Geste éminemment sportif de la part de nos amis anglais, ce jubilé a été l’occasion de réunir sur un même plan d’eau les plus belles unités de la plaisance classique, c’est-à-dire une part importante du patrimoine maritime mondial. La goélette d’Herreshoff Mariette et le Classe J Endeavour, bord à bord font partie de ces grands yacht d’une grâce exceptionnelle qui se sont affrontés sur le plan d’eau historique du Solent et autour des falaises blanches de l’île de Wight.

A tort ou à raison, la Coupe de l’America est souvent considérée comme un événement inaccessible au commun des plaisanciers. Dépenses mirobolantes, élitisme exacerbé, haute technologie hors de portée, fragilité sou­ vent chronique de bateaux rapidement ob­solètes, caprices de milliardaires en mal de pouvoir et d’émotions fortes, coups bas et coups de  bluff, opérations et montages financiers parfois – rarement – fumeux sont souvent mis en avant pour situer un événement qui, au reste, perpétue le plus retentissant défi du monde de la voile. D’une certaine manière, l’épreuve reine des gréeurs et des maîtres voiliers, s’ajou­tent au talent des skippers et de leurs équipages, au sens stratégique des tacti­ciens, à l’excellence des équipes logis­tiques, et à la folle passion des comman­ditaires.

Les retombées techniques et pratiques, pour une activité qui nous est chère, sont incalculables. Mieux, cette fascinante ré­gate à deux voiliers, souvent brutale et physique, parfois extrême, où l’histoire ne retient que le seul nom du vainqueur, lais­ se une grande part à l’ambition et au rêve, en particulier chez les jeunes en quête d’aventure. En prenant l’initiative de fê­ter avec faste le cent cinquantième anni­versaire de la victoire de la goélette America – lors de la régate disputée le 22 août 1851 autour de l’île de Wight con­tre les quatorze meilleurs yachts de cour­ se anglais du moment-, le très fermé Royal Yacht Squadron a donné une belle leçon de sportivité. Il a célébré  une élégante défaite vieille d’un siècle et demi et enrubannée d’une légende parfois désuète. Tout a été mis en oeuvre, avec l’aide du New-York Yacht Club, pour que la fête soit une réussite.

Pas moins de deux cent onze voiliers sont inscrits, dont plus de la moitié ne battent pas pavillon britannique puisque onze nations sont représentées. Les Etats-Unis alignent pour l’occasion qua­rante-trois bateaux! De fait, on note la présence de quarante yacht-clubs s’étant au moins une fois investis dans l’épreu­ve. A côté des quatre-vingts unités de jau­ge modernes,  on  dénombre  trente-huit 12 m JI – dont une douzaine construits avant 1940 -, trois Classe J – Endeavour (1934), Shamrock V (1930) et Velsheda (1933) -, ainsi que le 23 mètres Cambria (1928), désormais australien. Ajoutons à ceux-là une cinquantaine d’unités clas­siques, dont Nan (1896), un plan Fife récemment restauré qui appartient à Philippe Menhinick, et onze répliques dans l’esprit de la tradition. Avec ses avec 15,10 mètres de longueur, Pen Duick, à Jac­queline Tabarly, fait partie des petites uni­tés, c’est dire si l’affiche est d’importance !

De cette incroyable semaine, ponctuée de régates plus spécifiques à chacune des catégories inscrites, dont le championnat du monde des 12 mètres, il faut retenir la journée du mardi 21 août. Avec un jour d’avance sur le calendrier, en raison du jeu des marées, les organisateurs ont choisi cette date pour commémorer la victoire de la goélette américaine. Toutes les unités inscrites ont prévu de régater autour de l’île de Wight sur un parcours long de 60 mil­les. Le soleil quasi méditerranéen et le vent de 6 à 8 nœuds forcissant promet­tent du beau spectacle. Dès  le début de la matinée, une activité fé­brile anime la petite bourga­de de Cowes. Aux abords du Castle, siè­ge du Royal Yacht Squa­dron, une foule compacte de spectateurs se masse pour admirer, à l’embouchure de la rivière Medina, un extraordinaire défilé de ba­teaux. Certains naviguent sous voilure réduite, d’autres sont au moteur ou ont  accepté une remorque afin de rejoindre le Salent. Majestueuse procession qui représente plus d’un siècle de l’histoire de la plai­sance, depuis le dernier racer tout en car­bone, jusqu’à la vénérable goélette Valdi­via construite en 1868. Un public expert, uni par la même passion, commente le passage de chaque unité avec force dé­tails. Le spectacle est somptueux, le Sa­ lent a la particularité d’être proche de la côte et donc à portée de vue des visiteurs. On peut ainsi détailler, tant ils sont proches, des bateaux souvent inacces­ sibles au commun des mortels. Sur l’eau aussi, les spectateurs sont nombreux : voi­liers de toutes dimensions, « tenders » prestigieux, paquebots, ferries et une mul­titude de petites embarcations ont fort à faire pour éviter les abordages.

Des centaines de voiliers quittent la rivière medina, et défilent devant le siège du Royal Yacht Squadron pour rejoindre le Solent. Un spectacle inoubliable pour des milliers de spectateurs éblouis. © Thierry Martinez

Comment oublier les départs échelon­ nés des sept catégories engagées, ponc­tués à chaque fois par le tonnerre et l’épaisse fumée crachée par les rutilants canons de bronze installés au pied du Castle?   Le spectacle des trente-huit 12 m JI, qui foncent au près bon plein vers l’Est avant de piquer sur le bateau­ feu du Nab – mouillé pour l’occasion à son emplacement d’origine-, restera dans toutes les mémoires. Il en sera de même pour les Classe America, champions mo­dernes de la fameuse série, dont Luna Rossa, le finaliste 2000, qui précède les Classe J et le 23 mètres Cambria, tout un symbole! Que dire encore à propos  de cette fabuleuse flotte de yachts classiques et modernes, tous mêlés dans un ballet rituel parfaitement orchestré pour célé­brer l’ancêtre ? Car c’est bien l’ombre de la goélette America qui plane aujourd’hui au-dessus de cette magnifique armada. Les images des vieux filins, tournés lors des régates au cours des années 1930 et présentés pour l’occasion par Louis Vuit­ton, sont devenues bien réelles, et en cou­leurs cette fois !

Déjà, nombre de bateaux à passagers, et autres unités ayant embarqué des spec­tateurs, mettent cap à l’Ouest pour re­ joindre la pointe des Needles et attendre la flotte des régatiers. Vers 14 heures, le premier montre son étrave, tiré par son immense spinnaker. Il s’agit de Stealth, à Giovanni Agnelli, construit tout en car­bone sur un plan de German Frers. La grande coque noire sera le vainqueur du jour. Puis, surgissant de toutes parts, la foule dense des concurrents se prépare à virer la bouée des Needles, une ma­ nœuvre qui s’effectue parfois avec une certaine confusion. Là se retrouvent bord à bord les grandes goélettes, dont Mariet­te (1915), le petit Nan – seulement 19,25 mètres de longueur de coque! -, bientôt rattrapé par Endeavour, lui-même talonné par Velsheda et Cambria. Après Alum Bay, on aperçoit Australia II, qui tente en vain de remonter South Australia, le 12 mètres de tête.

Susciter des vocations

Lors du retour vers Cowes, nous croi­sons le regard fasciné d’un tout jeune bar­reur de Laser, qui se tient à bonne dis­ tance de l’impressionnant sillage de Velsheda lancé à toute allure, et sous spin­naker, vers l’arrivée. A coup sûr, voilà un garçon – et il ne sera sans doute pas le seul – qui n’a pas fini de rêver au jour où il naviguera à bord d’un voilier de tradition.

Ce rassemblement constitue une source inépuisable d’inspiration pour les nom­breux jeunes marins, et les autres, venus assister à la grande fête de la plaisance du nouveau millénaire. Les cent mille spec­tateurs qui observent les évolutions  de ces yachts de croisière et de régate peu­ vent, grâce aux commentaires des spé­cialistes diffusés par haut-parleurs, suivre les péripéties des diverses régates.

En fin d’après-midi, une fois débar­qués, les équipages se regroupent à proxi­mité de la marina de West Cowes, où ils peuvent se désaltérer autour d’un im­mense comptoir à bière. Un écran géant permet de revoir les images des diffé­rentes régates et les conversations s’ani­ment dans une franche convivialité. Certes, rien de commun avec les réceptions discrètes organisées par les sponsors de l’épreuve, ou le grand bal du jeudi soir réservé à un peu plus de deux mille invi­tés triés sur le volet. Mais les fêtes du ju­bilé, parfaitement organisées, ont été mar­quées par une grande fréquentation et une formidable satisfaction populaire, et c’est bien là l’une des conditions essen­tielles de la réussite d’une telle manifes­tation.

Retour sur la victoire d’America

Ce jubilé témoigne de l’importance de l’événement maritime qui, au milieu du XIXe siècle, a marqué l’histoire du yachting et de la régate en général. Aussi nous semble-t-il opportun d’effectuer un bref retour en arrière et de livrer ici quelques éléments historiques, extraits de diffé­rentes sources d’archives, qui ont précé­dé, puis concrétisé, la victoire de la goélette America lors de la fameuse régate du 22 août 1851 à Cowes.

Relâche au Havre

Après une traversée de l’Atlantique en vingt jours et six heures, la goélette Ameri­ca croise devant Le Havre, sous le cap de la Hève, au soir du vendredi 11 juillet 1851. Le capitaine Richard Brown, fameux pilo­te de Sandy Hook, préfère attendre le len­demain matin pour entrer dans le port nor­mand. Aidé de ses huit marins professionnels, dont le concepteur de la goélette, George Steers, accompagné de son frère aîné, James, et du fils de ce der­ nier, George, âgé de dix-sept ans, Brown mouille à l’abri des jetées vers 10 heures.

L’équipage a décidé de relâcher dans le grand port français, loin des regards in­ discrets des yachtsmen anglais, afin de re­ mettre le yacht en configuration de cour­ se, et de jouer à fond de l’effet de surprise.

L’arrivée de la goélette américaine dans les eaux françaises ne passe pourtant pas inaperçue. Ainsi, R. Gaffeney, le chroniqueur du Journal du Havre, écrit-il dans l’édition du jeudi 10 juillet 1851: « Le yacht America, dont le départ de New York pour Le Havre avait été annoncé pour le 20 juin, n’est parti que le 21. Les Américains, du reste, ne fondent pas grande espérance sur une victoire, le mode de mesurage appliqué aux termes du règlement du yacht-club anglais étant extrêmement désavantageux pour un bâ­timent construit sur le système de l‘Ame­rica. Ses propriétaires n’en auront que plus de mérite à n’avoir pas reculé devant une traversée transatlantique pour   accepter une partie engagée dans des conditions aussi défavorables. »

Velsheba, autre Classe J, lancé à pleine vitesse sous son grand foc quadrangulaire. chaud devant ! © Christian Février

Au travers de cette lecture, les Améri­cains semblent s’inquiéter, mais peut-être bluffent-ils. Ils font part de leur crainte d’avoir à régater en temps compensé, se­lon les normes du handicap anglais. On comprend mieux la volonté récurrente de John Cox Stevens, commodore du New York Yacht Club et commanditaire d’America, de ne lancer que des défis en temps  réel lors de son séjour  à Cowes. En attendant, la curiosité à l’égard du voi­lier étranger est à son comble. « Le yacht America est entré ce matin au Havre, an­nonce le quotidien local, le 12 juillet. Il a été l’objet d’une curiosité particulière et d’un examen attentif de la part des connais­seurs en matière de constructions navales. Nous aurons nous-mêmes notre mot sur cet échantillon du talent d’un des plus ha­ biles constructeurs des Etats-Unis. Pour le moment, nous nous bornons à consta­ ter son heureuse arrivée et à lui donner une cordiale bienvenue. »

Notons que l’architecte constructeur havrais Jacques Augustin-Normand fait partie des spectateurs. Lorsqu’en 1875 ce dernier dessinera la goélette Zemqjtq, fu­tur Velox, il se souviendra des notes prises ce jour-là et réalisera un parfait compromis – repris par d’autres bien des années plus tard – entre les carènes amé­ ricaines, larges, et celles plus étroites des architectes britanniques.

Deux jours passent et le Journal du Havre se fait l’écho de la rumeur des quais : « La goélette America n’a pas rencontré chez nos concitoyens cette admiration que, d’après les descriptions pompeuses de la presse des Etats-Unis, elle semblait appe­lée à exciter. Ses lignes d’eau sont exces­sivement creuses, devant et derrière, ce qui lui donne, malgré sa grande longueur, une fleur courte et peu favorable à la marche. Ses hanches ont l’air de deux bourrelets rapportés après coup. Ses formes sont aplaties et sans grâce. La mâ­ture lourde et matérielle (sic) écrase sa coque. La voilure donne lieu également à beaucoup de critiques, elle creuse dans toutes ses ralingues. » Il est probable qu’au moment où sont écrites ces lignes, la goé­lette porte encore les voiles utilisées pour la traversée de l’Atlantique et non celles de régate, coupées par le maître voilier de New York R.H. Wilson.

Et le chroniqueur de poursuivre sur le même ton: « On a fait au sujet du yacht américain cette observation: un petit ba­teau de plaisance, la Reine Ma1l!,ot*, que Mathurin Cor fit venir il y a quelques années des Etats-Unis pour courir aux régates du Havre, avait offert dès cette époque aux amateurs un fac-similé réduit de l‘America. » Bigre ! le jugement des ma­rins français est pour le moins étonnant, et à l’évidence très conservateur. A leur décharge, ils sont, il faut le dire, très in­fluencés par la plaisance anglaise, toute proche, qui les fournit régulièrement en yachts de tout type. Mais ils ont la mé­moire courte: le palmarès impression­ nant de la Reine Margot, réalisé au Havre quelques années plus tôt, semble avoir été oublié!

Une semaine plus tard, l’appréciation du chroniqueur s’est quelque peu atté­nuée, et l’on peut lire dans la livraison du 21 juillet: « Le yacht America entre ce soir dans le dock flottant et y restera demain toute la journée. Ce sera une occasion ex­cellente pour les amateurs de se rendre un compte exact de la disposition des fonds de ce navire dont la construction offre des particularités tout à fait dignes de remarques. » Les remarques en ques­tion ne viendront malheureusement ja­mais. Le passage dans le dock est mis à profit pour débarrasser la carène de tou­te présence animale ou végétale, et pour vérifier le doublage en cuivre des œuvres vives. Le brion est raboté et l’épaisseur du safran réduite de quelques centimètres. Le liston et l’aigle sculpté de la poupe sont passés à la dorure. en arrivant au havre, la coque de la goélette était peinte en blanc cassé. Lorsqu’elle quitte le dock, elle est devenue noire, sa couleur de légende.

Les préparatifs se poursuivent, la voi­lure de convoyage est débarquée, tandis que les voiles de régate sont établies sur les espars, puis enverguées à poste. Le mobilier intérieur, qui avait été amarré pour les besoins de la traversée, est ré­parti dans les différentes cabines. Une batterie de cuisine flambant neuve, ache­tée au Havre, remplace les ustensiles uti­lisés pendant le voyage. John Cox Stevens fait même livrer une sélection de vins français pour sa cambuse personnelle. C’est bientôt le départ vers la grande aventure…

Dessin de la goélette America, publié dans l’Illustrated London News peu après sa victoire. © Christian Février

Le mardi 29 juillet 1851, le Journal du Havre signale: « Le yacht America, après avoir terminé au Havre son armement, est sorti du port à la marée, remorqué par le steamer Père Antoine, se rendant à Cowes. » A bord, on trouve désormais les frères Stevens, qui ont préféré faire une traversée plus confortable en paquebot. Le passage de la Manche s’effectue sans encombre. Le 31 juillet à 6 heures du matin, et après avoir contourné par l’Est l’île de Wight, America est en vue de Cowes. Portée par une brise mourante, la goélette mouille devant le château d’Osborne, la résidence royale d’été, afin d’éviter les courants contraires. Il est midi lorsque la marée s’inverse tandis que s’établit un léger vent d’Ouest.

Le champion anglais du moment, le cotre Laverock, vient à la rencontre de la goélette. Une course informelle s’enga­ge entre les deux voiliers pour gagner Cowes. America bat le yacht anglais avec une confortable avance, et effraie du même coup bon nombre de proprié­taires britanniques. De fait, John Cox Stevens a beau lancer des défis, il ne trouve personne pour les relever. La presse anglaise ironise sur le manque de courage des yachtsmen britanniques. Ainsi les « honorables » du RYS finissent­ ils par concéder la régate du 22 août 1851 et font-ils, en partie, abs­ traction de leurs règles de jauge.

L’affaire traverse la Manche et le Jour­nal du Havre rapporte dans sa livraison du 2 août: « La goélette America, partie du Havre le 29 juillet à la marée, est arrivée le lendemain à Cowes, où elle a suscité un vif intérêt de curiosité parmi les ama­teurs de yachts. Bien qu’elle ait été bat­tue, comme nous l’avons dit, par la Ma­ria de New York**, le Times conseille aux propriétaires de yachts de ne pas se lais­ser amorcer par ce précédent et de se défier du clipper américain. » Et le chro­niqueur de conclure que « le Times pour­ rait bien avoir raison ». On connaît la sui­ te, America avait relâché au Havre pour se refaire une beauté, juste avant d’entrer dans la légende !

Une indiscutable victoire

Le jubilé célébrant la Coupe de l’Ame­rica a été l’occasion de réviser, souvent avec pertinence et originalité, le déroule­ ment de la fameuse course autour de l’île de Wight. Ce retour en arrière n’empêche pas de s’interroger encore sur le bien-fon­dé de la victoire américaine. En effet, un classement en temps compensé n’aurait pas permis à America de remporter la fa­meuse aiguière d’argent. Or, ce jour-là, et conformément à la volonté de John Cox Stevens, le palmarès est établi en temps réel. La goélette conçue par George Steers remporte une indiscutable victoire, puis­ qu’elle devance de huit minutes le petit cotre Aurora, son adversaire le plus proche.

La goélette skippée par Richard « Old Dick » Brown se montre la plus véloce à toutes les allures, quelle que soit la force du vent. Ce dernier, instable et léger au départ, passe de modéré à soutenu en mi­ lieu de parcours, pour faiblir peu avant le passage de la ligne d’arrivée, alors que le courant de marée est contraire. Malgré un gréement raccourci par rapport à sa ver­sion initiale, les voiles d’America, lacées sur les espars –  du  jamais  vu en Euro­pe ! -, font merveille. En outre, si la conception de sa carène – aboutissement de l’évolution des goélettes-pilotes de New York – n’a en soi rien de révolu­tionnaire, elle reflète au mieux l’esprit de la wave fine theory (ou wave system) élaborée, et expérimentée, par l’ingénieur britan­nique John Scott Russell sur son petit yacht Mosquito (1848). George Steers amé­liore l’idée en reculant davantage le bau maximum vers le milieu de la longueur, ce que n’avait pu faire Russell en raison des règles de jauge anglaises. L’architecte américain réduit au mieux la surface mouillée, et conçoit une coque très bas­se sur l’eau tout en préservant une lon­gueur de flottaison exceptionnelle. In­ contournables critères de vitesse !

George Bolland Ackers, propriétaire de la goélette à trois mâts Brilliant, qui arrive dernière des cinq concurrents ayant bou­ clé le tour de l’île, porte réclamation contre le yacht américain. Selon lui, Ame­rica a manqué une marque du parcours, en l’occurrence le bateau-feu du Nab, mouillé à proximité de la pointe Est de l’île de Wight. Le comité de course dé­ couvre alors que deux instructions diffé­rentes ont été remises aux concurrents avant le départ. L’une impose, contraire­ ment à la seconde, de virer le bateau-feu, ce que fait, entre autres, Brilliant. Quant à America, elle ne tient pas compte de cette marque, et met le cap sur la ligne d’arri­vée, suivie par au moins cinq ou six autres concurrents. Le comité de course ne peut disqualifier le vainqueur, qui a respecté à la lettre les instructions en sa possession.

La bonne foi de l’équipage américain paraît évidente. Malgré un départ catas­ trophique, la goélette a remonté tous ses concurrents. Elle a mené la régate, et l’ignorance délibérée d’une marque de parcours, permettant de gagner un peu moins d’un mille,  n’a pas de sens. Aussi la victoire d’America est-elle confirmée et, le 23 août, John Cox Stevens se voit re­ mettre la coupe dite des « cent guinées ».

Un témoin royal

La reine Victoria, qui règne sur l’une des plus prestigieuses nations maritimes, affectionne les régates et assiste en per­sonne à celle qui va ébranler la notoriété de ses sujets en ce  domaine. Il est 17 h 45 lorsqu’America contourne les Needles, à l’extrême Ouest de l’île de Wight, et dépasse peu après le steam­ yacht royal Victoria and Albert, qui se di­rige à mi-vapeur vers Cowes. Le répu­blicain John Cox Stevens hurle à ses hommes: « Messieurs, chapeau bas! » tandis qu’un marin abaisse par trois fois le drapeau étoilé.

Peinture de Théodore Walter représentant la goélette America dans le Solent. Cette victoire n’a pas masqué d’inspirer les artistes de l’époque. © coll Chevalier-Taglang

Peu avant, le vapeur avait mouillé der­rière les falaises des Needles, à Alum Bay, un arrêt consigné le soir même par la reine dans son journal intime: « Les yachts étaient en course, y compris Ame­rica, la nouvelle goélette américaine construite selon des principes bien diffé­rents des nôtres et suscitant une grande curiosité à Cowes. Nous nous arrêtâmes une heure environ à Alum Bay afin de permettre à Albert de se rendre à terre et de voir venir les yachts. America contourna triomphalement 0a pointe] et nous quittâmes les lieux, lentement, afin de pouvoir l’examiner. Le suivant enroula les Needles 32 minutes plus tard. » Le suivant en question est bien sûr Aurora.

Le lendemain, la reine scelle définitive­ment la victoire d’America en manifestant le désir de visiter la goélette. Cette der­nière quitte son mouillage de Cowes et se place, dans l’après-midi du 23 août, devant le château d’Osborne. Avec ap­plication, son  altesse royale écrit alors: « A 5 heures, nous descendîmes sur le quai, puis nous embarquâmes dans la na­vette et allâmes à bord d’America, qui avait été menée ici pour nous afin que nous puissions la voir. Elle était extrê­mement belle, dans sa grande simplicité. Le bateau est large au milieu et s’effile progressivement en pointe. Il est très bas sur l’eau et le pavois n’a qu’un pied de haut. Vers la poupe, il y a un [cockpit] circulaire avec des sièges en rond. « C’est la mode dans notre pays », nous a dit le propriétaire. » Le fair-play britannique n’est pas une légende!