GUSTAVE FLAUBERT – illustré par Hubert Poirot-Bourdain – En août 1840, Gustave Flaubert est reçu à son baccalauréat et ses parents le récompensent par un voyage dans les Pyrénées et en Corse en compagnie de Jules Cloquet, un médecin ami de son père. Embarqué à Toulon le 4 octobre, le jeune homme est terrassé par le mal de mer. Mais il oubliera vite cette traversée calamiteuse tant l’île de Beauté l’éblouira.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Voyage en Corse. © Hubert Poirot-Bourdain

Quand nous sommes partis de Toulon, la mer était belle et promettait d’être bienveillante aux estomacs faibles, aussi me suis-je embarqué avec la sécurité d’un homme sûr de digérer son déjeuner. Jusqu’au bout de la rade en effet, le perfide élément est resté bon enfant et le léger tangage imprimé à notre bateau nous remuait avec une certaine langueur mêlée de charme. Je sentais mollement le sommeil venir et je m’abandonnais au bercement de la Naïade tout en regardant derrière nous le sillage de la quille qui s’élargissait et se perdait sur la grande surface bleue. À la hauteur des îles d’Hyères, la brise ne nous avait pas encore pris, et cependant de larges vagues déferlaient avec vigueur sur les flancs du bateau, sa carcasse en craquait (et la mienne aussi) ; une grande ligne noire était marquée à l’horizon et les ondes, à mesure que nous avancions, prenaient une teinte plus sombre, analogue tout à fait à celle d’un jeune médecin qui se promenait de long en large et dont les joues ressemblaient à du varech tant il était vert d’angoisse. Jusque-là j’étais resté couché sur le dos, dans la position la plus horizontale possible, et regardant le ciel où j’enviais d’être, car il me semblait ne remuer guère, et je pensais le plus que je pouvais afin que les enfantements de l’esprit fissent taire les cris de la chair. Secoué dans le dos par les coups réguliers du piston, en long par le tangage, de côté par le roulis, je n’entendais que le bruit régulier des roues et celui de l’eau repoussée par elles et qui retombait en pluie des deux côtés du bateau ; je ne voyais que le bout du mât, et mon œil fixe et stupide placé dessus en suivait tous les mouvements cadencés sans pouvoir s’en détacher, comme je ne pouvais me détacher non plus de mon banc de douleurs. La pluie survint, il fallut rentrer, se lever pour aller s’étendre dans la cabine où je devais rester pendant seize heures comme un crachat sur un plancher, fixe et tout gluant.

Le passager se composait de trois ecclésiastiques, d’un ingénieur des Ponts et Chaussées, d’un jeune médecin corse et d’un receveur des finances et de sa jeune femme qui a eu une agonie de vingt-quatre heures. La nuit vint, on alluma la lampe suspendue aux écoutilles et que le roulis fit remuer et danser toute la nuit ; on dressa la table pour les survivants, après nous avoir fait l’ironique demande de nous y asseoir. Les trois curés et M. Cloquet seuls se mirent à manger. Cela avait quelque chose de triste, et je commençai à m’apitoyer sur mon sort ; humilié déjà de ma position, je l’étais encore plus de voir trois curés boire et manger comme des laïques. J’aurais pris tant de plaisir à me voir à leur place et eux à la mienne ! Les rôles me semblaient intervertis, d’autant plus que l’un d’eux voyageait pour sa santé, – c’était bien plutôt à lui d’être malade, – le second s’occupait de botanique, – et qu’est-ce qu’un botaniste a à faire sur les flots ? – le troisième avait l’air d’un gros paysan décrassé, indigne de regarder la mer et de rêver, tandis que moi j’aurais eu si bonne grâce à table ! La nuit venue je l’aurais passée à contempler les étoiles, le vent dans les cheveux, la tempête dans le cœur. Le bonheur est toujours réservé à des imbéciles qui ne savent pas en jouir.

Voyage en Corse. © Hubert Poirot-Bourdain

Je m’endormis enfin, et mon sommeil dura à peu près quatre heures. Il était minuit quand je me réveillai, j’entendais les trois prêtres ronfler, les autres voyageurs se taisaient ou soupiraient, un grand bruit d’eaux qui venaient et se retiraient se faisait sur les parois du navire, la mer était rude et la mâture craquait ; une faible lueur de lune qui se reflétait sur les flots venait d’en face et disparaissait de temps en temps, et celle de la lampe jetait sur les cabines des ondulations qui passaient et repassaient avec le mouvement du roulis. Alors je me mis à me rappeler Panurge en pareille occurrence, lorsque « la mer remuait du bas abysme » et que tristement assis au pied du grand mât il enviait le sort des pourceaux ; je m’amusai à continuer le parallèle, tâchant de me faire rire sur le compte de Panurge afin de ne pas trop m’attrister sur moi-même. L’immobilité à laquelle j’étais condamné me fatiguait horriblement et le matelas de crin m’entrait dans les côtes ; au moindre mouvement que je tâchais de faire la nausée me prenait aussitôt, il fallait bien se résigner, la douleur me rendormait.

Voyage en Corse. © Hubert Poirot-Bourdain

Nous longions alors les côtes de la Corse, et le temps, de plus en plus rude, me réveilla avec des angoisses épouvantables et une sueur d’agonisant. Je comparais les cabines à autant de bières superposées les unes au-dessus des autres ; c’était en effet une traversée d’enfer, et la barque de Caron n’a jamais contenu de gens qui aient eu le cœur plus malade. D’autres fois j’essayais de m’étourdir, de me tourner en ridicule, de m’amuser à mes dépens ; je me dédoublais et je me figurais être à terre, en plein jour, assis sur l’herbe, fumant à l’ombre et pensant à un autre moi couché sur le dos et vomissant dans une cuvette de fer-blanc ; ou bien je me transportais à Rouen, dans mon lit : l’hiver, je me réveillais à cette heure-là, j’allumais mon feu, et je me mettais à ma table. Alors je me rappelais tout et je pressurais ma mémoire pour qu’elle me rendît tous les détails de ma vie de là-bas ; je revoyais ma cheminée, ma pendule, mon lit, mon tapis, le papier taché, le pavé blanchi à certaines places ; je m’approchais de la fenêtre et je regardais les barres du jour qui saillissaient entre les branches de l’acacia ; tout le monde dort tranquille au-dessous de moi, le feu pétille et mon flambeau fait un cercle blanc au plafond. Ou bien c’était à Déville, l’été ; j’entrais dans le bosquet, j’ouvrais la barrière, j’entendais le bruit du loquet en fer qui retentissait sur le bois. Une vague plus forte me réveillait de tout cela et me rendait à ma situation présente, à ma cuvette aux trois quarts remplie.

D’autres fois je prenais des distractions stupides, comme de regarder toujours le même coin de la chambre, ou de faire couler quelques gouttes de citron sur ma lèvre inférieure que je m’amusais ensuite à souffler sur ma moustache, toutes les misères de la philosophie pour adoucir les maux. Le moment le plus récréatif pour moi a été celui où le roulis devenant plus fort a renversé la table et les chaises qui ont roulé avec un fracas épouvantable et ont éveillé tous les malades hurlant : le vieux curé, qui avait les pieds embarrassés dans les rideaux, a manqué d’être écrasé, et le financier, qui sortait du cabinet, est tombé sur le dos de M. Cloquet de la manière la plus immorale du monde. J’ai ri très haut, d’abord parce que j’en avais envie, et, en second lieu, pour faire un peu plus de bruit et me divertir. Le mouvement que je m’étais donné occasionna encore une purgation, qui fut bien la plus cruelle, et de nouvelles douleurs qui ne me quittèrent réellement qu’à Ajaccio sur le terrain des vaches. Quelques heures après être débarqué, le sol remuait encore et je voyais tous les meubles s’incliner et se redresser.

Voyage en Corse. © Hubert Poirot-Bourdain

Gustave Flaubert (1821-1880). Fils d’un chirurgien de Rouen, il se rend à Paris faire son droit, avant d’abandonner l’université pour se vouer à la littérature. À vingt-cinq ans, l’héritage consécutif au décès de son père le libère des contingences matérielles. Reclus dans son ermitage de Croisset, au bord de la Seine, il se lance à corps perdu dans la douloureuse édification d’une œuvre qui comptera parmi les plus puissantes du xixe siècle. Outre ses romans – Madame Bovary, L’Éducation sentimentale, Salammbô… –, Flaubert laissera de nombreux comptes rendus de voyages – aux Pyrénées et en Corse (1840), en Italie et en Suisse (1845), en Touraine et en Bretagne (1847), en Orient (1849-1850), en Afrique (1858) – qui seront tous publiés après sa mort.

Hubert Poirot-Bourdain, né à Caen en 1990, étudie les arts graphiques aux Arts-Déco de Paris et à la Parson’s School de New York. Attiré par la mer, il participe à une campagne de pêche dans le Grand Nord et réalise une fresque pour le musée de la Marine. Il se dit influencé par une foule d’artistes, dont les peintres David Hockney, Max Beckman et Georges Grosz, les illustrateurs Hergé, Quentin Blake et Savignac, des écrivains comme Antoine de Saint-Exupéry et Joseph Kessel. Il collabore régulièrement à l’hebdomadaire Le 1 et illustre des ouvrages pour la jeunesse aux éditions de La Martinière et MéMo.