En base avancée, Boris Charcossey

Revue N°307

© Catherine Raoulas

Illustré par Catherine RaoulasUn ethnologue observe la vie d’un équipage de chalutier lorientais pêchant dans les grands fonds de l’Ouest et du Nord Écosse. Le bateau touche Lochinver une fois par semaine pour débarquer sa pêche, mais les marins restent à bord près d’un mois avant d’être relevés par un autre équipage et de rentrer chez eux en avion, selon le système des bases avancées. Récit d’un huis clos dans les dures mers de l’Atlantique Nord…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Jour 2 – Un somme contrarié

14 h 30. Le chalut est remonté une heure plus tôt que prévu, une avarie ayant été détectée à la passerelle. Firmin a été tiré de son somme, réveillé par une réduction sensible de la vitesse du navire. Il remonte encore tout ébouriffé par l’escalier qui sépare sa cabine de la passerelle de commandement laissée vacante à Jules. Le lieutenant encore inexpérimenté est en charge de surveiller chaque trait en cours sur des écrans de contrôle lors des temps de répit du patron.

Je retrouve Rico à la porte de la coursive donnant sur le pont, m’expliquant l’avarie au fur et à mesure que remonte le chalut. Plusieurs parties sont éventrées. Marcos et Olive restent sur le pont pour les réparations tandis que le reste de l’équipe descend à l’usine. Les cycles de pêche ne sont pas interrompus pour autant car un deuxième chalut monté sur un autre enrouleur est disponible pour remettre immédiatement en pêche dans ce type de situation.

19 heures. Les matelots terminent tous ensemble la réparation. Le lieutenant est également mobilisé à la tâche, envoyé en ciré sur le pont, compensant sa défaillance de pilotage ayant entraîné une avarie matérielle coûteuse en temps de travail pour l’équipe de pont, et plus marginalement la sortie brutale de la sieste du patron.

19 h 20. Repas du soir. Tout le monde mange très vite. Chacun a sa place définie, son couteau personnel, sa façon de manger particulière. Les échanges de regards alternent entre rudesse et complicité, les discussions entre travail et vie à terre. Les jeunes parlent beaucoup de sexualité, friands d’histoires grossières. Le dessert mangé debout est une tarte aux pommes. Beaucoup de remarques circulent sur la taille respective des ventres de chacun. Certains quittent le carré très vite, d’autres restent discuter.

Rico : « Je ne sais plus quand on est parti. Mardi ou vendredi ? » Il en est à sa troisième base et trouve le temps long. À propos des vagues : « Elles sont plus écartées qu’hier. » Il veut connaître mes impressions sur la vie à bord : « Alors, tu en penses quoi ? »

© Catherine Raoulas

Jour 3 – Jeune et joli

7 heures. Au carré, Rico qui prépare les tables pour midi fait remarquer à Jules qu’il rit aux anges. Est-ce le fait qu’il ait été aux commandes de l’Aliette toute la nuit ? Jules : « Je souris parce que je vais dormir. » De toute façon, le lieutenant de pêche, fils d’amiral, estime n’avoir aucune gloire à tirer dans le pilotage d’un navire en pêche : « Je n’ai rien à faire. Il se conduit tout seul quand on est en pêche. »

7 h 30. Quatrième trait de la base.

9 heures. Rico épluche des pommes de terre en cuisine. Il a allumé la radio réglée sur les grandes ondes de France Inter. Il me conte son expérience furtive et semée d’embûches à Paris, d’abord fouillé par la police dans le métro, puis interpellé par un jeune identifiant sa provenance étrangère ; en cause selon lui : son sac rouge de marin. Rico confie ensuite le fait qu’il ne faille pas cogiter en cas d’accident d’un collègue ; le suicide récent d’un membre du groupe l’a marqué au point de ne pas vouloir en parler plus que ça. Rico me livre aussi l’histoire de son grand-père maternel, ancien patron jusqu’à ses trente ans avant d’être mis en arrêt maladie suite à la perte de son équipage à deux reprises. « Si t’es pas du métier, tu ne restes pas. » Il angoisse également au sujet d’une visite médicale à venir lors de son prochain séjour à terre, craignant d’être réformé par la médecine du travail à cause de ses genoux en piteux état suite à plusieurs chutes et coups ramassés en mer : « Ça fait de plus en plus mal. Maintenant, c’est les deux genoux.*  »

11 heures. Les humeurs sont très fluctuantes d’un jour à l’autre. Présent à bord de l’Aliette pour la première fois, Barnabé est en pleine forme. Le contraste avec son air hagard des deux premiers jours est saisissant. Il montre une grande complicité avec Chef ; les deux hommes expérimentés se remémorent avec plaisir un passé lointain en commun, ayant partagé de nombreuses marées sur le Cyrano, un navire déjà commandé à l’époque par Firmin. Pedro se joint à la discussion, chacun y allant de sa petite histoire de pêche. Pedro : « De terre, quand on voyait arriver le bateau enfoncé aux trois-quarts, c’était beau ! » Ils évoquent l’appât du gain au cours des marées de plusieurs mois dans les navires portugais à bord desquels ils pêchaient plus de poissons que la capacité totale des cales, mettant en danger le bateau, préférant même vider l’excédent de fuel pour se sauver du naufrage plutôt que se décharger du stock de morues. Barnabé revient de sa cabine avec un carnet où il a noté ses anciennes marées, agrémentées de photos et de coupures de journaux, comme celle d’un navire de Douarnenez qui pêchait au Danemark au début des années quatre-vingt-dix. S’ensuit une grande discussion sur la façon de réparer le chalut, des différentes techniques selon les bateaux, les époques et les choix du patron. Barnabé parti, Chef en vient à s’adresser à moi sur l’impossibilité pour les gens de terre de comprendre le travail des marins-pêcheurs. Il s’énerve tout seul contre ceux lui disant qu’il gagne beaucoup d’argent et se justifie par le nombre d’heures travaillées: « cent trente heures par base ».

© Catherine Raoulas

L’après-midi : trait sans avarie.

Le soir. Après le repas, la conversation tourne autour des histoires de pêche surprise. Chef raconte avoir découvert dans le chalut une ancre de la longueur du réfectoire, Jules l’aile d’un avion militaire. Au Portugal, Pedro a récupéré des cargaisons de haschisch jetées à la mer par les trafiquants voyant arriver les douanes. Il s’est retrouvé un jour avec un kilo dans les mains qu’il a préféré rejeter à la mer. Fervent amateur de cuisine, il évoque ensuite des préparations de cabillaud de différents cuistots connus du bord, se plaisant à comparer les traditions françaises et portugaises en la matière.

Dans l’après-midi, Rico me fait visiter sa cabine, fier de me montrer son grand bazar composé d’affaires personnelles ainsi que des stocks de produits ménagers servant à nettoyer les parties communes du bateau. Pendant son quart de service, Chef passe pour mesurer la taille de l’ordinateur du matelot afin de lui confectionner une planche en bois qu’il installera au pied de sa couchette pour gagner en confort, en espace et en stabilité, dans l’usage de l’objet intime fétiche des hommes du bord.

20 heures. La cabine individuelle du bosco devient, l’espace d’un soir, lieu de rassemblement, transformée en un véritable salon de tatouage, ambiance musicale à l’appui, suite à la décision de Rico d’ajouter un nouveau motif sur son bras. Il profite de sa base comme cuistot pour favoriser la cicatrisation, engageant moins son corps que lorsqu’il est sur le pont. La séance commence avec un public nombreux puis gagne en intimité avec le temps qui s’éternise. Parmi les plus jeunes de l’équipage, Johnny m’invite un moment dans sa cabine pour m’offrir un verre de Ricard et une cartouche de cigarettes. Marcel, son compagnon de chambrée, me montre également sa générosité en me prêtant son disque dur afin que je puisse copier les films qu’il contient. De retour dans la cabine de Marcos avec Johnny. L’acte du tatoueur concentré à la tâche et silencieux ouvre une fenêtre à la confidence des deux plus jeunes. Johnny évoque la difficulté du métier, le fait d’« être courageux », notamment au moment d’aller prendre l’avion avant d’embarquer : « Parfois, j’aimerais que l’avion parte sans moi. »

Jour 4 – L’arroseur arrosé

8 h 30. Suite à une nuit complète de sommeil, j’apprends qu’il n’en a rien été pour l’équipe de pont. La nuit a été bien agitée à bord du fait d’une avarie importante : un des deux bras du chalut a cassé, nécessitant une opération délicate pour ne pas perdre tout le matériel de pêche.

Ce matin, à la fin du trait suivant, Marcos reste avec moi au vestiaire alors que les matelots rejoignent leur cabine, il m’offre une cigarette et me raconte quelques bribes de sa vie familiale : il a deux enfants, son premier garçon vit en Allemagne avec sa fiancée. Ils attendent un enfant pour juin. Marcos s’y rendra cet été.

9 h 30. Je passe dire bonjour à Firmin à la passerelle. À propos du bras cassé cette nuit, il me confie son sentiment de culpabilité du fait qu’il ait « bardé », se justifiant par le stress ressenti à l’idée de pouvoir perdre le chalut muni de capteurs électroniques dont la valeur totale avoisine cent mille euros.

© Catherine Raoulas

12 h 30. Après manger, Marcos m’invite à sa cabine : « Un digestif ? » Il garde précieusement une bouteille de Vinho do Porto à l’abri des regards. Bien qu’il n’ait pas dormi de la nuit, il ne montre aucun signe de fatigue. Il m’expose des photos de l’Aliette prises en pleine tempête, puis des tatouages qu’il a réalisés dont il garde une trace, enfin des photos de lui lorsqu’il était plus jeune marin. Il évoque sa vie à terre, se présentant comme toujours très occupé. Outre la mention de peintures murales qu’il a réalisées au Portugal, là où il vit, Marcos me dit devoir passer deux jours à Lorient avant de rembarquer, ayant sept commandes de tatouages à honorer.

Fin du repas du soir. Olive est devenu souriant et causant alors qu’il m’ignorait depuis le début de la base. Pendant ce temps, Bruce, le second mécano, Jules et Rico se remémorent des moments vécus ensemble à bord, manquant de sérieux. Chef passe par là et arrose Rico avec de l’eau qui lui jette de sa boisson gazeuse en guise de réponse. De retour de la cabine téléphonique, le cuistot de service annonce qu’il va essayer d’avoir un enfant.

* Rico préférera taire son mal lors de l’entretien médical quelques jours plus tard à terre.

Boris Charcossey est un jeune chercheur diplômé en ethnologie qui a mené un travail de plusieurs années sur les marins à bord des chalutiers de pêche industrielle. Il a restitué cette expérience dans Contre temps et marées, pêcheurs de Lorient en mer d’Écosse. Cet ouvrage est publié dans la collection Anthropologie de la nuit, éditée par la Société d’ethnologie, qui compte une dizaine de titres, dont les deux derniers portent sur l’Afrique (Un deuxième monde, M. Adam) et le Japon (Démons et Merveilles, L. Caillet).

Catherine Raoulas, artiste peintre originaire de Brest, a établi son atelier sur le port de Lorient Keroman au début des années 2000. Inspirée depuis l’enfance par l’univers portuaire et la pêche, elle a embarqué en novembre 2012, puis en mai 2013, sur un chalutier lorientais de 45 mètres travaillant en Nord et Ouest Écosse, en base avancée. Elle en a tiré une série de toiles, Deep Sea, dont les personnages sans visage, au look de Playmobil, traduisent parfaitement les gestes et postures du métier.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les derniers articles

Chasse-Marée