Une floraison de Moth

Revue N°147

Voiles faseyantes, la flottille de Moth va dans quelques secondes couper la ligne de départ (à gauche), le jury ayant pris place à bord de la vedette de 1924 Simone II (en haut). A terre comme sur l'eau, les pratiquants de cette série manifestent beaucoup de bonne humeur et de convivialité (ci-dessus).

par André Linard – Pour les habitants des communes riveraines, l’Erdre est la plus belle rivière de France. Sans tenter d’ouvrir un débat hasardeux sur la beauté, il faut reconnaître que l’immense plan d’eau qui s’étire à travers la campagne sur environ vingt-cinq kilomètres au Nord de Nantes est particulièrement attachant. Et c’est dans ce cadre magnifique qu’à l’initiative de leur association, les propriétaires de Moth étaient invités, le deuxième week-end de septembre, à se réunir à la base nautique de l’Asvrr Voile de Nantes, à Sucé-sur-Erdre, bénéficiant du chaleureux accueil d’une équipe de bénévoles conduite par Jean-Jacques Cadoret. Dès le vendredi, se sont ainsi déployés sur l’herbe de la berge une vingtaine de ces petits voiliers, plus surprenants les uns que les autres et, à de rares exceptions près, tous différents quant à leurs lignes, leurs matériaux, leurs gréements et leurs couleurs.

C’est l’un des grands mérites de cette série dite “à restrictions”, que de faire à ses adeptes la part la plus belle à l’imagination et à la créativité, dans le respect, bien évidemment, des limites de jauge aux critères somme toute assez peu contraignants. Ce grand espace de liberté est mis à profit avec bonheur par des passionnés particulièrement inventifs, très curieux des réalisations des uns et des autres, et s’interdisant bien sûr tout commentaire sarcastique ou moqueur sur les compères !

Au bout du compte, c’est sur l’eau que tout se joue. Aussi les pratiquants évitent-ils de juger trop simplement un bateau uniquement sur sa mine. Et tel Moth aux formes a priori fantaisistes, peut se révéler un redoutable marcheur qui ne s’en laissera pas conter. Il règne ainsi entre ces amateurs, souvent concepteurs et constructeurs de leur propre bateau, un climat convivial extrêmement sympathique, à terre comme sur l’eau, où les invectives à l’adresse d’un concurrent qui refuse une priorité sont peu fréquentes.

De brillants anciens

Il y avait à Sucé de bien belles pièces. D’abord — honneur aux anciens —, trois Moth nantais qui, avec leur coque à bouchains vifs et leur large marotte, possédaient un sacré air de famille. L’aîné, construit à Nantes en 1950 par Michel Huguet, avec les moyens du bord et à partir de l’ouvrage de Georges P. Thierry, Construis toi-même ton Moth, avait, après avoir peu navigué, été entreposé dans un garage jusqu’en… 1978. Récupéré par Yves Huguet, légèrement toiletté, avec sa voile d’origine en coton, son pont entoilé et peint, le vétéran rouge et blanc pesant la bagatelle de 118 kilos retournait à l’eau après un si long repos, ce dimanche de septembre. Tout bleu est le Moth nantais d’Alain Jardin, construit par lui-même en 1957, également à partir du livre de Georges P. Thierry. La charpente est en chêne — débitée dans des supports de portemanteaux de collectivités —, le bordé et le pont sont en contre-plaqué de 5 mm, la voile en Ny-lon est d’origine. Irène Gillardot, quant à elle, possède en copropriété avec Alain Barrès un Moth nantais, rouge et blanc lui aussi, aux origines incertaines, retrouvé dans le Sud-Ouest, à Couthures-sur-Garonne.

Deux Moth Gouget, construits en aluminium soudé et riveté vers 1950, l’un appartenant à Alain Goalvoueden et l’autre dans les mains de Franck Barth, ont attiré l’attention. Ce type d’embarcation, stable et confortable, à l’étrave agressive — on frémit à l’idée de se faire éperonner! — était, avec sa voile à fourreau enverguée sur un mât déboîtable (pour la commodité du transport) d’une conception très moderne pour l’époque. Claude Bourquin et Michel Nerbollier étaient venus de Suisse avec deux très beaux Moth Fragnière, reconnaissables à leur marotte tulipée en triangle, construits en 1961 et 1963. Se sont retrouvés aussi un Moth Lanaverre de 1958, à coque polyester, accastillé “sur le tas” et prêté à Yves Ganter (plus connu sur le Léman suisse sous le nom de “Nuages S.A.”) et plusieurs Moth Europe à coque polyester; l’un, construit en 1982 appartient à Nicolas Cédric, un second, un Roland de 1974, blanc et verni, est choyé par Patrick Barth. Et celui de Laurent Dugast est sorti de chez Lanaverre en 1874.

Il y avait aussi P’ti Charly, un Moth Haag du début des années 1960, de réalisation amateur, dans la famille Vernet depuis quarante ans. Naviguant avec sa voile d’origine, il est barré aujourd’hui par Bastien, le petit-fils du constructeur. Elégant, avec sa carène verte et son pont verni, le Moth d’Yves Potin a été dessiné par son père, et construit par eux-mêmes quand Yves avait douze ans. La carène, très ronde à l’origine, a été remodelée sur l’arrière cette année, pour améliorer la stabilité.

La silhouette du Moth Dervin dessiné en 1941 et construit par Guy Proust, et celle du Moth Durif Drakkar if, à Stéphane Rossignol, évoquent un peu celle du Mousse. Solidement échantillonné — il est équipé d’un plancher fixe —, Drakkar ii a été construit près de Bort-les-Orgues vers 1960, par un chantier qui produisait principalement des Caneton, d’où une certaine ressemblance. Détail insolite, il est équipé d’une dame de nage pour godiller, ce qui rend de grands services à son barreur. Enfin, trois Moth IMCA (International Moth Class Association), répondant aux règles de jauge d’origine australienne (CM 138), dont un Scow extrêmement plat (venant de Suisse), se sont également retrouvés à Sucé. S’ils font bien partie de la famille, on ne risque pas de les confondre avec les autres Moth. Ces voiliers extrêmes, constitués d’un flotteur très étroit (environ 30 cm de bau), flanqué de deux “ailes” en toile débordées sur chaque bord, et portant 8 mètres carrés de voilure (1,2 mètre carré de plus que les autres Moth), sont dépourvus de stabilité statique… aussi se couchent-ils sur l’eau quand ils sont arrêtés.

Pour David Balkwill, qui en possède un, construit en polyester par un amateur australien en 1993, “la pratique s’apparente à celle du vélo, qui se tient droit quand il avance. Et si l’apprentissage est plus délicat que celui de la planche ou du dériveur, les sensations qu’on en retire avec l’expérience sont très fortes. Mais c’est un bateau exigeant et sensible qui ne pardonne pas la moindre faute. C’est une très bonne école.”

Jean-Jacques Charpentier est venu lui aussi avec le même type de voilier, qu’il s’est dessiné et construit lui-même en contre-plaqué, avec beaucoup de matériel de récupération, pour un prix de revient inférieur à 4 000 francs. David et Jean-Jacques naviguent habituellement, avec un autre acharné possesseur d’un bateau semblable, aux Sables-d’Olonne, où ils résident. Ce sont les trois seuls Moth de ce type naviguant en France, alors qu’on en dénombre environ neuf mille en Australie, quatre mille en Grande-Bretagne, mille en Allemagne et autant en Suisse… Manquerait-on d’amateurs de sensations fortes dans l’Hexagone ?

Les régatiers de Sucé ont aussi reçu la visite de Paul Aubin, qui espérait revoir à cette occasion l’un des nombreux Moth nantais construits par son père durant la dernière guerre (CM 94), et celle de Pierre Haag et Yves Guillet, de la famille des grands yachtsmen nantais, venus notamment montrer un album de photos originales de régates de Moth, prises sur le même plan d’eau voici près de cinquante ans.

Les petits nouveaux

C’est aussi durant ces trois jours que se sont retrouvés les concurrents tout neufs du concours de plans lancé par Le Chasse-Marée et l’école d’architecture de Nantes en novembre 2000. En acceptant le règlement publié dans la revue (CM 138), les participants devaient concevoir, construire et barrer un Moth à restrictions, dans le respect de la jauge.

La majorité des dossiers reçus, y compris ceux qui ne se sont pas concrétisés, sont de qualité. Certains n’ont pu être classés car ils ne respectaient pas la jauge le projet présenté par Victor Pohrebniak, qui, bien que ne correspondant pas à celui d’un Moth, a pourtant donné naissance à un bateau construit — pour 480 francs! — uniquement avec des matériaux de récupération. Et surtout, le concepteur a trouvé, grâce à cela, le moyen d’écarter les enfants qui l’ont réalisé du chemin de la délinquance. Très at-tachant également, le dossier présenté par Charles Godillon, qui avait dessiné et construit son Moth en 1961, en s’inspirant d’un plan de Harry Cates. Un voilier certifié sous le n° 611, et qui navigue toujours. Malheureusement, il n’était pas au rendez-vous de Sucé, son propriétaire ayant eu un problème de santé, et n’a pu être jugé.

Dix-huit dossiers de “conception”, avec descriptif et plans détaillés, ont été reçus par les organisateurs avant l’été. Le tiers a donné naissance à un bateau. Ainsi, ce sont six nouveaux Moth qui sont venus se montrer et confronter leurs performances à Sucé. Conformément au règlement, le jury — composé de Bertrand Chéret, Benoît Duflos, Jacques Fauroux et Louis Pilon —, n’a pris en compte, pour le classement final, que les projets.

Les critères de jauge de la série des Moth, dite “à restrictions”, ont donné naissance à des dériveurs très différents quant aux lignes, aux matériaux et aux gréements employés. Ces deux pages rassemblent l’essentiel des unités — parfois anciennes — présentes au rassemblement de Sucé.

totalement aboutis. Ajoutant à la qualité de l’ambiance de ces journées, on notera le charisme de Bertrand Chéret et Benoît Duflos, également membres du comité de course, qui n’ont pas ménagé leurs efforts et leur disponibilité pour donner des conseils ou des pistes de recherche à de nombreux participants.

Bilbon

Christophe Couton, qui a commencé à naviguer dès l’âge de dix ans sur Vaurien, a pratiqué la régate durant trois saisons sur un Moth Roland, “un incroyable petit bateau capable de se remplir à ras bord par force 6 et de continuer sa route sans demander une grande force physique”, confie-t-il dans son dossier. Habitant dans le Cotentin, Christophe navigue habituellement entre Regnéville et les îles Chausey sur un Ghibli 6,60. Il était en train de construire une Caravelle — dont il avait recopié le plan de formes dans une revue nautique —, quand il a découvert le règlement du concours de Moth. L’expérience positive tirée de sa Caravelle l’a incité à se construire un Moth à marotte.

Dessinateur de métier, Christophe a élaboré quelques esquisses de son futur bateau de façon intuitive. Le tracé des plans ne lui a pas posé de problèmes, pas plus que le tirage à l’échelle 1 des plans de couples, avec l’assistance d’un ordinateur. Christophe a pensé son projet avec le souci de privilégier la facilité de la construction, pour qu’elle soit très accessible à de jeunes amateurs. “La coque, en contre-plaqué de 6 mm [8 mm pour les couples et les varangues], à bouchains, est à la mesure de mes capacités. Les lignes tendues donnent du volume à l’avant grâce à une large marotte, la largeur de l’arrière doit permettre de planer très tôt.”

Grâce à un certain nombre d’éléments récupérés — mais la voile qu’il a lui-même dessinée est neuve —, le prix de revient de Bilbon ne dépasse guère 4000 francs. Joliment peint en violet, avec l’intérieur verni, Bilbon, qui prenait contact avec son élément pour la première fois le jour du rassemblement, s’est remarquablement comporté sur le parcours. C’est pourquoi le jury lui a attribué le prix “régates”. Après la Caravelle et le Moth, Christophe, très attaché aux bateaux de ses débuts, projette désormais de se construire un Vaurien.

Moth’Kito

Elèves de l’école d’architecture de Nantes, Vincent Seguin et Anne-France Clinquart ont, dans le cadre de leurs études, eu à fournir une esquisse de Moth, sur la base du règlement du concours. Mais, voulant aller jusqu’au bout de leur recherche, ils ont construit leur propre bateau, baptisé Moth’Kito. Ce qui leur a valu, grâce à la présentation d’un dossier extrêmement détaillé, de remporter le prix “analyse de projet”.

Familiers du dériveur et de la régate, Anne-France — qui possède un Moth Europe — et Vincent — qui court régulièrement sur First Classe 8 — se sont plongés dans l’étude approfondie du
passé du Moth, un travail de défrichage destiné à nourrir leur inspiration. Intrigués par les bateaux insolites de la série IMCA, d’origine australienne, ils ont cherché a dessiné une coque légère très évasée étroite à la flottaison et large au pont.

Prévoyant de ne naviguer que sur l’Erdre ou sur des plans d’eau calmes et modérément ventés, ils pouvaient concevoir une forme de coque très ronde et d’un faible franc-bord. “Ce dériveur a été conçu pour être performant, tout en pouvant être construit par un amateur, écrit Vincent. Nous nous sommes attachés à simplifier la mise en oeuvre et à limiter les coûts, sans pour autant sacrifier les performances du bateau.” Et d’ajouter: le concours “m’offre l’occasion de fabriquer moi même un bateau, ce qui se révèle très intéressant dans le cadre de ma formation en architecture navale”.

La coque de Moth’Kito — fond et bordé — a été réalisée en petites lattes de red cedar de 7 mm d’épaisseur, non rainurées, associées à une stratification fibre de verre-époxy; le pontage est en contre-plaqué de 4 mm. La découpe des éléments de contre-plaqué a été pensée pour n’utiliser que trois feuilles de 2,50 m x 1,22 m. Moth’Kito est le premier bateau construit par Anne-France et Vincent. En dépit d’un manque de pratique manuelle, ils n’ont pas rencontré de grosses difficultés, parce qu’ils ont su prendre leur temps. Néanmoins, les finitions, et en particulier la peinture, leur sont apparues plus délicates. La voile, qu’ils ont dessinée, a été taillée par un de leurs amis, Laurent Thouvenin. Posé sur le pont et haubané avec barres de flèche, le mât et surtout les points de fixation des haubans, donneront quelques soucis lors de la première régate. Ces petits problèmes de réglage de gréement et de mise au point -qui seront en partie résolus sur place grâce, notamment, à l’entraide collective —, auront empêché Moth’Kto de donner sur l’eau la pleine mesure de ses possibilités.

Berga’Moth

Jérôme Amouraben est lui aussi élève de l’école d’architecture de Nantes. Et comme ses condisciples, Anne-France et Vincent, il a voulu concrétiser le projet esquissé dans le cadre de sa formation. Naviguant beaucoup sur Muscadet, Jérôme aime les bateaux en contre-plaqué. Comme il entend réaliser une carène planante, à faible surface mouillée, il dessine une coque à deux bouchains dotée d’une large sole, de telle sorte que la carène soit développable.

Be’ga’Moth a été construit sur gabarits. Les bordés (4 mm d’épaisseur), la sole (8 mm), le pontage et les bancs ont été assemblés par coutures — à l’aide de serre-câbles en plastique d’électricien. La coque a ensuite été stratifiée au tissu de verre imprégné d’époxy. Commencée en mai dernier, la construction a demandé un mois complet de travail plus quelques soirées et week-ends, pour s’achever… le jour de la clôture du concours. Le beau Moth est en effet arrivé au bord de l’eau rutilant, mais complètement nu, l’accastillage ayant été posé dans la soirée et le matin suivant avec l’aide d’amis, personnels ou régatiers. Pour le gréement, un mât de Moth Europe récupéré a fait l’affaire, mais c’est une voile neuve, dessinée par Jérôme, qui y est enverguée. Le père de Berga’Moth a remporté le prix “conception-construction”. Et il caresse le projet d’un nouveau bateau (un micro-tonner). Mais il ne construira plus jamais seul !

Moth Grand Largue

Dessiné par François Vivier et construit par Pierre-Yves de La Rivière, le Moth Grand Largue a reçu le prix “constructeur”. Il s’agit là d’un bateau conçu et construit par des professionnels. L’architecte a créé un dériveur solitaire d’initiation, destiné à la construction amateur. Connaissant parfaitement les contraintes auxquelles se heurte le public en question, François Vivier a recherché la simplicité dans les formes, dessinant une carène à bouchains avec sole, et un pont dépouillé à faible bouge. Et surtout, il a conçu ce projet pour une présentation en kit, avec les différents éléments de contre-plaqué prédécoupés au laser. Ce qui n’étonnera personne, François et Pierre-Yves travaillant ensemble depuis plusieurs années pour produire des bateaux “en pièces détachées” (Stirven, Latta…).

Pour être à la portée du plus grand nombre d’utilisateurs possibles, le Moth Grand Largue bénéficie d’une bonne stabilité par rapport à d’autres voiliers de la série. Avec un généreux franc-bord, et un bon volume d’oeuvres mortes à l’avant, ce voilier ne saurait se limiter aux plans d’eau intérieurs. Grâce à sa bôme placée relativement haut, le Moth Grand Largue peut aussi être utilisé comme un bateau “plaisir” par des barreurs de grande taille. Ce serait presque, toutes proportions gardées, un Moth de randonnée !

La construction repose sur l’utilisation combinée de pièces fournies à la cote définitive, en contre-plaqué de 4 mm pour le bordé et le pont, et de 6 mm pour les éléments de charpente et la sole. Le bateau est construit sur une ossature autoporteuse constituée de cloisons longitudinales et transversales, faisant partie du bateau lui-même. Les liaisons entre virures de bordé sont assurées par des serres de bouchain, à profil demi-rond. Pour pouvoir, comme la coque, être transporté sur le toit d’une voiture, le mât en alu est démontable.

Sur l’eau, le Moth Grand Largue semble le plus gros de la flottille. Il n’est pourtant ni plus long ni plus large ! Mais il se dégage de son allure générale une impression de confort et de sécurité. Quant au prix de revient, on sort là de la catégorie des budgets établis par les autres concurrents. La préparation du kit a un coût, que le constructeur amateur averti, peu créatif mais habile et désireux de naviguer sur un bateau bien conçu, acceptera sans doute de supporter: un peu moins de 18 000 francs pour quelque cent trente heures de travail.

Mariposa

Pour son Moth Mariposa, le jury a accordé l’accessit “environnement” à Bertrand Warion. Comme ce dernier mesure 1,90 mètre et pèse 85 kilos — un gabarit peu fréquent chez les pratiquants du Moth —, il voulait un bateau assez volumineux pour le transporter et relativement marin pour naviguer sur le bassin d’Arcachon où règne souvent un dur clapot. Propriétaire d’un Monotype d’Arcachon et d’un petit croiseur en bois — restauré par lui-même —, Bertrand avait auparavant dessiné des prames, un dons et construit quatre canoës en contre-plaqué cousu-col-lé, dont l’un équipé d’un flotteur latéral et d’un mât de planche à voile. “La pratique du canoë, explique-t-il, m’a amené à concevoir pour le Moth ce même type d’étrave en forme, la coque étant par ailleurs construite à bouchains vifs. L’arrière large, très porteur, s’est imposé de lui-même. La tonture assez prononcée résulte simplement de la forme des chutes obtenue après la découpe du pontage.”

Le bateau est construit en contre-plaqué “extérieur” de 5 mm d’épaisseur, assemblé par joints-congés époxy et stratifié au tissu de verre. Pour former l’avant, Bertrand a ployé l’extrémité d’une feuille de contre-plaqué trois plis, préalablement découpée afin de faire dégager la forme de l’étrave et des deux virures inférieures du bordé (voir dessin). Opération qui, en prenant son temps et en humidifiant le matériau avec de l’eau chaude, s’est passée sans problème. La suite de la construction s’est effectuée sur un simple plan de travail, à l’aide de cinq gabarits. Après la réalisation de l’étrave, la feuille de contre-plaqué a pris naturellement la forme de la coque, grâce aux découpes préalables. Les deux virures inférieures ont alors été cousues — aux serre-câbles d’électricien — avant d’être assemblées par joints-congés époxy, renforcés par stratification.

Le souci d’économie dans le choix des matériaux et du matériel de récupération donne un prix de revient de 1 500 francs pour la coque et le gréement et environ 2 300 francs pour la voile, pour une durée de construction d’une soixantaine d’heures “d’un travail nonchalant et rêveur”. Très stable, Mariposa rivalise en performances avec les Monotypes du Bassin, et donne entière satisfaction pour les départs de plage à Gujan-Mestras, pas toujours faciles — “Mon bateau est poncé à la coquille d’huître!” plaisante Bertrand. Et sur l’Erdre, il s’est plutôt bien comporté. On peut dire qu’avec Mariposa, ce chirurgien-dentiste a parfaitement réussi la synthèse “un homme, un site, un bateau”. Envisageant la mise en chantier prochaine d’un nouveau Moth, Bertrand Warion souligne que pour lui, “l’important, c’est de s’amuser”. Pari réussi !

Julia

Ayant déjà construit des bateaux, Didier Léveillé s’est intéressé au concours dans un esprit “de pur amateur et bricoleur”. Comme il voulait naviguer sur un voilier à étrave pointue, il a confectionné un moule à partir d’une empreinte de dériveur Laser, dont il a retravaillé les formes pour la circonstance, dans le respect des contraintes du règlement. Didier a ensuite fabriqué la coque — à double fond — de son futur bateau en polyester, en associant, pour la rigidité et les emménagements, d’autres matériaux, en particulier la mousse et le bois collé.
La logique du “récupérateur” s’est encore manifestée pour le mât — emprunté à un Moth Europe —, la bôme, la voile et l’accastillage, ce qui a entraîné un prix de revient modeste : 2 000 francs environ pour la coque, 1 500 francs pour le mât et la voile. Après un bon mois de travail réparti sur les week-ends et beaucoup de tâtonnements, Didier et Julia étaient à l’heure. Et si son projet n’est pas des plus imaginatifs, l’éclectisme dont il a fait preuve pour arriver à ses fins a forcé la sympathie du jury, qui lui a accordé un accessit “assemblage”.

Et les autres ?

Le manque de temps — souvent —, la difficulté de passer de la conception, où l’esprit vagabonde, à la réalisation, le manque d’habileté manuelle — parfois — sont les raisons essentielles de l’inachèvement des projets. Mais les membres du jury, qui ont examiné tous les dossiers avec une extrême attention, leur ont souvent trouvé de l’intérêt. Il en est ainsi du Sitelle Math de François Janvier, du Terrific de René Ott, du Marudevi de Yoann-Paul Rouillac et Marc Latapie, du Mariposa (un autre) de Dominique Turgis, du Moth XXXL de Jean-Jacques et Louis Destelle, du Moth Bos de Philippe Bos, et du Colibri d’Alain Doyen.

On a bien envie de les voir naviguer, ceux-là aussi! C’est pourquoi les membres du jury et Le Chasse-Marée encouragent les personnes concernées à achever l’action entreprise. Sans délai à respecter, avec simplement la perspective d’aller bientôt mouiller la coque qui les fait tant rêver. Et, bien que le concours proprement dit soit achevé, il serait bien de voir d’autres projets fleurir dans les mois à venir. Il y a des précédents : bon nombre d’unités traditionnelles ont été mises en chantier plusieurs mois après la clôture du concours Bateaux des côtes et fleuves de France, et naviguent aujourd’hui. Alors, pour un budget des plus raisonnables, concevoir, construire et barrer un Moth à restrictions, voilà un sujet qui doit encore être d’actualité!

 

Lire aussi

Le chantier Aubin : du 6M50 au muscadet, article publié dans le Chasse-Marée n°94 en décembre 1995

Par Pierre-Henri Marin – Pendant plus de soixante ans, des bords de l’Erdre aux rives de la Loire, le chantier Aubin va lancer plusieurs centaines de bateaux de plaisance dessinés par des architectes renommés, tels Bertrand, Cornu, puis Harlé. Charpentiers de talent, maîtres de la construction classique, Baptiste, le fondateur, et plus tard ses fils, épousant toutes les mutations de la plaisance, sauront adapter leur savoir-faire aux techniques nouvelles, jusqu’à mettre en œuvre le contre-plaqué, et ultérieurement le polyester, pour la construction en série de nombreux types de dériveurs et de croiseurs — dont le célèbre et toujours vaillant Muscadet reste aujourd’hui encore le symbole du chantier nantais.

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