Aventures aux Kerguelen

Revue N°256

Illustration de Gildas Flahault - groupe de marins jouant avec des pingouins
Illustration de Gildas Flahault

par Raymond Rallier du Baty. Traduit par Renaud Delcourt. Illustré par Gildas Flahault – En 1907, Raymond et Henri Rallier du Baty et leurs quatre hommes d’équipage mettent le cap sur les îles Kerguelen à bord d’un ancien dundée harenguier rebaptisé J.-B. Charcot. Malgré les épreuves endurées, rien n’atteint le moral de ces explorateurs dont le récit des aventures sera publié en anglais dès leur retour, mais devra attendre quatre-vingts ans avant d’être traduit en français, une version aujourd’hui rééditée au Livre de poche.

NOUS DÉCIDÂMES DONC DE LEVER L’ANCRE pour des eaux plus sûres, mais le sort en avait décidé autrement. Bontemps siffla à l’avant, mais pas un souffle de vent ne lui répondit. Après la tempête, nous étions immobilisés dans un calme plat et nos voiles pendaient comme les ailes d’un oiseau fatigué. Il n’y avait rien à faire que rester où nous étions. Mais à tout moment, une de ces rafales qui tournoyaient autour du pic Charcot pouvait venir nous frapper et nous faire passer de nouveau une demi-heure épouvantable et se terminer par la tragédie à laquelle nous avions déjà échappé une fois de justesse.

Illustration de Gildas Flahault - marins à la manoeuvre

Illustration de Gildas Flahault

Henri et moi trouvâmes un plan qui, s’il n’était pas parfait, était le mieux que nous puissions faire. Nous mîmes une chaloupe à la mer et allâmes porter à terre, à un bout de la baie, un cordage frappé à l’avant de notre bateau dont nous amarrâmes l’autre extrémité solidement à un rocher. Puis nous passâmes un cordage à l’arrière du bateau et allâmes le frapper de l’autre côté de la baie.

Nous étions donc attachés à la terre, tel un poulain rétif, et si ces cordages pouvaient éventuellement nous maintenir éloignés des rochers, ils ne seraient d’aucune utilité si le vent se remettait à souffler avec quelque violence. Ils nous procuraient néanmoins un sentiment de sécurité. Une fois le calme passé, nous ne savions plus que faire pour nous soustraire à ces rafales de vent qui arrivaient, en tournoyant autour de ce que nous appelions « ce sacré rocher », dans toutes les directions sauf celle qui aurait permis à nos voiles de porter et de nous mener vers la pleine mer.

Nous crûmes même un instant que nous étions dans une situation guère plus brillante que si nous avions effectivement été jetés sur les rochers. Car s’il était très bien d’avoir un bateau où dormir, ce dont nous avions besoin était un bateau qui naviguât, or nous ne pouvions naviguer avec ces grains insensés entrecoupés de calmes exaspérants.

Pourtant, nos caboches de marins n’avaient pas dit leur dernier mot. Nous portâmes l’ancre avec sa chaîne à terre et l’enfonçâmes dans le sol, en biais par rapport au Charcot. Puis, avec le treuil du bord, nous nous déhalâmes pied à pied vers le Nord de la baie. En déplaçant notre ancre petit à petit jusqu’à l’extrémité de la baie, manœuvrant au treuil, nous parvînmes, aussi surprenant que cela puisse paraître, à nous dégager de l’abri dans lequel nous avions remorqué notre bateau en arrivant, sans nous douter des difficultés que nous aurions à en sortir. Notre manœuvre n’était pas tirée des manuels de navigation, mais on est parfois amené à faire des choses peu orthodoxes lorsqu’on explore des îles désertes ! Pour la première fois, la petite taille du J.-B. Charcot avait été un facteur de sécurité.

Nous avions en tout cas réussi à gagner le large, où une jolie brise d’Ouest gonflait nos voiles, heureux d’être enfin débarrassés de ces satanées rafales qui dansaient autour du pic Charcot.

C’est le 9 mars que nous fîmes joyeusement nos adieux à l’île Roland. Il nous fallut tirer des bords pendant trois heures dans le golfe menant à Port-Christmas où nous nous dirigions maintenant. La nuit venait de tomber lorsque nous mouillâmes l’ancre. Pendant une heure ou plus, nous pûmes contempler les paysages de l’île principale de Kerguelen que nous avions enfin atteinte.

Illustration de Gildas Flahault - fresque de bateau naviguant sous voile, falaise et oiseaux dans le ciel

Illustration de Gildas Flahault

CHRISTMAS HARBOUR DOIT SON NOM au fait que le capitaine Cook y mouilla le jour de Noël 1777 avec ses deux navires, le Resolution et le Discovery. En décrivant cette terre qui s’étendait maintenant devant nous, où nous allions vagabonder pendant de longs mois et connaître de nombreuses aventures, il se peut que mes pensées soient empreintes de familiarité et peut-être même d’attachement pour ces lugubres rivages. D’autres marins sont passés en vue de cette côte ou ont mouillé à Port-Christmas. Par temps de brouillard ou de tempête, ils ont été frappés par l’aspect tout à fait redoutable de l’île de la Désolation.

Alors que nous entrions dans la baie, Henri et moi fûmes tous les deux profondément impressionnés par la grandeur et la majesté solennelle du pays de collines qui s’étendait, pic après pic, jusqu’aux grandes chaînes de montagnes aux sommets noyés de nuages. La baie elle-même fait environ un mille de large à l’entrée, avec au Nord le cap François et au Sud un rocher de quarante-cinq mètres de haut dans lequel la patience de la mer a creusé une arche de trente mètres de large par laquelle, sous un certain angle, on voit la côte, d’autres falaises et rochers imposants s’étendant jusqu’à l’horizon. Port-Christmas s’élargit d’abord sur une autre baie pour rétrécir ensuite graduellement jusqu’à son fond, occupé par une plage de sable noir qui s’étend sur plus de trois cents mètres.

C’est là que nous mouillâmes, dominés par les hauts remparts de basalte noir, semblables aux bastions de quelque immense Bastille, s’élevant corniche après corniche à plus de trois cents mètres, avec dans le fond, la grande montagne de la Table, haute de quatre cents mètres, sur lesquels des géants semblent avoir étalé des nappes blanches pour un festin olympien.

Les murailles lisses qui nous dominaient étaient noires comme du charbon, silencieuses comme une forteresse du royaume des morts, terribles à première vue dans leur menaçante majesté, bien que non dépourvues d’ombres, de lumières et de couleurs surprenantes. Car le soleil, qui se couchait sur l’île comme nous entrions dans la baie, avait rempli le ciel de rouges et d’ors glorieux, qui se réfléchissaient avec une beauté magique sur les eaux lisses à l’abri des rochers. Ses rayons baignaient les murs de basalte d’une lumière intense, qui miroitait sur leurs facettes comme si ces éperons déchiquetés étaient veinés d’or. Ils donnaient une curieuse douceur à quelques rochers ronds, semblables à des coussins destinés au repos de quelque déesse, en inondant d’autres d’un faible éclat de pourpre et embrasant les ombres profondes qui s’allongeaient entre les crêtes.

PLUS DE MILLE FOIS J’AI VU CETTE CÔTE. Dans un grain de neige ou à travers le crachin, elle avait vraiment l’air diabolique dans sa sinistre laideur, terre de désolation sauvage et dénudée qu’anges et mortels devaient fuir. Par une belle journée, avec le soleil étincelant sur les rochers, tout est différent. La beauté particulière de Kerguelen s’insinue dans les cœurs et vous prend sous son charme, avant de hanter les mémoires des marins qui s’y sont aventurés.

Nous fûmes accueillis à notre arrivée par les hôtes de cette terre que nul être humain ne peuplait. Ils nous regardaient avec des yeux arrondis par la surprise. C’étaient des manchots – des centaines de manchots – alignés en rangs serrés sur les terrasses des falaises, comme des soldats se préparant à défendre leurs côtes contre une invasion. Créatures étrangement humaines, ils me faisaient penser à de vieux, à de très vieux nains, dressés dans la lumière du crépuscule comme si, nous ayant vus venir de loin, ils nous attendaient pour parlementer avec nous. J’ai dit qu’ils ressemblaient à des soldats bien alignés, mais vus de plus près, on aurait plutôt dit les serveurs de quelque immense restaurant d’histoire naturelle en habit noir et plastron blanc immaculé. Et ils nous faisaient force courbettes avec la gravité d’un maître d’hôtel, comme s’ils disaient : « Soyez les bienvenus, messieurs. Quel vin ces messieurs désirent-ils ? »

Partout, au cours de nos déplacements à Kerguelen, nous rencontrâmes ces manchots et notre grand écrivain Anatole France aurait trouvé là matière à une suite à son Île des pingouins. Nous dûmes en tuer quelques-uns, pauvres oiseaux, car nous avions besoin de nourriture. Leur chair n’était pas désagréable et en tout cas tout à fait apte à nous rassasier. Ils furent cependant toujours très polis avec nous, faisant preuve d’une courtoisie naturelle qui ne se démentit jamais, même envers leurs bourreaux, et ils nous donnèrent en quelque sorte l’illusion d’une compagnie humaine.

Combien de fois avons-nous ri de bon cœur à leurs façons si comiques. Ils n’avaient pas peur de nous lorsque nous ne faisions rien pour les déranger et, souvent, je me plantais en face d’un manchot royal et lui parlais en français, et il répondait avec cette inclinaison solennelle de la tête qui est leur mouvement le plus caractéristique, avec dans ses yeux ronds et graves, une expression de grande sagesse. Parfois, nous allions ramasser leurs œufs dans leurs nids qui ne sont rien de plus qu’un trou dans le sable. Les femelles se sauvaient en se dandinant, chacune portant son œuf tenu fermement entre ses pieds palmés, et nous les attrapions par le cou et leur prenions leur œuf sans leur faire de mal. À ce moment-là, il nous arrivait de nous faire pincer vigoureusement par leur bec puissant.

Mais j’anticipe sur notre vie future à Kerguelen et je dois revenir au soir où nous mouillâmes à Port-Christmas à l’abri des immenses falaises. Ce soir-là, mon frère et moi, assis dans la cabine, parlâmes de nos projets tandis que sur le pont Agnès jouait une musique douce sur son accordéon et que Larose, Bontemps et Esnault jouaient aux cartes, fatigués par la longue traversée.

Marins attablés et joueur d'accordéon

Illustration de Gildas Flahault

Henri et moi, assis devant la carte de l’île, nous regardions avec un sentiment de gratitude. Nous avions parcouru des milliers de milles, affronté de nombreuses tempêtes à travers deux océans, des changements de temps où le fort coup de vent succédait au calme plat, et étions enfin arrivés au but que nous nous étions fixé sans ennui majeur. Des mois d’aventures d’une autre sorte nous attendaient maintenant. Kerguelen était à nous. Il n’y avait âme qui vive pour réclamer une quelconque parcelle de l’île de la Désolation, mais avant qu’elle fût vraiment à nous, nous devions en explorer le moindre recoin et combler les lacunes de la carte. Cela n’allait pas être une sinécure, mais c’est d’un cœur léger et confiant que nous nous apprêtions à accomplir ce travail et à fournir ces efforts.

Raymond Rallier du Baty (1881-1978). Né à Lorient, ce fils d’un capitaine de frégate est élevé chez les pères jésuites avant d’étudier l’hydrographie. En 1903, il embarque comme matelot sur le Français de Charcot en partance pour l’Antarctique. Au retour, il organise sa propre expédition et cingle vers les Kerguelen avec un ancien harenguier commandé par son frère Henri (CM 129). La campagne (1907-1909) est consacrée à l’étude de cet archipel et à la chasse au phoque censée financer le voyage. En 1912, il reprend la mer avec le ketch La Curieuse pour un tour du monde voué à l’étude et la cartographie d’îles mal connues, un périple interrompu par la Grande Guerre. Durant ce conflit, l’explorateur, qui s’est entiché d’aviation, pilote des hydravions au départ de Dunkerque. Ensuite, il navigue jusqu’à la retraite pour l’Office scientifique et technique des pêches maritimes. Mort à Talant (Côte-d’Or) à quatre-vingt-seize ans, il est enterré à Locmiquélic (Morbihan) où il avait acquis une propriété.Aventures aux Kerguelen, Librairie générale française, 2012, Paris.

Gildas Flahault (CM 249). Né à Nantes en 1957, cet artiste voyageur apprend la mer dans le golfe du Morbihan et l’art déco à l’Institut Saint-Luc de Tournai (Belgique). Pionnier du carnet de voyage illustré, il a embarqué sur l’Antarctica de Jean-Louis Étienne et le ravitailleur Marion-Dufresne, convoyé le ketch de Philippe Poupon Fleur Australe des Malouines à la Bretagne via les canaux de Patagonie et le canal de Panamá, emprunté le passage du Nord-Ouest à la voile, reconstruit avec ses amis rochelais le phare du Bout du Monde en Terre de Feu, arpenté les États-Unis, la Mongolie, le Mali… Il expose régulièrement à l’île aux Moines.

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