par Xavier Mevel – Récit d’une équipée sauvage autour du phare d’Armen, via le raz et l’île de Sein, à bord d’un Ilur. Didier Cariou, qui a construit et modifié ce plan Vivier pour l’adapter au caractère ronchon de l’Iroise, n’en est pas à sa première audace. À la pagaie, à l’aviron ou à la voile, en solo ou en couple, ce Capiste culotté a accumulé les défis, comme pour se venger d’une santé qui l’a souvent trahi.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Carte marine Pointe du Raz à l'île de Sein
La route de l’Ilur. © SHOM

 

Le pantalon de treillis retroussé sur les bottes de mer, les manches de la vareuse dépassant du gilet matelassé, un bob à jugulaire vissé sur le crâne, Didier Cariou traîne son annexe sur la cale de Sainte-Évette. De la main il nous montre Édith, son Ilur mouillé sur un coffre à une encablure. Le programme du jour : l’île de Sein. Demain, ce sera un aller-retour au phare d’Armen, à l’extrémité de la chaussée de Sein.

Une fois l’esquif ramené à quai, on mesure toute la vanité de l’entreprise. Ce canot à misaine de 5 mètres de long n’est pas l’image que l’on se fait de l’outil idéal  pour affronter une marmite de sorcière comme le raz de Sein. « Il y a une fenêtre météo mardi et mercredi, nous avait prévenus Didier. De toute façon, si c’est trop mauvais on fait demi-tour, c’est tout. » N’empêche, si à la rédaction nous étions tout excités à l’idée de cette virée, j’en connais un qui ce matin est dans ses petits souliers quand il pose le pied sur le pontage avant d’Édith, en s’accrochant au mât et en veillant à ne pas déporter son poids sur le côté par crainte – injustifiée – de cabaner.

L’amarre larguée, Didier s’écarte de la cale à la godille. On s’amarre provisoirement à une bouée, le temps d’établir la misaine. Les garcettes du premier ris sont déjà nouées. Ce 10 septembre, le bulletin météo annonce un force 4 de Nord-Ouest avec rafales à 5, Bigre ! Les affaires non waterproof sont prudemment rangées dans les coffres étanches.

Nous sommes en petites vives-eaux (coefficient 78). L’étale de basse mer est prévue vers 13 h 30 dans le raz de Sein. Sachant que le phare de la Vieille est à 9 milles et qu’avec ce vent-là notre Ilur devrait marcher à au moins 4 nœuds de moyenne, un peu plus de deux heures en route directe devraient suffire. Mais mieux vaut prendre un peu de marge, pour être sûr de se présenter au bon moment dans le raz. Arriver trop tôt serait risquer de se faire refouler par le courant de jusant. Arriver trop tard serait devoir affronter une mer démontée par l’opposition entre le vent et le courant de flot.

À 10 h 30, le coffre est largué. Gwendal et Pierrick, qui vont nous accompagner dans un puissant canot semi-rigide – pour la sécurité et le suivi photo – sont allés mettre leur embarcation à l’eau sur la cale de l’arrière-port d’Audierne, derrière le pont routier, celle de Sainte-Évette n’étant pas suffisamment inclinée pour le faire. Ils auront vite fait de nous rattraper. Une fois passé le môle, Didier fait un petit crochet pour aller mouiller un casier dans les enrochements. « Je le relèverai à mon retour. » L’engin noir, appâté d’une tête de poisson, coincé entre le puits de dérive et le coffre, occupait la moitié du plancher.

Capiste pur jus, marin dans l’âme

« J’ai construit ce bateau pour la pêche en remplacement de mon précédent canot que je trouvais trop petit. » Celui-là s’appelait Nanie. C’était un MIP, acronyme du chantier douarneniste Moulage industriel polyester. Dans les années soixante, ces canots avaient peu à peu remplacé les bateaux en bois du Cap-Sizun. « C’est sur un MIP que j’ai découvert la mer, raconte Didier, je le vois encore arriver dans la ferme voisine, et les commentaires des anciens pêcheurs de Pors-Loubous me reviennent comme si c’était hier : “Nul, zéro, trop léger sur l’eau !” »

Né en 1957, Didier passe toute son enfance ici, près de Pors-Loubous, un hameau de Plogoff. C’est un Capiste pur jus. Ne lui parlez pas de Plogoffiste. Il n’en démord pas, pour lui, les habitants de Plogoff ce sont des Capistes. Son père est pêcheur. Il a commencé sa carrière à la voile, dans le raz de Sein, avant d’embarquer sur les langoustiers mauritaniens. Lui, il se verrait bien suivre le même sillage. Après la troisième, il veut faire l’école d’apprentissage maritime, mais ses parents lui conseillent une voie plus ambitieuse. Alors il s’inscrit au lycée technique Yves-Thépot de Quimper. Titulaire d’un bac de mécanique générale, il entre dans la marine marchande, « parce que la pêche était déjà morte ». Enrôlé par l’Union industrielle et maritime, il navigue au tramping international à bord de vracquiers. « C’était génial, on faisait les Grands Lacs américains, la Baltique. » Parallèlement, il prépare son brevet d’officier technicien machine.

Une vie en mer. À cinq ans, Didier Cariou use déjà ses fonds de culottes sur les bancs des canots de Pors-Loubous.
Une vie en mer. À cinq ans, Didier Cariou use déjà ses fonds de culottes sur les bancs des canots de Pors-Loubous. © coll. Didier Cariou

 

Hélas ! après deux ans de navigation, le voici cloué à terre par une leucémie. Fini la marine ! Didier « monte » à Paris faire une formation de dessinateur d’études en mécanique générale. Titulaire d’un BTS, il renoue tout de même avec la mer en travaillant à la Société d’étude de réalisation nouvelle (SERN). À défaut d’embarquer, il dessine des équipements hydauliques pour les bateaux de pêche… Mais cela ne lui suffit pas. En 1981, après deux ans de planche à dessin, il intègre les Phares et Balises de Dunkerque comme mécanicien sur les bateaux-feux Bassurelle et Sandettié. Marin immobile peut-être, mais marin quand même. Didier avoue aimer cette vie. L’été, il pêche et bronze, c’est le Club Med ; l’hiver, il fait plus chaud qu’à terre ; quant au vacarme des moteurs, des chaînes, de la corne de brume, il y est tellement habitué que c’est le silence qui le réveille. « J’habitais Dunkerque et souvent avant la fin de ma quinzaine de repos, la mer me manquait. »

Après deux ans de ce régime, une rechute de sa leucémie le contraint de nouveau à mettre sac à terre. Il en profite cette fois encore pour reprendre ses études. Il passe le brevet d’officier technicien, et unBTS automatisme, avant de trouver un emploi de dessinateur dans l’agroalimentaire. Il occupe ce poste jusqu’en 2002, quand sa santé le trahit à nouveau.

À le voir aujourd’hui à la barre de son Ilur, on a peine à imaginer que Didier, désormais « pensionné », a connu un tel calvaire. Mais peut-être ces mauvais coups du sort ont-ils justement aiguisé son appétit de vivre et de naviguer. Car si la Faculté lui a interdit la marine marchande, il s’est toujours donné les moyens de prendre la mer.

En 1979, après un stage de voile à Audierne, il s’achète un Laser et crée l’année suivante avec quelques amis le Club nautique du Cap, au Loch, le port de Plogoff. Ensuite il passe au Serpentaire, petit croiseur côtier à bord duquel il écume les côtes bretonnes depuis Saint-Malo jusqu’au Croisic. Après quoi il jette son dévolu sur le kayak de mer, qu’il pratique d’abord au sein du club Tario, de Douarnenez, puis dans le cadre de l’Association de kayak de mer du Ponant, à Quimper. En compagnie de sportifs confirmés, Didier va ainsi pagayer autour des îles du Ponant et le long des côtes de Bretagne. Ces randonnées en rase-cailloux lui donnent le goût du défi, le plaisir de pousser l’homme et son bateau minimum dans leurs derniers retranchements, d’aller jusqu’où les autres ne vont pas. Un virus contracté au côté de son ami Didier Plouhinec, qu’il avait accompagné en 1988 lors de son arrivée aux fêtes de Douarnenez après un raid entre le cap Nord et le Cap-Sizun.

Deux ans plus tard, le 1er mai 1990, les deux Didier relient Lorient à Audierne d’une traite. Départ de nuit à 4 h 45, « les yeux rivés sur la rose éclairée du compas ». Et puis seize heures de route, avec chaque heure une pause de trois minutes, le déjeuner avalé en vingt minutes devant la plage de Mousterlin, le goûter en un quart d’heure au large de Penmarc’h, avant de traverser la baie d’Audierne. Peu avant 21 heures, quand les deux kayakistes mettent enfin pied à terre, leurs fesses sont bien à plaindre, mais la besogne est achevée : 63 milles parcourus à la pagaie à la vitesse moyenne de 4,25 nœuds. « Belle perf’ pour la fête du travail, non ?» commente Didier Plouhinec.

Cette équipée était un entraînement en vue d’une traversée de la Manche. Une idée venue à Didier l’année précédente lorsqu’il avait embarqué sur le ketch Strobinel pour accompagner la yole Brug 24 de ses amies du Club d’aviron du Cap-Sizun lors de leur transmanche. Didier renoncera à traverser le Channel en kayak, mais, en 2007, il fera avec deux copains une belle virée de trois semaines en Cornouailles, de Plymouth à Plymouth via Land’s End et les Scilly.

Le tour des îles à l’aviron

Le pagayeur n’a que de bons souvenirs, à part une grosse frayeur lors d’un tour de l’île de Batz, quand, sur la côte Nord, il a dû faire face à une mer déchaînée, sans possibilité d’atterrir faute de plages. « Le kayak était pour moi le moyen idéal de naviguer, mais la voile me manquait. C’est pour cela qu’avec ma femme Anne, qui faisait beaucoup d’aviron, on a décidé de se construire un John Dory, un plan de Iain Oughtred inspiré des Swampscott dories américains. On l’a fait en contre-plaqué époxy, et c’est de loin celui de mes bateaux qui marche le mieux. C’est à mon avis le meilleur compromis voile-aviron. Abadenn, c’est une fusée ! »

Il est vrai que Didier a su ajouter au talent de l’architecte sa touche personnelle. Pendant l’hiver 2008-2009, lassé de faire un mauvais cap et de devoir constamment écoper, il remplace la dérive sabre – encombrante et peu efficace – par une dérive pivotante. Il bâtit aussi un banc-coffre étanche autour du nouveau puits, et monte deux vide-vite. Avec Abadenn, nageant souvent en double avec son amie Gaëlle, parfois en solo, Didier collectionne les balades au long cours, toujours en compagnie du fidèle Chouchen, l’Aquila « mère poule » d’un ami : Plogoff/Sein en 2008 ; Plogoff/Sein/Armen, puis Groix/Belle-Île/Houat/Le Bono dans le sillage de la Route de l’amitié, en 2009 ; Pors-Loubous/Douarnenez avec Gaëlle et Le Conquet/Ouessant via Molène en solo, en 2010…

Conscient toutefois de ses limites, Didier acquiert en 2008 un Drascombe Lugger d’occasion. « Je sortais juste de l’hosto après l’opération d’un énorme méningiome, et je suis allé le chercher à Marseillan. C’est un super bateau. Avec Divergont j’ai fait toutes les fêtes maritimes, la Route du sable sur l’Aulne et la dernière Route de l’amitié. » Cette fois encore, Didier n’a pas pu s’empêcher d’améliorer son bateau. Comme il le trouvait sous-toilé, il lui a dessiné un amuré sur bout-dehors et une grand-voile à latte forcée, la surface de toile passant de 12 à 20 mètres carrés.

Pour améliorer les performances de son Drascombe Lugger Divergont, Didier lui a dessiné un plan de voilure plus généreux avec grand-voile lattée et génois – absent ici – amuré sur bout-dehors.
Pour améliorer les performances de son Drascombe Lugger Divergont, Didier lui a dessiné un plan de voilure plus généreux avec grand-voile lattée et génois – absent ici – amuré sur bout-dehors.  © coll. Didier Cariou

 

Nannie, Abadenn, Divergont, sans compter les kayaks, pourquoi diable le Capiste a-t-il voulu ajouter une nouvelle monture à son écurie ? «Je voulais un bateau plus grand que Nannie pour aller à la pêche, et plus petit que mon Drascombe dont la longueur de 5,72 mètres excédait la taille maximum autorisée dans le port du Loc’h. J’ai donc décidé de me faire un bateau de 4,99 mètres. »

Entre-temps, Didier a fait la connaissance d’Abel, alias Michel Touzet. Après avoir beaucoup bourlingué à bord d’un Cabernet, – notamment dans le cadre d’une ONG de plaisanciers acheminant des médicaments dans des régions en voie de développement, comme les îles du Cap-Vert ou l’Amazonie –, Abel a jeté l’ancre à l’île de Sein. C’est alors qu’il a fait construire son Ilur, un tout nouveau plan de François Vivier présenté par Le Chasse-Marée en 1988 comme étant « fait pour aller mouiller filets ou casiers à quelques encablures de la côte, pour traîner une ligne à travers la baie ». Exactement le programme du bateau que recherche Didier, à ceci près qu’il le veut un peu plus grand. L’Ilur mesure 4,46 mètres de long ; il lui manque 53 centimètres pour atteindre la taille limite autorisée par le port du Loc’h. Didier pensait augmenter toutes les cotes en proportion, mais François Vivier l’en a dissuadé. Il se contente donc de rallonger son Ilur sans modifier la largeur ni le franc-bord.

La construction d’Edith

En octobre 2010, Didier Cariou entame la construction. Il opte pour une coque en petites lattes, plus facile à entretenir que la version à clins, plus lourde et plus solide, qualités bienvenues pour un bateau voué à la pêche et à la navigation en solitaire.
Le chantier commence par la fabrication des neuf membrures en lamellé-collé de sapelli, de l’étrave, du tableau, du puits de dérive en contre-plaqué, de la quille en sipo et des préceintes également en sipo. Didier peut désormais monter la charpente, quille en l’air, sur le chantier en sapin blanc bien sec, qu’il a fabriqué avec le plus grand soin pour éviter la moindre déformation. La structure réalisée, il procède à la pose des cent cinq lattes en pin sylvestre de Sibérie qu’il a mis vingt-neuf heures à façonner. Les lattes, au profil trapézoïdal, sont ensuite collées et vissées sur la charpente, le petit côté à l’extérieur, en partant de la préceinte et en progressant alternativement d’un bord et de l’autre. Les coutures sont ensuite collées à l’époxy, le chantier étant incliné pour faciliter la descente de la colle. La fausse étrave, la fausse quille et son aileron, toutes pièces en bois-moulé de sapelli, sont alors posés.

La construction de l’Ilur commence quille en l’air. Une fois achevé le bordage de la coque en petites lattes (ci-dessus) et l’extérieur enduit d’époxy, le bateau est retourné pour procéder à la pose du plat-bord et des emménagements.
La construction de l’Ilur commence quille en l’air. Une fois achevé le bordage de la coque en petites lattes (ci-dessus) et l’extérieur enduit d’époxy, le bateau est retourné pour procéder à la pose du plat-bord et des emménagements. © coll. Didier Cariou

Un espace chauffé par convecteur et canon à air chaud est aménagé autour du bateau pour stratifier la coque, avec un tissu de 300 grammes. L’opération est achevée en deux heures et demie grâce au concours de deux amis. Mais il reste à passer un enduit chargé sur la coque, à la poncer deux jours plus tard, à l’enduire à nouveau et à la reponcer. Sont alors posées les quilles d’échouage, les lisses de préceinte, la bande-molle et la platine en Inox couvrant la partie extérieure du puits de dérive. La coque peut maintenant être peinte et l’intérieur poncé.
Une dizaine de co-pains sont appelés à la rescousse pour re-tourner la coque, qui est toujours solidaire de son chantier. Le 3 avril, Didier atta-que les emménagements. Contrairement à l’Ilur normal, l’intérieur est très compartimenté. On ne compte pas moins de dix-sept caissons, dont huit voués à la flottabilité, cinq étanches équipés d’une trappe, deux semi-étanches, et deux ouverts. Toutes ces cloisons, comme l’ensemble des membrures, sont collées à l’aide d’un joint-congé. L’intérieur de la coque est alors stratifié. Restent les peintures, la pose de l’accastillage et la fabrication du mât creux de 6,20 mètres en pin sylvestre de Sibérie.
En juin 2012, l’Ilur est lancé à Douarnenez. Pourquoi Didier l’a-t-il appelé Édith ? « En mémoire de mon grand-père. Il avait baptisé son caseyeur Édith Cavell. C’était le nom d’une infirmière qui faisait de l’espionnage au profit de la France pendant la Guerre 14. » n

En octobre 2010, Didier entame la construction de son Ilur (lire encadré dessus). Pour l’heure, sous un soleil à peine tamisé de temps à autre par des nuages d’altitude, Édith cavale au bon plein tribord amures en longeant les falaises rocheuses du Cap-Sizun. Pas de mer pour l’instant, nous sommes à l’abri de la côte. Mais le ris n’est pas superflu. Didier et moi sommes tous les deux assis sur la lisse de plat-bord au vent. « Tu parles d’un bateau de pêche ! bougonne le Capiste, j’ai été obligé d’installer une sangle de rappel et d’ajouter un stick à la barre pour pouvoir naviguer en solo. » Édith est gîtarde donc, surtout quand la dérive est basse, car dans les risées, celle-ci fait l’effet d’un croche-pied, empêchant la coque de déraper. C’est pourquoi, en fonction de l’allure, Didier règle constamment la hauteur de sa dérive à l’aide d’un palan dont le garant passe dans un taquet-coinceur fixé à l’arrière du puits, à portée de main.

À bord de ce canot à misaine relativement lourd, on se comporte exactement comme sur un dériveur léger, déplaçant son poids au gré des risées. En revanche, la gîtarde Édith est une vraie bombe : elle cavale à plus de 5 nœuds, comme en témoigne le GPS que Didier vient de sortir. Heureusement, l’appareil à écran tactile est étanche, car il gît sur le plancher trempé, retenu par le fil d’alimentation de la batterie.

Rallonger un Ilur

Les différents facteurs qui interviennent dans le fonctionnement d’un voilier obéissent à des lois différentes en fonction de la longueur. Ainsi un bateau-modèle est très instable et nécessite une quille profonde et lestée pour naviguer. À l’inverse, un grand voilier est stable simplement avec le poids de sa cargaison. C’est pourquoi le rapport largeur/longueur est d’autant plus grand que le bateau est petit. N’oublions pas que le déplacement d’un bateau est proportionnel au cube de la longueur et qu’il croît donc très vite. Pour les petits bateaux de type Ilur, le poids de l’équipage est essentiel. Il peut être plus lourd que le bateau lui-même. Une augmentation de longueur change très vite la donne en terme de stabilité et on arrive vite à la nécessité d’ajouter du lest. La capacité à redresser le bateau après chavirage est aussi un facteur important à prendre en compte dans le contexte réglementaire actuel. On peut dire en règle générale que l’on peut agrandir ou réduire un plan de l’ordre de 50 centimètres en longueur sans trop de risque d’aboutir à un mauvais bateau. Mais cela suppose évidemment que le bateau de départ ne soit pas déjà un bateau un peu extrême suivant tel ou tel critère. Je pense d’ailleurs qu’il y a moins de risques à n’augmenter que la longueur (en conservant largeur et creux) que de faire une homothétie pure. François Vivier

 

La mer bouillonne entre Gorlegreiz et Trouziard

Entre Sainte-Évette et le raz de Sein, Édith longe le Cap-Sizun. Malgré le force 4 qui justifie l’arisement de la misaine, la mer reste calme près de la côte.
Entre Sainte-Évette et le raz de Sein, Édith longe le Cap-Sizun. Malgré le force 4 qui justifie l’arisement de la misaine, la mer reste calme près de la côte. © Pierrick Stervinou

Gwendal et Pierrick nous ont rejoints et nous mitraillent. Nous allons bien trop vite. Pour éviter d’arriver dans le raz avant la renverse, il nous faut prendre le chemin des écoliers et aller visiter les trois havres qui jalonnent notre route. Ce sont des ports microscopiques équipés d’un plan incliné vertigineux avec un treuil de halage. Voici d’abord Pors-Loubous. C’est là que Didier mouillait sa Nannie. Avec les autres usagers, il avait redonné vie à ce site, retapé les cabanes, entretenu le treuil… Maintenant c’est fini, tout est à l’abandon. « Tu as vu dans quel état c’est ? Regarde, ma cabane, la troisième à partir de la gauche, elle n’a plus ni toit ni porte. Et le couronnement du môle… à la prochaine tempête, tout va s’écrouler. La mairie n’est pas assez riche pour faire les travaux. On dirait que ce patrimoine n’a plus d’intérêt. »

Nous passons ensuite dans l’anse de Feunteun-Aod. C’est ici qu’EDF voulait construire une centrale nucléaire. Comme la plupart des Capistes, Didier avait fait le coup de poing avec les CRS : Des pierres contre des fusils, avaient titré les documentaristes Le Garrec. Et c’est le farouche village gaulois qui l’avait emporté, à la faveur du renversement de majorité de 1981.

Après Bestrée, le raz n’est plus bien loin. La Vieille et la Plate grossissent devant notre étrave. Il est encore un peu tôt. Didier vire une fois encore pour tirer un bord à terre, c’est-à-dire sur l’extrémité de la pointe du Raz. On approche, nous voici à la hauteur du Trouziard, une passe de 50 mètres de large, entre la roche éponyme et celle de Gorlegreiz. Derrière ces rochers la mer bouillonne, écume. Didier pointe l’étrave vers cette furie, je le sens ruminer un mauvais coup… « Hé, Didier ? Tu n’as quand même pas l’intention de nous faire passer par là ! » Ouf ! il renonce.  « On est trop tard, la renverse a lieu plus tôt ici. » Cap sur la Vieille. Le phare se dresse, immense, sa muraille maculée de rouille, la porte ouverte. Nous passons tout près, à quelques mètres seulement d’une tête de roche immergée qui fait une tache blanchâtre sous l’eau bleue.

Le passage du raz de Sein, entre le phare de la Vieille, rasé de très près, et la tourelle de la Plate. On voit à l’arrière-plan le phare de l’île de Sein
Le passage du raz de Sein, entre le phare de la Vieille, rasé de très près, et la tourelle de la Plate. On voit à l’arrière-plan le phare de l’île de Sein. © Pierrick Stervinou

Le courant de flot a dû s’amorcer. La mer se creuse, commence à déferler. « C’est normal, le fond remonte », commente Didier, qui n’en choisit pas moins de passer entre la Vieille et la Plate… « pour les photos ». C’est loin d’être l’endroit le moins clapoteux du raz. À chaque coup de gîte important, plusieurs litres d’eau franchissent le plat-bord, dont une partie atterrit dans les fonds, le reste, retenu un moment sur le banc latéral, s’évacue rapidement par les dalots. « J’ai fait ça l’hiver dernier. Pour éviter que toute l’eau embarquée aille au fond du bateau, j’ai rehaussé les bancs jusqu’à la préceinte et percé des dalots. » Didier a aussi ajouté trois fargues autour du triangle avant, ce qui fait encore barrage à quelques litres d’eau. Enfin, il a installé deux pompes de cale de chaque bord, dont les commandes sont accessibles depuis la barre, afin de pouvoir évacuer l’eau à la gîte.

Je m’emploie d’ailleurs à tester cet équipement, n’aimant pas trop les geysers giclant régulièrement du plancher sous le vent. Le fort débit de la pompe rassure. Après une vingtaine de coups de bringuebale, le râle asthmatique de la crépine invite à penser qu’elle aspire de l’air. Pour autant, il reste encore de l’eau dans les fonds. « Il faudra que je déplace les crépines un peu plus sur les côtés et que j’installe une troisième pompe pour vider le canot au mouillage », constate Didier.

La Plate est désormais dans le sillage et la mer s’assagit à mesure que l’on s’en éloigne. Cap sur la tourelle rouge de Cornoc-ar-Vas-Nevez, à l’entrée du chenal Oriental. En cours de route, Didier s’interroge : « Mais où est donc passé Abel ? » Les deux amis s’étaient donné rendez-vous dans le raz – drôle d’endroit pour une rencontre – où le Sénan devait nous rejoindre avec son propre Ilur…

Une fois passée la tourelle, nous tirons un long bord vers le phare de Sein, en passant au ras des rochers bordant le chenal – c’est sans doute un tic de kayakiste, cette manie de caresser les cailloux. Enfin, après un ultime virement de bord, la misaine est choquée et nous entrons au grand-largue dans le port. Il est 14 h 30. Édith est amarrée sur son coffre. La misaine est amenée, roulée et glissée avec sa vergue dans un étui protecteur. Le gouvernail est calé contre la paroi du coffre tribord et la barre le long du puits de dérive.

« Vous n’avez pas vu Abel ? s’étonne Adrienne. Il est parti il y a deux heures. » « Nous, on a aperçu une petite voile rouge près de Bestrée, devant le Koumoudoc, intervient Gwendal. C’était sans doute lui. » Quoi qu’il en soit, ni sa femme ni son ami ne s’inquiètent. Le temps est beau, Abel connaît le raz comme sa poche et son Ilur en a vu d’autres. De fait, alors que nous nous désaltérons à la terrasse d’un café, nous le voyons bientôt embouquer le chenal.

Le soir venu, tout le monde se retrouve chez Abel pour mettre au point le programme du lendemain. Adrienne a mis les petits plats dans les grands. Au menu : filets de maquereau et de saumon fumés, ragoût de margate et salade de fruits, le tout arrosé d’un petit vin d’Anjou. Penchés sur une vieille carte marine, Abel et Didier étudient la route du lendemain. Le phare d’Armen est à 7 milles à vol d’oiseau, soit environ deux heures de route. Comme pour le raz, le mieux est d’arriver à l’étale de basse-mer, vers 15 heures. Rendez-vous demain sur le quai à midi et demi.

La passe du Nord-Ouest déconseillée aux « étrangers »

Pour cette promenade au phare, nous embarquons Abel à bord d’Édith. Depuis trente ans qu’il écume la chaussée de Sein, il en connaît tous les écueils, toutes les humeurs. Les prévisions météo sont à peu près comme hier : vent de Nord-Nord-Ouest force 4 à 5 mollissant en fin de journée.

A la sortie du port, louvoyage entre le Rara Avis et le Bel Espoir.
A la sortie du port, louvoyage entre le Rara Avis et le Bel Espoir. © Pierrick Stervinou

Misaine toujours arisée, nous louvoyons entre le Rara Avis et le Bel Espoir, les navires du père Jaouen en escale à Sein. Sur le pont, quelques jeunes stagiaires nous observent tandis que nous virons au ras de leur muraille. Les bords sont courts. Édith remonte plutôt bien au vent, mais notre marche est contrariée par le clapot et le courant de jusant. Laissant à tribord le chenal d’Ezaudi, nous piquons au Nord-Ouest à travers un semis de roches. « Il y a bien une passe du Nord-Ouest, précisait en 1900 l’Almanach du marin breton, mais il faut être tout à fait pratique de ces parages pour s’y engager. Nous croyons donc inutile d’en parler : les étrangers ne doivent pas s’y risquer. » Familier du lieu, Abel prend la barre. Nous sommes obligés de lui faire une aveugle confiance ; lui seul sait si ça passe ou si ça casse, si tel caillou est accore ou ne l’est pas, si tel remous trahit la présence d’un écueil affleurant ou seulement d’un haut-fond sans danger. La porte de sortie de ce labyrinthe est marquée par Pengam, un gros rocher dont la forme évoque pour Abel une tête d’Indien. Nous passons si près du grand sachem que, assis au rappel, je crains de lui frotter les plumes avec le dos.

Ouf ! le plus dur est fait. Désormais on va pouvoir longer toute la chaussée de Sein par le Nord sur un seul bord de bon-plein. Notre pilote a fini son job. « Prends la barre Didier, tu connais ton bateau mieux que moi. » Le vent chasse peu à peu les nuages. Les rochers frangés d’écume défilent à tribord tandis qu’à l’horizon grossit la tour d’Armen. Nous passons Namouic, une radio-balise désaffectée. Le vent mollit un peu, suffisamment pour que Didier décide de larguer le ris.

Au pied de la tour d’Armen récemment ravalée

Quand nous arrivons à Armen, à l’étale, la mer, apaisée, ne déferle plus. Seule subsiste la respiration de l’Atlantique qui ourle d’écume le soubassement de la tour. Surprise : un technicien travaille sur la galerie de la lanterne. Il ne nous a même pas vus et nous devons le héler pour qu’il nous salue. Curieux, cet homme tout seul travaillant au milieu de nulle part, déposé là par une vedette ou un hélicoptère pour accomplir sa tâche. Qui a dit que tous les phares en mer étaient à l’abandon ? Autant hier, la Vieille suintait le laisser-aller, autant Armen, récemment ravalé, affiche aujourd’hui une belle santé.

A proximité du phare d’Armen, le vent s’est calmé et le ris a pu être largué.
A proximité du phare d’Armen, le vent s’est calmé et le ris a pu être largué. © Pierrick Stervinou

Vue d’Armen, l’île de Sein semble très lointaine. Le retour au portant sera pourtant une vraie partie de plaisir. La misaine est affalée pour être gambillée. Bâbord amures, la vergue hissée sous le vent du mât, la voile forme un arc parfait… Enfin presque, car Didier choisit de la tangonner. Une longue perche de bambou est capelée au point d’écoute à l’aide d’une erse à bouton, l’autre extrémité frappée sur une dame de nage du bord au vent. Pour stabiliser l’espar, Didier m’invite à y appuyer l’aisselle. « C’est la première fois que je vois un journaliste faire le hale-bas », se moque Abel… Pas pour longtemps ! Un quart d’heure plus tard, ledit hale-bas – d’ailleurs passablement ankylosé – est soudain soulagé par un claquement sec : le tangon vient de rendre l’âme, un morceau de bambou pendouillant au bout du point d’écoute. « Pas grave, lâche Didier, il était déjà tout fendu ».

Après l’effort, le réconfort. Le « Zod’ » de Gwendal s’approche et, entre deux vagues, Pierrick nous passe habilement une baguette et une boîte de « pâté du mataf ». Didier prépare les sandwiches et fait la distribution. Le menu ne convient pas tout à fait à sa « chrono-nutrition ». «La cochonnaille, en principe, c’est le matin, au petit déjeuner, nous avoue-t-il. À cette heure-ci, c’est du sucré que je dois prendre. » Les casse-croûte avalés, il extirpe trois bouchées au chocolat d’une boîte étanche. Un délice !

Le courant de flot s’accentue. Au-dessus des basses il creuse d’inquiétants mais inoffensifs tourbillons. Par moments, des lames courtes se lèvent, comme pour avaler tout cru notre Ilur, mais Édith, lancée au grand-largue, parfaitement équilibrée par le poids de son équipage, dévale sereinement les pentes. On avait mis deux heures à l’aller ; le retour durera à peine une heure et demie.

Après quelques verres en terrasse à lézarder au soleil, nous quittons Sein en trombe à bord du pneumatique. Les 90 chevaux sont lâchés. À cette allure-là, nous sommes à Audierne en une demi-heure. Mais quel calvaire ! Le coccyx endolori d’avoir trop pilonné le boudin de caoutchouc, les poignes crispées d’avoir trop serré les mains courantes pour éviter de se faire éjecter du bolide, on se dit que, tout bien pesé, il est plus cool d’affronter la chaussée de Sein avec un Ilur.