Par Isabelle Guillaume – « La plus romantique des figures romantiques, orgueilleuse, téméraire au plus haut point, indomptable, passionnée, avec une soif inextinguible de liberté », écrivait à son sujet l’éditeur Edward Garnett. Aspirant dans la Royal Navy à l’époque de Trafalgar, témoin des derniers jours de Shelley et de Byron, combattant pour la cause grecque, Trelawny (1792-1881) s’inventa aussi une vie de corsaire au service de la France.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Trelawny a raconté sa jeunesse dans un récit paru en 1831 sous le titre Adventures of a Younger Son (« Aventures d’un cadet »). Dans les traductions françaises aujourd’hui disponibles, ce titre est devenu Mémoires d’un gentilhomme corsaire (éd. Phébus) et Mémoires d’un corsaire élégant (éd. Omnibus). Le futur écrivain est né le 13 novembre 1792 en Cornouailles, dans une famille de petite noblesse. Il est envoyé en pension à l’âge de huit ans. Il passe deux ans dans cet internat avant d’en être renvoyé. Dans le récit de ses aventures, Trelawny peindra son père sous les traits d’un homme avare, injuste et violent. Quant à lui, il se décrit comme un enfant rebelle à toute forme d’autorité. À la maison, il tue l’animal favori de son père, un vieux corbeau, pour corriger cet oiseau cruel qui attaque les enfants. À la pension, il roue de coups les professeurs qui frappent leurs élèves et, racontera-t-il, met le feu à sa propre chambre le jour où le directeur l’y a enfermé pour le punir. « Je ne sais quel démon me saisit, quelle impulsion me fit agir, écrit-il ; je pense que ce fut le désir de recouvrer ma liberté, plutôt que celui de me venger ; toujours est-il que je mis le feu aux rideaux de ma couchette. En un instant le lit fut en flammes ; la fumée s’éleva avec rapidité en une colonne noire et épaisse ; la cloison, échauffée par l’ardeur du feu, se disjoignit et craqua. Bien que je respirasse avec difficulté, je regardais avec une joie d’enfant le progrès de l’incendie. »

Portrait Edward John Trelawny
Edward John Trelawny représenté par Seymour Stokes Kirkup (1788-1880) vers 1850. © coll. part.

L’épisode marque la fin de sa vie d’internat et le jeune incendiaire est enrôlé dans la Royal Navy à l’âge de treize ans. Trelawny suit les cours de l’école navale de Portsmouth et il embarque sur plusieurs bâtiments de la Marine de guerre anglaise. En octobre 1805, il est volontaire de première classe à bord du HMS Superb. Ce trois-mâts armé de soixante-quatorze canons, lancé le 19 mars 1798 à Northfleet, a participé à la bataille d’Algésiras en juillet 1801. Il sera démoli en 1826. Le mois suivant, le jeune homme est transféré sur le HMS Temeraire. À Trafalgar, ce grand vaisseau de ligne de deuxième rang, armé de quatre-vingt-dix-huit canons et lancé en 1798, se trouvait juste derrière le Victory commandé par Nelson. Il sera utilisé comme ponton à partir de 1813.

Peu de temps après, voici Trelawny à bord du HMS Colossus en partance pour Bombay. Ce navire de ligne de troisième rang, armé de soixante-quatorze canons, a été construit à l’arsenal de Deptford, au bord de la Tamise, et lancé le 23 avril 1803. Commandé par le capitaine James Nicoll Morris à Trafalgar, le Colossus est désormais placé sous les ordres de Francis Beaufort. En 1806, Trelawny embarque sur le HMS Woolwich pour un voyage qui passe par l’île de Sainte-Hélène et par le cap de Bonne-Espérance. L’année 1808 commence par un court séjour à Portsmouth et elle se poursuit par un nouvel embarquement sur le HMS Resistance. Ce vaisseau armé de trente-huit canons a été construit au chantier naval de Mary Ross, à Rochester, et lancé le 10 août 1805. En décembre 1808, Trelawny repart pour Bombay sur le HMS Cornelia, une frégate armée de trente-deux canons et lancée en 1808. Elle deviendra l’Acbar après une refonte en Inde.

«Trafalgar semblait le dernier acte de la guerre navale»

Cette liste de vaisseaux nous ramène à l’époque des guerres napoléoniennes où l’Angleterre domine les mers après sa victoire décisive à Trafalgar. D’ailleurs, Trelawny s’est précisément engagé dans la Royal Navy juste avant cette bataille qui vit triompher la flotte de guerre britannique et périr l’amiral Nelson, tué sur l’un des ponts du Victory par un homme du Redoutable, un bâtiment d’élite commandé par le capitaine Lucas. Le 21 octobre 1805, le jeune midshipman est en mer à bord du Superb. Le trois-mâts aurait dû rejoindre une des escadres de Nelson sous les ordres du capitaine Keates. Mais, devenu écrivain, Trelawny n’ajoutera pas une nouvelle page à l’épopée de la Marine de guerre anglaise. Tout au contraire, il met à mal l’image de l’institution et de ses officiers. Il révèle, ainsi, la raison pour laquelle le Superb n’est jamais arrivé à Trafalgar. Le vaisseau a fait étape à Plymouth pour prendre à son bord l’amiral Duckworth. Selon l’écrivain, cet amateur de ragoût aurait retenu le navire trois jours en panne pour faire provision de moutons et de pommes de terre. C’est à cause de ce retard que le Superb a manqué son rendez-vous avec l’Histoire.

De la bataille de Trafalgar, le jeune matelot n’entend que le compte-rendu fait par des marins de la flotte de Nelson qui croisent son bâtiment deux jours après la victoire. « Tout jeune que j’étais alors, je n’oublierai de ma vie notre rencontre avec le Pickle qui portait les premières dépêches du combat et l’annonce de la mort de son héros, raconte l’écrivain. Le commandant du Pickle, malgré son impatience et son désir d’être le premier à porter la nouvelle en Angleterre, fut obligé de virer au cabestan et de venir à notre bord. Le capitaine Keates le reçut sur le pont. J’étais près de lui quand il apprit l’affaire. Le silence le plus profond régnait à bord ; les mousses, les matelots et les soldats étaient rangés autour de nous sur le tillac, ou perchés sur les cordages et dans les haubans. » Cette solennité renforce l’image mélancolique que l’écrivain donne du camp de la victoire.

Pour Trelawny, la bataille qui vit mourir Nelson a sonné le glas de l’héroïsme dans la Royal Navy : « La bataille de Trafalgar semblait le dernier acte de la guerre navale », commente-t-il. Discret au sujet des vaisseaux prestigieux sur lesquels il a servi, il peindra leurs capitaines comme autant de caricatures burlesques et odieuses. L’un est un opportuniste qui protège les injustices de son secrétaire parce qu’il lui doit de l’argent. Un autre est brutal et violent. Un troisième, faible et colérique, ne rêve que d’élevage et d’agriculture. Ce capitaine a, d’ailleurs, emporté à bord avec lui ses porcs, ses moutons et ses volailles, si bien que son navire de guerre ressemble à une cour de ferme. D’un engagement à l’autre, le jeune aspirant s’ennuie. Il refuse la discipline et se querelle avec ses officiers.

La prise de l’île Maurice

« J’avais pour camarades de bons, braves et joyeux garçons avec lesquels, au début, je passais mon temps d’une manière supportable, raconte-t-il. Néanmoins, je vis bientôt que le service de la Marine ne me convenait point. Le capitaine, armé d’un pouvoir sans bornes, pouvait faire un pa­radis ou un enfer de son bâtiment, selon son humeur. Je ne savais pas étudier les caprices des hommes, ni ramper sous ceux qui occupaient le pouvoir ; je fus par conséquent détesté. Je ne tardai pas à me dégoûter de tout et à soupirer après la li­berté. J’avais espéré trouver dans la Marine un service actif et des combats, mais il n’y en avait plus à attendre, et je n’entrevoyais pas même l’espérance ; plusieurs marins m’assuraient qu’ils avaient passé toute leur vie en mer sans entendre un coup de canon. » Le jeune marin renonce donc à ses rêves de gloire militaire et aspire à la révolte. Quand il découvre le récit de la mutinerie du Bounty dans le Voyage du capitaine Bligh aux îles de la mer du Sud, son admiration va au chef des mutins et non pas au capitaine qui a raconté cet épisode contemporain de la Révolution française.

Tableau de la bataille de l'île Maurice d'août 1810
Le Combat du Grand-Port, peinture de Pierre-Julien Gilbert. Du 20 au 27 août 1810, cette bataille oppose à l’île Maurice les flottes françaises (division Duperré) et britannique. C’est la seule victoire maritime française durant les guerres napoléoniennes, ce qui lui vaut de figurer sur l’Arc de triomphe. © Musée national de la Marine/cl Arnaud Fux

Devenu écrivain, Trelawny ne racontera pas les victoires successives par lesquelles l’Angleterre, maîtresse des mers grâce à Trafalgar, s’empare progressivement des colonies françaises dans l’océan Indien pour contrôler la route des Indes. Après l’île Rodrigues, prise en 1809, c’est l’année sui­vante au tour de l’île Bonaparte – précédemment appelée Bourbon et Réunion – d’arborer le drapeau britannique et de retrouver son premier nom d’île Bourbon. La flotte anglaise tente ensuite de prendre d’assaut l’île de France (Maurice) toute proche. Trelawny ne fait pas partie des équipages anglais qui ont participé à cette bataille de Grand-Port, du 20 au 27 août 1810. Il n’assiste donc pas à cette défaite britannique face aux Français, qui remportent ici leur seule victoire maritime des guerres napoléoniennes.

En revanche, le jeune aspirant se trouve sur le Cornelia lorsque celui-ci participe à la riposte anglaise, le 29 novembre 1810. Au terme d’une nouvelle bataille, ses compatriotes débarquent au Nord de l’île, en prennent le contrôle et la rebaptisent Mauritius. Trelawny apporte sa contribution à la victoire en dirigeant avec succès l’attaque d’une chaloupe. Mais ce n’est pas ce glorieux fait d’armes au service de sa patrie dont il se vantera dans ses Mémoires parus en 1831. Et, quand il évoque l’île Maurice, c’est comme un territoire toujours placé sous commandement français.

Corsaire pour la France

Trelawny passe sous silence sa participation à la prise de l’île Maurice, mais il s’invente, à la place, d’extraordinaires aventures dans l’océan Indien. Il raconte ainsi avoir déserté son vaisseau de guerre à Bombay, où il aurait roué de coups son lieutenant avant de le laisser pour mort dans une ta­verne de la ville. Entre-temps, le jeune homme a fait la connaissance d’un certain de Ruyter. À Bombay, ce personnage charismatique, d’origine hollandaise et natura­lisé Américain, se fait passer pour un commerçant. Mais il révèle bientôt ses véritables activités. Il est devenu corsaire sous le pavillon français par représailles contre la Compagnie des Indes qui, estime-t-il, l’a spolié. « Ces sauterelles dévorantes d’Europe m’ont dénoncé comme un boucanier sous prétexte de certains faits, dé-nonce le corsaire, et parce que ces sordides gueux qui arracheraient les yeux de leur père si c’étaient des noix de muscade, ne voudraient pas qu’on lui réchauffât le sang ou qu’on le lui rafraîchit avec du thé sans qu’ils en eussent le profit ou, comme ils l’appellent, leur dustoory. Ils ont le monopole sur tout, et partout où il y a quelque gain à faire, dès qu’ils le sentent, ils le poursuivent à travers le sang et la boue, sans permettre à d’autres de s’approcher de leur butin. Or j’aime aussi les épices et le thé et mes idées ne se conforment pas avec leur système de droit exclusif : j’ai donc résolu en conséquence de faire un trafic à moi. Ils m’ont dénoncé, ils ont saisi mon navire et ils m’ont plongé dans la banqueroute. »

Le jeune déserteur accepte avec enthousiasme de devenir le second de ce corsaire qui s’attaque aux navires de la Compagnie des Indes. Il va désormais sillonner l’océan Indien à ses côtés. Quand il recrute Trelawny, Ruyter écume l’océan Indien avec deux navires. Le premier est un boutre. « C’était un bâtiment très singulier, commente l’écrivain, avec un grand mât à l’avant et un autre petit à l’arrière , le navire le plus grossier et le plus laid que j’eusse jamais vu dans l’Inde ; la proue et la poupe, élevées et saillantes, étaient d’un ouvrage léger de bambous. Ce bateau paraissait fra­gile, et la cale peu profonde. » Trelawny appelle l’autre bâtiment de Ruyter un bric grab arabe ou un grab. « Gréé en brigantin, il porte deux voiles arabes aux antennes disproportionnées ; ses formes de carène sont superbes et sa proue ressemble à celle de nos goélettes. »

Les aventures racontées par Trelawny révèlent les qualités de ces bateaux et la valeur de leurs équipages cosmopolites mêlant marins arabes et européens. Battant pavillon français, les corsaires donnent la chasse à un pirate malais et le coulent au large des îles Laquedives après s’être emparés de son riche butin. Poursuivis, à leur tour, par une frégate de la Royal Navy, ils ripostent, montent à l’abordage et rempor-tent la victoire. Un au-tre combat contre la marine anglaise leur rapporte une goélette de Boston. Un temps capturée par une frégate britanni-que, cette prise vient finalement renforcer la flot-te des corsaires français. S’il vante, à plusieurs reprises, la beauté de cette goélette américaine, « flottant comme une mouette », Trelawny souligne aussi la vélocité des embarcations locales, plus modestes. « Les pirogues des Naturels des îles Laquedives excitèrent mon étonnement, note l’écrivain. Les Européens les ont appelées “praos volants” à cause de la rapidité merveilleuse de leur course. Une de ces embarcations que nous vîmes sur notre bord dessous le vent lorsque nous fi­lions 11 nœuds, vint à notre vent, deux points plus près du vent et nous a laissés en arrière comme si nous avions été immobiles. Les lames étaient courtes et brisées ; deux ou trois hommes qu’on distinguait sur les boute-hors paraissaient voler au-dessus des eaux. Le canot ne glissait pas sur les vagues, il les coupait. Parfois on le voyait s’élever et s’abaisser, enveloppé d’écume, pareil à un jet d’eau qui bondit et retombe. »

Le roman et la réalité

Trelawny mêle à ses évocations de la vie en mer une histoire d’amour tragique. Il raconte ainsi sa rencontre avec une princesse arabe qu’il dit avoir sauvée de l’esclavage, leur mariage et leur bonheur à bord de la goélette dont Ruyter lui a laissé le commandement. Il exprime son déses­poir quand la jeune femme meurt, victime d’un empoisonnement. Son récit émeut et il fait rêver l’amateur d’exotisme, d’histoires de course en mer et de brigands chevaleresques. Il offre aussi des informations intéressantes sur les différents bateaux qui croisent dans l’océan Indien à l’époque des guerres napoléoniennes. En revanche, ce récit, particulièrement flou au niveau des dates est une fausse autobiographie et un vrai roman. De 1809 à la chute de Napoléon, le prétendu corsaire a en fait passé la majeure partie de son temps en Angleterre et sur le Continent.

Peinture du port de Livourne au XVIème siècle
Vue du port de Livourne par Giuseppe Maria Terreni. Au XVIe siècle, les Médicis vont faire de cette ville un des plus grands ports de la Méditerranée, notamment en y créant l’Ordre des chevaliers de San Stefano. À l’aube du XVIIe siècle, Ferdinand Ier lui donne le statut de port franc, ce qui va considérablement accroître les échanges commerciaux. © Bridgeman Art Library

Dans son récit, il se donne dix-sept ans au moment de sa désertion à Bombay, ce qui situe ses débuts comme corsaire en 1809. En fait, à cette époque, il fait toujours partie de l’équipage du HMS Cornelia. Après avoir été blessé devant Java en août 1811, l’aspirant est rentré en Angleterre et, c’est alors, une fois de retour, qu’il quitte la Royal Navy. L’année suivante, il se marie, contre l’avis de ses parents, et s’installe à Londres avant de partir pour Bristol avec sa jeune épouse. En 1815, il reçoit son solde de la Royal Navy. Quoiqu’il en soit resté au grade d’aspirant et n’ait jamais obtenu celui d’officier, il se présente comme un lieutenant, puis comme un capitaine, en retraite. Ses seuls revenus consistent désormais dans la rente que son père lui alloue. Ils se révèlent insuffisants alors que sa famille s’agrandit. Après une fille en 1814, un second enfant naît en 1816. Mais le couple bat de l’aile. Caroline Julia Addison, son épouse, devient la maîtresse d’un officier de marine nommé Coleman. La presse de l’époque se fait l’écho de la procédure de divorce engagée par Trelawny. Le 9 juillet 1817, celui-ci obtient gain de cause et reçoit des dommages et intérêts de la part de Coleman. Il n’a mentionné ce premier mariage et cette période de sa vie dans aucun de ses écrits.

Quand il reprend la plume dans Recollections of Shelley and Byron (« Souvenirs de Shelley et Byron ») pour raconter son amitié avec les deux grands poètes romantiques, il commence son récit en évoquant l’été de 1820. Il se trouve alors en Suisse avec d’autres Anglais, comme le capitaine Daniel Roberts, et deux dragons en demi-solde qui rentrent d’Inde : Edward Elleker Williams (1793-1822) et Thomas Medwin, un cousin de Shelley. C’est justement à ce moment que Trelawny découvre l’œuvre de ce poète, grâce à un libraire de Lausanne qui lui a conseillé la lecture de La Reine des fées. Exclu d’Oxford et renié par son père pour avoir publié le pamphlet La Nécessité de l’athéisme en 1811, Shelley (1792-1822) a choqué l’Angleterre par ses amours scandaleuses, d’abord avec Harriet Westbrook, une amie de ses sœurs qu’il a enlevée, puis avec Mary Godwin, la fille d’un écrivain célèbre en son temps. Exilé en Suisse, il s’est lié avec Lord Byron (1788-1824), alors admiré pour ses œuvres et critiqué, lui aussi, pour sa vie sulfureuse. Les deux poètes se sont installés en Italie. C’est là qu’en 1818 Mary Shelley a inventé un véritable mythe avec son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Le naufrage de Shelley

Williams, accompagné de son épouse Jane, et Trelawny décident de se retrouver à Pise où les deux écrivains ont élu domicile de part et d’autre de l’Arno. Arrivé le 14 janvier 1822, l’ancien marin de la Navy se lie d’amitié avec Shelley, auquel il voue immédiatement une intense admiration, et avec Byron. Son opinion au sujet du créateur du Corsaire et de Don Juan est plus nuancée. Dans son livre de souvenirs, il présente Byron comme un homme pingre, cynique et incapable de prendre une décision, tout en rendant hommage au génie d’un poète qui rivalise, selon lui, avec Shakespeare et Milton. Pendant six mois, Trelawny passe ses soirées à converser avec Shelley et Williams après avoir rendu vi­site, l’après-midi, à Byron installé au Palazzo Lanfranchi. Le naufrage et la mort de Shelley marquent la fin de cette vie qu’il évoquera avec une grande nostalgie.

Peinture Funérailles de Shelley
Funérailles de Shelley, huile sur toile (1889) de Louis Édouard Paul Fournier (1857-1917). © Bridgeman Art Library

C’est Trelawny qui a donné l’envie au jeune poète de posséder son propre bateau en lui faisant découvrir les docks de Livourne, un port cosmopolite grouillant de navires de toutes sortes : « Il y avait un cotre anglais, un chasse-marée français, un clipper américain, une tartane espagnole, un trabaccolo autrichien, une felouque génoise, un chébec sarde, un brigantin napolitain, un spéronare sicilien, une galiote hollandaise, un senau danois, un brick-goélette russe, un sacolève turc, une bombarde grecque. » Après cette visite, Shelley ne parle plus que de marins et de grand large. Il décide de se faire construi­re un bateau creux. Le capitaine Daniel Roberts se charge de faire établir les plans et le devis de cette embarcation. Il dessine également la goélette que Byron, de son côté, lui a aussi commandée. Trelawny ne trouve aucune critique à faire sur cette goélette, baptisée Bolivar, dont le commandement lui est confié. Armé par un équipage de cinq marins, ce voilier se révèle rapide et sûr. Le capitaine s’étonne seulement de l’indifférence du poète à l’égard du bateau qu’il vient de se faire construire. « Je suis un marin d’eau douce, reconnaît l’auteur du Corsaire, je distingue à peine entre l’étrave et la poupe, et il n’y a pas un cordage, pas une voile dont je sache l’usage ou le nom. »

Tout au contraire, Williams et Shelley, qui ont quitté Pise pour s’installer avec leurs familles dans la baie de la Spezia près du village de pêcheurs de Lerici, sortent tous les jours en mer sur leur Don Juan. « Je trouvai Shelley en extase devant son propre bateau et Williams aussi chatouilleux sur sa réputation que s’il s’était agi de sa femme », s’amuse Trelawny. Lui-même évalue avec plus d’objectivité les qualités et les défauts du bateau de Shelley. Rapide et robuste, gréé en goélette, le Don Juan se manœuvre bien. Mais il manque de stabilité en dépit de ses deux tonnes de lest, et il est difficile à diriger. Il aurait besoin à son bord d’un marin chevronné en plus du mousse engagé par le poète et son compagnon. Le jour où Trelawny accompagne ses deux amis en mer, il s’aperçoit que Shelley tente de barrer avec un livre à la main en prétendant pouvoir mener en même temps ces deux opérations, vu que « l’une est mentale et l’autre mécanique ». « Le mousse était vif et habile, conclut le capitaine du Bolivar, Williams, moins emprunté que je ne le craignais, mais il manquait du sang-froid et de l’entraînement qui permettent de se tirer d’affaire en cas d’urgence. Shelley ne pensait qu’à fixer des images de la mer et du ciel perpétuellement changeants, il ne se souciait pas du bateau. »

Le cas d’urgence ne tarde pas à se présenter. L’après-midi du 8 juillet, Shelley et Williams quittent le port de Livourne où Trelawny, sur le Bolivar, est retenu par des formalités administratives. Survient alors un violent coup de vent qui causera le naufrage du Don Juan et la disparition de son équipage. Le capitaine Roberts, à la barre du Bolivar, retrouvera l’épave du bateau, démâtée et à moitié remplie de vase, et il la récupérera. Entre-temps, la mer a rejeté sur la plage près de Viareggio les corps terriblement mutilés de Shelley et de son compagnon. Trelawny prend en charge l’incinération du corps du poète, comme celui-ci l’avait souhaité, au bord de la mer, avant d’enterrer ses cendres au cimetière protestant de Rome. Au moment de la crémation, il a toutefois arraché au feu le cœur du cadavre, que Mary conservera dans un coffret, sur son bureau.

La guerre en Grèce

Après le naufrage de Shelley, le petit groupe d’amis se disperse. Byron envisage de se rendre en Grèce, pays en révolte contre­ les Turcs depuis 1821. Cette lutte pour l’indépendance est soutenue par les libéraux européens. Leur sympathie pour cette cause s’accroît à l’annonce des massacres de l’île de Chios par les Turcs. En décembre 1822, Trelawny désarme le Bolivar et congédie l’équipage. Au début de l’année suivante, pour rallier la Grèce, Byron vend son yacht et le remplace par l’Hercules, trouvé à Gênes. « J’en fus fort mécontent, commente Trelawny ; c’était un méchant charbonnier de 120 tonneaux, avec le fond arrondi et la proue renflée, un mauvais voilier dont on avait bâclé les cloisons, les stalles à chevaux et autres installations récentes. Le capitaine, vrai John Bull brut d’estampage, était bon. Le second, meilleur encore ; il n’y avait rien à redire à l’équipage, sinon qu’il manquait de bras. Pour une expédition de ce genre, il nous aurait fallu un clipper rapide et bien équipé, adapté aux vents légers et à la mer qu’on trouve en été dans l’archipel grec. »

Peinture du siège de Missolonghi
Peinture de Panagiotis Zografos montrant le siège de Missolonghi, un épisode clé de la guerre d’indépendance grecque dans les années 1820. Située sur la rive Nord du golfe de Patras, Missolonghi occupe une position stratégique qui lui permet de commander le golfe de Corinthe, le Péloponnèse et la Grèce du Nord. En 1824, Lord Byron finance les défenseurs de la ville. © Bridgeman Art Library

Le 23 juillet 1823, les deux amis quittent Livourne. En dépit des piètres qualités nautiques de l’Hercules, leur voyage jusqu’aux îles Ioniennes, où ils ont prévu de relâcher, est agréable. Il améliore, même, l’humeur du mélancolique Byron. « On ne connaît pas un homme tant qu’on n’a pas été enfermé avec lui sur un bateau, écrit Trelawny. Jamais je n’eus de meilleur compa­gnon de bord que Byron : il était gai le plus souvent, il ne causait aucun dérangement, ne se plaignait jamais, ni ne cherchait à commander ou à intervenir dans le fonctionnement du bateau. Chaque jour à midi, nous sautions, lui et moi, par-dessus bord. »

Le 3 août, l’Hercules jette l’ancre à Argostoli, port de Céphalonie. Laissant le poète sur place, Trelawny gagne Athènes pour se battre aux côtés d’Odysseus Androutsos qui commande l’armée de l’Est. Il traverse un pays ravagé par la guerre et voit que la discorde règne partout entre les chefs de guerre grecs. Il partage la vie d’Odysseus faite d’embuscades et d’attaques entrecoupées de confé­rences avec les Turcs. En janvier 1824, il décide d’amener à Athènes Byron qui s’est installé à Missolonghi. Mais il arrive trop tard. Le 19 avril, le poète a succombé aux fièvres de cette ville construite au milieu de marais et d’eaux stagnantes. L’année sui­vante, c’est au tour d’Odysseus de périr, trahi par son second et exécuté sur ordre du gouvernement provisoire. Trelawny reste seul responsable de la place forte du mont Parnasse. Les Turcs envoient un espion l’assassiner. Gravement blessé, l’écrivain reste plusieurs mois entre la vie et la mort dans sa forteresse assiégée, avant de réussir à s’enfuir.

Un classique de l’aventure maritime

Ainsi s’achèvent les aventures de Trelawny. Après avoir séjourné sur le conti­nent et aux États-Unis, le combattant du mont Parnasse rentre définitivement en Angleterre. Célèbre pour son amitié avec Shelley et Byron et pour la publication de son propre récit, il quitte Londres au début des années 1840 et il se retire à la campagne. Il passe trente ans dans une propriété du pays de Galles, avant de déménager à Sompting, dans le Sussex. C’est à cette époque que le préraphaélite John Everett Millais en fait la figure centrale de son tableau Le Passage du Nord-Ouest inspiré par l’expédition arctique de Robert McClure (1850). C’est là qu’il meurt à près de quatre-vingt-neuf ans, le 13 août 1881. Comme il l’avait demandé dès 1823, puis répété plusieurs fois dans les dernières années de sa vie, il repose au côté de son ami Shelley dans le tombeau que le poète avait fait creuser dans le cimetière protestant de Rome.

Le dernier compagnon de Byron est toujours présent dans les librairies grâce à ses deux livres de souvenirs. Succès de scandale à l’époque de sa publication, dans les années 1830, ses Mémoires de corsaire sont maintenant rangés, en Angleterre, au nombre des grands classiques des récits de mer. Au xixe siècle, le livre a rapidement franchi la Manche grâce à deux traductions, l’une signée par Florian en 1833, l’autre par Victor Perceval en 1856. En rééditant tout récemment le texte du premier, les éditions Omnibus nous offrent une version intégrale du récit de Trelawny. En attendant, peut-être, une nouvelle traduction plus conforme à la véracité maritime de l’original.