Christiana, le sauveteur sauvé

Revue N°279

Christiana au plus près en mer de Barents, au large de VardØ (Norvège). Bien qu'il porte le n°10 dans sa voile, le "redningsskØyta" est en fait le quatrième bateau construit d'après le plan original de Colin Archer. © Kristin Daheli

Par Nic ComptonIl y a vingt ans, le Colin Archer Christiania, cent deux ans, a coulé par 500 mètres de fond en mer du Nord. Vingt mois plus tard, il était renfloué. Une fois connues les causes – surprenantes – du naufrage, la famille Petersen a offert une seconde jeunesse à son « redningsskøyta ».

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Mayday, Mayday, Mayday. Ici Christiania, Lima Mike Six Five Eight Four. Position 57° 48’ N, 7° 39’ E. » L’appel résonne dans le carré, invraisemblable. Comment ! Christiania, le « redningsskøyta » numéro 10, une légende du patrimoine maritime norvégien, ce voilier de 14,30 mè­tres de long qui a sauvé tant de bateaux et de vies dans sa carrière, construit à toute épreuve pour sortir en mer quand tous les autres rentrent au port, se trouve en perdition ? D’autant que c’est un des Colin Archer les plus sains qui naviguent de nos jours… Christiania est en parfait état et la mer est praticable. Reste que le naufrage est bien réel…

Cette nuit du 9 septembre 1997, Christiania navigue comme souvent en mer du Nord – c’est sa troisième traversée de l’année –, cette fois-ci en route pour Londres au départ d’Oslo. Quand soudain, à 15 milles au Sud de la Norvège, une importante voie d’eau survient alors que le bateau « tombe » dans un creux. Malgré les quatre pompes de cale, les fonds sont bien envahis quand l’hélicoptère arrive sur zone trois heures après l’incident. Même les deux pompes thermiques, d’une capacité de 1 400 litres par minute, venues du ciel n’y feront rien. Carl Emil et Johan Petersen, les deux frères coskippers ce jour-là, et l’équipage s’entassent à bord du radeau de survie. Deux minutes plus tard, leur bateau de famille sombre par l’arrière…

Ce naufrage est une onde de choc dans le milieu du patrimoine maritime norvégien. Christiania n’est pas n’importe quel bateau, c’est un Colin Archer. Et ce n’est pas n’importe quel Colin Archer, c’est l’un des trois survivants des « redningsskøyter » de la première génération, ce modèle que le grand architecte avait proposé en 1892 à la Norsk Selskab til Skibbrudnes Redning (nssr), la Société norvégienne de sauvetage en mer. Plus qu’un bateau, Christiania est un morceau d’histoire vivante. Enfin, si ce voilier, en parfait état, se révèle aussi vulnérable, quel bateau traditionnel est-il à l’abri d’un naufrage ?

Christiania coulée par 500 mètres de fond, l’histoire aurait dû s’arrêter là. Pourtant, quel­ques semaines plus tard, les Petersen retour­nent sur les lieux du naufrage avec un rov (Remote Operated Vehicle) qui leur permet de découvrir leur bateau ensouillé dans la vase jusqu’à la flottaison. À l’exception du safran, il semble intact. « Et si on tentait de le renflouer ? » se disent-ils. D’autant que certains de leurs amis, qui travaillent dans le pétrole, leur assurent que les moyens techniques pour le faire existent…

Près de trois mille bateaux assistés et deux cent cinquante-sept vies sauvées

En Norvège dans les années 1850, près de sept cents pêcheurs périssent en mer chaque année sur la côte Ouest. Alors que quelques pays européens ont mis en place un service de sauvetage en mer dès le début du xixe siècle­, à commencer par les Britanniques avec le Royal National Lifeboat Institute en 1824, les Norvégiens sont en retard. Ce n’est qu’en 1891 qu’ils créent la nssr. Un an plus tard, un concours de plans est lancé pour concevoir un bateau d’assistance aux pêcheurs, une unité différente de celles que l’on peut trouver dans d’autres pays, car il ne s’agit pas ici d’opérer depuis une base à terre. Plusieurs projets sont présentés, mais aucun ne satisfait le jury de la nssr dont fait partie un certain Colin Archer, architecte et constructeur réputé.

Jeune homme, Colin Archer a bien gagné sa vie, avec ses frères, dans l’élevage de moutons en Australie. En 1861, au décès de son père qui avait émigré d’Écosse en Norvège, il regagne Larvik, où sa famille est installée. Passionné depuis toujours par les bateaux, il décide de créer son chantier naval. Constructeur­ de yachts et de bateaux-pilotes, on lui devra aussi le Fram, le navire polaire que Nansen et Amundsen utiliseront pour explorer respectivement l’Arctique et l’Antarctique.

La nssr, dont le concours n’a donc rien donné, demande finalement à Colin Archer de convertir son modèle de bateau-pilote en bateau d’assistance. Ainsi naissent ces fameux « pétrels » comme on les a surnommés, ces bateaux à arrière pointu, double bordé et pont flush-deck qui donneront lieu à d’innombrables imitations dans le monde, au point que l’on appelle désormais « Colin Archer » tout voilier de ce type. Trente-cinq unités seront construites, dont seulement trois feront naufrage en service. Cent ans plus tard, douze d’entre elles naviguent toujours.

Christiania, bien qu’elle porte l’im­ma­tri­cu­la­tion RS10, est en fait le quatrième bateau construit d’après le plan original. Lancé en 1895 au chantier de Carl Arnold, à Christiania – qui deviendra Oslo en 1925 –, on la baptise du nom de la capitale. Durant ses trente-sept années d’assistance sur les côtes du Finnmark, à l’extrême Nord du pays, elle assistera deux mille huit cent quatre-vingt-un bateaux dont quatre-vingt-dix seront sauvés du naufrage, et deux cent cinquante-sept marins lui doivent la vie. Seul Oscar Tybring, son frère en construction, a fait mieux… Une fois retirée du service, en 1932, Christiania est convertie au bornage avec l’ajout d’un moteur et d’une timonerie, son gréement diminuant en surface.

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En trente-sept années de service, Christiania a sauvé la vie de deux cent cinquante-sept marins. © Redningsselkapet

 La destinée de Carl Emil Petersen et Erling Brunborg

La famille Petersen avait de longue date un lien indirect avec Christiania. Au milieu des années cinquante, Carl Emil Petersen et Erling Brunborg, deux amis, font un tour du monde à bord du pilote Rundø (1925). De retour au pays, Carl Emil rachète sa part du bateau à Erling. La décennie suivante, il navigue le long des côtes norvégiennes avec Tori, sa femme, et leurs nouveaux équi­piers : Carl Emil junior, Børre et bientôt Johan. Les trois garçons grandissent à bord. Mais un drame survient en 1977. Rundø est pris par les glaces au Groenland. Heureusement, Tori et ses enfants ont débarqué en Islande peu avant pour regagner la Norvège en avion. Carl Emil père assiste, impuissant, au broiement de son voilier… Une mésaventure qu’il relatera, comme bien d’autres, dans un de ses nombreux récits de voyages, devenus aujourd’hui des classiques de la littérature maritime norvégienne.

De son côté, Erling Brunborg a fait l’acquisition d’un ancien « redningsskøyta » en 1957, Christiania. Une fois le bateau remis en état et regréé, Erling l’arme à la plaisance, arpentant les côtes du Sud de la Norvège durant une dizaine d’années. En 1968, il vend son bateau à Richard Cook, un jeune homme qui va naviguer sur la côte Nord de la Norvège jusqu’en 1975, année où il décède dans un accident de voiture. Christiania est alors désarmée.

Après la perte de Rundø, Carl Emil s’est souvenu du bateau de son ami Erling. À l’automne 1977, il fait ainsi l’acquisition de Christiania, à laquelle il offre une restauration de fond avec remplacement du pont et du bordé des œuvres-mortes. À sa sortie du chan­tier, l’ancien « redningsskøyta » est jugé en aussi bon état qu’à son neuvage… Ce qui d’ailleurs est préférable étant donné l’audace de son nouveau propriétaire.

En 1978, la famille Petersen embarque pour un tour des îles Britanniques. En mai 1979, ils sont à l’île de Man pour participer aux célébrations de l’invasion viking mille ans plus tôt. « De ce voyage, rappelle aujourd’hui Johan, alors âgé de neuf ans, je me souviens d’une sacrée tempête affrontée en mer du Nord alors que l’on traversait le champ de plates-formes. Mon deuxième souvenir, c’est ma déception quand je me suis aperçu que la reine d’Angleterre, que nous avions vue en Irlan­de, n’était qu’une femme ordinaire avec un chapeau ridicule ! »

Les Petersen n’inculquent pas l’amour de la navigation à leurs seuls enfants… À partir de 1980, Christiania participe souvent à la Tall Ships Race, course de grands voiliers dont le règlement stipule que la moitié au moins de l’équipage doit être composée de jeunes entre quinze et vingt-cinq ans. Les dix-sept années qui suivent, Christiania participe à huit courses, embarquant des dizaines de jeunes équipiers. Et le Colin Archer de remporter deux deuxièmes places toutes classes confondues, en 1983 et 1987. Le voilier participe éga­lement à nombre de rassemblements de bateaux traditionnels dans toute l’Europe, dont les fêtes de Douarnenez en 1988 où il se voit décerner le prix de la meilleure restauration.

L’équipage estime l’envahissement à mille cinq cents litres par minute

En 1997, Johan s’apprête à entamer un mastère en anthropologie sociale à la London School of Economics. Le temps de ses études, il compte vivre à bord de Christiania, qui sera alors basée sur la Tamise. Cet été-là, aussitôt le Colin Archer rentré en Norvège après la Tall Ships Race, il gagne Oslo où embarquent Johan et son frère Carl Emil, ainsi que quatre amis expérimentés, Are, Anne, Runa et Michael. Parvenu à Lindesnes, l’équipage attend quarante-huit heures, le temps que passe un coup de vent de force 9 de Sud-Ouest.

Quand ils appareillent le 9 septembre pour l’Angleterre, le vent souffle du Nord-Ouest, toujours fort… mais dans le bon sens. Conçus pour prendre la mer quand tous les autres rentrent à l’abri, les « redningsskøyter » nécessitent tout de même un peu d’air pour bien marcher, et si possible pas trop de face. L’architecte naval anglais John Illingworth aurait, dit-on, comparé leurs performances au plus près à celles d’une vache progressant dans une tourbière ! Reste qu’au largue sous foc et grand-voile, dans 4 mètres de creux, filant sur Londres à 7 nœuds, Christiania n’a plus grand-chose à voir avec un bovin ! Un temps, Johan et Carl Emil songent à mettre­ un peu plus de toile, mais, la nuit approchant, ils décident d’attendre le matin. Et ce qui va suivre est la hantise de tout marin…

Soudain, au large, en pleine nuit, par jolie brise, un équipier constate que les fonds sont envahis. Le lest intérieur qui dissimule partiellement les fonds empêche de trouver une possible voie d’eau. On a beau virer de bord pour tenter de « sortir » de l’eau un éventuel trou dans la coque, rien n’y fait. Quant aux quatre pompes de cale, elles sont incapables d’étaler l’envahissement que l’équipage estime à mille cinq cents litres par minute. « C’était surréaliste, se souvient Johan, comme un cauchemar dont tu tardes à te réveiller. Pour autant, nous n’avions pas peur car la situation était sous contrôle : on savait qu’on avait le bon équipement pour sauver nos vies. Dès le début, on a eu un contact radio. Notre radeau était gonflé deux heures avant l’abandon du navire. Pourtant, c’était terrible de réaliser qu’on était en train de perdre notre Christiania. » Tandis qu’il rejoint ses amis à bord du radeau, Carl Emil lance : « Merde ! cent deux ans d’histoire sont en train de disparaître. »

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Carl Emil Petersen photographié avec son fils Johan, qui tient une des cannettes
de bière retrouvées lors du renflouement… canettes qui seront bues ! © C.E. Petersen jr.

 Peu à peu, un monstre velu sort des flots

Quelques semaines plus tard, la découverte du bateau posé sur le fond « en bon état » fait renaître l’espoir. Knut von Trepka, skipper du Colin Archer RS1, le frère en construc­tion de Christiania, et ingénieur dans l’offshore, pense qu’il est possible de le sortir de là. Knut va jouer un rôle crucial dans le sauvetage. Les Petersen lui doivent d’avoir organisé le renflouement et conçu le berceau qui recevra la coque durant l’opération. De leur côté, les propriétaires se chargent de trouver le financement nécessaire. Ils convainquent ainsi la société de travaux offshore Stolt Comex Seaway de travailler à moin­dre coût.

Le 1er mai 1999, près de vingt mois après le naufrage, les Petersen embarquent à bord du Seaway Kingfisher, un navire de recherche de 100 mètres de long affrété avec ses qua­rante hommes d’équipage par Stolt Comex Seaways. Le lendemain matin, Christiania est localisée. En un an et demi, la situation n’a guère évolué, si ce n’est que la coque, dégagée par le courant, émerge davantage de la vase.

Après dix-sept heures de travail à l’aide d’un rov, qui sert à passer des sangles, Christiania décolle du fond. En dix minutes, le bateau monte de 300 mètres, l’étrave pointée vers la surface. La coque est alors assujettie à son berceau, lequel va servir pour la fin de l’ascension. Le 3 mai, à 9 heures du matin, la fusée de mât crève les vagues. Peu à peu, c’est un monstre velu qui apparaît ! Une fois les hauts sortis de l’eau, on pompe à l’intérieur… Et Christiania se met à flotter toute seule. Les bordages, gonflés par leur long séjour sous-marin, auront probablement colmaté la voie d’eau. Le remorquage vers Mandal – la ville la plus au Sud de la Norvège – peut commencer.

Une fois leur bateau à quai, les Petersen retrouvent à bord, avec surprise mais pour leur plus grande joie, beaucoup d’objets personnels, comme la lampe à paraffine de Carl Emil père, les lunettes de soleil et le portefeuille de Carl Emil fils, ou encore les cd de Johan qui, s’ils ont perdu leur étui, fonctionnent toujours très bien. L’eau s’est infiltrée dans les bouteilles d’alcool, mais les cannettes de bière sont toujours bonnes. Même le li­vre d’or et le journal de bord peuvent­ être sauvés.

Le bateau tiré à terre, on com­prend vite la raison du naufrage. De part et d’autre du pied de mât, on constate un écart de 5 à 10 millimètres entre les virures du bordé. Sous le mât, on découvre que les varangues ne sont pas d’un seul tenant, contrairement à ce qu’avait préconisé Colin Archer à la construction. L’une d’entre elles est en deux parties, placées bout à bout… Avec le temps, ces pièces ont pris du jeu, chaque moitié de varangue soumise aux efforts de compression du mât finissant par peser sur les galbords au point d’en ouvrir les coutures. C’est une petite erreur, probablement due à un man­que de chêne de qualité. Mais, cent deux ans plus tard, cette petite erreur a suffi à couler un bateau.

L’erreur qui a causé le naufrage sera facile à rectifier. En revanche, ses conséquences sont très lourdes. Avant cette for­tune de mer, Christiania, armée, pesait 30 tonnes. À l’issue de vingt mois d’immersion, moteur débarqué comme de nombreux équipements, le bateau déplace 42 tonnes… Un séchage trop rapide du bois pouvant causer des dommages bien plus importants que ceux occasionnés par l’eau, il faut, les premiers mois, contrôler la descente en hygrométrie du bateau. Pour que celle-ci soit uniforme sur toute la co­que, le doublage en cuivre de la carène doit être déposé.

Durant cette période, on teste également la qualité du matériau. L’Institut de technologie du bois d’Oslo découvre ainsi que, si les cellules des bois récents ont été dé­truites par l’immersion, la pression à moins 500 mètres n’a affaibli les bois les plus anciens que de cinq pour cent, et ce sans abîmer leurs cellules. Les plus gros dégâts sont en fait à imputer aux tarets, qui ont ravagé les espars en pin huilé et le pont. Curieusement, les mollusques ont aussi fait un festin de certains cercles de mât sans toucher aux autres ; la raison de ce tri sélectif restera à jamais une énigme…

À l’automne, le bateau est prêt pour l’intervention des charpentiers. Le chantier Hanzen & Arntzen de Stathelle assure la majeure partie de la restauration, à la­quelle il consacre neuf mille heures de travail. Outre le remplacement des parties rongées par les tarets et endommagées par l’immersion, il faut renforcer la zone du pied de mât. Un couple en lamellé-collé est ajouté et la carlingue est doublée d’une feuille de mé­tal destinée à répartir la com­pression de l’espar. La quille, abîmée, est changée, comme quarante pour cent du bordé. Au final, on estime qu’en­vi­ron un tiers du ba­teau a été refait.

Les Petersen profitent de ce chantier pour apporter quelques modifications et améliorations auxquelles ils songeaient depuis longtemps, dont l’installation de deux couchettes doubles à l’avant et à l’arrière. La table à cartes est également repensée. Le mât d’artimon est re­culé de 30 centimètres pour retrouver son emplacement d’origine, ce qui permet d’a­grandir la grand-voile. Le gréement est renforcé en s’inspirant de la troisième génération des « redningsskøyter » conçus par Colin Archer. D’autres caractéristiques originales sont également reprises, comme les compartiments de rangement à l’avant. Un nouveau moteur est installé. En revanche nombre d’anciens équipements peuvent être récupérés, comme des pièces d’accastillage ou les anciens w.-c. Simpson & Lawrence dont il suffit de remplacer les joints.

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Christiania en restauration au chantier Hanzen & Arntzen à Stathelle. Le pont – vu ici depuis l’étrave –, ravagé par les tarets, doit être refait. Remarquer le pavois particulièrement bas, qui sert davantage de cale-pied que de garde-fou. © Coll. J.J. Petersen

On ne peut pas vivre dans la crainte de le perdre

En l’an 2000, par une fraîche journée de mai, trois jours avant le 75e anniversaire de Carl Emil père, Christiania navigue à nouveau. Les anciennes voiles, retrouvées pres­que intactes, ont simplement été lavées, comme le gréement courant en synthétique. « C’est assez amusant, se souvient Johan, car une fois quitté le quai et établie la toile pour la première fois depuis des mois, nous avons simplement partagé une bière sur le pont, comme si rien ne s’était passé. Tout semblait avoir été complètement oublié. »

Au mois d’août, Christiania est fêtée au Risør Trebåtfestival (Festival du bateau en bois) tel Lazare ressuscité de l’au-delà. Les photographes ne la lâchent pas et les visiteurs font la queue pour monter à son bord et féliciter les Petersen. Tous s’étonnent de l’état du bateau dont rien ne laisse imagi­ner ce qu’il a enduré. Seule l’échelle de descente a conservé les traces de l’appétit vorace des tarets.

Cette renaissance signe le début d’une nouvelle ère. Alors que le bateau était encore au fond, Carl Emil père l’a cédé à ses trois fils pour une couronne symbolique… « Soit un coût exorbitant au regard de la si­tuation », s’en amusent-ils aujourd’hui ! Dès leur protégée revenue au jour, les garçons ont pris en charge sa destinée. En 2003, ils ont mené Christiania jusqu’à la mer Blanche via le canal Göta et Saint-Pétersbourg. En 2004, ils étaient au Spitzberg. En 2005, le Colin Archer a appareillé pour un tour de l’Atlantique Nord de trois ans passant par le Cap-Vert, les Caraïbes, Cuba, les États-Unis, le Canada, le Groenland et l’Islande.

« Malgré le naufrage, explique Carl Emil, il n’est pas question de conserver ce bateau comme une pièce de musée. Certes, c’est un élément important du patrimoine ma­ri­time norvégien, mais c’est avant tout un bateau, donc il doit naviguer. Nous sommes fiers de notre voilier de famille, on fait tout pour le conserver, mais on ne peut pas vivre dans la crainte de le perdre. Naviguer c’est aussi prendre des risques… et c’est sans appel ! »

 À bord de Christiania sur le canal Calédonien

J’ai récemment eu la chance de naviguer avec les Petersen sur le canal Calédonien. En guise de croisière d’été, ils avaient prévu un tour d’Irlande au départ de la Norvège, les trois frères se partageant le trajet : Carl Emil et Børre jusqu’en Écosse, Carl Emil sur le canal Calédonien, Børre autour de l’Irlande, Johan sur le canal vers l’Est et enfin Carl Emil et Johan pour traverser la mer du Nord vers la Norvège.

C’est à Dochgarroch, à quelques milles à l’Ouest d’Inverness, que je retrouve le Colin Archer. Carl Emil et sa compagne Tone sont avec leurs deux filles, Iben et Kaia. Eirik, un ami d’enfance du skipper, est aussi là avec ses deux filles, Embla et Oda. Ici, on grimpe dans le gréement, on caracole sur la bôme, on joue dans les drisses, on saute à l’eau, on pagaie dans l’annexe… Carl Emil n’est pas pressé d’appareiller. Disposant d’une semaine pour parcourir les 97 kilomètres du canal, il a même prévu quel­ques visites, dont celle du Highland and Rare Breeds Park (une ferme éducative) et celle du musée du Clan Cameron (qui a participé au soulèvement de 1745).

C’est au moteur que nous parcourons les 35 kilomètres du Loch Ness, bordé de collines boisées et escarpées. Le vent souffle­ à force 2, trop peu pour notre lourd « oiseau des tempêtes ». Carl Emil et Eirik en pro­fitent pour bricoler dans le gréement. Tandis qu’Eirik remplace les bonnets turcs qui servent de butées à l’écoute de grand-voile sur sa main de fer, les trois aînées des filles sont captivées par ce travail de matelotage. Bientôt, chacune s’entraîne sur son poignet…

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Christiania au Spitzberg en 2004. © Asbjorn Thorup

«  Pour eux comme pour nous c’est un membre de la famille »

À l’escale de Fort Augustus, Carl Emil m’en dit plus sur son enfance à bord. « C’était un vrai bonheur. Quand on ne navi­guait pas, on entretenait le bateau. S’il faisait trop froid pour quitter la maison, on imaginait nos futures croisières ou les améliorations à apporter au voilier. C’était le centre de notre vie, à la fois le foyer fami­lial et le support de nos premières ex­pé­riences d’indépendance. Notre père nous faisait grande confiance ; il considérait que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Je n’avais que seize ans quand il m’a confié­ Christiania pour une croisière entre l’Allemagne et la Norvège avec quel­ques amis, tous plus jeunes que moi. »

Aujourd’hui, cet esprit de liberté perdure chez les Petersen. Même si désormais on se soucie davantage de la sécurité. « Contrai­rement­ à nous, me fait remarquer Carl Emil, nos filles ont toujours leur gilet de sauvetage. On se garde de briser leurs envies, mais on est plus prudents qu’avant, tout en sachant que les erreurs sont toujours formatrices. » De la même manière, malgré l’enthousiasme de la nouvelle génération, Carl Emil reste réaliste quant à l’avenir du bateau. « Pour nos enfants comme pour nous, c’est un membre de la famille. Mais je ne peux pas attendre d’eux qu’ils prennent la relève. »

Au terme de deux jours d’escale, décision est prise d’appareiller pour le Loch Oich, le point culminant du canal – 32 mètres au-dessus de la mer – que l’on atteint en franchissant cinq écluses. Christiania, sans moi, rejoindra ensuite Fort William où il emprun­tera l’impressionnant escalier de Neptune, une série de huit écluses qui permettent de retrouver le niveau de la mer. « On en a pro­fité, avec Iben, pour gravir le Ben Nevis – le point culminant de Grand-Bretagne (1 344 mètres) –, m’écrira plus tard Carl Emil. Il faisait beau, le temps était clair. D’en haut, on voyait la moitié des Highlands. Ça valait bien cette suée. Ensuite Christiania a emprunté le Sound of Mull puis Børre et sa famille ont pris le relais pour gagner l’Irlande. Malheureusement, cette année, les conditions météo les ont empêchés d’en faire le tour. Le bateau restera à Cork cet hiver. »

L’été suivant, Børre puis Johan – et toute une marmaille d’enfants – ont emmené le Colin Archer aux Sorlingues puis en Espagne, au Portugal et enfin au Maroc avant de rallier la Norvège par le canal de Kiel. Un sacré voyage pour la plupart d’entre­ nous, mais pas pour les Petersen qui vous donnent l’impression que ce périple de 5 500 milles est une simple balade. Les gardiens du patrimoine doivent en avoir des frayeurs… Tant que Chritiania restera entre les mains du clan Petersen, elle ne risque pas de devenir une pièce de musée.

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