Anne Smith, croqueuse de bâtiments

Revue N°186

par Xavier Mével - Nous avions rendez-vous vers midi aux Quatre Vents, face au Grand Large. Accotée au zinc, elle sirotait un petit blanc. Les cheveux roux réunis en chignon, les yeux vert pâle, le sourire avenant composent un de ces visages nordiques où la rêveuse douceur le dispute à l'espièglerie. Les présentations sont vite faites, pas de salamalecs: "On se tutoie hein, c'est plus simple". Les habitués se pressent autour du comptoir avant de passer à table. Depuis quinze ans qu'elle hante le "port de co", la petite Britannique en connaît tous les rades. "On mange très bien ici, mais c'est un peu trop bruyant." Notre verre avalé, nous nous installons à deux pas de là, dans une brasserie plus calme. "Ici, ce sera mieux pour « travailler »." Anne Smith rentre à peine d'un voyage en Inde et la grisaille de ce matin lui pèse un peu. Ça lui passera, comme les crachins bretons. Pour cette Londonienne de mère écossaise et de père gallois, Brest aura toujours les charmes d'un port du Sud. "Dans une ville comme Londres, le meilleur est payant, inabordable. En arrivant ici, j'ai compris que le meilleur était libre d'accès, à la disposition de tous, c'était la mer, la lumière, l'air que l'on respirait, la liberté." En 1988, elle était venue passer le week-end à Plouvien chez son ami Kevin, le frère du chanteur Paul Wright. Le Finistère lui a bien plu; elle y est toujours! Etrangère ? Elle adore ça! "J'ai toujours eu envie d'aller vivre ailleurs, parmi des gens dont je ne connais pas la langue. Cela remet le compteur à zéro, il faut tout construire, tout est possible. On échappe aux automatismes; chaque jour, c'est une aventure. Quand je suis arrivée ici, je ne parlais pas le français, alors je me suis mise à la peinture." Un langage universel dont Anne Smith avait espéré apprendre la syntaxe au Ravensbourne College of Art and Design. "J'y ai surtout appris à boire de la Guinness et à faire la fête." C'était la fin des années soixante-dix, le temps de l'autogestion. Pas de cours magistraux, pas de règles, à chacun de trouver sa voie. Anne Smith avait choisi la sienne aussitôt après avoir renoncé à devenir vendeuse de barbe à papa; elle serait artiste peintre. [caption id="attachment_44194" align="aligncenter" width="600"] Habituée des formes de radoub brestoises, Anne Smith semble fascinée par le combat opposant les frêles silhouettes des caréneurs au monstre d'acier armé de son bulbe comme un narval de son éperon. © coll Anne Smith[/caption] [caption id="attachment_44195" align="aligncenter" width="600"] © coll Anne Smith[/caption] Encouragée par des parents "très cools" dont une mère infirmière, frustrée que son banquier de père ait brisé son rêve de théâtre , l'adolescente avait très tôt prêté sa flamme à quelques brasiers underground, réalisant notamment des films d'animation et des affiches de groupes rock.

Dans la jungle des grues et le vacarme des compresseurs

Curieusement, ce sont les sujets apparemment les plus prosaïques qui inspirent la jeune étudiante : couteaux, marteaux, planches à repasser, aspirateurs... Une fascination de l'objet utile, peut-être née à Crawley New Town, cette cité pavillonnaire en chantier perpétuel où elle a vécu, "un casque sur la tête", ses quinze premières années. "Mes parents détestaient cette ville, mais c'est peut-être là que s'est tissé le fil conducteur de ma peinture." Tandis que son père alors électricien s'en va travailler à l'aéroport de Gatwick tout proche, Anne prend le chemin de l'école à travers une jungle de grues, dans le vacarme des bétonneuses et des compresseurs. Qui sait, peut-être ces machines s'inscrivent-elles dans son inconscient à la manière des madeleines de Proust. La voici en tout cas subjuguée par l'ingéniosité humaine, par cette faculté de l'homo sapiens à imaginer des outils capables de décupler ses forces. De là, peut-être, son attirance pour les cales de radoub, où saute aux yeux la démesure d'une armée de Lilliputiens aux petits soins d'un Gulliver d'acier. Il faut entendre Anne Smith évoquer le battement du pilon cyclopéen de l'arsenal de Brest pour mesurer combien l'émeut ce déchaînement de puissance. Elle a pourtant longtemps ignoré le monde maritime. "Je ne connaissais rien aux bateaux et, comme je suis très exigeante, je ne voulais pas me risquer dans un domaine qui m'était aussi étranger." Avant d'oser prendre la mer, qui lui "fait peur", elle emprunte bien des chemins de traverse. Sa licence en poche, Anne Smith restée "très fan de l'art brut" anime un atelier de peinture dans un hôpital. Elle initie des handicapés mentaux aux gestes de la vie quotidienne et prépare un master sur la thérapie à travers l'art. Deux ans plus tard, la voici sur l'autre rive du Channel, plongée dans la mouvance des musiciens bretons. C'est le temps où les "irresponsables" ont leur fête à Morlaix, où les Brestois s'ébaudissent aux facéties de Mathieu Donnart Street. Pour gagner sa croûte, l'égérie des bardes peint des petits tableaux paysages et portraits qu'elle vend 500 francs dans le circuit des crêperies. "Ça marchait bien, j'avais de plus en plus de commandes. On me demandait de peindre la grand-mère, ou bien la maison de famille, pour avoir un souvenir." Jusqu'au jour où le filon s'est un peu tari. "Ma peinture se vendait un peu moins et j'ai pris un temps de réflexion. C'était à l'époque où le centre de Brest était en pleins travaux. J'ai décidé de me faire plaisir, de peindre vraiment ce que j'avais envie. J'ai acheté une grande toile et j'ai planté mon chevalet place de la Liberté, devant le chantier de la mairie." Marquée par son enfance à Crawley New Town, l'artiste se pâme devant le lifting d'une autre ville nouvelle, entièrement reconstruite après la guerre. Les maisons à colombages, ce n'est pas sa tasse de thé. "Je suis une inconditionnelle de Brest. Je sais que c'est moche, mais on ne choisit pas ses amis pour leur beauté. Et puis il y a la rade, un plan d'eau extraordinaire où les gens naviguent à longueur d'année. Sans compter le port, forcément un lieu de brassage. Ce qui explique peut-être l'ouverture d'esprit des Brestois, et leur sens de l'humour." Malgré son architecture à la Ceaucescu, la mairie immortalisée sur la toile trouve aussitôt preneur, à la surprise de son auteur. "Du coup, je suis allée peindre les grues des cales de radoub. Il y avait là des formes et des volumes qui m'intéressaient. Et j'ai découvert que les Brestois aussi aimaient cela. C'est formidable de peindre ce que l'on aime et de vendre ses tableaux. Et ça fait quinze ans que ça dure!" Entre-temps, Anne Smith apprivoise le monde singulier de la réparation navale. Elle apprend à distinguer un pétrolier d'un vraquier, un soudeur d'un lamaneur. Amie des ouvriers qui lui savent gré de s'intéresser à eux, elle sympathise aussi avec leur patron. Les grands-parents de Paul Philippe tenaient une pension où les artistes pouvaient payer leur note en laissant un tableau. Cette forme de mécénat, le directeur de la SOBRENA va la décliner à sa manière, en offrant à ses clients un portrait de leur navire. "J'ai fait ça pendant un an. Ils m'ont donné un casque et j'avais le droit d'entrer en cale sèche. Peindre les bateaux m'intimidait, parce que je suis une perfectionniste; j'avais peur de mal faire. D'autant que, pour ces portraits de navires commandés par le chantier, je m'imposais d'être plus réaliste que je ne l'aurais été avec un travail plus personnel. Mais dans tous les cas, même quand on prend des libertés avec le réel, il faut posséder parfaitement la technique." Mystère de courbes, de volumes et d'équilibres, la représentation des bateaux ne tolère pas l'amateurisme.

"Elle était plantée au bord de la forme n° 2 sous l'étrave d'un gros pétrolier"

C'est à ce moment-là qu'Anne Smith fait la connaissance d'Hervé Hamon. "C'était en automne, écrit ce dernier, par un temps pourri, crachineux. J'étais alors embarqué sur l'Abeille Flandre et le dernier bulletin météorologique nous promettait, dans la nuit, un coup de force 9. Nous avions décidé d'appareiller pour Ouessant juste après dîner. Le commandant et moi, pressentant que nous ne foulerions pas de sitôt la terre ferme, étions partis faire un tour, pataugeant de flaque en flaque. [...] Nous l'avons aperçue de loin. Elle était plantée, au bord de la forme numéro deux, sous l'étrave d'un gros pétrolier gris, le Polycarp..." [caption id="attachment_44196" align="aligncenter" width="600"] Toutes les activités portuaires inspirent l'artiste: le ballet des grues déchargeant un navire, l'attitude d'un lamaneur, l'ancienne citerne à vapeur l'Ondée, mise au rancart, des outils rouillés. Un univers qui lui rappelle peut-être le chantier permanent de la banlieue londonienne où elle a passé son enfance. © coll Anne Smith[/caption] [caption id="attachment_44197" align="aligncenter" width="600"] Anne Smith a suivi la construction du remorqueur Abeille Bourbon, en Pologne et en Norvège. Ci-dessus: installation des treuils. © coll Anne Smith[/caption] Désormais mariés, le peintre et l'écrivain font œuvre commune en nous offrant le beau livre Cargo, dont ce texte est extrait. Dialogue de la plume et du pinceau pour célébrer l'épiphanie des "travaux et rêveries portuaires". L'artiste y a réuni une moisson de peintures et dessins maritimes : quelques paysages la rade de Brest et l'île de Sein notamment et surtout des scènes portuaires montrant des navires en escale, à quai ou sur les tins. S'impose ici une constante: l'énormité des masses auxquelles se coltinent les hommes. Comme ils semblent fragiles, ces êtres en combinaison bleue, au pied des monstrueux bulbes rouille, à l'ombre des immenses grues-girafes, dans l'entrelacs des chaînes et des glènes de cordages! Voyez cette équipe de caréneurs à fond de cale, un rouleau de tuyau à l'épaule, s'élançant à l'assaut d'un supertanker de la Shell ! Une toile intitulée Les Dompteurs, comme pour mieux souligner la noblesse du métier et la démesure de ses enjeux. [caption id="attachment_44198" align="aligncenter" width="600"] préparation du dernier étage de la passerelle (au premier plan) avant son montage. © coll Anne Smith[/caption] Dans le sillage d'Hervé Hamon, Anne Smith découvre aussi la navigation. Plaisancier chevronné à bord de son Attalia, l'auteur de Besoin de mer inocule le virus de la croisière à sa partenaire. "J'ai pris le goût de la mer, j'aime ça, ce rapport étroit avec le temps, avec les marées, cet apprentissage de l'autonomie. J'ai toujours peur, surtout de l'homme à la mer, mais je deviens fataliste, tout en restant très vigilante. Pas question de sortir dans la tempête, je reste au port! Pour moi, la mer est une belle fauve (sic), comme ce tigre que j'ai vu en Inde; il avait tout d'un gros chat câlin, mais j'ai appris que la veille, il avait tué un enfant." A bord des grands navires, la perspective est différente Familière des cales sèches, où les bateaux sont couchés comme des malades sur un lit d'hôpital, le peintre observe que la mer leur insuffle la vie. "C'est toute la différence entre un tronc abattu et un arbre debout." Si les caréneurs sont des dompteurs, les navires sont des lutteurs. En témoigne le voyage inaugural du remorqueur de haute mer Abeille Bourbon entre Norvège et Bretagne, auquel l'artiste a participé. "Un moment fabuleux!" Et le point d'orgue d'une aventure commencée en Pologne lors de la mise sur cale de cette nouvelle sentinelle du rail d'Ouessant.

La genèse d'une Abeille, une plongée dans les forges de Vulcain

Renouant avec la tradition des armateurs du XIXe siècle, Christian Munier, directeur général de Bourbon, a proposé à Anne Smith de réaliser une trentaine de tableaux sur la construction de l'Abeille Bourbon, œuvres qui feraient l'objet d'une exposition et d'un catalogue lors du baptême du navire. Une opportunité formidable pour l'artiste, qui est ainsi allée à Gdansk observer l'assemblage de la coque, puis en Norvège à Florø, et Gursken, deux sites du chantier Kleven où le navire a été achevé, avant de mettre le cap sur Brest. De cette genèse d'un remorqueur de haute mer naîtront une cinquantaine de tableaux, aujourd'hui rassemblés dans un second livre à quatre mains : De l'Abeille à l'Abeille. L'ami du commandant Charles Claden, déjà auteur de L'Abeille d'Ouessant, est en pays de connaissance. Sa duettiste aussi, que la fréquentation assidue des quais et des formes de radoub a familiarisée avec les mastodontes de l'océan. Réparation et construction navales relèvent du même univers de feu et d'acier. De cette plongée dans les forges de Vulcain, Anne Smith ressort grandie, plus éblouie que jamais par le génie industriel de l'homme. "A Gdansk, le chantier Maritim est le spécialiste de la tôle en forme c'est d'ailleurs lui qui a fait le bulbe du Queen Mary 2. Car, contrairement à la plupart des navires actuels, il n'y a pas une seule tôle droite sur l'Abeille Bourbon. Et les Polonais te façonnent tout ça à l’œil avec des techniques qui n'ont guère varié depuis le XIXe siècle! Ce remorqueur avec son étrave à bulbe et ses formes de carène fuselées a vraiment été conçu pour passer en douceur dans la mer, pour filer dans la plume." Récemment adoubée peintre officielle de la Marine, Anne Smith se prépare déjà à de nouvelles aventures. "Ça va m'ouvrir les portes de l'arsenal, qui me nargue depuis longtemps. J'ai hâte d'aller fouiller dans les coins et les recoins de la Penfeld, de découvrir les antres de la Marine. Cela me donnera peut-être aussi l'occasion de partir très loin, d'aller à la découverte de quelque chose d'autre, voir comment c'est ailleurs, connaître de nouvelles gens, d'autres paysages, comme ceux de l'Antarctique qui m'attirent beaucoup." Notre entretien s'achève. Nous avons tant "travaillé" que notre plat du jour s'est figé dans l'assiette. Pour la séance de photos, pas de souci : le modèle prend les choses en main. Autour de ces bassins qu'elle connaît comme son jardin — l'autre terrain de jeu de cette artiste "du dehors" , Anne Smith avise un pilier rouillé, un conteneur jaune, la porte immaculée d'un entrepôt frigorifique, un mâtereau hérissé de feux de navigation. Sautant de l'un à l'autre, elle assure à la fois le décor, le cadrage, la pose et le sourire... L'image est son métier! ■ [caption id="attachment_44199" align="aligncenter" width="600"] assemblage du module arrière. © coll Anne Smith[/caption]

Vous êtes abonné(e) ?

Nous vous en remercions et vous invitons à vous connecter pour lire nos articles et accéder à vos avantages.

Se connecter

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Soutenez le journalisme au long cours et choisissez votre formule d'abonnement.

S'abonner

Abonnez-vous
Abonnement 1 an

6 numéros

à partir de 69,90 €

S'abonner
Abonnement 2 ans

12 numéros

à partir de 129,90 €

S'abonner
Abonnement Numérique

6 numéros

49,90 €

S'abonner

Abonnez-vous et obtenez dès maintenant -5% sur la boutique en ligne, des cadeaux et bien plus encore !

Les derniers articles

Chasse-Marée