par Jean-Yves Béquignon – Créée en 1975, l’association qui allait devenir Amerami possède une collection de quatre-vingt-cinq bateaux, du sous-marin à la yole d’aviron ou au gommier martiniquais. En les confiant à des exploitants, elle permet d’en faire naviguer une quarantaine qui, sans son intervention, auraient sans doute disparu. Selon les règles d’Amerami, ces unités doivent « témoigner de leur époque » et « donner envie de faire bon usage de la mer ». Elles y parviennent, assurément.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Calypso, voilier de régate de 1911, construit selon la jauge Godinet, lors du Bol d’Or 2005, sur le lac Léman. © Erwan Crouan

Lidée revient à un officier de marine atypique, le capitaine de frégate Luc-Marie Bayle, du temps qu’il dirigeait les musées de la Marine. L’homme est aussi un artiste reconnu, nommé peintre officiel de la Marine à trente ans, en 1944. Sa carrière maritime est riche : il a connu le Yang-Tsé-Kiang et la terre Adélie, en passant par l’évasion du cuirassé Jean Bart de Saint-Nazaire sous le nez des Allemands, dans la nuit du 18 au 19 juin 1940.

En 1948, alors qu’il est affecté au Service presse information – ancêtre du Service d’information et de relations publiques des armées de la Marine –, il plaide ardemment pour que la Marine accepte le retour du Duguay-Trouin en France. Ce vaisseau de 74 canons, vétéran de la bataille de Trafalgar, a été pris par l’ennemi au large du cap Ortégal le 4 novembre 1805 ; rebaptisé HMS Implacable, il a servi sous le pavillon britannique pendant encore une centaine d’années, et conservé depuis, mais la Royal Navy désire à présent s’en séparer. La mode n’est pas encore à la préservation du patrimoine maritime et, malgré tous ses efforts, Luc-Marie Bayle se heurte à une indifférence totale. Il finit par se voir signifier avec agacement par le chef de cabinet du secrétaire d’État à la Marine : « Écoutez, Bayle, un bateau vaincu n’a aucun titre à revenir dans son pays ! »

Le 1er décembre 1949, le Duguay-Trouin, arborant à sa poupe les pavillons britannique et français, est solennellement conduit hors de Portsmouth et sabordé avec les honneurs dans la fosse Sainte-Catherine, à 16 milles des côtes, sous les yeux des marins du HMS  Victory, le vaisseau de l’amiral Nelson. Un film émouvant que l’on trouve facilement sur Internet en témoigne. « J’en aurais pleuré de rage », écrit Luc-Marie Bayle. L’événement le marque durablement et renforce son intérêt pour les bateaux patrimoniaux. Il se promet de tout faire pour les sauver.

Devenu le 1er janvier 1972 directeur des musées de la Marine, Luc-Marie Bayle propose l’été suivant de créer, dans et autour de la citadelle de Port-Louis, un port musée destiné à devenir le conservatoire du patrimoine maritime français, en s’inspirant du modèle américain de Mystic Seaport. Il reçoit l’accord de Michel Debré, alors ministre de la Défense, son autorité de tutelle. Le 2 juillet 1975, Yvon Bourges, son successeur, décide officiellement de créer le musée et charge Luc-Marie Bayle de sa mise en œuvre. Des instructions sont données aux chefs d’état-major de l’armée de Terre et de la Marine pour qu’ils apportent leurs concours, ainsi qu’à la direction des services financiers pour dégager des crédits. Dès le mois de septembre, des travaux sont entrepris pour restaurer les toits et évacuer les vestiges de la dernière guerre.

Luc-Marie Bayle s’est battu pour faire ramener en France le vénérable Duguay-Trouin. © musée national de la Marine/S. Dondain

Sauvetage du Belem et de la Duchesse-Anne

Luc-Marie Bayle ne pouvant réaliser ce projet seul, l’Association des amis du musée de la mer pour l’Atlantique, future Amerami, est officiellement créée le 29 avril 1975 pour lui prêter main-forte.

Aymar Achille-Fould, le secrétaire d’État aux PTT du gouvernement de Jacques Chirac, est son premier président : de prime abord, le rapport avec la mer n’est pas évident. Mais il s’avère que le ministre est issu de la promotion 1 943 de l’École navale et qu’il est resté marin dans l’âme. Membre du conseil d’administration du musée de la Marine, il présidera la mission interministérielle de la Mer de 1978 à 1981. Christian Bonnet, ministre de l’Agriculture et sénateur du Morbihan, fait aussi partie du conseil d’administration. Avec de tels appuis, l’association loi 1 901 semble bien armée.

Le projet de musée s’articule autour de trois entités : la citadelle, où seront exposées les plus petites unités, l’esplanade des Pâtis, qui accueillera des animations, et un musée à flot dans l’anse de la Brèche, contiguë à la citadelle, qui présentera une importante flottille avec la Duchesse-Anne (CM 93 et 107) pour fleuron.

Ex-Grossherzogin Elisabeth, mesurant 78 mètres de longueur de coque, déplaçant 1 600 tonnes, construit en 1901, ce trois-mâts carré fut un superbe navire école de la marine marchande allemande. Remis à la France en 1945 au titre des dommages de guerre, il n’est plus en 1975 qu’une épave rouillée que la Marine a utilisée occasionnellement comme caserne flottante. Destinée à être démolie à brève échéance, la coque pourrit à Brest, après deux tentatives pour la sauver, l’une d’Yves Mesnard, fondateur de l’association Jeunesse et Marine et l’autre du père Jaouen, que l’on ne présente plus… Le projet de Luc-Marie Bayle va lui accorder un délai de grâce et la Direction des constructions et armes navales (DCAN) procède à un carénage de l’ancien trois-mâts au lieu de le faire démolir. Premier succès, passager.

Début 1976, l’association crée un groupe de travail pour la recherche de bâtiments anciens en vue de leur présentation. Le 18 octobre 1976, la première assemblée générale se tient au musée de la Marine, avec Luc-Marie Bayle comme vice-président. Outre la Duchesse-Anne, un nouvel objectif se dessine : faire revenir en France le trois-mâts barque Belem, qui croupit à Venise depuis 1965 sous le nom de Giorgio Cini (cm 100). Luc-Marie Bayle mobilise son réseau. Il joint ses efforts à ceux de Jean Randier et des autres fondateurs, en 1975, de l’Association pour la sauvegarde et la conservation des anciens navires français (ASCANF). Le 17 septembre 1979, le Belem arrive à Brest, remorqué par l’Éléphant de la Marine nationale.

 

La Duchesse-Anne en grand carénage à Brest, en 1975. © musée de la Marine, Paris

Du côté de Lorient, le projet muséal s’avère peut-être un peu trop ambitieux et les subventions sont vite englouties, ce qui ralentit les travaux. Mais on s’aperçoit aussi que l’entretien d’une souille creusée pour accueillir la Duchesse-Anne est difficile et que le musée ne sera peut-être pas capable d’accueillir son fleuron. En juin 1977, le trois-mâts est cependant remorqué jusqu’au Scorff par le Laborieux de la Marine nationale. Luc-Marie Bayle s’inquiète : il ne voudrait pas que la Duchesse-Anne subisse le même sort que le dundée thonier Mimosa (cm 98) acheté en piètre état pour former la flottille de l’anse de la Brèche et qui a été détruit en 1976 après avoir coulé à deux reprises.

Le 5 février 1979, il tire la sonnette d’alarme : « La Duchesse-Anne continue à se dégrader et son état ne permettra pas d’attendre encore très longtemps qu’une décision définitive soit prise à son égard. » Le sort du trois-mâts balance entre le musée de l’Atlantique et la ville de Saint-Malo qui envisage de l’acquérir pour l’échouer dans la cale de Saint-Servan. C’est finalement la ville de Dunkerque qui s’engagera à sauver le trois-mâts, pillé entretemps de ce qui restait de sa splendeur, et dans un état désolant.

« Le musée à Port-Louis était une fausse bonne idée. »

Le 25 février 1981, le ministère de la Défense cède le navire pour un franc symbolique et en offre le remorquage jusqu’à Dunkerque, qu’il rejoindra le 11 septembre suivant. On a préféré attendre une saison clémente pour ne pas risquer son naufrage. Le voilier sera, en 1982, le premier bateau à être classé monument historique. Il faudra attendre le centenaire du navire, en 2001, après dix-neuf ans de travaux, pour qu’il soit ouvert enfin au public.

Le 1er avril 1979, Luc-Marie Bayle est remplacé à la direction des musées de la Marine par le capitaine de frégate François Bellec. Lors de l’assemblée générale de l’association des Amis du musée de la mer pour l’Atlantique, le 25 juillet 1980, des voix s’émeuvent du départ vers Dunkerque de la Duchesse-Anne. Pragmatique, Jacques Chauveau, l’un des administrateurs, observe pourtant « qu’il vaut mieux sauver la Duchesse-Anne n’importe où que de la voir mourir à Lorient ». Un membre ayant signalé la mise en vente du thonier Biche au prix de 600 000 francs, le président Aymar Achille-Fould répond que l’association n’a pas l’assise financière suffisante pour l’acquérir…

On évoque de petits bâtiments de plaisance et de pêche, déjà à Port-Louis ou ailleurs, notamment ceux sauvés par l’ASCANF, qui seront exposés l’année suivante dans la grande salle de la caserne Lourmel. Mais pour les bâtiments plus grands, qui n’entrent pas dans la citadelle, les problèmes de transport, d’abris et de gardiennage sont cruciaux. Bref, l’ambiance est à la réduction de voilure…

Par décret du 25 juin 1981, l’association est reconnue d’utilité publique. Cela va s’avérer capital pour la poursuite de ses activités. Un an plus tard, Jacques Chauveau succède à Aymar Achille-Fould. Industriel de renom, ami de Luc-Marie Bayle, l’homme est passionné par le monde maritime. Grand collectionneur, amoureux des belles coques, généreux, il est aussi fin régatier à la barre de Vert Galant, son 6 m JI.

Au cours de l’assemblée générale où il prend ses fonctions, l’idée de conserver un bâtiment de guerre est lancée. Un navire de surface n’est pas envisageable, l’entretien des nids à rouille qui parsèment ponts et plates-formes dépasserait les moyens de l’association. En revanche, la coque noire et lisse d’un submersible est beaucoup plus simple à préserver. Justement, l’Argonaute, un petit sous-marin de 400 tonnes, vient d’être désarmé. Présent dans la salle, Claude Verdier, ancien commandant de sous-marin et contre-amiral en retraite, va creuser l’idée.

L’année suivante, l’association perd tout espoir de voir réaliser le musée de l’Atlantique à Port-Louis. Les bateaux collectés sont pour la plupart déplacés dans des hangars en Normandie ou exposés dans divers musées. Le contre-amiral François Bellec explique les raisons de cet échec : « Quand j’ai pris la direction du musée de la Marine, j’ai visité plusieurs musées maritimes. Il m’a rapidement paru évident que la création d’un tel musée à Port-Louis était une fausse bonne idée. D’abord parce qu’il fallait construire un port artificiel, ce qui était impossible à côté du site classé de la citadelle. Deuxièmement, parce que nous n’avions pas le premier sou pour cela et troisièmement parce que la ville de Port-Louis nous observait d’un œil sympathique, mais sans s’impliquer vraiment. En outre, c’est un lieu difficile à trouver et peu fréquenté hors saison. Toutes les conditions étaient réunies pour que cela ne marche pas. Et nous n’avions aucun budget pour restaurer la Duchesse-Anne, qui était en train de pourrir, vandalisée. »

Pour l’amiral Bellec, le succès d’un tel musée repose sur un site naturel que l’on n’a pas besoin de forcer, des élus enthousiastes qui s’investissent financièrement, des gens passionnés et des mécènes, un lieu bien desservi et fréquenté. Des conditions que le directeur du musée de la Marine ne trouvera pas avant que Patrick Schnepp (CM 243) vienne en 1985 lui présenter son projet de musée maritime à La Rochelle. Cohérent, l’amiral va s’investir à ses côtés.

l’Argonaute, désarmé en 1982, est confié à l’association. Il arrive à La Villette en 1989 après avoir remonté la Seine et passé les sept écluses du canal Saint-Denis. © coll. Amerami

Un sous-marin échoué en plein Paris

Revenons à l’association. Si la plupart des dossiers avancent lentement, un seul progresse vite, celui de l’Argonaute, qui a immédiatement emballé Jacques Chauveau. Dès la fin 1982, il saisit l’état-major de la Marine d’une demande de sauvegarde du sous-marin en vue de l’exposer à Paris. Aussitôt, la Direction des constructions navales – plus tard nommée DCNS, puis Naval Group – s’enthousiasme pour le projet et, à Noël 1984, Charles Hernu, ministre de la Défense, entérine le don de l’Argonaute à l’association. L’idée initiale était de l’installer à flot, à côté du Cercle de la mer, au pied de la tour Eiffel, mais la Cité des sciences propose en mars 1986 de concevoir pour lui un emplacement près de la Géode. Ce qui est beaucoup mieux : le submersible sera à sec et un espace d’exposition permanente sur le monde sous-marin sera créé à proximité.

Les planètes s’alignent. En mars 1988, la Cité des sciences s’engage à financer l’installation sur place du sous-marin. Le ministre de la Défense, André Giraud, confirme, lui, son intention d’apporter des subsides à l’opération. En décembre 1988, Jean-Pierre Chevènement – les ministres changent vite – annonce que la Défense prendra à sa charge les travaux de préparation. L’association devra payer le transport du bâtiment depuis Toulon via Le Havre et la Seine. À la tête d’une équipe technique, Claude Verdier débrouille le dossier de main de maître, planifie dans les moindres détails le transit et trouve les mécènes qui se chargent de l’opération.

Le 24 août 1989, l’Argonaute quitte Toulon sur une barge submersible tractée par le remorqueur Le Puissant, de la société des Abeilles International. Remis à l’eau au Havre le 12 septembre, il est poussé jusqu’à Paris. Le 20 octobre, il rejoint son site définitif à la Cité des sciences. « À Toulon, il a fallu couper le massif – le kiosque – parce qu’il n’y avait pas le tirant d’air suffisant dans le canal Saint-Martin. Et après, on lui a mis d’énormes ballons pour diminuer son tirant d’eau », explique le vice-amiral d’escadre Hubert Foillard, ex-commandant de l’escadrille des sous-marins de la Méditerranée, associé de près à l’opération.

L’Argonaute est ouvert au public mi-février 1991. L’association perçoit par convention des royalties sur les visites, un fond de caisse bienvenu pour poursuivre son action, comme en témoigne le sauvetage de la barque chalutière de Dives Déhel (CM 123), classée monument historique, à partir de 1985.

La carte ci-dessous montre les sites d’Amerami sur le territoire. Autour, petit aperçu de sa collection : 1. Optimist en bois Hatchi III, années 1950. 2. Sharpie de 9 m2, dessiné en 1937 par Pierre Staempfli. 3. Ar Milinou, canot de sauvetage de deuxième classe lancé en 1959 par Dubernet aux Sables-d’Olonne.  4. « Canot de 10 pieds » (3,30 mètres, en fait) de la Rance, années 1900. 5. Cormoran Morskoul (1949). 6. Runabout La Libellule, lancé au chantier du même nom, à Vanves, en 1950. 7. Chat-Pard, Chat n° 108 lancé en 1934 par le chantier d’Åbo en Finlande. 8. Vaquelotte à moteur Petite Lucette (1941). 9. Sheena, le dernier 8,50 m SI en France, lancé en 1916 sur des plans de Louis Dyèvre. 10. Pointu de type « tarquier » (gréant une voile à livarde) Rose-Hélène, lancé à Saint-Tropez par Castellan en 1934. 11. Vedette pour officiers Foch (1957). 12. Cap Cepet, ex canot à voiles et avirons de la Marine nationale n° 18 (1950). 13. Ida, bette marseillaise de plaisance de 6,20 mètres lancée en 1960 par Jean Festinese à L’Estaque. 14. Païca, monotype Pacific lancé par Bonnin à Arcachon en 1958. 15. Amerami, baleinière à voiles et avirons de la Marine nationale (1953). © Toutes les photos sont coll. Amerami sauf n° 5 © Mélanie Joubert et n° 11 © Jean-Yves Béquignon.

Faire naviguer tous les bateaux qui le peuvent encore

En 1990, Jacques Chauveau propose, suivant les conseils gracieux d’une agence de publicité, de baptiser l’association d’un nouveau nom d’usage, Amerami. Dix ans plus tard, il passe la main à Hubert Foillard, fraîchement retraité de la Marine nationale. Cet ancien camarade d’Éric Tabarly à l’École navale, champion de France de Requin en 1967 et dragoniste émérite, a la volonté de s’investir dans la préservation du patrimoine maritime. La collection d’Amerami rassemble maintenant une soixantaine d’unités : le Vaurien n° 1 de la série Costantini, des canots de sauvetage, un Monotype minimum de la Manche (MMM), des vedettes d’officiers de la Marine nationale, un gommier monoxyle de Martinique, un canot de la Rance de 10 pieds ayant fait l’objet d’une étude de Jean Le Bot (CM 113)… pour n’en citer que quelques-unes. Trois d’entre elles, classées, naviguent alors régulièrement : Déhel, Sheena – 8,50 m SI du type dit « Chemin de fer » –, et Vétille (CM 148).

Mais Amerami est toujours à la recherche d’un espace public pour présenter les bateaux qui ne pourront pas reprendre la mer. En attendant, elle les place où elle peut : le canot de sauvetage Marquis Maurice d’Urre II rejoint ainsi l’abri désaffecté de la station SNSM de Honfleur.

Malgré quelques succès, comme le retour de Calypso, un voilier de régate classé construit en 1911 selon la jauge Godinet, qui joute régulièrement sur le lac Léman avec son homologue Phoebus, Hubert Foillard est navré de voir des coques, arrivées en bon état, s’abîmer sur leurs bers dans des hangars. Pour préserver le patrimoine maritime et fluvial déjà rassemblé, il donne comme priorité à l’association de faire naviguer toutes les unités qui le peuvent encore. « C’est un changement complet de politique. L’association qui devait soutenir un projet d’exposition locale devient une association nationale qui essaie de faire naviguer le plus possible de ses bateaux. »

Quand Thierry d’Arbonneau, également vice-amiral d’escadre et sous-marinier, prend en 2013 la présidence d’Amerami, dix-huit bateaux sont en état de naviguer. Hubert Foillard a choisi pour lui succéder un homme avec qui il avait embarqué et dont il appréciait la valeur. Le nouveau président complète l’histoire.

les bateaux sont confiés à des « exploitants » de confiance

« Après l’échec du musée de Port-Louis et bien des mésaventures, explique Thierry d’Arbonneau, la collection est arrivée à Caen, où se créait un conservatoire nautique qui devait à la fois héberger les bateaux recueillis par des associations et les faire restaurer par un chantier d’insertion. Malheureusement, le Conservatoire nautique de Caen-Normandie (CNCN) a sombré, comme un certain nombre de ces vieux bateaux. Mais c’est l’idée portée par ce projet qui a incité mon prédécesseur à remettre les bateaux à l’eau. J’ai poursuivi son action en multipliant les pôles d’activités afin de donner à Amerami une assise nationale. Aujourd’hui, nous sommes implantés sur toutes les façades maritimes, du Havre à Toulon, en passant par La Trinité, et même à Paris ou navigue notre Vigie, ex-vedette fluviale de la préfecture de police construite en 1904 et équipée d’une machine alternative à vapeur de 1893.

« Quarante bateaux, sur les quatre-vingt-cinq de notre collection, naviguent ou sont navigants, et Amerami a acquis une légitimité suffisante pour se voir confier des objets, comme la machine alternative à vapeur du bateau-citerne Ondée (CM 39). On va ainsi restaurer un élément intéressant du patrimoine en partenariat avec la société Fouré Lagadec – une entreprise implantée au Havre et spécialisée dans le domaine de la chaudronnerie et de la maintenance industrielle. On le confiera ensuite au Musée maritime du Havre, qui va disposer d’un objet valorisant. L’objectif n’est pas de mettre en avant Amerami, mais tous ceux qui sauvegardent le patrimoine maritime et fluvial. »

Olivier Charmet, administrateur, secrétaire et passeur de mémoire de l’association, explique comment s’est faite la transition. « Pour chaque bateau, on a cherché un “exploitant” qui a pour mission de le faire naviguer et de l’entretenir. En fonction de la taille du bateau, il est invité à s’entourer d’un groupe d’amis avec lesquels il va partager les navigations, l’entretien et les dépenses. S’il y a des gros travaux à faire, l’association reprend la main. » Sur quels critères choisit-on l’exploitant ? « Il faut être volontaire, savoir naviguer et entretenir un bateau. » La charte à laquelle il adhère stipule : « Dans toutes circonstances, le bateau doit témoigner de son époque, susciter l’admiration et donner envie de faire bon usage de la mer. »

La machine du navire à vapeur l’Ondée (1935), ici démontée. © coll. Amerami

Au début, ces bateaux sont surtout de petites unités. Olivier Charmet, par exemple, est l’exploitant de Capric’Orne, un canot voile-aviron de 3,70 mètres, construit à la fin du XIXe siècle en acajou et gréé en houari, caractéristique du canotage de l’époque. Depuis l’arrivée en 2014 à Toulon d’Antarès II, un Cornu de 13 mètres gréé en ketch, construit en 1960 et donné par un couple d’Italiens, les bateaux de croisière se sont multipliés. Antarès II a fait l’aller-retour Toulon-Brest pour participer aux fêtes de Brest et Douarnenez en 2016 ! « Nous avons été sollicités plusieurs fois par des propriétaires qui ont eu un bateau pendant quarante ans et plus et qui sont consternés à l’idée de le voir finir dans une vasière parce qu’ils n’arrivent pas à le vendre. Ils sont contents de nous le donner avec la garantie qu’il continuera à naviguer », poursuit Thierry d’Arbonneau.

Une collection choisie, cohérente et variée

Est-ce à dire qu’Amerami est devenue la planche de salut des voiliers en bois qui ne trouvent pas acquéreur ? « Nous sommes sélectifs, car nous voulons une collection variée et cohérente. Ayant pris conscience qu’une restauration était au-dessus de nos forces, nous n’acceptons que des dons de bateaux en bon état. En outre, il faut trouver au préalable un exploitant et une place de port. On essaie aussi d’établir des liens avec les ports de façon à ce que l’exploitant ne soit pas en première ligne. Les capitaineries préfèrent de beaucoup cette solution, en particulier à La Trinité, où on a huit bateaux. C’est ainsi que, sans passe-droit, nous avons eu une place pour la vedette de l’escorteur d’escadre Du Chayla. C’est aussi pour cela aussi que nous avons décidé de demander le label Bateau d’intérêt patrimonial (BIP) pour toutes nos unités. En payant les cotisations annuelles pour chacun des bateaux, on aide la Fondation pour le patrimoine maritime et fluvial, et on gagne en visibilité. Nous sommes désormais le premier armateur de France en termes de bateaux patrimoniaux », conclut en souriant le président. On en trouve la liste sur le site d’Amerami.

Reste la question cruciale des finances. Les royalties de l’Argonaute et les éventuelles subventions de la DRAC pour les bateaux classés monument historique ne suffisent pas. Reconnue d’utilité publique, l’association utilise pour entretenir sa flotte les possibilités offertes par le reçu fiscal. « Toutes les dépenses engagées par les exploitants et leurs amis sont justifiables de ce dispositif. Prenons l’exemple de Galatée, superbe ketch Cornu basé à La Trinité. Trois amis partagent les frais d’exploitation. Une dépense de 1 000 euros revient pour chacun à 333 euros. Le reçu fiscal leur permet de déduire 66 pour cent de cette valeur de leurs impôts, ne reste à charge que 111 euros. Ce système rend accessible l’entretien de ces bateaux. »

La Vigie (1904), vedette fluviale, chez Amerami depuis 1985. © Jean-Yves Béquignon

Il a aussi ses travers. « Quelqu’un m’a dit que je choisissais mal mes exploitants et que je risquais de mettre Amerami en péril parce qu’ils n’étaient pas assez riches. Il soutenait qu’il fallait prendre des exploitants fortunés pour qu’ils puissent dépenser beaucoup ! La déontologie de notre association n’est pas de chasser les pauvres, mais au contraire d’aider ceux qui n’ont pas de moyens financiers. Le système des reçus fiscaux a l’inconvénient que seuls ceux qui sont redevables de l’impôt sur le revenu en profitent. Un des exploitants, par ailleurs très actif dans l’association, ayant une activité professionnelle modeste, Amerami règle ses dépenses. 

« Dans le même esprit de partage, nous avons signé une convention avec l’Union nationale des associations des parents, de personnes handicapées mentales et de leurs amis (UNAPEI) de Caen pour permettre à des enfants handicapés de venir dans notre hangar s’initier au travail du bois… À La Trinité, on fait naviguer sur Galatée des personnes ayant connu des difficultés dans la vie avec l’association Cap vrai. À Toulon, Patrice Lurienne, exploitant de la bette Ida et de la vedette Foch, embarque des soignants de l’hôpital des Armées qui ont besoin de se ressourcer, de s’aérer la tête… La vaquelotte Petite Lucette, en restauration au lycée professionnel Edmond-Doucet à Equeurdreville-Hainneville, offre un beau support de formation aux élèves, qui peuvent aussi naviguer sur les bateaux d’Amerami. »

Thierry d’Arbonneau est extrêmement lucide sur la façon dont Amerami peut être perçue quand il se présente pour chercher un partenariat : « Une association de petits retraités qui vient nous emmerder ! » À cela il rétorque : « Non, une association dont sont membres le musée de la Marine, le Cluster maritime, qui réunit les grands acteurs de l’économie maritime française, et Universciences, le regroupement du Palais de la découverte et de la Cité des sciences et de l’industrie ! Une association capable de proposer des idées innovantes, comme en témoigne la nouvelle exposition permanente autour de l’Argonaute à la Villette, déclinée de façon futuriste sur le thème de la pénétration sous la mer, dont la marine militaire n’est qu’une facette. » Fort de ce bilan, Thierry d’Arbonneau, à l’issue d’une assemblée générale anticipée à sa demande, cède la charge de président à Jean-François Baud.

Le canot automobile voisine avec une Hirondelle

Le hangar loué par l’association est situé sur les berges du canal qui relie Caen à la mer, au bord du nouveau bassin. Il héberge plus d’une vingtaine de bateaux de tout âge. « Ceux-là ne naviguent pas ; seuls des bénévoles viennent travailler ici », m’explique Olivier Charmet lors de ma visite, fin 2018. Le responsable du hangar, Xavier Goupil, est un ancien charpentier qui a amené ses machines. Balayant d’un regard gourmand la collection répartie au fond du hangar sur deux étages en mezzanine, Olivier Charmet observe : « Il y a encore du boulot ! » Doux euphémisme… « Mais c’est ça qui est bien. Tous ces bateaux attendent des exploitants. Je connais quelqu’un qui rêve de prendre en charge et de naviguer avec Zag, notre Monotype minimum de la Manche, mais comme il travaille, il n’a pas le temps de s’en occuper. »

Sortant du hangar, on monte à bord d’Eos II, accosté le long du canal. Ce bateau a appartenu à Jean-Daniel Aye. Construit par les chantiers Boudignon en 1969 à partir d’un plan d’Eugène Cornu, il a été construit pour le père de Jean-Daniel dans le but de faire le tour de la Méditerranée, en solitaire ou à deux. Ce ketch de 14 mètres n’aura connu qu’un seul propriétaire jusqu’à ce que Jean-Daniel le donne à Amerami. Au préalable, il le remet entièrement en état et actuellement, le rouf est déposé pour être refait.

Derrière Eos II se trouve Déhel qui, provisoirement, ne navigue plus car sa voûte nécessite d’importants travaux. Ils débuteront une fois reçue la subvention attendue de la DRAC. À couple, Tioro, un sloup de 5,60 mètres construit en 1958, est confié à l’équipe des restaurateurs, qui pourront en profiter pour naviguer.

Un hangar mitoyen abrite le reliquat de la collection du CNCN, ainsi que quelques bateaux d’Amerami. Olivier Charmet et Jean-François Baud s’arrêtent sur L’Enfin, un canot automobile acheté récemment pour 200 euros, qui aurait été une annexe du Belem. À côté, sur sa remorque, Nanie, entretenue très soigneusement et complètement équipée, semble trépigner en attendant qu’un exploitant la fasse naviguer. Jean-François Baud est sous le charme de la finesse des lignes de ce petit quillard de 4 mètres, une Hirondelle construite en 1932 par le chantier Collignon, au Havre, sur des plans dessinés par Gaston Grenier en 1929.

Serge Loit, président de l’association Cherbourg voiles cotentines et membre d’Amerami, nous emmène jusqu’à Cherbourg où la vaquelotte Petite Lucette est en rénovation au lycée professionnel Edmond-Doucet. Éric Drouet, le chef de travaux, est enthousiaste quand il présente l’avancement de son projet de rénovation, qui s’inscrit dans la formation des élèves charpentiers. Pendant ce temps, Jean-Daniel Aye, en quête d’un hangar, file à un rendez-vous à la base navale. Le soutien logistique constitue une part essentielle des activités hivernales d’Amerami.

Petite Lucette en cours de restauration au lycée Edmond-Doucet de Cherbourg. © Jean-Yves Béquignon

Taïra file gaillardement vers l’île Creizic

Quatre mois plus tard, j’embarque à bord de Taïra, accosté au ponton de l’île aux Moines avec la flottille des voiliers classiques de plus de 8 mètres, participant à la dixième édition de la Semaine du golfe. Cet élégant cotre bermudien de 12 mètres hors tout, construit en 1930 au chantier Grivel du Havre sur des plans inspirés de ceux des pilotes du Havre, a rejoint la collection d’Amerami en septembre 2018.

Solidement construit avec un bordé classique en pitchpin et acajou, une membrure double et des varangues en chêne, une quille longue lestée de 3,5 tonnes de plomb, il témoigne assurément de son époque. Le petit rouf ajouté à son pont initialement flush deck, libre de toute superstructure, ne le dénature pas.

Je suis accueilli par Thierry Jouve, l’exploitant de Taïra. Son frère Gildas et François Pouchet complètent l’équipage. L’appareillage est rondement mené. Toutes voiles dehors dans 12 nœuds de vent, Taïra double la pointe des Réchauds à 5,5 nœuds et file gaillardement vers l’île de Creizic, de conserve avec La Cancalaise. Le bateau est bien équilibré, et c’est un plaisir de le barrer. On passe la pointe de Penhap avec l’idée de rejoindre le mouillage de Penra, devant l’île d’Arz. Notre flottille est attendue à Vannes à 17 heures, ce qui laisse largement le temps d’une pause déjeuner. Arrivé à la balise Drenec, on change d’avis et on pose la pioche à l’Ouest de l’île d’Ilur. Le soleil étant de la partie, on déjeune en terrasse. L’équipage, qui connaît le bateau de longue date, regrette que l’espace laissé dans le cockpit pour s’asseoir soit si étroit quand le caillebotis est transformé en table. « On n’est plus aussi svelte qu’avant », sourit François Pouchet.

Au cours de ce repas convivial, les langues se délient. J’apprends que François est l’un des anciens copropriétaires du cotre. « Les autres voulaient arrêter et moi, continuer à m’en occuper. Aujourd’hui, trouver un acheteur pour un tel bateau, c’est une mission impossible, et j’étais persuadé que dans un hangar ce bateau serait mort au bout de deux ou trois ans. J’ai entendu parler d’Amerami au bar-tabac de La Trinité… et j’ai rencontré quelqu’un qui m’a présenté à Olivier Charmet.

« Après plus d’un an de discussion, nous nous sommes mis d’accord, et maintenant je sais que Taïra va continuer à naviguer après moi. À partir du moment où on arrive à garder le bateau en état de naviguer, il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Je suis très attaché à ce bateau à bord duquel j’ai appris à naviguer. Mon père l’a acquis en 1956 et il l’a gardé jusqu’en 1969. Je l’ai racheté il y a onze ans. Il y a beaucoup de sentiment dans tout cela, ce qui est logique avec les vieux bateaux… J’espère que des jeunes prendront le relais. Cela ne m’a pas fait mal au cœur de le donner à Amerami, au contraire, cela m’a libéré. »

On appareille peu après ces confidences. Galatée, mené par Antoine Anseaume et son épouse, nous rejoint à la hauteur de Brouel. Nous filons jusqu’à Vannes avec ce superbe ketch Cornu de 10 mètres, qui lui aussi navigue encore grâce à Amerami.

Ces deux voiliers témoignent, entre autres, de l’œuvre accomplie par cette association unique en son genre. Ceux qui la font vivre sont convaincus de devoir transmettre un patrimoine maritime vivant aux générations futures et espèrent qu’elles reprendront le flambeau après eux. Amerami est forte de son histoire et de son assise nationale, même si elle dépend entièrement du bénévolat et de l’engagement de ses membres. On ne peut qu’adhérer…

L’auteur dédie ces pages à la mémoire de Thierry d’Arbonneau, décédé le 9 octobre 2019.

Galatée, mené par Antoine Anseaume et son épouse, à la Semaine du golfe. Depuis 2015, ce ketch de grande croisière, né en 1938, navigue grâce au soutien d’Amerami. © Jean-Yves Béquignon