, noyé dans un rideau de pluie.

La coque et les mâts tiennent bon, mais, après un grain particulièrement violent, la dérive, pourtant en position haute, émet des gémissements inquiétants : le mousqueton en inox, gros comme un pouce, qui relie la patte-d’oie au bout frappé sur le plat-bord opposé, se tord comme du fil de fer ! Bart, à la barre, lofe à mort pour stopper le bateau et diminuer la pression sur la lame de bois. Yann bondit, saisit la patte-d’oie et tire de toutes ses forces. Si la dérive est emportée et glisse sous la coque, nous perdrons tant de cap qu’il faudra faire demi-tour et reparcourir les 12 milles qui nous séparent du premier abri. Les voiles claquent et font fouetter les bosses de ris détrempées, de véritables massues capables de projeter quelqu’un par-dessus bord. Nous parvenons enfin à mettre en place le mousqueton de rechange, Bart abat et le bateau repart.

Epuisés, nous entrons enfin à l’aviron dans le port de Dunfanaghy. Des pêcheurs s’approchent, nous regardent avec étonnement, partagés entre une admiration pudique et une sorte d’incompréhension. A quoi bon défier encore la mer avec de telles barcasses ! Peut-être se souviennent-ils de leurs pères et de leurs grands-pères, courbés sur les avirons, à la merci des grains meurtriers ? Nous parlons de notre passion et des moines navigateurs, nous demandons des renseignements sur les côtes et les vents. Alors les langues se délient.

Tory, l’île de la résistance

Le 18 juillet, le Sant Efflam profite d’une accalmie pour reprendre la mer et franchir les 8 milles séparant la Grande Ile (l’Irlande) de Tory Island. Le bulletin météo nous annonçant l’arrivée prochaine d’un nouveau coup de vent de Sud-Ouest, mieux valait ne pas traîner. Car Tory est la porte d’entrée de cette côte Ouest de l’Irlande que nous avions tellement hâte de découvrir. C’est donc le coeur léger que nous voyions se rapprocher ce caillou pelé sur lequel nous allons rester bloqués cinq jours… pour notre plus grand bonheur.

Le port de Tory Island consiste en une petite jetée flanquée d’un slipway au fond d’une anse ; mais celle-ci est si bien ouverte au vent et à la houle qu’il est impossible d’y mouiller un bateau par gros temps. Sur le quai, Sa Majesté Patsy Dan Rogers, roi de Tory Island, la soixantaine grisonnante, nous attend en costume trois pièces, casquette de marin et boucle d’oreille, sorte de Corto Maltese en retraite sur un caillou du bout du monde. Son pouvoir sur l’île n’excède guère celui d’un maire et il nous apprendra que son rôle consiste surtout à défendre les intérêts de sa communauté auprès des autorités irlandaises. Sitôt débarqués, nous sommes pris en charge par une bande de jeunes garçons, qui chargent nos affaires dans une vieille Landrover. Les îliens mettent à notre disposition un champ où planter notre tente, et une petite cabane.

Si l’on évoque les îles de l’Ouest irlandais, ce sont toujours celles d’Aran ou des Blasket qui viennent à l’esprit, rarement Tory Island. Perdue et solitaire au large du Donegal, celle-ci n’attire guère les touristes. Longue de cinq kilomètres et large de moins de deux, cette île de tourbe et de roche abrite une population de cent trente-trois habitants, parlant le gaélique. C’est sans doute l’une des dernières collectivités du grand Ouest irlandais qui vivent encore selon des principes communautaires ancestraux. Pour ces îliens, les passés légendaire et historique semblent se confondre et conditionner encore leur vie quotidienne. Ils croient ainsi dur comme fer que si l’on fait pivoter une certaine pierre de l’île de 45 degrés, cela va provoquer un naufrage — une anecdote probablement liée aux anciens naufrageurs qui avaient conclu un pacte avec les puissances primitives de l’Océan. Regroupés en un seul village dont les maisons bordent une route en terre battue, ces îliens s’accrochent à leur caillou comme au plus précieux des trésors. Leur vie s’organise autour des deux magasins et de la salle communautaire, qui fait aussi office de pub. Ils vivent chichement, de la pêche, de la culture potagère et de l’élevage de moutons. Mais cette population compte aussi quatre peintres, dont le grand artiste anglais Derek Hill, et James Dixon, un îlien de souche devenu l’un des maîtres de l’art primitif. Un générateur fournit l’électricité, et l’eau est puisée dans cinq puits. L’été, le courrier fait la navette deux fois par semaine ; l’hiver, le bateau est à la merci du temps. Pour leur santé, les îliens peuvent consulter une infirmière, qui vit à demeure sur l’île, car le médecin ne s’y rend qu’une fois par quinzaine, si la météo le permet.

Le « confort » spartiate du bateau de cuir, au mouillage… La dérive est posée sur les plats bords. © Tristan Clamorgan
Détail de fixation de la dérive, avec ses crans de réglage et la patte-d’oie de retenue. © Tristan Clamorgan

En janvier 1974, après une succession de tempêtes particulièrement violentes qui isola Tory Island pendant sept semaines, l’Etat — espérant, sans l’avouer, désertifier l’île — encouragea la population à venir s’installer gratuitement dans des pavillons neufs construits à son intention sur la Grande Ile. Cent vingt personnes abandonnèrent ainsi leur terre natale. Mais depuis lors, beaucoup y sont revenues. Aujourd’hui, les autorités reconnaissent enfin le caractère unique de Tory en tant que communauté linguistique et culturelle, et se sont engagées à en préserver l’intégrité. De plus, grâce aux fonds européens et gouvernementaux, un nouveau port est en cours de construction, qui permettra d’accueillir le ferry et d’abriter les bateaux de pêche ainsi que les unités de plaisance, encore rares aujourd’hui à y faire escale.

Résister est le maître-mot de ces insulaires. Au fil des siècles, ils ont résisté à tout : aux fureurs de l’Océan, aux haches des Vikings, aux galions espagnols, à l’incompréhension de ceux qui voulaient les voir quitter leur île, à la langue anglaise -aujourd’hui bilingues, ils continuent à parler entre eux le gaélique. En revanche, ils n’ont pas résisté à la parole de saint Colmcille, qui les a christianisés au cours du vie siècle. Convertis à jamais, ils croient toujours aux vertus de la glaise sacrée que le saint consacra avant de quitter l’île, et vous en donneront volontiers une poignée si vous entreprenez une difficile traversée. Ici, le catholicisme est encore mâtiné d’un ancien paganisme.

Sa Majesté Patsy Dan Rogers, roi de Tory Island croquée par Goulven Jagot.

Pourtant, au cours de ces dernières années, Tory Island n’a pu complètement échapper au boom économique et touristique irlandais. Au point que le fragile équilibre de la petite communauté est aujourd’hui menacé. L’argent facile et une certaine forme de séduction du monde moderne suscitent des comportements nouveaux — individualisme, convoitise -en contradiction avec l’esprit communautaire sur lequel repose la vie sociale sur Tory depuis des siècles.

Le 19 juillet, en prévision du coup de vent annoncé, nous doublons les tendeurs de la tente. Le roi Patsy nous engage à remonter le bateau sur le slipway, de peur que la houle ne le fracasse contre la jetée. Le vent a déjà forci et Sa Majesté met à notre disposition un tracteur afin de haler le Sant Efflam. Spontanément, les habitants viennent nous prêter main-forte. Le soir venu, au pub communal, un ceilli est organisé en notre honneur. Tandis qu’au-dehors la tempête lève contre les falaises des lames monstrueuses, le roi Patsy saisit son accordéon et enchaîne jigs et reels, durant une bonne moitié de la nuit. Tous les jeunes sont là, qui tentent de nous apprendre les danses de l’île, motif d’incontrôlables fous rires. Le lendemain, une brève accalmie nous incite à aller explorer les falaises à la beauté si particulière. La nuit, le vent se remet à souffler avec une fureur décuplée. Dans la tente, c’est l’apocalypse ! Elle tiendra pourtant, mais une partie de l’équipage ira se réfugier dans la minuscule cabane déjà encombrée de matériel.

A l’annonce d’un fort coup de vent, la population de Tory Island s’est spontanément mobilisée pour aider l’équipage à remonter le lourd curragh de voyage. Dans cette ile peu fréquentée, on utilise encore quelques petits curraghs très ronds et primitifs que l’on godille à l’envers, depuis l’avant. © Tristan Clamorgan

Difficile d’accès, Inishmurray, qui n’offre qu une étroite faille pour tout abri, conserve les vestiges d’un ancien monastère celtique et d’un cimetière. © Tristan Clamorgan

Le monastère d’Inishmurray

Le 23 juillet au matin, le Sant Efflam reprend la mer. Tory Island s’éloigne, éclaboussée de soleil. Nos cœurs se serrent de nostalgie, mais les vents se sont enfin décidés à remonter au Nord ; il faut en profiter. Nous mettons le cap sur Gweedore Harbour, puis Arranmore, avant de rallier Tellin à l’extrémité Nord de la baie de Sligo. A l’aube du 26 juillet, nous prenons la mer sous un ciel limpide. Le vent est au Nord-Est et nous traversons la baie au grand largue, les yeux rivés sur la tache bleutée d’Inishmurray, nimbée de brume. Le curragh marche à 3-4 nœuds sur une mer calme et lumineuse. Le bois des bancs est chaud, et l’équipage, torse nu, oscille entre de longues plages de rêveries somnolentes et des quarts d’heure de plaisanteries.

Inishmurray est atteinte à la mi-journée. Cette île n’est abordable que par très beau temps, ce qui exclut les visites touristiques régulières. Emergence de roc et de tourbe marécageuse de 2 kilomètres sur 1,5 kilomètre, elle était habitée par une communauté de pêcheurs jusqu’aux années 1930, avant d’être désertée. Le Sant Efflam mouille dans une large faille ouverte au milieu des brisants, probablement l’un des seuls abris de l’île pour un bateau de cette taille.

Un peu en retrait de la grève, nous découvrons un monastère datant des premiers temps du christianisme irlandais (ou paléochrétien). Fondé par saint Molaise entre la fin du vie et le début du vile siècle, cet établissement est doté d’un mur d’enceinte de plus de 2 mètres d’épaisseur, qui enclôt trois petites chapelles et quatre huttes de pierres sèches, une technique de construction déjà observée sur l’archipel des Garvellach, en Ecosse. Saint Pol fonda un tel monastère sur Ouessant et on en trouve aussi des vestiges au pays de Galles et en Cornouailles. Ce sont donc bien les mêmes hommes qui évangélisèrent les îles et les côtes atlantiques, depuis la Bretagne jusqu’en Islande. En ces lieux aujourd’hui ensoleillés, il règne une atmosphère mystique, un calme enchanteur. Mais l’hiver, quelle rude existence pour ces moines vivant en complète autarcie !

D’Achill Sound à la baie de Westport

Le Sant Efflam reprend la mer en fin d’après-midi pour atteindre au crépuscule le petit port de Killala, de l’autre côté de la baie de Sligo. Dès le lendemain, nous faisons route vers Broad Haven. Le vent souffle encore du Nord-Est et notre curragh file ses 5 ou 6 noeuds. Le soir venu, nous embouquons le canal désaffecté de Belmullet, pour arriver devant Achill Sound le lendemain midi, à travers une série de bras de mer étroits et tortueux. Cette route, que seul un bateau de faible tirant d’eau peut emprunter, permet d’éviter les falaises et les caps redoutés d’Achill Island, en passant entre la presqu’île de Mullet, l’île d’Achill et la Grande Terre. Pour le Sant Efflam, calant moins de 40 centimètres, c’est une route logique et sûre, qui nous fait gagner au moins une journée de navigation. Le beau temps, établi depuis maintenant quatre jours, semble ne jamais devoir cesser et nos conditions de vie s’en trouvent considérablement facilitées.

A Achill, nous sommes accueillis par un jeune prêtre surfeur qui met à notre disposition son jardin, sa cuisine et sa salle de bains… Ces conditions idéales nous encouragent à prendre le lendemain une journée de repos. Depuis Gweedore Harbour nous avons parcouru quelque 170 milles en cinq jours, ne dormant que trois ou quatre heures par nuit et passant parfois plus de onze heures en mer. Nous sommes le 28 juillet, jour de l’anniversaire de Julian, fêté dignement par l’équipage. Si le temps se maintient, nous pourrons être dans le Connemara entre le 2 et le 3 août, avec environ dix jours de retard sur nos prévisions.

Nous quittons Achill Sound le 29 juillet au matin. A l’Ouest repose la grande île de Clare, grise et brumeuse. Seuls le glissement régulier des avirons dans l’eau et le souffle des équipiers troublent le silence. A perte de vue l’océan est d’un calme absolu et le restera durant la journée et la nuit suivante, à la grande surprise de Graham, l’Irlandais qui nous a rejoints. Nous arrivons en fin de journée à la base ouverte par le Centre des Glénans sur l’un des innombrables îlots ceinturant la baie de Westport. Autour du Sant Efflam, les questions pleuvent. Moniteurs français et irlandais veulent tout savoir. Comment se fixe la dérive ? Le bateau re-monte-t-il au vent ? Comment se comporte-t-il par mer formée ? Les reconstitutions de bateaux d’un autre temps fascinent, car elles contribuent peut-être à combler l’écart entre le rapport des anciens à la mer et celui que nous entretenons aujourd’hui, basé sur la performance et l’efficacité.

Tony, le directeur de la base, veut absolument barrer notre curragh pour observer sa façon de passer dans la mer et de prendre le vent. Il pourra ainsi se rendre compte que le Sant Efflam est un excellent bateau d’initiation, ne serait-ce que par les contraintes qu’il impose : complexité et nécessaire anticipation des manœuvres, absence de moteur, apprentissage de l’aviron, le tout impliquant un effort personnel et collectif, une autodiscipline, un respect mutuel pour le partage d’un espace restreint.

Le lendemain matin, à 11 heures, nous quittons la baie de Westport pour faire route sur Inishbofin, distante de 25 milles. La météo annonce un vent d’Est à Sud-Est de 2 à 3 Beaufort et une mer belle. Prévoyant une vitesse moyenne de 3 nœuds, nous pensions aborder l’île vers 21 heures. En fait, après trois heures de navigation, le vent tombe et la mer se fige. Nous bordons les avirons, espérant une petite brise vespérale. Mais vers 23 heures, après un fantastique coucher de soleil, toujours pas de vent ! La nuit tombe sur un lac immobile, d’un silence impressionnant. Nous décidons de continuer en formant des bordées de quart. Pendant que les uns s’échinent à tirer sur le bois mort, les autres dorment entre les bancs. Finalement, le vent ne se relèvera pas avant 9h30 le lendemain matin, et ce n’est que vers 11 heures que le Sant Efflam fera son entrée dans le petit port d’Inishbofin, après vingt-quatre heures de navigation.

Inishbofin et le Connemara

La légende dit qu’autrefois Inishbofin appartenait à « l’autre monde », nimbée d’une brume perpétuelle qui la dissimulait au regard des mortels. C’était un de ces lieux magiques de la mythologie celtique, sans position fixe, apparaissant et disparaissant, transmigrant d’un monde à l’autre selon un rythme échappant à la compréhension des hommes. Quant à ceux qui par- venaient à aborder ces terres insaisissables, ils en revenaient toujours profondément transformés. Ce mythe tenace survivra à la christianisation, et il va même jouer un rôle important dans le développement des voyages des moines navigateurs. C’est ainsi que saint Brandan se lancera à la découverte du paradis terrestre, situé quelque part à l’Ouest.

© Tristan Clamorgan

Nous quittons Inishbofin le ler août, à destination du petit port voisin de Cleggan, où une partie de l’équipage doit débarquer pour rejoindre la France. Après une halte à Claddaduff, chez l’ostréiculteur breton Jean Le Dorven où nous ont rejoints les nouveaux équipiers, nous reprenons la mer avec des vents établis à l’Est-Nord-Est.

Les côtes du Connemara sont parsemées de nombreuses îles et îlots dont la plupart portent les vestiges du passage des moines celtiques. Sur St MacDara Island se dresse une magnifique chapelle en pierre du ville siècle, parfaitement préservée, qui fait toujours l’objet d’un grand pèlerinage. Sur Omey Island, Michaël, archéologue spécialiste du paléochristianisme, nous guide à travers les fondations en mine d’un ancien monastère, dont une partie de l’histoire a pu être reconstituée grâce à de récentes fouilles stratigraphiques. Ici des affaissements de terrain ont dérangé le repos de quelques vieux os. Et il suffit de se baisser pour découvrir les dents, fémurs ou vertèbres ayant appartenu à nos audacieux moines marins.

Nous repartons le lendemain pour Galway, que nous atteignons le 9 août, avec neuf jours de retard sur les prévisions. Cette escale avait été programmée dans le but avoué d’écumer les pubs, mais aussi pour procéder à quelques réparations et achats avant de poursuivre notre périple. Nous voulions en effet visiter les îles d’Aran, puis descendre en de longues étapes au Sud de l’Irlande, afin de pouvoir traverser la Manche avant les premiers coups de vent de septembre.

Les îles d’Aran, patrie des curraghs

Nous mettons d’abord le cap sur Inishmore, la plus grande des trois principales îles de l’archipel, appelée aussi Aranna Nahom (Aran des Saints), parce qu’elle passe pour être l’île où seraient enterrés le plus grand nombre de saints. On y trouve plusieurs sanctuaires, puits sacrés, pierres gravées, tombes et autres croix, attestant l’importance du site comme lieu de pèlerinage.

Le 14 août, le Sant Efflam est mouillé et le campement installé sur une colline surplombant le petit port. Chaque demi-heure, un ferry débarque sa cohorte de passagers bardés d’appareils photo et de caméscopes. Quelle distance entre ce bourg truffé de restaurants de fruits de mer et d’échoppes de loueurs de vélos, et les images de L’Homme d’Aran tournées par Flaherty voici près de soixante-dix ans, alors que cette île n’était peuplée que de pêcheurs en curraghs ! Cette foule de touristes vient ici découvrir une certaine image du passé, sur une terre ingrate pour laquelle, il y a cent ans, on n’aurait pas donné une bouchée de pain. Nous partons explorer l’île, à la recherche de quelques vestiges, mais le cœur n’y est pas : trop de gens, trop de casquettes, trop de fluo… Malgré la majesté des falaises et la beauté millénaire du fort de Dun Aengus, nous préférons nous replier sur le camp.

Le lendemain, nous profitons du temps splendide pour franchir les quelques milles séparant Inishmore d’Inishmaan, l’île du milieu où nous devions honorer un rendez-vous. Trois ans plus tôt, dans le cadre de nos recherches préliminaires sur les anciens bateaux celtiques, nous y avions fait la connaissance de Rurie Concannon, soixante-dix ans, le dernier constructeur de curraghs des îles d’Aran.

Au Sud-Ouest d’Inishmore, dans l’archipel d’Aran , de hautes falaises rendent la côte inabordable. © Tristan Clamorgan

Les curraghs sont des embarcations légères constituées d’un treillis de lattes ou de branches souples recouvert de cuir ou, plus récemment, de toile goudronnée. Sans doute issus de la préhistoire, ils semblent avoir assez peu évolué, signe probable de leur parfaite adaptation au milieu. Il est permis de penser qu’à l’époque des moines navigateurs, ces barques de cuir propulsées à l’aviron se sont soudain développées pour devenir de véritables petits voiliers. C’est en tout cas sur la base de cette hypothèse, et grâce aux indices révélés ensuite par nos recherches, que nous avons entrepris de construire le Sant Efflam. Après le temps des grands voyages, la taille des bateaux a progressivement diminué ; les voiles ont fini par disparaître au profit des seuls avirons, conduisant au type de curragh le plus connu aujourd’hui (CM 101).

Inishmaan, où nous avions séjourné en février 1997, avait été notre première vraie rencontre avec le monde moribond des curraghs. Rurie avait alors pris patiemment le temps de nous expliquer les techniques issues d’une tradition millénaire. En repartant, nous lui avions promis de revenir avec le Sant Efflam. Deux ans plus tard, il est là, accroupi au fond du canot, inspectant minutieusement chaque pièce. A l’issue de cet examen, il finit par nous dire que c’était là de l’excellent travail et que le bateau avait l’air très solide. Un peu plus tard, il nous avouera nous avoir pris pour de doux rêveurs, lorsque nous étions venus le voir la première fois. Il n’imaginait pas que nous réussirions à construire le bateau et à le mener si loin. Après Rurie, il n’y aura sans doute plus personne sur l’île pour construire les légendaires curraghs. Lorsqu’avant de partir nous lui avons demandé ce qu’étaient devenus ses deux apprentis, il nous a répondu avec un demi-sourire : « Partis en Amérique ! »

Rencontre avec Rude Concannon, le dernier des constructeurs de curraghs des îles d’Aran.

A notre retour sur Inishmore, Wendy capte le bulletin météo. Il annonce que le vent se maintiendra au Nord-Ouest toute la nuit et reviendra Ouest puis Sud-Ouest demain après-midi. Quelque 40 milles nous séparent de l’estuaire de la Shannon, qu’il faudra à tout prix atteindre d’une seule traite, car c’est le seul abri sûr entre les îles d’Aran et la péninsule de Dingle. Pour profiter de ce vent avant qu’il ne tourne, nous quittons Inishmore dès 3 heures du matin.

Force 7 à 8 sur la route de Dingle

Dès l’entrée dans le Gregory Sound qui sépare Inishmaan d’Inishmore, une vague inquiétude saisit l’équipage : bien que sous le vent d’Inishmore, nous sentons déjà la force de ce Noroît. En revanche, le ciel est dégagé et les étoiles brillent. Nous établissons les voiles, et dès la sortie du sound, une forte houle s’empare du bateau sans préavis. Sous la force du vent, surgi au détour de l’île, le Sant Efflam se cabre, tandis que le grand mât émet des grincements inquiétants. Yann fait immédiatement prendre deux ris dans la grand voile et un dans la misaine. Un paquet de mer se rue depuis l’étrave, roule sur le taud et éclabousse les équipiers affairés aux voiles. Les falaises des deux îles grondent sourdement. Yann hésite à faire demi-tour, mais les bonnes réactions du bateau l’incitent à continuer. Nous filons dans la nuit parmi les crêtes sombres qui se lèvent tout autour de nous. Peu à peu, les étoiles s’éteignent sous le charbon des nuages.

Au large des îles, le soleil commence à se lever tandis que le vent forcit encore et que les lames déferlent dangereusement. Le ciel offre alors un spectacle grandiose. Un arc-en-ciel, comme nous n’en avions jamais vu, illumine toute une moitié de l’horizon, avec, grossissant sous sa voûte, un grain si noir qu’on aurait dit que la nuit allait retomber brutalement sur le monde. Nous faisons route vers ce qui semble être le paradis et l’enfer unis en une étreinte étrange et fantastique. Nous savons que, dans quelques instants, ce grain sera sur nous et qu’il faudra lutter, mais nous sommes fascinés par cette beauté sauvage qui symbolise parfaitement ce que nous avons vécu depuis ces trois dernières années. L’arc-en-ciel est la porte du rêve réalisé, et le grain sombre, la nuée des difficultés qu’il a fallu affronter pour accomplir ce voyage.

Noyées dans un nuage, les cellules de pierre du monastère de Skellig Michael, perché sur un roc perdu en mer, défient le temps depuis le ville siècle. © Tristan Clamorgan

La longue traîne noire s’approche puis nous recouvre. Ça souffle à près de force 8. Des trombes d’eau s’abattent, la houle devient si menaçante qu’une peur intense nous envahit. Pas moins de 3 mètres de creux ! Julian serre la barre pour maintenir le nez du bateau bout aux lames qui déferlent les unes sur les autres. Notre Sant Efflam dérape, glisse et part en crabe. Yann, qui avait amené la misaine, la hisse de nouveau. Reprenant alors le vent, la coque de cuir s’arrache aux vagues et reprend de la vitesse. Le bout qui maintient la dérive est tendu comme une corde à violon, les mâts se courbent comme des arcs. Devant nos yeux, la structuré se déforme à un tel point que nous voyons les bancs aller et venir. Elle plie, mais ne rompt pas ! Merci Sant Efflam… Le regard de Yann est aussi sombre que le ciel. Ses yeux vont de la mer aux voiles en un mouvement incessant. Il guette l’instant où, ne tenant plus, nous serons obligés de mettre en fuite, cap sur la baie de Galway.

Après d’interminables minutes, le grain passe et la lumière aveuglante et dorée du soleil jaillit, éclaboussant la mer et les hautes falaises de Moher. Ça se calme un peu, le vent mollit, nous soufflons, échangeons quelques plaisanteries. Dans le lointain, on devine le cap de Loop Head qui marque l’entrée de la Shannon River. Cinq autres grains semblables s’abattront sur nous. Enfin, après quatorze heures d’une navigation harassante, nous doublons Loop Head et trouvons un abri sûr. Cette fois encore, le Sant Efflam s’en est sorti plus qu’honorablement, preuve que les grands canots de cuir ne craignent pas les petits coups de tabac…

Le 18 août, nous longeons les falaises de Dingle, patrie de saint Brandan, le navigateur à qui bien des celtophiles attribuent la découverte de l’Amérique, mille ans avant Christophe Colomb. Deux jours plus tard, nous passons le Blasket Sound et entrons dans la région Sud-Ouest de l’Irlande. Nous séjournons deux jours à Dingle, puis repartons vers Valentia Island et notre prochaine grande étape : le mythique monastère de Skellig Michael.

Les Skellig

Skellig Michael est sans doute l’un des plus incroyables monastères de toute la Chrétienté. Perché au sommet d’un pic rocheux de 300 mètres dressé en pleine mer à 7 milles au large de la Grande Ile, il devait avoir pour le pèlerin de l’époque des allures d’avant-poste du paradis. Sur la route, nous découvrons d’abord la sentinelle, Little Skellig, grand rocher escarpé, littéralement recouvert de milliers d’oiseaux de mer, et abordable seulement par très beau temps.

A mesure que nous nous approchons de Skellig Michael, sous le soleil, nous apercevons le débarcadère, puis le sentier qui serpente entre les parois à pic jusqu’au faîte du mont où, au Vite siècle, saint Finnian et ses moines entreprirent un titanesque travail de construction dans des conditions incroyables. Quand nous débarquons, un nuage bas vient coiffer le sommet et nous gravissons les centaines de marches dans une atmosphère brumeuse et irréelle. A peine distingue-t-on autour de nous les pentes abruptes couvertes de végétation rase et les précipices plongeant dans la mer. On se demande si cette ascension vers le ciel va jamais prendre fin ; quand donc cet interminable escalier va-t-il cesser de s’enrouler autour de la pierre ? C’est alors que, soudain, apparaissent dans la brume les formes encore vagues de quelques grandes huttes de pierre.

On y reconnaît bientôt, construits sur des terrasses, une petite église, deux oratoires et six cellules en forme de ruches. Une équipe d’archéologues travaille chaque été sur ce site, et Fiona nous propose de guider notre visite. Grâce à elle, nous nous replongeons dans l’atmosphère du vine siècle, la grande époque du monastère, où des centaines de pèlerins venaient chaque année éclaircir leur âme au contact des pères, alors considérés comme de vrais saints. On l’imagine aisément, leur vie était des plus spartiates. Vêtus d’une tunique, d’une coule de laine et d’une mélote en poil de chèvre, chaussés de sandales de cuir, leur seul bien était un sac contenant une coupe et un livre de prières. Ces religieux devaient être prêts à entreprendre les voyages les plus périlleux, comme à vivre chichement dans une cellule de pierre sur un îlot désolé. Pour nous, Skellig, c’est le Saint des Saints, la grande émotion, le retour aux sources. Là est le temple des moines navigateurs, l’expression la plus ardente et la plus fantastique de leur foi et de leur poésie, de leur immense soif d’inconnu et de spiritualité. Fiona nous avouera qu’en ayant vu le Sant Efflam s’approcher de Skellig Michael, elle s’était dit que le passé était en train de resurgir, que les ceili Dé, les compagnons de Dieu, étaient de retour après un long voyage.

Vers la Cornouailles et la Bretagne

Le 23 août, nous reprenons la mer. A ce moment, nous ne savons pas encore si nous pourrons boucler le périple. Mais, par une chance inespérée, nous allons bénéficier de vents favorables qui vont se maintenir plus de douze jours et nous permettre d’aligner des moyennes quotidiennes de 50 à 60 milles. Dans la nuit du 25, nous doublons le Fastnet, et arrivons à Cork le 28. Le lendemain, nous sommes à Ballycotton. Là, nous hésitons entre deux routes : longer les côtes irlandaises jusqu’au Canal St George pour en- suite rejoindre le pays de Galles, ou traverser en route directe jusqu’en Cornouailles. Les excellentes conditions météo nous font choisir la seconde option. Ayant quitté Ballycotton dans la nuit du 29 au 30, nous atteindrons la Cornouailles cinquante-six heures plus tard, après avoir parcouru un peu plus de 150 milles. C’était la première fois que nous nous éloignions autant des côtes.

Grâce à Michael, un ami cornouaillais, nous sommes hébergés dans l’un des plus beaux sites du littoral, l’île de St Michael’s Mount, sur laquelle se dresse une magnifique forteresse médiévale, demeure ancestrale de Lord et Lady St Levan, qui ont la délicatesse de nous accueillir dans l’une de leurs dépendances. Sous la noble et bienveillante attention de nos hôtes, nous préparons activement la dernière grande traversée : la Manche. Venu de Bretagne pour nous escorter, le canot de sauvetage Yvon Salaün fait son entrée, le 4 septembre, dans le petit port de St Michael’s Mount. Le lendemain soir, nous quittons la vénérable forteresse en grande pompe, Lord St Levan faisant tonner pour nous les canons du Mont, tandis qu’une flottille de vénérables gigs à clins nous escorte.

St Michael’s Mount, joyau médiéval de Cornouailles et haut lieu de la légende arturienne, a été l’ultime escale avant le retour en Bretagne armoricaine. © Tristan Clamorgan
La traversée de la Manche s’est faite sous escorte de l‘Yvon Salaün jusqu’à Ouessant. Lancé en 1955, ce canot de sauvetage a été affecté à la station de Portsall durant quarante-trois ans. Depuis sa réforme, il appartient à l’Association pour la conservation des anciens canots de sauvetage, sise à Plourin-lès-Morlaix. © Tristan Clamorgan

Enez Eussa

Ce départ flamboyant contrastera avec la suite de la traversée, pendant laquelle nous allons essuyer un nouveau coup de vent. Trempés et glacés jusqu’aux os, nous nous relayons à la barre ou aux manœuvres de voiles. Le passage des couloirs de navigation des navires est un véritable enfer. Par prudence, l’Yvon Salaün nous passe une remorque et nous tracte face aux lames. La moitié des équipiers sont allongés au fond du curragh, en proie au mal de mer. Les autres assurent le quart, ou s’affalent sous le taud, engoncés dans leur ciré, se réveillant toutes les dix minutes, saisis d’angoisse par une brusque embardée ou un cri. On mesure ici la précarité des conditions de vie à bord d’une telle embarcation non pontée, où le seul fait d’uriner devient un calvaire, où manger chaud reste un doux rêve, et où il est impossible de conserver des vêtements secs.

La tempête ne se calmera qu’à quelques milles des côtes bretonnes, avec les premières lueurs de l’aube. Il n’y a pas trente-six façons de le dire : ça fait du bien de rentrer chez soi, de voir s’approcher doucement dans la lumière dorée de septembre les côtes d’Ouessant, l’île où saint Pol, venu du pays de Galles, construisit son premier monastère. Il avait suivi la route que nous venions d’emprunter, dans un bateau qui devait ressembler comme un frère au Sant Efflam, et nous allions aborder à notre tour à l’île du Ponant, quinze siècles plus tard.

Descendant le chenal du Four avec la marée, nous sommes entraînés dans le Fromveur par un courant de 6 nœuds, vent de travers. A bord du curragh règne une bonne humeur contagieuse. Nous ouvrons avec délectation nos dernières boîtes de sardines et laissons traîner une ligne derrière le bateau. C’est une belle journée de septembre, magique. Nous nous offrons le plaisir d’embouquer la passe de la baie de Lampaul en rasant les rochers au milieu des remous. Il ne nous reste que quelques bords à tirer pour gagner la crique où attendent parents et amis. Mais le Sant Effiat,: n’a pas appris à serrer le vent au plus près, et notre étape s’achève à l’aviron, en chantant et hurlant notre joie d’être de retour. Ouessant n’est cependant que l’avant-dernière étape. Nous appareillerons à nouveau quelques jours plus tard pour rallier, non sans mal, Landévennec, où nous mouillons le 18 septembre.

Sur le plan de la navigation, ce périple de plus de 1 000 milles est assurément un succès, qu’il faut attribuer aux grandes qualités nautiques du Sant Efflam. Mais il convient aussi de souligner sa réussite sur le plan humain. Plus de vingt-cinq personnes se sont relayées à bord au cours de ces trois mois, ou ont assuré le suivi logistique de l’expédition. Il est difficile de dire ce que cette aventure nous a apporté individuellement, cela regarde chacun, mais ce qui est sûr, c’est que nous en sommes tous revenus heureux.

Ce projet audacieux a pu exister grâce à la générosité et à l’engagement de nombreuses personnes : amis, partenaires médiatiques, sponsors… Aujourd’hui que la boucle est bouclée, et que la matière rapportée de l’expédition — destinée à un récit de voyage illustré de photos et de croquis, et à un film — s’organise plus calmement, nous réfléchissons déjà avec eux à de nouveaux projets.